‹ L'épopée impérialeChapitre 16 sur 56 · DANS LA TOURMENTE · texte numérisé non relu

DANS LA TOURMENTE

Sa sœur Élisa était pensionnaire à la maison royale de Saint- Louis.

Un décret de TAssemblée en date du 13 août ayant supprimé les maisons royales, il demanda l'auti irisation d'emmener sa sœur en Corse et sollicita une indemnité de route.

Le directeur du district lui donna l'autorisation d'emmener Élisa à Ajaccio « avec son linge et ses bardes » et lui fit délivrer, à titre d'indemnité de voyage, un mandat de trois cent cinquante-deux francs au nom de M'ic Bonaparte.

Le frère et la sœur quittèrent Paris vers le milieu de septembre. Elisa était heureuse à la pensée qu'elle allait revoii' sa famille et son pays; elle bavardait et riait sans cesse, taquinant son frère, qui, lui. paraissait préoccupé et ne desserrait pas les dents.

Les voyageurs prirent la diligence jusqu'à Lyon, et, à partir de cette ville, descendirent le Rbône en bateau.

Le bateau s'arrêtait quelques heures à Valence.

Bonaparte trouva sur le quai des amis qui l'atlendaient et lui firent fête, ainsi qu'à sa sœur. M"e Bou était là. portant un superbe })anier de raisins qu'elle offrit à la jeune fille ; puis elle embrassa l'officier, lui demanda des nouvelles de Louis et lui dit coini)ien elle s'était eimuyée après le départ de l'enfant.

« Nous reviendrons, » fit \a[ioléon.

L'excellente fille secoua tristement la tête.

« Vous reviendiez peul-('trc. plus tard, murmura-t-elle; mais je n'y serai plus. »

Dès sa rentrée en Corse, Bonaparte reprit le commandement de son bataillon, qui avait été envoyé à Corte à la suite des fâcheux incidents du mois d'avril.

A la fin du mois de décembre 1792, la population d'Ajaccio vit arriver dans le golfe la flotte du contre-amiral Truguet. et le bruit se répandit qu'une expédition avait été ordonnée contre la Sardaigne.

La nouvelle était exacte.

L'amiral Truguet embarqua deux mille hommes que lui fournit Paoli, puis les vaisseaux fendirent de nouveau les flots bleus, se dirigeant vers la baie de Cagliaii.

Pendant que Truguet évoluait avec sa Hotte, on préparait, contre les îles de la Madeleine, une contre-attaque que devait diriger le général

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Colonna C.esaii. commandant en second les gardes nationales de File de Corse.

1.0 lieutenant-colonel Bonaparte avait demandé et obtenu le (-(Hiunan- <lemonl de l'ailillerie. et le capitaine Moydié, que Bonaparte avait ivncontré chez Paoli, à Rostino. commandait le génie.

La préparation de l'expédition fut laborieuse, car Ton manquail de beaucoup de choses. Bonaparte, impatient, dut se rendi'e à Bonifacio pour y régler l'embarquement du matériel mis à sa disposition; il consstata que ce matériel était insuffisant et défectueux et s'en plaignit.

Le jeune officier courut, à Bonifacio, un très grand danger. Comme il passait sur la place Doria, des marins l'insultèrent.

A cette époque troublée, l'indiscipline régnait partnul.

Bonaparte ayant lait honte à ses insulteurs de leur conduite indigne, leur disant ({u'ils déshonoraient l'unifoime français, ils se précipitèrent .sur lui en criant :

« A la lanterne, l'aristocrate! »

La plupart ('taient ivres; des couteaux brillaient dans leurs mains.

Soudain un sergent, un brave, Brignoli de Bastelica, dit Martinano, se jeta devant Bonaparte, lui fit un rempart de son corps, et força les matelots à reculer après en avoir tué un.

« Je ne t'oul)lierai pas, » lui dit rofticier en lui serrant la main.

L'Empereur tint la promesse faite jiar le capitaine', car il se souvint, à Sainte-Hélène, du sergent ^Martinano et légua mie certaine somme à sa veuve ou à son fils.

Souvent, lorsque la lumière atténuée des soirs calmes et doux de là-bas enveloppait les choses, Ijonaparte montait sur un rocher, et, les mains derrière le dos, le front pensif, il contemplait longuement la cote de Sardaigne dont la ligne noire se découpait sur l'azur pâlissant.

« Nous ne ferons rien de bon, murmurail-il parfois. Nous manquons de tout, nous ne sommes pas organisés, nuus ne nous lions même pas les uns aux autres. »

Les passions, en effet, devenaient de plus en plus vives en Corse, et l'on savait que Paoli n'approuvait pas l'expédition contie la Sardaigne.

Or l'affaire était dirigée par son propre neveu.

Celui-ci, du leste, lit preuve de la plus grande mollesse, et plus tard, pour essayer de justilier sa conduite, il avoua que Paoli lui avait dit :

« Souviens-toi que la Sardaigne est l'alliée naturelle de notre pays, que dans toutes les circonslances elle nous a secourus et que le roi du Pié-

DANS l,A TOURMKNTK

Bonaparte fait ses premu

!iot;raphie de Raffet.;

mont a toujours été l'ami des Corses et de leur cause. Fais donc en sorte que cette expédition s'en aille en fumée. »

La chose était facile, car l'attaque principale avait échoué. Bonaparte débarqua sur l'ile Saint-Étienne, y établit ses canons sui' un mamelon et les pointa lui-même vers la ville de la Madeleine.

Ses haljiles dispositions el l'efficacité de son tir furent très remarquées. Mais le général ordonna la retraite sans aucun motif, et les efforts du commandant de l'artillerie n'eurent aucun résultat. Bonaparte s'en montra très affecté et ne put s"eni|)èclier de faire, en présence de plusieurs officiers, des reproches à son général.

Golonna haussa les épaules avec dédain.

Sous f influence de Paoli. la Corse penchait de plus en plus vers la contre-révolution, alors (pie Bonaparte, fidèle à ses idées, prenait parti pour la Convention.

Entre le vieux gvnr'ial cl son lieutenant, le fossé se creusait de plus en plus, sans que pourtant il y eût iiipture ouveile.

Toutefois, il était facile de constater que la famille Bonapaite ne jouissait plus de la même considération. 'Sl^^'' Laetitia, qui [tarlageait les idées de son fils, s'apercevait ipi'on ne la saluait plus connue autre-

fois : il lui anivait d'entendre sur son passage des propos désobligeants.

Mais elle avait l'âme bien trempée, et tout cela l'inquiétait peu.

« Ils no savent ce qu'ils font, disait-elle; ils ne voient pas où l'on veut les conduire. »

Il arriva un moment, après la mort de Louis XVI. où les Corsos pensèrent à faire appel à l'étranger.

Paoli crut devoir s'en ouvrira Bonaparte, qu'il redoutait, espérant le gagner à sa cause ou plutôt à ses idées.

Il lui parla de l'anarchie qui régnait en France et qui, selon lui. marquait la lin d'un pays, peut-être même d'un peuple; puis il vanta la forte constitution anglaise.

« L'Angleterre, dit-il au jeune homme, qui écoutait en silence, sait récompenser le courage et le génie. Vous avez l'un et l'autre, mon fils. Je suis vieux , et vous êtes jeune. Vous pouvez continuer mon œuvre et travailler poui- vous-même en travaillant pour votre pays. »

Bonaparte, indigné, lui répondit par cette apostrophe :

(I Eli quoi! se séparer do la France"? Nos plus cliers intérêts, nus liabiludos, nos coutumes, l'iionneui-. la gloire, nos serments solennels, tout enlin exige que la Corse soit éternellement française. L'anarchie actuolle. lîlle de la Révolution, ne peut être qu'éphémère. Tout doit changer, l'ordre renaîtra infailliblement, los lois se modèleront sur les idées du siècle, et la France, avant peu. s'élèvera majestueusement au comble de la gloire. Vous, général, vous avez parlé de l'Angleterre, la vénale Angleterre protectrice des peuples libres! Ah! quelle erreur! Et puis, l'éloignement. la langue, notre caractère, des dépenses énormes, incalculables,... tout cela ne s'oppose-t-il pas sérieusement à notre réunion avec la reine qui tyrannise les mers et les terres qui ne lui appartiennent pas? »

Paoli, sans répondre un seul mot, tourna le dos à Napoléon.

L'oftîcier comprit : c'était la rupture, une rupture dont les conséquences pouvaient être dangereuses pour sa famille et pour lui.

Les Bonaparte, en effet, représentaient presque seuls, à présent, lo parti de la France. N'étant plus protégés par l'amitié de Paoli, leur situation devenait critique.

Napoléon connaissait Paoli. il le savait très vindicatif. Aussi abandonna-t-il immédiatement Corte, puis il envoya un message à sa mère, afin de la mettre au courant dos événements et do l'engager à quitter Ajaccio au plus vite et à gagner Caivi avec toute la famillo.

DANS LA TOURMENTE til

Mme Lretitia n'hésita pas à suivre ce sage conseil.

Bien lui en prit; car, peu après, sa maison d'Ajaccin fut mise à sac, ses campagnes dévastées et ses troupeaux décimés par les partisans de Paoli.

« Qu'importe! dit la courageuse femme l(trs(iu"on lui apprit l.i triste nouvelle, tout cela se réparera! »

La gloire de Napoléon allait sélever sur ces ruines.

L'ofticier et sa famille ne séjournèrent pas longtemps à Calvi. Ils abandonnèrent la Corse, où ils n'étaient plus en sûreté et où Napoléon n'avait plus rien à faire, rien à espérer, pour se rendre à ^larseille.

Ainsi finissait le rêve qu'avait caressé le jeune officier dans la monotonie des garnisons de province.

C'était assurément regrettable pour cette ile. si sauvage et si belle, que le génie de Napoléon eût certainement transformée.

Quant au jeune officier encore inconnu, qui voyait sévanouir un beau rêve, il allait enti-er dans une réalité beaucoup plus ('blouissante que le rêve, trouver un champ d'action infiniment plus vaste que File de Corse.

Le vieux Paoli. qui dut se réfugier de nouveau eu Angleterre, vécut assez longtemps pour v(jir monter sur le trône de France le jeune officier qui avait osé lui tenir tète à Corte.

Il applaudit de tout cœur aux succès de sun com[)atriote ; mais comme il applaudissait trop bruyamment, célébrant par des grandes fêtes chacune des victoires de Napoléon, le gouvernement anglais s'en offusqua et lui fit des remontrances.

« Vos reproches sont justes, répondit-il; mais Napoléon est un des miens, je l'ai vu croître, je lui ai prédit sa fortune : voulez-vous que je déteste sa gloire et que je déshérite mon pays de l'honneur qu'il lui fait?-.)

Lorsque le vieux patriote s'éteignit, Napoléon se trouvait à l'apogée de sa gloire, et la Corse ii'(''tait plus pour lui qu'une oasis lointaine, lumineuse et fraîche, vers laquelle s'envolait parfois sa pen<('e, aux heures où son cerveau était las de gouverner un monde.

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