CHAPITRE XX
LES HELIKES ET LES KALYKES.
Ces mots qu'on ne trouve que dans un seul passage de TÉpopée (1) sont difficiles à expliquer; seul Thymne à Aphrodite (2) nous renseigne un peu à ce sujet. Le poète nous représente Anchise déshabillant Aphrodite pour la cérémonie du mariage. Le jeune homme ôte d'abord à la déesse les porpa'i\ les hélikèSy les kalykès et les hormoï; ensuite il détache sa ceinture et enlève son brillant vêtement. Les commentateurs anciens et modernes ont passé en revue toutes les parures pour les appliquer aux hélikès et aux kalykès. Les premiers seraient tantôt des bandeaux de tête, tantôt des appendices des hormoi\ des boucles d'oreilles, des bracelets ou des anneaux (3). Gerlach (4), qui a étudié cette parure tout récemment avec plus de soin que tout autre, s'appuie sur la signification primitive du mot et en conclut que c'étaient des spirales métalliques qui servaient de bracelets, d'anneaux et d'attaches-boucles (5) ; il ajoute qu'on en a trouvé un assez grand nombre dans les
(1) //. XVIII, 401. Hephaïstos forge, lorsqu'il est accueilli par Eurynome et Thétis : nôpnoLç tc yva^xTcràç O^fXixaç xdcXuxd^ç te xa\ 8p(jLouc.
(2) Hymn, hom, IV (à Aphrodite), 86 et suiv. 162 et suiv.
(3) Schol. //. XVIII, 401. Comp. XVII, 52. — Eustath. p. 1150, 21-23. Comp. p. 1394, 42. — Apoll. Lex, hom., p. 66, 17 : fXtxaç... x6<j[i.ou ti ^évo;. o\ [iiv $axTjXîou{ 7:oioiS(, oO; SpaxcvT(L)BÀi( xaXou7tv, oi tï Ivc&tis, à xoXoujiv IXix-njpix oiolxâc TTâpiTouç xapTcou; <{>iXia. — Hesych. s. v. êXueç*... 5^ ivcÂiita. ij '{«XXta. tj ôax- TÛXioi. — Le môme au mot xdlXuÇ.... xa\ to Ivc^iTtov. xa\ ^ xp^^ ^«piT^ 'i '^^^* ^^^ xi(j.ou; nspié^ou^a. Le même au mot xdEXuxsç... 7C£pitp2/7]X(ov( xd^piov;. Etym, magn. p. 486, 38 :xàXuÇ... xa\ to Ivcotiov.
(4) Philolog. XXX, p. 490. — (5) Voy. plus haut, p. 305-309.
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fouilles de Grèce, d'Italie et du Nord. Même incertitude quant aux kalijkès que l'on traduit également par anneaux, boucles d'oreilles et attache- boucles, tandis que Gerlach (1), s'en tenant à la racine du mot, les conaidère comme des têtes d'épingles à cheveux en forme de calice. Mais il suffit d'examiner de près ce passage pour réfuter toutes ces tentatives d'explication. Anchise pouvait bien en cette circonstance laisser à la déesse ses bracelets, ses anneaux et ses boucles d'oreilles, et il n'a-
Flg. IS3. — Broche {htlyx) de Hégarc.
vait aucun motif de la décoiffer en lui enlevant ses bandeaux de tète et ses attache-boucles. Prendre les kalykès pour des épingles à cheveux comme le fait Gerlach, ce serait prendre l'ornement de la tête d'épingle pour l'épingle elle-même, c'est-à-dire la partie pour le tout, ce qui serait ici une singulière catachrèse. En second lieu, on ne comprend pas comment dans une description de ce genre le poète passerait directement des fibules du péplum à la parure de la tête pour revenir aux hormoï garnissant la poitrine. Enfin les hélikès ne peuvent pas avoir été des appendices des hormoï, puisque le poète établit entre eux une différence et sépare les deux termes par les kalykès.
En tout cas, si l'on s'en rapporte à la description de l'hymne dontil s'agit, il est probable que les Ae/iftès comme \eskalijkes
(\) PhilologuK,XX\ p. 49M91.
3ÔG I/ÉPOPÉE HOMERIQUE.
étaient attachés au péplum et devaient en être enlevés lorsqu'on ôtait ce vêtement. Cette hypothèse doit servir de base à toute tentative d'explication. Si Ton réfléchit que heliXy traduit littéralement, signifie sinuosité, méandre, on aura tout de suite présente à Tesprit une sorte de broche de bronze en spirale (1), qu'on rencontre en Grèce (flg. 123, 124) (2), en Italie (flg. 125) (3) et dans l'Europe centrale (4) et qui sont les produits les plus anciens de l'art du joaillier. I/épithète courbé (yvajjLTTTo;) ou bien recourbé (èi5Yvx;x7:To;) s'applique parfaitement à une parure où il s'agissait surtout de former deux ou plusieurs spirales en recourbant avec habileté le fil métallique. Par conséquent, les hélikês, si nous l'avons bien compris,
(1) Il n'en existe, à notre connaissance, qu'un seul spécimen en or; il aurait été trouvé près de Cœrè et appartenait jadis à la coUection Campana. (Voy. Im neuen Reich , 1874, 1, pi. correspondant à la page 721 et suiv. fig. 2.)
(2) Voy. Marchesetti, La necropolidiS. Lucia, Trieste, 1886, p. 53-54.— Voy. aussi Furtwângler, Bronzefunde aus Olympia^ p. 37. — Notre fîg. 123 reproduit un exemplaire provenant de Mégare, la fîg. 124 un spécimen de Thébes; les deux sont aux deux tiers de la grandeur de Toriginal. Le premier se trouve dans une collection particulière d'Athènes, le second à l'ancien Varvakion (actuellement Musée central) d'Athènes (/.aXx. n® 182).
(3) En Italie, ce type se rencontre déjà dans les couches préheîléniques (voy. p. 101-110) : dans les tombe a pozzo de Cometo {Bull. deWInst. 1882, p. 210. — Not, discavi com. air ace. dei Lincei, 1882, pi. XIII 6w, 14 (doù est extraite notre fîg. 125 demi-grandeur de l'original) p. 183; dans la nécropole de Monteroberto (voy. plus haut p. 55, note 3; Not. d. scain, 1^. pi. IX, 6, 13); dans un tombeau très ancien de Catanzaro (BulL dx paletn. itaL VIII, pi. IV, 2, p. 95); dans les tombeaux de Suessula, on trouve des broches semblables (A^o/. d. scavi, 1878, pl, VI, no» 2, 4, 5 p. 107; les n«2et 4 sont mieux représentés dans Montelius, Spdnnen fràn Bronzâlderu, p. 11Ï2, fig. 197 et p. 191, Rg, 196) à côté d'objets qui rappellent ceux provenant de Cumes (BulL deWInst,, 1878, p. 152 et suiv.). Elles sont très fréquentes dans la basse Italie , surtout en Apulie (Angelucci , Gli ornamenti spiraliformi initaliaj Torino, 1876, p. 4 et suiv. où sont mentionnés également des spécimens d'Ombrie, p. 9, note, et du Picenum, p. 6, note I). Comp. Montelius, Spànnen fràn Bronzâldem, p. 188, 189, 190, fig. 192-195.
(4) Von Sacken, Grabfeld von Hallstatt, pl. XIII, 9, 10. — Lindenschniit, Alterthumer unserer heidn. Vorzeit, vol. I, fasc. llï,pl. VI, fasc. IX, pl. H» 8,9, pl. III , 1 , 2; vol. II, fasc. XI, pl. II, 7. — Kemble, Horae ferales, pl. XII, 1,2.— Marchesetti, loc. cit., 52-53.
LES HELIKES ET LES KALYKES.
servaient, tout comme les Trdpirxt et les Trepovxi, à attacher les vêtements. Mais si le peplos d^Aphrodite était fermé au moyen de 7TOp77xi et de D.txe;, il est impossible de préciser la manière dont ces deux objets étaient attachés au vêtement. Peut-être le poète voyait-il les broches-spiralss fixées près des deux
épaules et les fibules le long de la fente latérale (1). Mais la disposition contraire ne serait pas non plus impossible; les
Fig. 1Î4. — Broclic (helyx) de Thèbes.
Fig. lis. — Broche (helyx) de Corneto.
fibules pouvaient bien être placées en haut et les broches sur le côté (2).
(1) Voy. p. 256.
(2) Studniczka {Beilrâge, p. 114, note 60) considère Tancienne opinion, d'après laquelle les ?Xi%s; en spirale auraient été des bracelets ou des boucles d'oreilles, comme plus vraisemblable que la nôtre. 11 nous oppose les arguments suivants : c Nous y lisons ành /.po6ç, ce qui serait inexact si Ton supposait tout le x67;xoç sur le vêtement. Le Sp{jLO( tout au moins que la déesse porte dji^'ànaXfî ôeiprî (V, 88) ne servait nullement à attacher le vêtement. On 8*étonnerait enfin d'y voir mentionner les H^ixeç s'ils ne devaient être qu'une variété spéciale des ndpnai précédemment nommées. » Nous avons déjà répondu plus haut (p. 251, note 6), à l'objection concer. nant irb x.po6ç. Le hormos n'était pas placé sur la nuque seulement; il retombait sur le buste (voy. p. 340) ; il fallait donc l'enlever nécessairement quand la déesse voulait se débarrasser de son peplos. Les broches en spirale et les fibules servaient assurément au môme usage; mais elles ne se ressemblaient point; le poète a donc bien pu les nommer les unes après les autres. Quant au dicton pythagoricien ypuabv èxoûjt] [xr) tiXtiiIoî^z lz\ texvor.o'.{a (MuUach, Fragm, philos, grœc, I, p. 507, 37), Sudniczka aurait pu s'é pargner la peine de le citer; car ce dicton n'a rien à faire avec la situation
Quant aux kalykèSj il nous paraît impossible d'en déterminer exactement l'usage. Comme le mot, dans son acception primitive, signifie calice, il pourrait à la rigueur se rapporter à une parure qu'on rencontre souvent dans les tombeaux étrusques qui remontent apparemment à la fin du 6* ou aux premières années du 5*" siècle (1). C'est une tige d'or recourbée d'une manière particulière et terminée à Tune de ses extrémités en une sorte de bouton de fleur (fig. 126, 127). Comme ces objets sont généralement rangés par couples à côté ou dans rintérieur de la poitrine du squelette, nous sommes autorisés à admettre qu'ils étaient fixés d'une manière ou d'une autre
Fig. 126 et ii7. — Parures trouvées dans les tombeaax étrusques.
sur le vêtement même, ou bien sur des parures qui dépassaient le vêtement. Mais il n'y aurait aucun avantage à les identifier avec les kalykès homériques, puisque nous ne savons rien de certain ni de leur disposition ni de l'usage auquel ils pouvaient servir.
Si maintenant nous résumons ce qui a été dit dans les dix
décrite dans l'hymne homérique. Il met les gens en garde contre le mariage avec une femme trop riche, dont Tarrogance serait insupportable pour le mari comme pour les enfants (Voy. Hermann-Blûmner, Lxhrbuch der griech, Privatalterthûmer, p. 267).
(1) Les parures de ce genre n'ont pas été mises au jour dans les fouilles que nous avons eu Toccasion d'examiner noùs-même. Mais tous les icavatori, que nous avons interrogés, nous ont assuré qu'on en trouvait à la place ci-dessus indiquée et dans les tombeaux renfermant des vases à figures noires. Nos fig. 126 et 127 représentent des spécimens en or trouvés à Cœrè et conservés autrefois dans la collection Castellani,
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chapitres précédents, nous verrons les personnages de TÉpopée sous un aspect tout particulier qui n'a rien de commun avec les idées généralement admises. Un homme de notre temps, en lisant par exemple ce passage de TÉpopée où Hélène s'avance sous les murailles de la ville vers les vieillards troyens (1), se représentera à peu près cette scène d'après la frise du Parthénon, avec une grande liberté d'allures dans les costumes et dans les parures. Tel n'était point le tableau qui se déroulait devant l'imagination du poète, auteur de cette scène admirable : il voyait, lui, Priam et les vieillards vêtus de longs chitones de lin et de manteaux rouges ou pourpres , ornés en partie de beaux dessins et se détachant vigoureusement sur le fond blanc comme neige des vêtements de dessous. Sur le manteau du roi se développe une ornementation figurée , quelque chose comme une bataille. Nulle part on n'aperçoit les plis libres et variés des draperies classiques. Les chitones de lin sont artificiellement plissés, ou sont vers le haut collés contre le corps, tandis qu'en bas ils tombent droit. Les manteaux reposent sur le dos symétriquement; bien tirée sur les épaules et sur la poitrine, l'étoffe n'a de jeu libre que dans la partie inférieure du vêtement. Le visage est encadré d'une barbe en pointe; la lèvre supérieure est rasée; de chaque côté des joues pendent des boucles de cheveux, peut-être maintenues par des spiralçs d'or.
De même la figure d'Hélène ne correspond guère au type classique : le corps puissant est habillé d'un peplos bigarré, richement orné, parfumé d'un parfum pénétrant et bien serré à la taille; bien tendus sur les épaules, les bords supérieurs du vêtement retombent sur le sein où ils sont attachés de chaque côté avec une agrafe d'or. Sur le buste s'étale le hormos dont l'ambre rouge sombre produit avec l'or des parties constitutives du costume un vigoureux contraste decouleurs. La chevelure est disposée en nattes artificielles. La tête est peut-être sur-