‹ L'épopée impérialeChapitre 27 sur 56 · DEGO · texte numérisé non relu

DEGO

Le bourg de Dego, auquel les hasards d'une guerre ont donné la célélirité. dressait quelques-unes de ses maisons sur une hauteur escarpée dominant la Bormida orientale, les autres se cachant dans la verdure et les fleurs à droite et à gauche de la route de Savone à Acqui.

Ce village tranquille, qui aurait dû jouir d'une paix éternelle sous la douceur d'un beau ciel, avait connu déjà les horreurs de la guerre : le maréchal de Créqui, le maréchal de Maillebois, l'avaient occupé autre fois; Dumerbion y avait combattu les Autrichiens de de Vallis.

Le destin, semblant s'acharner sur Dego, en faisait pour Bonaparte une position importante; aussi, le 14 avril, le chef de Tarniée française disait à Masséna :

« Il faut que nous couchions à Dego ce soir. »

Masséna ne manquait pas d'audace et l'avait prouvé; néanmoins il ne put s'empêcher de penser que le désir de son chef n'était pas de réalisation facile.

Beaulieu, en effet, avait concentré sur les positions do Dego. faciles à défendre et difficiles à prendre, des foixes sérieuses, et il avait donné l'ordre à Argenteau de s'y maintenir à tout prix.

La Harpe et Masséna marchent sur le village, l'un par la rive gauche, l'autre par la rive droite de la Bormida.

En route, on apprend la capitulation de Cosseria par un ofticier de l'état-major d'Augereau.

Les hommes poussent alors le cri : « Vive la république ! » et, pleins d'ardeur, s'élancent vers Dego.

Une colonne de la division Meynier, commandée par Rondeau, entre en contact avec l'ennemi et défait plusieurs bataillons autrichiens, qui

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perdent deux drapeaux, pris, l'un par le caporal Olagnier, l'autre par le chasseur Belle. De son côté, le général La Salcète chasse les Austro- Sardes des bries délia Sella et del Poggio.

Masséna, lui, sur la grand'route, jette ses troupes sur Vermenano et sur Costa-Lupara, d'où l'ennemi est chassé à la baïonnette; puis il gagne la hauteur de Santa-Lucia et y met deux pièces en batterie.

A cette heure, le canon tonne sans arrêt, faisant trembler le sol; la. fusillade crépite partout, les vallées s'emplissent de fumée. Le combat commence à prendre l'allure d'une bataille.

Dans la fumée, on aperçoit des tirailleurs qui avancent par bonds, des hommes qui courent en faisant de grands gestes et dont quelquesuns, de temps à autre, s'abattent lourdement sur le sol.

Vers trois heures, sous un déluge de mitraille, une troupe gravit les pentes du bric Marco, précédée par plusieurs officiers qui entraînent leurs hommes en criant :

« En avant! Vive la République!

— Vive la République! » répondent les héroïques soldats; et ils pénètrent, baïonnette en avant, dans le village de Costa, bondé de défenseurs.

Ce fut rapide : des cris, du sang, une fuite éperdue! Le village nou& appartenait, et nous avions fait six cents prisonniers.

A ce moment, toutes nos forces entraient en ligne.

La Salcéte opérait, au pied du Monte Girolo, sa jonction avec la colonne Monnier: Rondeau interceptait la route de Spigno, que devaient cnprunter les fuyards, et La lîarpe harcelait l'aile droite autrichienne.

Les fuyards de cette aile refluaient sur Magliani, où ils trouvaient un abri; Masséna lança sur ce point deux colonnes qui poussèrent les fuyards sur la route de Spigno, où les attendait Rondeau.

Le moment était ari-ivé de frapper un grand coup pour assurer l,i victoire.

La Harpe place six pièces en batterie sur des hauteurs et forme trois colonnes.

« Mes amis, dit-il aux officiers et aux soldats, je compte sur vous. En avant! »

Le cri de : « Vive la Répuljlique! » que poussent ces Ijraves se confond avec d'autres cris poussés par les soldats de Masséna, qui se mettent également en marche.

L'artillerie ennemie fait feu de toutes ses pièces. Qu'importe!

« A la baïonnette! »

C'est la colonne Causse qui se jette sur la villa del Piano et l'emporte, pendant que la colonne Cervoni gravit les pentes. Les deux colonnes arrivent en même temps devant la formidable redoute du bric Casan.

" En avant! en avant! >i rugissent les hommes.

On ne peut en effet piétiner sur place : la mort frappe dans nos rangs, et il serait plus dangereux de reculer que d'avancer.

Reculer! nul n'y songe, du reste.

Dans un élan furieux, tous les rangs se trouvant confondus, les Français donnent l'assaut. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des démons furieux ; des cris affreux déchirent l'air, dominant les bruits de la bataille; les ba'ionnettes s'entre -choquent, on voit des mains sanglantes brandissant des sabres brisés, on entend comme un halètement de forge. C'est une mêlée étrange et formidalile.

« En avant! »

Soudain tous les cris, tous les rugissements se changent en une clameur joyeuse : le lieutenant Meuroux, de la Ole, sanglant de deux blessures, vient d'entrer le premier dans les retranchements ennemis.

Épouvantés, les Austro-Sardes fuient de toutes parts. C'est ki débandade, la panique.

Trois bataillons envoyés par Argenteau. — qui n'a pas paru sur le

champ de bataille, — arrivent à ce moment, et. attaqués par La Harpe, Boyer et Masséna, se dél)andent aussitôt.

Poursuivis par les balles françaises, sabrés par notre cavalerie, les fuyards s'écrasent sur des routes encombrées par des voitui^es, des caissons, des canons.

Les malheureux essayaient de gagner Montaldo. Ils ne devaient pas l'atteindre.

La colonne Boyer réussit à les cerner, et presque tous furent faits prisonniers.

L'armée dltalie comptait une victoire de plus. Elle avait laissé deux cents morts devant la redoute du bric Casan, mais elle avait pris cinq drapeaux, seize canons et fait plus de quatre mille prisonniers.

Après la victoire, les soldats français, énervés, brisés de fatigue, se laissèrent tomber au hasard sur le sol et goûtèrent un peu de repos.

Au réveil, ils sentirent qu'ils avaient faim.

Hélas! les vivres manquaient complètement: on n'avait pas un morceau de pain pour ces hommes qui venaient de donner à la France les lauriers de Dego.

Poussés par la nécessité, les héros devinrent des maraudeurs.

La discipline s'en ressentit : les chefs perdirent de leur autorité, et l'armée de sa cohésion; il y eut des scènes pénibles que ni la menace ni les bons conseils ne purent empêcher.

Cela devait mal finir.

Une colonne autrichienne surprit nos troupes en pleine nuit, et un combat terrible s'engagea, combat qui nous coûta plus cher que la victoire et qui fut la dernière manifestation de l'armée de Beaulieu.

Malgré le danger couru, les scènes de pillage et d'orgie se renouvelèrent; Dego fut mis à sac, et des officiers qui voulaient intervonii' se virent insultés et menacés par leurs soldats.

Bonaparte, se souvenant sans doute de sa proclamation à l'année d'Italie, ne fit ce jour-là aucun effort sérieux pour réprimer le désordre, et si Masséna et Monnier parvinrent à y mettre un terme, ce fut surtout en profitant de la lassitude des hommes.

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