CHAPITRE XXIV
On s'attend peut-être à nous voir traiter au commencement de ce chapitre la question de savoir quand et d'où les Grecs apprirent à se servir du fer. Mais quiconque connaît tant soit peu les matériaux et les travaux scientifiques relatifs à cette question comprendra qu'il est impossible de limiter ces recherches au peuple grec, et que ce serait dépasser de beaucoup les cadres de ce livre que de vouloir étudier ici cette matière dans son ensemble.
Beloch a récemment essayé d'utiliser l'Épopée pour cette étude (1). Il pense que, lorsque les plus anciens chants furent composés, le bronze seul était connu ; pendant la composition des chants plus récents, il admet la coexistence du fer et du bronze. Comme conséquence, il élimine les vers des anciens chants, où il est question du fer, comme des interpolations plus récentes. Quelle que soit la justesse de ces éliminations (2), Beloch a néan-
(1) Dans IdiRevista difilologia ed istruzione classica, II, 1873, p. 49-62.
(2) Nous ne voyons pas, par exemple, pourquoi Ton attribuerait une origine plus récente à la comparaison (II. IV, 485-487) où le fer est mentionné, au récit que fait Nestor à propos d'Àreïthoos , brandissant une massue de fer (IL VU, 137-146), ainsi qu'à la comparaison relative à la trempe de Tacier (Od, IX, 391-392. — Voy. p. 142, note 1). De même il ne faut point s'étonner de voir les couteaux de combat en fer cités II, XXI II , 30. Le début de ce chant est certainement très ancien; il n'appartient pas, comme lé croit Beloch , à la môme catégorie que la description des jeux funèbres.
moins prouvé par des tableaux synoptiques que le fer est moins souvent mentionné dans les parties les plus anciennes de l'Épopée que dans les parties plus récentes. Les chiffres fournis par ce tableau rien que pour Tlliade etrOdyssée sont on ne peut plus caractéristiques. Dans la première, le bronze est mentionné 279 fois, le fer 23 fois ; dans la seconde, les nombres respectifs sont 80 et 25. C'est dans le chant, relativement récent, où sont décrites les funérailles de Patrocle, que le fer revient le plus fréquemment (1). Il en résulte que les anciens chants de l'Épopée dateraient d'une période analogue à celle qu'en Italie les paléoethnologues sont convenus d'appeler prima epocadel ferro^ période à laquelle correspondent les tombeaux de Villanova, de Benacci (près Bologne), la partie la plus ancienne de la nécropole de Corneto et d'autres semblables (2). Le nombre des produits en fer est partout ici absolument insignifiant en comparaison de la grande quantité d'objets de bronze. Il ressort, au contraire, des parties plus récentes de l'Épopée que, si le bronze prédomine encore, l'usage du fer s'est considérablement étendu.
Un fait très curieux à noter c'est que, dans l'Épopée, il est bien plus souvent question d'ustensiles que d'armes en fer. A maintes reprises les poètes nous parlent de massues (3), de cou-
Beioch a, au contraire, raison de considérer, dans les anciennes parties de riliade, veupTj jièv [xotÇw 7:Aaasv, t6Çw Se aiBTjpov (//. IV, 123) et Sefôie yàp \l% Xai|jLbv diitoTjiiiÇete atôiipco (//. XVI II, 34) comme des interpolations ultérieures. Les anciens commentateurs (Schol. //. IV, 123) avaient déjà mis en doute Tancienneté du premier de ces vers et Jacob celle du second (Ueber die Enutehung der Hias und Odyssée, p. 314), ainsi que Benicken dans les Jahrbûcher fur classische Philologie, 109, p. 154.
(1) //. XXIII, 177, 261, 834-850. Le vers 30, n'appartenant pas à la description des jeux, doit être considéré à un autre point de vue (voy. la note précédente).
(2) Voy. plus haut p. 104. — (3) Voy. p. 142, note 1. Haches de bronze : ^'. XIII, 180, 612 (hache de combat de Peisandros), XXIII, 118; Od. V, 234-236 (voy. 141-142, note 5); Od. XXIII, 196, où le mot y.aXxûi n'est autre chose probablement que le axl^çapvov (voy. pi. haut p. 143-144).
teaux (I), d''une hache (2) et d'une chaîne (3) faite avec ce métal. Achille propose en prix aux jeux du disque un disque en fer, et dit que le discobole gagnant aurait pendant cinq ans assez de métal pour ses bergers et ses charrues (4). Cette déclaration a lieu d'étonner beaucoup, car de la part du fils de Pelée on s'attendrait plutôt à une allusion à l'usage qu'on peut faire de ce métal à la guerre. Si, en outre, nous laissons de côté le vers suspect qui attribue à la flèche de Pandaros une pointe en fer (5), nous constaterons que, dans toute l'Épopée, une seule arme est indiquée clairement comme étant uiie arme en fer : c'est la massue de l'Arcadien Areïthoos (6). Or (contraste assez singulier), dans deux chants assez récents de l'Iliade, on rencontre déjà cette expression proverbiale que « le fer attire l'homme » (7). A l'époque où ces vers furent composés l'usage des armes en fer devait par conséquent