PETITE GARNISON
Si Bonaparte avait dû rejoindre Âuxonne en quittant Valence, il eût probablement trouvé la petite cité un peu maussade.
Mais il avait vu Douai sous la brume mélancolique d"une lin d'automne; il vit Auxonne sous le soleil joyeux d"im commencement d'été, et sa nouvelle parnisdii ne lui produisit pa> une impression trop défavorable.
Son ami des Mazis l'attendait cl lui anu'iiica tiinniplialement qu'il lui avait installé un ap[iartement dans un pavillun situé en face d'un moulin, le moulin iSéchau.
<' Que peut-on Taire ici? demanda Uonaparte à son ami.
— iSoire. manger, dormir, bâiller, travailler.
— Les enviions?
— Très jolis.
— Bon, on se promènera. Les relations?
— Hum! Deux maisons seulement où Ton reçoit... Tasse de thé. jietit bal.... tu vois cela dïci.
— Et quels sont les propriétaires de ces demeures hos])italières?
— Le baron du Teil. maréchal de camp, et M. Pillon d'Arquebouville, directeur de l'artillerie. »
Des Mazis n';i\ait pas trompé son ami : les distractions étaient rares à Auxonne.
Bonaparte se remit à pioi;her les mathématiques, qu'il n'av;iit du reste jamais délaissées complètement, même lorsque les saluns de Valence l'attiraient.
Il avait trouvé à Auxonne un maître de grand talent, le professeur Lombard, dont il devint rapidement l'ami.
PETITE GAKNISO.N 39
« Ce jeune homme ira loin. » disait le professeur à tous ceux qui voulaient l'entendre.
C'était se montrer prophète.
Le pavillon de Bonaparte avait pour locataires un certain nombre de jeunes officiers, et ces jeunes gens, qui s'ennuyaient ferme et ne prenaient pas aux mathématiques le même intérêt que leur camarade, recherchaient assez volontiers les plaisirs bruyants.
Napoléon faillit même se battre en duel avec l'im deux. M. Belli de Bussy. qui trompait son ennui en sonn;mt du cor.
L'excellent professeur Lombard, qui habitait la maison Pliai, poussa la complaisance jusqu'à donner à Bonaparte la jouissance d'une des pièces de son logis, afin qu'il pût étudier en toute tranquillité.
Le jeune officier travaillait avec tant d'acharnement, qu'il oubliait souvent l'heure des repas; ce qui oliligeait M. Aumont. son restaurateur, à l'envoyer cherchei-.
« Tu te tueras, lui disait parfois des Mazis.
— Baste! répondait Bonaparte, le travail conserve. »
Souvent, soit seul, soit avec des Mazis. il faisait de longues promenades dans la campagne, s'arrêtant de temps à autre pour tracer des figures de géométrie sur le sable, ou pour chercher, sous l'ombrage, la solution d'un problème.
Parfois il entrait dans une ferme, demandait une tasse de lait et liait volontiers conversation avec les habitants de la maison.
Il semble bien qu'à cette époque de son existence. Napoléon fut pris d'un vif désir de s'instruire en toutes choses, et l'on dirait vraiment qu'il eut comme une vision de ce que lui réservait l'avenir.
Au cours de ses promenades, il arrêtait des passants pour les questionner et notait soigneusement leurs réponses; il engageait de longues conversations avec les travailleurs des champs; il se faisait expliquer les lois du commerce par les boutiquiers, se renseignait sur les impôts, sur les règles de l'administration civile.
Tout l'intéressait.
Au commencement de l'année 1789, une émeute provoquée par un accaparement des blés éclata dans la petite ville de Seurre.
Un beau matin, en sortant du quartier, Bonaparte appiit ({u'il était désigné pour se rendre à Seurre avec nn détachement de cent hommes commandé par le lieutenant en premier de Menoir.
il fit la grimace.
« Ce n'est pas. dit-il à son ami des Mazis, que je craigne les aventures; mais je désirerais des aventures plus sérieuses.
— Qui sait? dit des Mazis; il y a deux morts, Tadministration niunipale a été renversée... »
Bonaparte secoua la tête.
« On ne fait pas de révolution, murmura-t-il, dans une ville de deux mille habitants. La vue seule de-nos uniformes calmera tous ces gens-là. »
Il avait raison.
Dès son ari'ivée à Seurre. il fut convié à un li.il par le [irucureur Lambert, chez qui la municipalité Pavait logé.
« Voilà les campagnes qu'on nous fait faire, écrivait -il à des Mazis : on compte sur un combat, et l'on reçoit une invitation à danser. »
Bonaparte passa près de quatre mois à Seurre, et il y arrangea sa vie de la même façon qu'à Auxonne, partageant son temps entre le travail et la promenade.
Comme à Auxonne, il aimait à boire du lait dans les fermes, à intei-l'oger les paysans sur leurs travaux, à s'enquérir de leurs besoins.
Dans les maisons où il fréquentait, les hommes le trouvaient peu communicatif et un peu fier, les femmes critiquaient sa tenue un peu négligée. Tous, en revanche, louaient son érudition et la netteté de son esprit.
Le procureur Lambert disait de lui : c C'est un homme! »
Le jeune officier ne s'ennuyait pas à Seurre. La révolution lui laissait beaucoup plus de loisirs que son service régulier d' Auxonne, ce qui lui permettait de pousser des travaux personnels tout en sacrifiant à son goût pour les promenades champêtres.
Cependant il fut très heureux de voir arriver, un beau matin, son mm des Mazis.
« Que viens-tu faire ici ? lui demanda-t-il.
— Te chercher, mon cher! Je jouis de quelques jours de permission; j'ai l'intention de battre un peu le pays, et. ma foi! j"ai pensé que tu
m'accompagnerais volontiers.
— Hum! ce n'est pas de refus, seulement il y a la ivvolution. ■> Des Mazis éclata de rire.
« Ne penses-tu pas. fit-il. que vous avez assez tiré sur la ficelle? ;> tl n'y a pas de révolution qui ne finisse ! Bonaparte eut un sourire.
« Tu as peut-être raison, avoua-t-il , je crois bien qu'il va falloir nous décider à retourner à Auxonne.