‹ L'Épopée homérique expliquée par les monumentsChapitre 75 sur 114 · II. XVI · texte numérisé non relu

II. XVI

àarM ^^v TsXa(i£&vt fOL^JO^ rd^i T8p[&i6faoa.

(6) Il XX, 275-276. (Voy. plus haut, p. 408, note 3).

bordure brillante dont Héphaïstos entoura le bouclier d'Achille (1).

La question de savoir comment on maniait le bouclier est intimement liée avec ce que nous savons sur la forme et les dimensions de cette arme. Mais rappelons tout d'abord les deux façons différentes dont le bouclier était rendu maniable chez les anciens. A notre connaissance, les boucliers les plus anciens n'ont qu'une poignée, mais point de lanières pour passer le bras [énarmes). A cette catégorie appartiennent les boucliers représentés sur les antiquités de Mycènes et qui ont presque la hauteur d'un homme (2). Si nous admettons, qu'ils étaient pourvus de lanières, celles-ci étaient naturellement placées au milieu de la concavité. Mais alors la hauteur démesurée du bouclier eût été non seulement inutile, mais sans aucun effet ; car (son centre se trouvant dans ce cas juste à la hauteur du coude), le bouclier aurait entièrement dégagé la partie inférieure du corps, dépassant de beaucoup la tête du guerrier qui, par suite, n'aurait pu rien voir. Cette interprétation est confirmée d'ailleurs par le cachet de Mycènes déjà cité maintes fois (fig. 139). Si l'on veut se rendre bien compte de la manière dont l'un des deux guerriers y tient le bouclier colossal, on reconnaîtra aussitôt que la distance de l'épaule au centre de la concavité intérieure est beaucoup trop grande pour que le bras ait pu être plié et passer dans les lanières. Au contraire, la figure du cachet en question devient parfaitement compréhensible si nous admettons que le bnis était tendu et la main passée dans une courroie placée au milieu du bouclier.

Autant qu'on en peut juger par les monuments, les boucliers de tous les peuples orientaux, des Égyptiens (p. 161, fig. 31) (3),

(2) Voy. p. 398, note 1.

(3) Voy. Rosellini, Monum, delVEgitto, I, pi. 102-110.

comme des Hittites (p. 169, fig. 34, p. 171 35) (1), des Assyriens (2) comme des Phéniciens (3), n*étaient munis que d'une seule poignée de ce genre. Rappelons à ce propos un vase de Tirynthe, que nous avons mentionné plus haut (p. 247, fig. 62) (4). On y voit deux guerriers tenant chacun devant soi un petit bouclier circulaire. Rien que la petite dimension de ces boucliers exclut absolument Thypothèse qu'ils aient pu avoir à la fois une poignée et des lanières. De plus, la façon dont le peintre a traité le bras gauche des guerriers prouve bien que Tavant-bras n'était point passé dans les énarmes, mais que la main saisit une sorte d'anse qu'il faut supposer au revers et au centre du bouclier. De même tous les boucliers circulaires en bronze qui proviennent d'anciennes tombes étrusques (fig. 149) (5) et ombriennes (6), comme tous ceux de môme métal trouvés dans l'Europe centrale et septentrionale (7), ne sont munis que d'une seule poignée. Cette manière antique de manier le bouclier semble avoir été conservée (8) par les Spartiates jusqu'au troisième siècle avant J.-C; il est donc permis de supposer qu'elle était universellement adoptée par les peuplades les plus anciennes de la Grèce.

(1) Voy. p. 166, note 2. — (2) Les Assyriens maniaient de la sorte non seulement les boucliers longs ovales (Ex. Layard, Mon. of. Nineveh^ pi. 69, 72; A second séries of the monum of Ninev., pi. 19, 29, 34, 36, 42), mais aussi le bouclier rond moyen (Ex. Layard, Mon, of. Nin,, pi. 29, 62, 63, 66, 68, 75, 76, 78, 79 ; A second séries ofthe mon. ofNin,, pi. 18, 20-22, 31 , 39, 42).

(3) Yoy. le cratère d'argent des Mon. delVInst,, X, pi. XXXIII 4'. - (4i Voy. p. 249, note 1. — (5) Mon. deWInsL, X, pi. X, 1 (d'où notre fig. 149). Voy. aussi un bouclier de Vulci publié dans le Mus. gregor., I, pi. XXI, 4; il se peut qu'ici le dessinateur ait reproduit à dessein une seule poignée.

(6) Voy. le bouclier de S. Anatolia di Narco (près Spoleto), dans le Mus. iial. di antichità class., II, p. 102.

(7) Lindenschmit, Alterth. unserer heidn. Vorzeil, I, fasc. XI, pi. 1, 4, 5. III, fasc. VII, pi. II; suppl. au vol. III, fasc. 1, p. 16. — Comp. Kemble, Horœ feraleSj pi. XI. — Genthe, Der etruskische Tauschhandely p. 57.

(8) Voy. p. 80, note 3. — Sur les bas-reliefs de Sparte, dans Le Bas, Voyage archéol. en Grèce, pi. 105, où il est facile de reconnaître que le guerrier qui est à droite du spectateur ne manie le bouclier qu'au nM>yen de la poignée.

Il est impossible d'admettre qu'il y ait jamais eu des boucliers sans aucune poigniée. Hérodote (1) dit, il est vrai, qu'à l'ori-

Fig. 1«. — Revfir» d'un bouclier étrusque.

gine, le bouclier n'était maintenu qu'au moyen d'un baudrier

(1) I, 171 : T^ ^1 ctvtu ôx^vuiv l^tDv tàf àiTiliai Kiwxct oT mp lilA^iai èisnfat 7fito6ai, ti)La[uùat rauihoisi oîijxICo^tEt, nipl toioi aùxisi v*a\ rotoi jpiirtporai ûiuioi n(pixil[itvDi.

414 L*ÉPOP£E HOMERIQUE.

qui passait sur la nuque et sur les épaules. Mais il est évident que cet historien » en rapportant ainsi ce fait, n*ayait pas une idée bien nette des usages antiques ou bien il ne s'est pas exprimé avec assez de clarté.

A côté du bouclier à une seule poignée, il y en eut un autre qui se propagea peu à peu : il était pourra de deux courroies dont Tune pour le bras et Tautre pour la main. C'était une innovation que les Grecs attribuaient aux Cariens (1). De Texamen des monuments, que nous connaissons, nous sommes en droit de conclure que ce bouclier pourvu de lanières et d'une poignée apparaît pour la première fois sur les basreliefs dlbsamboul représentant la campagne de Rhamsès II contre les Hittites. Et ce ne sont pas les guerriers de nationalité * égyptienne qui en sont armés, mais bien les Schardana, tribu qui semble issue d'Asie Mineure et qui servait comme légion étrangère dans l'armée égyptienne (fig. 150) (2). Mais ce bouclier a dû être introduit de très bonne heure en Asie, car on le reconnaît déjà sur des vases très anciens de Mélos (3) et de Rhodes (4). En tout cas , il fut, si nous ne nous trompons, dès le sixième siècle, l'arme défensive la plus ordinaire des armées grecques, celle de Sparte exceptée (5).

Maintenant que nous connaissons les deux façons de manier le bouclier, passons à l'examen des principaux endroits de l'Épopée qui s'y rapportent. Le bouclier d'Idoménée était, dit

(1) Les inyentions que les anciens attribuent aux Cariens sont celles des lanières, des marques de boucliers, de Vumbo, des jambières et des aigrettes. Voy. Herod. I, 171. Strabon, XIV, C. 661. Schol. //. VIII, 193; Schol. Thucyd. VI, 8; Étym. m. p. 489, 36; Étym. gud. p. 297, 41 ; Pline, Eût. nat.. Vil, 200.

(2) Rosellini, Mon, delVEgitto, I, pi. CI (d'où notre fig. 150). — Chabas, Études sur VatUiquité historique^ 2° éd. p. 360. — Gaz. archéoL, VII, 1881- 82, p. 135. Comp. Brugsch, Geschichte Aegyptens, p. 578 et Schliemann, Ilios, p. 823-826.

(3) Conze, Melische Thongefàsse, pi. III. — (4) Sur une assiette de Garni* ros (voy. p. 299, note 4),

(5) Voy. p. 80, note 3.

le poète, pourvu de deux xavovt^ (I); Hector a entendu dire que celui de Nestor était tout en or, y compris ses xovdve; (2). Quelques savants anciens et modernes voient dans ces xkvôve; des traverses de bois auxquelles était attaché le baudrier (Ts^aoûv), ou courroie qui supportait le bouclier (3]. Mais il est évident que, dans une simple mention, un détail aussi insignifiant ne méritait pas d'être relevé. Il était bien plus naturel de faire ressortir le jeu des courroies qui facilitait le maniement du bouclier. On a essayé aussi de présenter les jwcwîveî comme des traverses qui auraient eu pour objet de distendre les peaux de taureaux dont se composait le bouclier (4).

Cette opinion n'est pas plus acceptable que ta première; en effet, ces traverses ne seraient alors qu'une particularité de construction qui ne pouvait rien ajouter à la caractéristique ni au prix du bouclier. Il est d'ailleurs

(1) n. XIII, 406 :

T^v jp' 6^1 ^Lvatai poCrt xa\ vilifaiu /."^"Ç Eiviat^v çopJtm, Svu xavâveaa' dpaputav.

(2) //. VIII, 192 (voy. Sg. 40B, note 2).

(3) Hesych. n.'«lv,,,xa'lal Tîjf âa7:£Bût ^«Ë3oi, if'Siv i tiXajiùï IîiÏrtd. — Telle est aussi l'opinion de Friedreîch (Die Itealien in der II. u. Odyuee, p. 367) ; mais il admet que l'une de ces sang-les transTersales servait à passer le bras et l'antre était une poignée.

(4) EbelÏDg, Lexicon Homer. au mot xav:^, n" 1.

douteux que la disposition dont il s'agit ici ait jamais été employée; parmi les nombreux renseignements que TÉpopée donne sur les boucliers, il n'en est aucun qu'on puisse en toute assurance ou avec quelque vraisemblance appliquer à ces traverses. Enfin, il est dit expressément que le bouclier de Nestor et ses x«vov£ç étaient tout en or. Si Ton adoptait cette explication, il faudrait supposer, ce qui est inadmissible, que le poète a reporté sur le bouclier métallique qu'il imagine la disposition qu'il savait exister dans les boucliers en cuir.

Toutes les difficultés disparaissent, au contraire, si nous admettons que les xavoveç étaient l'anse pour le bras et la poignée pour la main. Cette hypothèse semble confirmée rien que par ce fait que le nombre deux est expressément indiqué pour les xovdvtç du bouclier d'Idoménée. Nous avons vu plus haut que déjà au quatorzième siècle avant J.-C. des boucliers à double anse avaient été en usage chez les Schardana, peuplade probablement originaire d'Asie Mineure. Il n'y a donc rien de surprenant qu'une arme défensive de ce genre ait été introduite à l'époque homérique chez les Grecs d'Asie-Mineure. Les preuves abondent dans l'Épopée que d'autres parties de l'équipement militaire, telles que Vumbo, l'aigrette, les jambières (1), qui passaient pour des inventions cariennes, étaient communément usitées chez les Ioniens du temps. Notre interprétation s'explique du reste aussi fort bien au point de vue linguistique. Si, en efl*et, le mot jcavcSv vient, comme c'est probable de xawvi, primitivement xxvyi (jonc) (2), son sens primitif serait tuyau ou bâton creux. Or ce sens convient parfaitement aux anses du bouclier; des tuyaux métalliques étaient bien plus propres à cet usage que des bandes de métal qui auraient pu faire des entailles dans le bras et dans la main. D'après tout ce que nous venons de dire, les xavovcç nous paraissent avoir été l'anse double du bouclier (3).

(1) Voy. p. 414, note 1.

(2) Hehn, Kulturpflanzen und Hausthiere, 3° éd. p. 265, 4« éd. p. 247.

(3) Quelques commentateurs anciens (Schol. //. VIII, 195, Eustatli.

Évidemment les boucliers de petites dimensions seuls étaient maniés au moyen de cette double poignée. Quant aux boucliers qui ont presque la hauteur d'un homme et que mentionne TÉpopée, on peut en dire ce qui a été dit plus haut à propos de ceux représentés sur les antiquités de Mycènes (1). Ces boucliers colossaux ne pouvaient être maniés qu'au moyen d'une poignée. A l'époque d'Homère, la poignée antique et la double poignée plus récente étaient simultanément en usage; c'est ce qui explique pourquoi le poète fait ressortir le nombre deux des xavoveç du bouclier d'Idoménée. Il y avait à ce moment-là aussi des boucliers qui n'étaient munis que d'un seul xavciv. Il nous reste à parler encore du baudrier ou courroie de soutien (Te>.a[iwv) (2). Elle était surtout nécessaire, pour le grand bouclier ovale, trop lourd pour que la main gauche tenant la poignée pût seule le diriger à l'aise. Dans le petit bouclier circulaire, cette courroie permettait surtout de laisser pendre le bouclier le long du corps , quand le guerrier ne s'en servait pas; c'est un point sur lequel nous reviendrons plus bas. L'Épopée ne nous renseigne nullement sur la manière dont la courroie était attachée au bouclier. Deux boucliers de bronze, trouvés l'un dans un tombeau de Corneto(fig. 149), l'autre dans une tombe ombrienne (3), semblent avoir été pourvus de deux courroies qui se croisaient et dont les extrémités étaient engagées dans quatre anneaux ou sorte de boucles fixées à l'intérieur (4). Mais tous les autres monuments, dont il faut à ce

p. "ÎO?, 58-61, p. 905, 51-53; Etym. m. p 489, 36, Etym. gud. p. 294, 41) reconnaissent bien dans les xav6vs; une disposition qui sert à manier le bouclier ; mais ils se trompent quand ils supposent que cette disposition différait de celle dont l'invention est attribuée aux Cariens.

(1) Voy. p. 411.

(2) //. 11,388; V, 796; XII, 401; XIV, 404; XVI, 803; XVIII, 480. Les baudriers d'Agamemnon et d*Achille étaient dt^yôpcot (//. XI, 38; XVIII, 480), c'est-à-dire garnis d'argent. Comp. p. 138.

(3) Mus. liai, diantich. cldss,, II, p. 102-104.

(4) Nous ne nous arrêterons pas à Topinion émise dans le Museo ital. I, p. 104, d'après laquelle ces courroies auraient servi à saisir le bouclier, lorsque la main aurait lâché la poignée à la suite d'un coup.

ÉPOPÉE OOMÉRIQLE. 27

propos tenir compte dans notre étude, n'offrent qu'une seule courroie, conformément au singulier qui est, dans ce cas, toujours employé dans TÉpopée. Sur les boucliers égyptiens elle est attachée non loin du centre, à l'intérieur; elle est portée obliquement en bandoulière, tantôt sur l'épaule gauche (1), tantôt sur l'épaule droite (2). Cette courroie est également oblique dans les boucliers de deux chasseurs de lions, représentés sur la lame d'un poignard de Mycènes (flg. 151) (3). Seulement ici elle est fixée plus haut et portée sur l'épaule gauche. C'est sur la même épaule que la fait reposer aussi Hérodote (4) dans la description qu'il fait du bouclier antique. Au contraire, le seul passage de l'Épopée qui fasse allusion à la position de cette courroie indique l'épaule droite : Diomède, blessé à cette épaule par Pandaros, souffre sous la pression du baudrier et soulève légèrement celui-ci pour sécher le sang qui coule (5). Il est clair que cette courroie changeait de point d'appui selon les mouvements imprimés au bouclier (6). Tout porte à croire que le guerrier, quand il s'apprêtait à combattre l'ennemi, tenait le bouclier droit devant lui (7) et qu'alors le baudrier reposait sur son

(1) Wilkinson-Birch, The manners of the anc. Egyptians, I, p. 199, note 1.

(2) Wilkinson-Birch, p. 200, no25. — (3) Voy. p. 398, note 1,

(4; I, 171 (voy. p. 413, note 1). — (5) //. V, 7î^3-797 (voy. p. 404, note 2). Comp. vers 98. Le passage où Hector frappe Ajax (//. XIV, 404) :

tJioi 6 (jiv aaxeoç, 6 oè oaTjfavou dipYupoiJXou

laisse entière la question de savoir si la guige et la courroie du glaive étaient posées Tune sur l'autre ou si elles se croisaient au milieu de la poitrine.

(6) //. Vri, 238 :

dlV Ït:\ déliât, o?B7n'dpi9TEpdc v(o{xyiaûct ^v diJ^aXir^v, t6 {jic{ Ioti taXonipivov 7:oXE(i.{CEiv.

(7) C'est ainsi qu'Ajax tient son bouclier lorsqu'il sort des rangs achéens pour aller livrer le combat singulier avec Hector (//. VII, 224) :

th (adcxoc) 7:p6aOe atépvoio oépcov TeXapLcJjvtoç ÂEac

dos. S"agissait-il de parer à gauche, la courroie glissait naturellemeiilsur l'épaule droite, et sur la gauche, s'il fallait tourner le bouclier vers la droite. Le guerrier voulait-il frapper un coup ou lancer un trait, il était bien entendu forcé de dégager l'épaule droite du poids du bouclier et, par suite, rejeter lacourroiesur la nuque.

Lamôme courroie servait aussi à laisser pendre le bouclier le long du corps. C'est ainsi que les guerriers, quand ils fuyaient, avaient l'habitude de rejeter en arrière le bouclier qui, pendu à la courroie, leur couvraitle dos (I). Cette manœuvre est clairement désignée par les vers qui représentent la chute du Mycénien Périphétès (2). Le bouclier d'Hector lui pendait également dans le dos

De même Sarpédon lorsqu'il s'élance vers l'enceinte des navires. //.

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