LES JOURS DIFFICILES
Barcelonnette, qu'ils allaient s'assurer de la personne du général et l'envoyer à Paris avec ses papiers. Par un arrêté du même jour, ils suspendaient Bonaparte de ses fonctions et ordonnaient son arrestation.
L'arrestation eut lieu. Le jeune général, dont la fortune rapide avait fait bien des envieux qui s'étaient facilement transformés en ennemis, fut incarcéré et mis au seci-et.
Junot put cependant lui faire remettre, par un soldat de garde, une lettre dans laquelle il lui auiionrait qu'il voulait partagei' sa détention, dût-elle être éternelle.
Le 20 août, le général vit avec joie s'ouvrir les portes de sa prison, les représentants n'ayant rien trouvé de susiiect dans ses papiers et ayant, écrivaient-ils dans l'ordre d'élargissement, « pris en considération les connaissances militaires et locales dudit Bonaparte. »
Dans une lettre au Comité de salut public, les représentants expliquaient comme il suit leur décision :
« Convaincus de l'utilité dont, pour nous, peuvent être les talents de ce militaire, qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a mieux que i)ersonne la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver, nous l'avons remis en liberté... Il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi, qu'au demeurant il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la po.sition critique dans laquelle se trouve l'armée d'Italie pourraient nous oliliger de le remettre piovisoirernent. »
Dumerbion n'avait certainement pas été sans aider les représentants du peuple à se former une opinion sur la valeur de Bonaparte, dont il avait grand besoin.
L'armée piémontaise, abondamment pourvue de vivres et de munitions, occupait d'e.xcellentes positions dans les plaines riantes et fertiles, alors que nos soldats, manquant de tout, soutïrant du froid et de la faim, campaient sur les crêtes du Mont-Blanc, aux sources du Tanaro.
Le général autrichien 'Wallis était sur la Bormida. Une division anglaise devait débarquer à Vado et forcer Gênes, privée de communications par terre et par mer, à se déclarer contre la Fi'ance.
Le vieux Dumerbion, à qui Bonaparte exposa ses craintes au sujet des projets de l'ennemi, répondit :
« Mon enfant, présentez-moi un plan de campagne comme vous savez les faire, et je l'exécuterai de ni(»n mieux.
— Le plan est simple, dit Bonaparte : nous devons nous emparer
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des positions de Saint-.l;icques. de Moiitetiotte et de Vado, afin d'appuyer sur Gênes la droite de notie armée. »
Le plan de Bonaparte assura de nouveau le succès de nus troupes. un succès rapide, presque foudroyant.
Le lit septembre, Dumerliion, à la tète de dix-huit mille hommes, ayant à ses côtés Tauteur du plan de campagne, attaqua vigoureusement le général ennemi Collm-edo, qui occupait Garcare et une partie de la riante vallée de la Boimida, enleva la foi-te position de Saint- Jacques et chassa les Autrichiens de Bormida, Malère. Pallère, Altare et Garcare.
Le 28 septemhre. Uds soldats s'emparèrent du château <le Gossaria. au-dessus de Millesimo. et refoulèrent l'ennemi sur Dego.
Le 31 septemhre. les forces ennemies hu-ent iiattnes sur tous les points.
Ces courtes et brillantes opérations eurent pour effet de rétablir les communications avec Gènes, de maintenir sa neutralité et d'affermir les bonnes dispositions des Génois à notre égard.
Bonaparte aurait voulu qu'on poursuivit la campagne en eidevant le camp de Céva, pour envahir ensuite le Piémont.
Son plan, envoyc' à Paris, ne hit pas adopté, parce qu'on projetait une expédition maritime, qui. du reste, n'eut pas lieu.
Bonaparte, pendant son second séjouf à l'armée d'Italie, se lia d'amitié avec le représentant du jjeuple Turreau et avec la femme de ce représentant, personne des plus aimables et des plus distinguées.
Plus tard, sous l'Empire, Mme Turreau. devenue veuve, était tombée dans une misère extrême. Elle essaya de parvenir jusqu'à l'Empereur; mais toutes ses démarches demeurèrent sans résultat, parce que nul ne voidait ou n'osait parler d'elle à Napoléon.
Les solliciteurs étaient si nombreux!
Un joiu'. au cours d'une partie de chasse à Versailles. l'Empereur évoqua devant Berthier ses souvenirs de l'armée d'Italie, et M'"f Turreau y tenait sa place, une bonne place.
« Je serais heureux, dit Napoléon, de savoir ce qu'est devenue cette charmante femme. »
Berthier la connaissait.
« Sire, lit-il. elle habite Versailles et elle n'est pas heureuse.
— Pas heureuse! Je veux la voir. »
Le lendemain, la pauvre M'»e Turreau lut introduite dans le cabinet
LES JOUKS DIFFICILES ly
de l'Empeieur par Bertliier; elle tremblait de tous ses membres et n'osait lever les yeux.
Emu, Napoléon lui tendit la main.
« Je suis désolé, dit-il, de n'avoir pas connu votre situation. Pourquoi ne pas vous être adressée à moi? Croyez-vous donc que je ne veux plus me souvenir de ceux qui furent mes amis, de ceux qui, comme vous, ont mis jadis un sourire dans ma grise existence? Pensiez-vous que j'avais oublié nos délicieuses promenades du col de Tende et les agréables soirées de Nice ?
— Sire, répondit M'^p Turreau, j"ai tout tenté pour arrivei- jusqu'à vous. »
Napoléon fron(;a le sourcil et s'écria :
« Je n'en ai rien su! Mais comment ne vous ètes-vous pas servie de nos amis communs de l'armée d'Italie? Il en est plusieurs qui sont des personnages et en perpétuel rapport avec moi.
— Hélas! sire, balbutia la pauvre femme, nous ne nous sommes plus connus dès qu'ils ont été grands et que je suis devenue mallieureuse. »
Le généial Bonaparte passa sur le col de Tende la nuit du 31 décembre 4794 au ler janvier 1795.
Lorsqu'il s'éveilla, le soleil se devinait derrière les coteaux lointains, dont sa lumière timide dorait les sommets.
Le général se leva et s'immobilisa dans la contemplation des superbes plaines de l'Italie, où le soleil allongea bient(')t la caresse de ses rayons, qui déroulaient à perte de vue devant lui leur verdure, leurs fleurs, leurs bouquets d'arbres et leuis villages tranquilles.
Des clocbes lointaines tiniaient, lui rappelant celles des villages de la Corse; les oiseaux cliantaient autour de lui; une brinne soyeuse montait lentement entre les collines, s'évaporant dans la piofondeur de l'azur; la nature s'éveillait sous la chaude et vivifiante caresse de l'astre d'or.
Le général rêva longtemps devant les plaines superbes.
Peut-être avait-il le pressentiment qu'il y cueillerait ses inemiers lauriers, qu'elles seraient le berceau de sa gloiie.
Quelques jours plus tard, le général partait pour Marseille, où il allait embrasser les siens.
De là, il se rendit à Toulon et assista au conseil de guerre qui devait discuter le projet d'expédition maritime. Il se montra très opposé à cette expédition, déclarant (pi'elle pouvait conqiromettre l'armée d'Italie et aboutir à un désastre.
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Le conseil s'étant rangé à son avis, la flotte sortit seule le lei' mars. Le a mars, elle engageait, avec la flotte anglaise, un combat où elle perdit deux vaisseaux, le Ça ira et le Censeur; puis elle rentra à Toulon.
La flotte anglaise avait également jierdu deux de ses unités, le Ber- K'ick et Vlllustrious.
L'expédition maritime fut définitivement abandonmie.
Bonapaife séjourna pendant un mois à Toulon.
Un jour, il voit une foule bruyante se diriger vers le port. On lui apprend qu'une frégate française, la Minerve, vient d'amener un bateau espagnol capturé en mer, qui transportait une vingtaine d'émigrés, notamment plusieurs membres de la famille de Chabrillan.
Le général court aussitôt au port et y trouve une foule très surexcitée, qui chantait le Ça ira et voulait égorger les prisonniers, malgré les efforts du général Bizannet.
« Aidez-moi! s'écria Bizannet, je vais être débordé. »
Bonaparte entraine aussitôt Bizannet chez les représentants Ritter et Chamlion et leur fait signer un arrêté ordonnant le transfert des prisonniers à Grasse, pour y être jugés par le tribunal criminel.
Les malheureux émigrés devaient partir le lendemain matin; mais les révolutionnaires, avertis, avaient juré qu'ils ne sortiraient pas vivants de la ville.
Bonapai-te veillait.
Pendant la miit, les révolutionnaires, qui ne s'étaient pas couchés, virent passer un convoi de caissons.
Ils demandèrent des explications.
On leur répondit que les caissons contenaient des munitions destinées à l'armée d'Italie.
La vérité était tout autre : les caissons emmenaient les émigrés.
Lorsque les révolutionnaires surent qu'ils avaient été joués, ils se soulevèrent et menacèrent de mort les représentants du peuple.
Dans la foule hurlante, Bonaparte reconnut plusieurs artilleurs qui avaient servi sous ses ordres à l'armée d'Italie. Aussitôt il monta sur un amas de planches et de poutres, dans un chantier, fit appel aux lions sentiments de ses anciens soldats et léussit à mettre fln à l'émeute.
Les ennemis de Bonaparte ne désaimaient pas; la haine et la jalousie montaient autour du jeune général.