‹ L'épopée impérialeChapitre 14 sur 56 · DANS LA TOURMENTE · texte numérisé non relu

DANS LA TOURMENTE

■ Dès son arrivée à Valence. ]^)Onaparte courut chez M"e Bon, sa bonne lîiHcsse, et, l'ayant embrassée, lui dit : « Je suis nommé ici !

— Ah! quel bonheur! s'écria la vieille lille.

— Ma chambre est-elle libre?

— ^ Pas en ce moment; mais il y ;i la grande chambre du premier étage. »

La malle à clous dorés fut aussitôt déposée dans cette pièce, et. une heure plus tard, -Bonaparte et son frère se trouvaient complètement instaUés.

L'officier se rendit alors à sou régiment et constata que l'installation du 4e de l'arme était moins rapide que l;i sienne.

En effet, sa compagnie, la 12'\ n'avait pas encore de capitaine en premier et s'organisait sous la direction du capitaine en second, M. de Roqueferre, assisté de M. Riverot, lieutenant en second. Le colonel, M. de Campagnol, et le commandant. M. de Mauroy, n'avaient pas rejoint encore.

Bonaparte prit de nouveau pension à l'hôtel des Trois-Pigeons. que n'avaient jamais quitté les lieutenants daitillerie, et retourna chez son ami Aurel, dont le cabinet de lecture était toujours très fréquenté- p;ir la société de Valence et par les officiers.

Quant à Louis, la bonne M'ie Bou l'avait immédiatement adopté et le faisait manger avec elle dans la cuisine, pièce claire et gaie située derrière la salle du café.

Bonaparte, n'ayant plus à s'occuper de son frère au pdint de vue matéi-iel. se trouva plus libre.

L'EPOPKE I.MPi:iUALE

Il en prolita pour visiter ses amis et pour suivre les réunions de la Société des Amis de la Constitution, dont il lut nommé bililiotliécaire, et qui tenait généralement ses séances chez Ainvl. dans le cabinet de lertnre.

ionaparlt à Valence. (D'après le tableau de L. Ageron.)

11 devint snccessivement secrétaire et président de la société, sans abandonner les fonctions de bibliothécaire, qui lui plaisaient beaucoup.

Le jeune officier s'occupait beaucoup de politique; il ct)mptait parmi les orateurs les plus enflammés de son groupement, et il fut le principal artisan de la fédération des groupements similaires de la région, de cette région qui, disait-il. était « un pays plein de zèle et de feu ».

Une réunion de vingt-deux sociétés de la Drôme, de l'Isère et de l'Ardèche, eut lieu, le 3 janvier 171>i. dans l'égli-se de Saint-Ruf. .sous la

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présidence de M. Rouvière. chevalier de S;iiiit-Louis. administrateur du département de la Drùme.

Après avoir entendu la messe à la cathédrale, les congressistes prêtèrent le serment ordonné par l'Assemblée nationale, puis ils discutèrent sur révasion du roi et émirent un vœu tendant à ce qu'une liste des émigrants fût dressée par chaque municipalité.

Quelques jours plus tard. Bonaparte écrivait à M. Naudin. commissaire des guerres à .Vuxonne, une lettre dont les j)assages suivants sont à relever, parce qu'ils indiquent l'état d'àme du jeune officier.

« Tranquille sur le sort de mon pays et la gloire de mon ami, je n'ai plus de sollicitude que pour la mère patrie : c'est à en conférer avec vous que je vais employer les moments qui me restent de la journée.

« S'endormir la cervelle pleine de la grande chose publique, et le cœur ému des personnes que l'on estime et que l'on a un regi'et sincère d'avoir quittées, c'est une volupté que les grands épicuriens seuls connaissent...

« J'ai porté un toast aux patriotes d'Auxonne lors du banquet du 14. Le régiment est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers.

V Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône; pardonnez donc si vous éprouvez de la peine à lire mon griffonnage. »

Bonaparte ne disait certainement pas toute la vérité lorsqu'il déclarait « n'avoir plus de sollicitude que pour la mère patrie ».

La Corse, en etfet, l'attirait toujours. Il suivait attentivement les affaires de l'île et se tenait au courant des progrès que faisait, chez ses compatriotes, l'esprit révolutionnaire.

Seulement, pas même d'un ami comme M, Naudin, il ne voulait on n'osait faire le confident de son rêve.

Il avait si peu abandonné ce rêve, qu'il adressa au ministre de la guerre un mémoire dans lequel il demandait que l'on fit délivrer aux compagnies de la garde nationale coi'sc les fusils devenus disponibles par suite de la suppression de cette arme dans l'artillerie; il avait si peu abandonné ce rêve, qu'il sollicita l'appui du baron de Teil, im inspecteur général de l'artillerie, afin d'obtenir, par son intermédiaire, un congé pour se rendre en Corse.

Ses chefs directs, estimant qu'il s'occupait beaucoup trop de la politique et pas assez de son métier, avaient refusé de transmettre sa demande en congé et ne lui cachaient pas leur mécontement.

En avril 1701 . l'académie de Lyon ouvrit un concours dont le vainqueur devait olitenir un prix de douze cents livres fondé par l'alibé Raynal.

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Par hasai'd. Aurel parla de ce concours à Bonaparte.

« Douze cents livres, dit Aurel. c"est une somme, par le temps qui -court! »

L'officier avait d'excellentes raisons pour partager l'opinion du lihraire.

« Quel est le sujet du concours? demanda-t-il.

— Voici. » fit Aurel.

Et il lut ce qui suit :

« Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d'inculquer ■aux hommes pour leur bonheur? »

Bonaparte ne formula aucune réflexion; mais, lorsqu'il quitta la maison d' Aurel, si curieuse avec ses nomltreuses sculptures et ses larges portes à arceaux, il paraissait préoccupé.

Le soir même, il avait décidé de participer à la lutte et se mettait au Iravail.

Hélas! les douze cents livres de l'ahhé Raynal ne devaient pas grossir son maigre Itudget.

L'académie reçut quinze manuscrits, mais n'en retint aucun.

Celui du jeune officier fut classé bon dernier, et l'un des commissaires, M. de Campigneules, l'apprécia comme il suit dans son rapport :

« Le dernier de ces mémoires, le no 45, n'arrêtera pas longtemps les regards des commissaires. C'est peut-être l'ouvrage d'un homme sensible; mais il est trop mal ordonné , trop disparate , trop décousu et trop mal écrit pour fixer l'attention. »

D'autres lauriers attendaient l'auteur du manuscrit no IT).

Plus tard, lorsque Napoléon monta sur le trône, Talleyrand réussit à retrouver le manuscrit qu'avaient dédaigné les académiciens de Lyon, et, croyant être agréable à l'empereur, il le lui montra.

« Je reconnus aussitôt mon écriture, a dit Napoléon, en racontant, à Sainte-Hélène, cette anecdote, et je le jetai au feu, où il fut consumé, en dépit de Talleyrand. Comme il ne l'avait pas fait copier auparavant, il parut très mortifié de cette perte. J'en fus, au contraire, très satisfait, parce qu'il abondait en sentiments républicains et contenait plusieurs principes libéraux que je n'aurais pas été flatté qu'on put m'accuser d'avoir eus dans ma jeunesse. »

Une mission qu'il eut à remplir dans la petite ville de 'l'ain fit oublier à Bjonaparte sa déconvenue littéraire, et il eut, dès son retour à Valence. la joie de se voir accorder, par le ministre, un congé de trois mois pour se rendre en Corse.

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