CHAPITRE XXIII
(aoTrîç, aaxoç, Xaïai^ïov).
Pour étudier les boucliers qui étaient en usage à lëpoque homérique, le mieux est de comparer les modèles qui s'offrent à notre examen.
Parmi les ornements en relief des objets d'art découverts dans les tombeaux en puits de Mycènes, on remarque deux sortes de boucliers : Tun ovale, fortement bombé qui couvre le guerrier .depuis le menton jusqu'aux pieds (flg. 139 et 145) (1); l'autre égalenient à peu près de la taille d'un homme et qui se rapproche de la forme quadrangulaire (fig. 151) (2). Le premier présente deux variantes : il est généralement, comme le bouclier béotien, plus récent, pourvu d'échancrures qui permettaient au guerrier de diriger ses coups à l'abri du danger (fig. 145); une seule fois, le périmètre du bouclier n'offre aucune solution de continuité (flg. 139). On rencontre deux autres formes sur les vases peints, qui semblent appartenir à une période de la céramique relativement récente, que nous ont fait connaître surtout les fouilles de Mycènes. Un fragment de poterie, trouvé dans
(1) Tel est le bouclier du cachet d'or reproduit par Schliemann, Mykem, p. 202, no 254 (voy. pi. haut, p. 386, fig. 139) et p. 233, 313 (fig. 145). - Voy. aussi le bouclier représenté sur une lame de poignard dans r!\Oi!vaiov, vol. X, p. 309 et suiv. Al. — Milchhœfer, Die Anfœnge der Kunst^ p. 145, n« 64. — Bull, decoiresp, hellén., 1886, pi. 11, 3 (voy. plus loin fig. 151).
(2) Voy. dans Mykenœ, p. 259, n» 335, et la lame de poignard que nous venons de citer.
la citadelle sous les ruines des maisons de Cyclopes situées au sud des tombeaux en puits, nous montre quatre guerriers en
Fig. Itl. — Bouclier rond ti
marche, armés de boucliers qui ont environ les deux cinquièmes de la longueur du corps et sont échancrés eu forme de crois-
400 L'KPOPÉE HOMERIQUE.
sant (1). Sur un autre fragment d'espèce analogue, mis au jour àTirynthe(p. 247, flg. 62), nous voyons deux guerriers qui tiennent tendus devanteux des boucliers ronds tellement petits que leur diamètre atteint à peine la longueur de l'avant-bras {2). Au contraire, les boucliers figurés sur les vasesdu Dipylon(3) (p. 179, fig. 41 et p. 181, fig. 42) (4) rappellent en général ceux dont sont munis les H itti tes combattant contre Rhamsès II sur les bas-relief d'Ibsambul (p. 169, flg.34,p. 171, fig.35). Ilsauraient une forme complètement ovale s'ils n'avaient de chaque côté une échancrure en cercle, qui réduit à une surface très étroite la partie centrale du bouclier; leur hauteur est à peu près celle de la moitié du corps. Le bouclier simplement rond est relativement rare sur les vases du Dipj- Ion (5) et autres analogues (0) ; on le rencontre plus souvent sur les monuments ultérieurs. Il se voit sur le vase souvent cité d'Aristonophos (7) {fig. 146), ainsi que sur les vases de Mélos (8) et Fig. iw. - cuer- de Rhodes (9). Les plus anciens boucliers trouvés ricrstrmrtd'un gj^ Grèce et en Italie (fig. 144 et 149), ont une
bouclier ecliin- ' "
cré. forme ronde ou à peine elliptique; mais comme
ils sont tous faits de plaques de bronze très minces, il est probable que c'étaient de simples ex-voto ou desoffrandes funéraires (10). Le diamètre de ces boucliers ronds ou un peu elliptiques varie habituellement entre le tiers
(1) Schliemann, Mykenre, p. 153, n" 213.
(2) Schliemann, Tii-yns, pi. XIV, p. 116-117.
(3) Comp. p. 93-102.- (4) Monvm. deirinst, Viill, pi. XXXIX, 1, pi. XL, 4. —Ann. deW Itul, 1872, Tav. d'agg. 1,2. Évidemment les peintres ont voulu représenter des boucliera qui pendaient le long des côtes ou dans le doB.
(5) Jusqu'à présent on n'a constaté la présence de ce bouclier que sur deux vases; Arch. Zeil., LXIII, 1885, p. 139.
(6) Furtwœngler, Beschreibung derberliner Yaientamml., p. 9-10, n^SG.
(7) Mon. delfInsL. IX, pi. IV. — Comp. p. 317, note 3.
(8) Conze, Meliiche Thongefàue, pi. III.
(9) Yerkandlungen der 23 Philotogenversammlung lu Hannover, Leipzig, \m>, pi. I, p. 37-43; Salzmann, Nécropole de Camiro», pi. 53.
(10) Boucliers argiens légèrement elliptiques d'OIympie (diamètre 0,80 snr
et les deux cinquièmes de la longueur du corps. Il faut toutefois en excepter trois boucliers du vase d'Aristonophos. Les peintures de ce vase représentent un navire à gouvernail (y.iucf>x vaQ{} et un voilier (àbucTOf) immédiatement avant le combat (1). L'équipage des deux barques est armé de bou-
Fig. ItS. — Goerrier du me d'ÀristODOphos.
cliers ronda. Mais les hommes de la première portent un bouclier qui a la longueur ordinaire de la moitié du corps,
1 iii.):Purtviengler, Die BronzefUnde attt Olympia, p. 79-80. Les modèles de provenance italiote sont toujours ronds. Ils sont tous reproduits dans le Mut. ital. di anlichUà clastica, 11, p. 103-108, 126, note 1. Par es. boucliers de Préneste : Mon. dell'Inil., VIII, pi. XXVI, 4-6 (diam. 0,72, 0,58, 0,60}. De Tarquinies : Mon. dell'ltut., X, pi. X, I (le revers est représenté à lafig. 149), ^nn. 1874, p. 352; diam. 0,66. — De Cxiré : Griù, Mon. di Cere, pi. XI, I, 3. —Mut. Grtgor. I, pi. XVIII-XX (le diamètre ici varie entre 0,825 et 0,925). Notre fig. 144 est empruntée à la pi. XVIII , 2. — Pour l'Étrurie (provenance exacte inconnue) voy. Die Atlerlhûmervertammlung in CarUrvhe, pi. IX {diam. 0,85). — De S, Anatolia di Narco (territoire de Spoleto) : Mut. ilal. di anl. class. II, p. 102; diam. 0,51.
(1) Comp. Die Verhandl. der 35" PkHologenvertamml. su Stettin, Leipzig, 1881, p. 168170.
ÉPOPÉE IKHURlqUE. St
tandis que ceux de la seconde en ont un qui va depuis les joues jusqu'au milieu des mollets (fig. 146). Toutefois cette peinture n'a qu'un intérêt secondaire pour notre étude; d'abord parce que nous sommes ici en présence de l'équipage d'un navire, dont l'équipement est tout autre que celui des troupes de terre; ensuite parce que, étant donnée l'exécution très défectueuse, il est probable que le peintre, pour plus de commodité, a grandi le cercle de ses boucliers, afin de s'épargner la peine de reproduire la partie du corps ainsi dissimulée. Sur les anciens vases attiques, sur ceux de Corinthe et de Chalcis, l'arme défensive la plus ordinaire est un bouclier circulaire dont le diamètre atteint environ les deux tiers de la longueur du corps. Parfois aussi on y remarque un bouclier ovale qui couvre le corps depuis le menton jusqu'aux genoux et qui mesure en longueur un peu plus du double de la largeur. Cependant ce bouclier est porté surtout par des guerriers de distinction qui combattent au premier rang (1). Deux types analogues étaient, à la même époque, en usage chez les Assyriens (2). Quel est celui des boucliers examinés jusqu'à présent dont se servaient les guerriers homériques? Avant tout, pour répondre à cette question, il faut écarter les boucliers échancrés. Il est évident, en effet, que ces échancrures modifiaient considérablement les conditions de défense et d'attaque ; si les boucliers de ce temps-là en avaient été pourvus, les poètes les eussent certainement mentionnées dans leurs nombreuses descriptions de batailles. 11 faut de môme écarter le type quadrangulaire, car aucune description, aucune des épithètes, que nous allons examiner tout à l'heure, ne fait allusion à cette forme. Notre examen doit donc se borner au bouclier rond ou légèrement el-
(1) Tel est le cas de la fameuse amphore de Chalcis dont la composition centrale a été reproduite à la p. 363, fig. 128. C'est sans doute à un type de ce genre que font allusion les vers suivants de Tyrtée XI , 23 :
t^vnfôoç eupEt7]( -^oltz^X xaXu6di[i.Evoç.
(2) Layard, A second séries of the mon. of Nineveh, pi. 35, 37, 42, 43.
liptique et au grand bouclier ovale. Nous verrons que ces deux espèces étaient simultanément en usage.
L «<nr{; est le plus souvent accompagnée de Tépithète ^avrod' st<n! (1). Mais cette épithète ne nous renseigne guère sur la forme; elle peut, en effet, signifier égal de tous côiéSy c'est-àdire rond ou bien recouvrant également tout le corps (2). Or cette dernière interprétation peut s'appliquer aussi bien au bouclier rond qu'au bouclier ovale. La forme circulaire semble, au contraire, attestée par le mot xux>.oç (cercle) qu'on rencontre dans la langue épique pour désigner la surface du bouclier (3), les couches dont il se composait (4) et les bandes ou zones qui constituaient sa surface (5) ; elle est, en outre, confirmée par l'épithète vjk^jtCKoç {orné de cercles ou de bandes circulaires) (6).
Le bouclier ovale a dû coexister à côté du bouclier rond. L'ienuiç est appelée dans un passage iro^r,v«xYfç (7) , c'est-à-dire
(1) //. III, 347, 356; V, 300; VII, 250; XI, 61, 434; XII, 294; XIII, 157 160, 405, 803; XVII, 7, 517; XX, 274; XXII, 581; XIII, 818. Comp. ZeiticAr. fur AUerthumtwissenschafty 1836, p. 817-820.
(2) Ce dernier sens serait analogue à celui de àaniç à^ufi^^vii {II. II 389, XII 402, XX 281). L'allusion à un objet oyale serait confirmée par Fezpression v^8( iujai , si, conune c'est probable, elle signifie des vaisseaux construits r^ulièrement. Comp. Philologue, XXIX, 1870, p. 195.
(3) //. XII, 297 (en parlant de Vionk de Sarpédon) :
)r^pu96{T|( ^i6Soiai Bivivsxéatv :csp\ xiSx^ov.
Comp. notre chap. XXX au sujet de ce passage difficile.