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LES ANNÉES DE LUTTE

N;i[)oIt'uii était sombre et roulait en son cerveau des pensées un peu tristes, lorsque le bateau qui portait les Bonapaite exilés entra, sous nn beau soleil de juin, dans le port de Marseille.

« Tu crois avoir perdu la partie, mon fils?... lui dit M""^' La.4itia. Hélas! c'est la Corse qui la perd! »

L'officier eut un geste vague.

« C'est le secret de l'avenir ! » murmura-t-il.

Le présent, pour lui, c'était de nouveau la vie de garnison, l'existence grise et morne de l'officier pauvre, avec ses soucis matériels qui, parfois, finissent par tuer le rêve. Dès l'arrivée, il installa sa famille à l'hôtel Cypières, rue Lafont; puis il se mit en route pour Nice, où se tiouvaient plusieurs unités de son régiment.

Maintenu à Nice pour régler l'administration de compagnies détachées dans la montagne, il s'appliqua courageusement à cette besogne ingrate, aidé p.ir le sergent-major Dintroz, qui devint bicnti'it son ami.

On raconte, à proi)Os de Dintroz, celte amusimte anecdote :

Bonaparte commandait alors l'armée d'Italie. La veille de Castiglione, il avait donné à Dintroz, conducteur principal daitillerie, un ordre que celui-ci tardait à exécuter.

Le gV'iK'ral on rhvï Ht comparaître le conducteur. « Pourquoi, lui dit-il en colrrc, n'as-tu pas encore expédié ce que Je tai demandé?

— Je n'ai pas pu lire Ion billet.

— Tu es une ['... brte; apprends à lire.

— VA loi, b..., apprends à écrire. »

Après la campagne. Bonaparte voulut l'aire de Dintroz un commandant d'aitillerie.

« Je suis trop bète, répondit le brave Dintroz. Donne-moi ma retraite, et j'irai planter des choux dans mon village, en Comté. «

Le général accorda la retraite et lit joindre au brevet une somme de dix mille francs.

Hélas! le pauvre conducteur d'ai lillcrio n'eut pas le temps de voir pousser ses clioux : la mort, qu'il avait si souvent regardée en l'ace sur le champ de bataille, l'attendait en son village de Comté.

Une nuit, vers la lin de juin, Bonaparte travaillait dans sa cliambi'c, lorsqu'il vitmlrcr un adjudant de son régiment, l'adjudant Louis. « Que se passe- t-il donc? demanda- t-il.

— Notre chef de brigade, M. Dujard, m'a prié de venir vous chercher de suite; il désire vous confier une mission, et je serai de la partie.

— Quelle mission?

— Je crois qu'il s'agit d'accélérer l'arrivée des poudres envoyées de Vonges pour le service de l'armée.

— Diable ! ht l'officier, la mission est assez délicate : Lyon et le Midi sont en révolte contre la Convention... Enhn, on essayera. »

Bonaparte ne dut pas réussir dans cette mission, ou, peut-être, les poudres n'eurent-elles pas besoin de défenseurs, car on le retrouve, en juillet, attaché à la colonne que le général Carteaux conduisait dans le ^lidi pour empêchei' la jonction des fédérés de ^lar.seille et de Ximes.

Le -27} juillet. l>ona[)arte bombardait Avignon, dont ses canons ouvrirent les portes à la colonne Carteaux. Le 28, en tète d'un détachement de deux cents fantassins et de vingt artilleurs, il entrait à Tarascon. et, le lendemain, il pénétrait à Beaucaire sans combat.

A Beaucaire, il dina dans une auberge, avec des négociants qui discutèrent sur la politique du moment, discussion à laquelle l'oflicier prit part et qui lui sembla sans doute intéressante, puisqu'il en lit. un peu plus tard, le sujet d'une brochure : Le souper de Beaucaire, qu'imprima Aurel lils.

Ql ELnUES ÉTAPES 6:;

Bonaparte rejoignit ensuite, avec son détacliemeiit, à Saint-Martinde-Crau, le gros de la coloinie Carteaux.

En août, ne se sentant pas très bien portant, il se rendit à Avignon, où il trouva une aimable hospitalité chez vni négociant, M. Bouchet. C'est là qu'il écrivit Le souper de Beaucaire, dont les représentants du peuple délégués à l'armée autorisèrent la publication.

Après deux semaines de repos, Bonaparte quitta la bonne ville d'Avi-

Arrivée de la lamille Bonaparte en France. (D'après une lithographie île liall'et.)

gnon, traversa Valence, dû il eut la joie d'embrasser M'ie l^^ou, et se diiigea sur Auxonne.

C'est dans cette ville qu'il apprit, au commencement de septembre, la détection de Toulon.

Depuis son départ de Corse, il attendait l'occasion qui lui permettrait de mettre sa science en valeur, il la cherchait. Il crut l'avoir trouvée. Sans plus attendre, il se rendit à Paris, exposa ses [ilans au Comité de salut public et obtint le commandement provisoire de l'artillerie à l'armée chargée de reprendre la cité perdue.

Le 22 septembie 17U3, Bonaparte arrivait à Toulon et se hâtait d"; présenter l'ordre du Comité de salut public au généi'al Caiteaux, bon superbe, mais gueirier médiocre.

66 L EPOPEE IMPElilALE

« C'était Itieii iiiutilt', dit le général en caressant sa njoustache. après avoir pris connaissance de l'ordre; c'était bien inutile, nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant soyez le bienvenu, vous partagerez demain la gloire de le brûler sans en avoir eu la fatigue. »

Carteaux se prétendait artilleur et, par ignorance, contrecan-ait sans cesse les plans de son commandant de l'artilleiie, lui demandant de batli-e sans but certains torts ou d'établir des liatteries dans des conditions telles, que rennemi les eût démontées en un quart d'heure.

Bonaparte eiuageait. et quelquefois il envoyait i)r.oniener assez vivement le général.

« Tranquillise-toi donc, faisait alors le grand chef en clignant de l'œil; quand je croirai bon de débusquer les ennemis, ils partiront ! »

Malgré l'opposition du général, Bonaparte avait fait établir deux batteries, batteries de la Montagne et des Sans -Culottes, qui couvraient la mer de mitraille et rendaient les plus utiles senrices. Toute l'armée connaissait ces batteries; on se réjoui-ssait lorsque leurs cjuions tonnaient, et les soldats disaient : * -

« Gare la cagse! voilà les toutous de Bonaparte qui aboient! ^>

Ces toutous avaient dévoré déjà plusieurs chaloupes anglai.«es, fortement endommagé quelques frégates et mis. à malqùatre gros vaisseaux.

Le général Carteaux essaya de les museler.

Profitant d'une absence du commandant de son artillerie, il ordonna de les démolir, prétextant qu'on y perdait beaucoup d'hommes.

Bonaparte revint à temps pour les sauver.

Le jeune et actif officier se multipliait, assurant en même temps le service de l'artillerie et celui du génie, surveillant constamment ses batteries, pointant les pièces lui-même et quelquefois remplissant l'office de simple servant.

Il n'avait i)as seulement à lutter contre le général en chef, mais parfois aussi contre les commissaires. A l'un d'eux, qui critiquait un jour la position d'une batterie, il lépondit :

« Citoyen, faites votre métier de député et laissez-moi faire le mien d'artilleur. La batterie restera là. et je réponds du succès. »

En ces temps troublés où les événements se succédaient avec une rapidité extraordinaire, on vivait vite et l'on ne savait plus attendre. Aussi commençait-on à trouver, dans la capitale, que le siège de Toulon durait longtemps.

Pour y mettre un terme, on envoya tout un plan d'attaque établi par

le général d'Arcoii. qui jouissait d'une grande réi)utation comme stratège.

Immédiatement, à Toulon, les autorités s'assemblèrent en conseil pour prendre connaissance du plan et en délibérer.

Le plan ayant été lu à haute voix, le Comité s'empressa de décider toute une série d'opérations inexécutables. Alors Bonaparte, qui assistait au conseil, dit froidement :

« On nous a bien envoyé un i)lan; mais on na oublié qu'une chose, c'est de nous envoyer en même temps les trente ou (Quarante mille hommes qu'exigerait son application. »

Et comme tout le monde se taisait, comme Carteaux roulait des yeux féroces en frisant sa moustache, le courageux officier ajouta, parlant d'une voix brève comme s'il command;dt une manœuvre :

« Il faut bloquer Toulon par mer comme on l'a bloqué pai' terre ; il faut établir sur les promontoires de Balagnier et de l'Éguillette deux batteries qui foudroieront la grande et la petite rade; il faut enlever le fort Murgrave. Voilà le plan qui doit être adopté. Ouon fasse ce que je demande, et Toulon est à nous. »

Le conseil donna raison au jeune officier.

Sommé de faire connaître son avis personnel, Carteaux demanda instamment qu'on lui laissât le temps de rélléchir.

Pendant qu'il réfléchissait, le 19 octobre 1793, ou 28 vendémiaire an II, le capitaine Bonaparte fut nommé chef de bataillon.

Huit jours après, Carteaux envoyait à Bonaparte l'ordre suivant :

■ « Le commandant de l'artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, et, le quatrième, je ferai attaquer la ville paj- trois colonnes. »

Bonaparte haussa les épaules.

Dénoncé à la Convention, Carteaux fut l'appelé et envoyé à ( irenoble pour y prendre le commandement de l'armée des Alpes. La Convention délégua auprès de l'armée de Toulon, en même temps qu'elle lui enlevait un chef incapable, les représentants Barras et Fréron. Cette armée avait déjà Salicetti et Gasparin. Le général Carteaux était peintre : il fut remplacé par le général Doppet, qui était médecin. Au point de vue militaire, le médecin valait le peintre. Il dura moins longtemps que lui. En huit jours, en effet, le nouveau chef donna la mesure de son incapacité. Il n'eut pas le temps de faire beaucoup de mal. Cependant il arrêta, en ordonnant de sduner la retraite, une attaque superbe, conduite par Bonaparte, qui allait nous livrer le fort Murgrave. Le chef de l'artillerie

ne put contenir son indignation et s'éci'ia, en face du ^r'iK'ral , qui feignit de ne ]>as entendre :

« Le j...-f... qui a fait sonnei- la retraite nous a fait manquer Toulon! »

Carteaux avait été envoyt- à Farmée des Alpes; Doppet fut envoyé à Farmée des Pyrénées.

A Doppet succéda Dugomniier. qui venait diriger le siège en qualité de général en chef de Farmée d'Italie.

Cette fois, les troupes de Toulon avaient un chef.

Le général Coquille Dugommier, ancien officier de l'armée royale, possédait toutes les vertus qui distinguent le véritable homme de guerre, tous les talents que doit réunir le véritable commandant d'armée.

Nul ne s'y trompa, sous Toulon, et le nouveau général fut populaire dès son arrivée.

Dugommier comprit Bonaparte, et Bonaparte se sentit attiré vers ce chef loyal et bon, incapable de jalousie, aux moeurs pures et à lame haute. Celui-là le consolait des autres.

« Nous prendrons bientôt Toulon, » dit le jeune officier à son général.

Et il pensait, en contemplant le visage intéressant et fin de Dugommier :

« Toulon est à nous! »

On était alors au 20 novembre '17'.I3. ou ;!0 brumaire an H. Le 14 décembre, les représentants du peuple réunirent, à OUioiiies, un nouveau conseil de guerre. Cette fois, Bonaparte put s'expliquer, et le conseil décida de donner l'assaut au fameux fort Murgiave, que les assiégés avaient nommé « le petit Gibraltar ».

A cent vingt toises à peine de la foi'midable redoute, Bonaparte a dressé une batterie. Cette batterie est masquée; mais sa fumée la trahit dès le premier moment, et les Anglais la couvrent de mitraille. Sous un feu vraiment infernal, des servants tombent, affreusement blessés, poussant des cris qui épouvantent leurs camarades. Ceux-ci reculent, ils vont fuir. Le feu de la. redoute augmente d'intensité, la batterie est comme enveloppée de fer et de feu. Le moment est critique; car si les hommes reculent, si nos pièces se taisent, l'attaque n'aboutira pas.

Bonaparte est là, impassible.

Soudain il fait un geste, crie un nom dans le fracas des canons :

« Junot! »

Un sergent de bonne mine et de fière allure s'avance vers l'officier, qui lui doime un ordre.

UlELOUES ETAPES

Bientôt un poteau se dresse derrière les canons, et, sur un écriteau fixé au poteau, les soldats lurent ceci : Batterie des hommes scms peur.

Bonaparte [irouvait ainsi sa connaissance pailaite du caractèi-e français.

Tous les artilleurs se disputèrent le dangereux, honneur de servir ci la batterie des hommes sans peur, et les canons de cette batteiie rugirent sans interruption jusqu'au 2 décembre à minuit.

Le 17 décembre, Dugommier i'orma quatre colonnes d'attaque et enleva le petit Gibraltar après mie lutte des plus vives, [tendant laquelle Bonaparte, qui franchit le premier la brèche, eut un cheval tué sons lui et fut blessé à la jambe d"un coup de lance.

Le 18. l'armée s'emparait du fort de Malljosquet. et Bonaparte disait aux généiaux :

« Demain, ou après-demain au plus tard, aous souperez à Toulon, »

Le l'J, euelfet, notre armée entrait dans la ville.

Des milliers de Toulonnais, compromis dans l'insurrection, avaient réussi à s'enfuir. Malgré cela, il y eut une répression sanglante, et l'on accueillit souvent sans contiùle des dénonciations qui envoyaient des Frani-ais à la mort.

boiuipai'lc au siéijc tli' Toulon. I I) aiirès iinr lilho^'i-apliie de Uall'et.)

70 i;EPOPt:F: impehiale

Bonaparte, (>stimaiil que son l'ôle tHait terminé, ne participa en rien à €es excès.

Les représentants dn peuple. Barras, Fréron et Robespierre jeune, <lé{.'larèrent qu'on lui devait le succès des opérations, et ils le nommèrent généi'al de brigade à titre i»rovisoire.

Quant à Dugonmiier, il n'hésitait pas à faire le plus grand éloge de son lieutenant, et il écrivit au Comité de salut publie : « Récompensez et avancez ce jeune homme; car si on était ingrat envers lui. il s'avancerait tout seul. »

Ce chef était un brave homme.

lîonaparte, on le conçoit, avait hâte de revoir sa famille et de se montrer aux siens sous son uniforme d'officier général. Il partit donc pour Mai-scille en compagnie dn vaillant Junot. dont il avait fait son aide de

On raconte qu'il assista, pendant son séjour à Marseille, aux séances données par une diseuse de bonne aventure. Cette femme lui dit :

« Vous passerez les mers; vous serez victorieux; vous reviendrez et vous serez plus grand que jamais. »

Le 18 pluvi(')se, le Gouvernement nomma Bonaparte général à titre déli)iitif et le chargea du commandement en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie.

Vers la fin de janvier 170 'i. le jeune général, accompagné de sa famille et d'un M. Chantron. visita les côtes, le château dlf et les îles d'Hyères, afin de déterminer l'emplacement de batteries qu'il devait établir.

Ce séjour à ]\Iarseille fut une époque heureuse dans la vie de Bonaparte.

Il était revenu vers sa famille, tout frémissant encore de la lutte et couronné des lauriers de sa première victoire.

Parti de Marseille avec les galons de capitaine, il y était rentré avec les broderies de général.

Sa mère, qui était fière d'un tel fils, lui parlant de l'île natale, lui répéta cette phrase :

« C'est la Corse qui a perdu la pai'tie; ce n'est pas toi. mon fils. »

Cette fois, Bonaparte ne protesta pas.

Oh! comme elle était loin de ses pensées alors, cette île sauvage où l'on n'avait pas su le comprendre! Comme il était loin, le rêve qui avait ilhniiiné son'existence d'officier pauvre et obscur!

Il lui sciiil.lnit parfois qu'il commençait seulement à vivi-e, que le

passé navait jamais existé. L'aveiiii- '^kuI ((Uiiptait à présent pour l\u, et il l'espérait superlie.

L'avancement rapide de Bonaparte, la renommée qu'il venait d"acqui'rii- à Toulon, devaient faire surgir des haines autour de lui.

On l'accusa auprès de la Convention d'avoir proposé au représentant Maignet de relever les murs du fort Saint-Jean, à Marseille, qui avaient été démolis en partie par le peuple au commencement de la Révolution.

Le général fut mandé à la barre de la Convention, mais il était déjà à l'armée. Robespierre l'ayant défendu vigoureusement et ayant déclaré qu'il répondait de sa fidélité à la Répnbliqu(\ le mnndat d'amener fut suspendu.

Lorsque Bonaparte prit, à Nice, son nouveau commandement, l'armée d'Italie avait à sa tète le général Dumerbion, ancien capitaine de grenadiers, dont l'état-major était composé comme il suit :

Général de brigade Gauthier, chef d'état-major général.

(iénéraux de division : Casablanca et Masséna.

Généraux de brigade : Macquart, Bizannet, Sérurier, (iarnier, Bruslé, Rusca et Dallemagne.

Adjudant général : Vicose.

Général de brigade : Buonaparte, commandant en chef l'artillerie, ayant comme aides de camp Junot et Louis Buonaparte, et comme adjudants-majors Marmont, Muiron, Charbonnel et Talin.

Général de brigade Dujard, chef d'état-major général de l'artillerie, ayant, comme adjudant-major, Louis.

Général de brigade (Jassendi, directeur des parcs; chefs de liataillon Faultier, sous-directeur, et Songis, chargé du parc de siège.

(Général de brigade Vial, commandant le génie.

Comnnssaire-ordonnateur en chef : d'Eyssantier ; ITaller, administrateur des finances.

L'histoire n'a pas retenu les noms de tous ces braves : mais certains lie ces noms ont survécu, et, dans le recul des ans, ils apparaissent de jour en jour plus brillants,, parce que la gloire immortelle de l'Empereur les caresse de ses rayons.

Bonaparte fut accueilli correctement par ses camarades de l'étatmajor, mais sans beaucoup de (^ordialité. Les uns se méfiaient de ce jeune

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général, qui avait tant fait parlei' do lui déjà; les autres ne |)uuvaienl s'empêcliei- de le jalouser.

Le commandant de raitillerie ne s"étonna pas de cet accueil, qu'il avait prévu, et tout de suite il se mit à la besogne.

Api-ès avoir, en compagnie de Junot, reconnu les positions de l'ennemi, il ('labora un plan d'attaque dans lequel il proposait de tourner la gauche de l'armée austro-sarde, afin de rendre l'armée française maîtresse de la chaîne supérieure des Alpes et de placer la défensive du côté de Nice. Ce plan reposait sur le principe de la guerre de montagnes : forcer l'ennemi à sortir de ses positions pour attaquer, sous peine d'être tourné.

Robespierre jeune, ami du général, était à l'armée. Dumerbion, vieux, goutteu.x. morose, n'avait ni jalousie ni ainliition.

Bonaparte ne devait rencontrer aucune résistance sérieuse.

Le plan fut examiné dans un conseil de guerre composé de Robespierre jeune et de Ricoid. représentants du peuple, du général Dumerbion, des généraux Masséna, Vial, Rusca et Bonaparte.

A l'unanimité, on l'adopta.

Des dispositions furent prises aussitôt en vue de son exécution, et, le 1 avril 1794, Bonaparte écrivit au chef de brigade Manceaux. directeur de l'artillerie à Toulon : « Envoie-moi un million de cartouches à Nice sans délai; nous entrons demain en campagne avec trente mille hommes. »

« Nous entrons demain en campagne! » Avec quelle joie Bonaparte écrit cette petite phrase! Elle le transporte, elle le grise, elle l'éblouit. Ce n'est pas qu'il pense aux batailles prochaines; la bataille, pour ce stratège de génie, c'est l'incident, l'incident nécessaire. Mais il va voir vivre sous ses yeux, pour ainsi dire, le plan sorti de son cerveau. Les trente mille hommes, c'est Itumeiliion qui les commandera; mais c'est lui. Bonaparte, qui les dirigera. 11 a conçu. L»umerl)ion ne fera qu'exécuter. Il a posé le problème en bon mathématicien, et la solution lui parait facile, il ne doute pas du succès.

l\ a pu apprécier la valeur des troujies, il sait que les soldats sont pleins d'enthousiasme, et il ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas commander lui-même cette armée, de ne pas l'entraîner lui-même dans les vallées fleuries de ce pays dont le ciel lui rappelle celui de la Corse. Et il ne peut songer à la Corse sans sourire un peu du rêve d'autrefois, (ju'il trouve déjà mesquin en face de la réalité.

Le 6 avril 17'J4, Masson. qui dirige une division de quatorze mille

hommes, s'empare du château de Yintimille et pieud position sur le mont Tanardo, pendant qu'une brigade s'étabht au Monte-lirande et que Bizannet enlève le camp de Fougasse. Le 8 avril, Bonaparte, à la trte do trois brigades d'infanterie, ouvre réellement la campagne en culbutant un division autrichienne sous un feu violent et en s"emparant du port d'Oneille, qu'occupaient les Anglais.

Son attaque fut si rapide, si audacieuse, que les artilleurs n'eurent pas le temps d'intervenir, et ses dispositions avaient été si ]>ien prises, qu'il n'eut pas un homme tué.

Les représentants du peuple écrivirent dïJueille une longue lettre aux membres du Comité de sahit i)ulilic jiour leur annoncer Theureux événement. Dans cette lettre, il est beaucoup question des soliials; mais il n"y est nullement question des officiers, et Ton y cherche en vain le nom de Bonaparte.

Déjà, sans doute, le jeune général portait ombrage aux représentants.

Le 16 avril, quinze cents Autricliiens occupaient une iiosition très forte à Ponte-de-Nava. sur le Tanaro.

Masséna donna l'ordre d'enlever ces positions. « Braves sans-culottes, s'écria-t-il, il faut me balayer cela! »

Nos vaillants soldats foncèrent sur les Autrichiens en poussant des cris affreux et avec une telle impétuosité, que les artilleurs ennemis n'eurent pas le temps de tirer un coup de canon.

Le succès nous livra la ville d'(Jrmea, dont la garnison capitula . et de Ciaresio, <|ui ouvrit ses poiles sur la sommation d'un trompette.

Dans ^;on rapport. Dumerl)ion lit connaître qu'on avait trouvé, à Orméa : six mille éniines de blé. des farines pour le service journalier, beaucoup de riz et une superbe manufacture de drap. C'étail une bonne fortune pour nos soldais, ([ni manquaient de bien des choses et se battaient souvent le voitre vide.

Partout nos soldats étaient vainqueurs, parloul l'ennenh fuyait devant eux.

Bonai)arte était retourné à Nice avant la lin de la canqtagne. afin de s'occuper du nialériel d'artillerie. On en a la |)ieuve par une lettre qu'il adressa de cette [ilace. le 25 avril, au capilaint' Peirier, à Marseille.

Le 29 avril (!<• lloréal), nos troupes t'nlevaient les liauti'urs de Saorgio après une lutte acbarnée et intligeaieiil aux ennemis une défaite sanglante.

Les représentants du [leuple se liàlèrent d'annoncer ce superbe succès au Comité de salut public, à la France.

74 l.'KPOPKE IMPERIALE

L.i ville (le S.iorgid. les forts t;inl vantés de Belvédère, Rocribilière, Saiiil-M.irliii. l'taient eu notre pouvoir. L'ennemi avait dû évacuer les cani[is des Fourches et Raous, considérés coiiinie iniprenajjjes. Nous nous étions empai-és de soixante pièces de i-aiioii el d"une immense quantité de munitions. L'armée républicaine comptait une soixantaine d"liommcs tués, dont le général Bruslé et l'adjudant général Langlois, et envintn cent cinquante blessé.s.

L'ennemi avait perdu plus de deux mille hommes, et nous avions' lait environ deux mille prisonniers.

Après la piise de Saorgio. les Piémontais. poslt's sur les hauteurs ([ui dominent les chemins de la Briga et de Tende, essayèrent de nous inquiéter.

Les généraux Masséna et Macquart leur inlligèient une nouvelle défaite et s'emparèrent du village de Tende, position tivs importante au point de vue des commimications.

Ainsi donc, grâce au plan de Bonaparte, l'ennemi avait été chassé de Fiance, et l'armée d'Italie était maîtresse de toute la chaîne supérieure des Alpes Maritimes. Nous avions pris deux places f(irtes, Oneille et Saoï-gio, et fait quatre mille prisonniers.

« C'est au talent du général Bonaparte, déclara Dumerbion aux représentants du peuple, que je dois les sjivantes combinaisous qui ont assuré notre victoire. »

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