‹ L'épopée impérialeChapitre 31 sur 56 · LODI · texte numérisé non relu

LODI

charge les Autrichiens avec fureur. Voici Augereau, qui s'élance, en tète de sa division, un drapeau à la main.

La victoire est à nous.

Bonaparte a suivi toute Taffaire, ayant à ses ccMés le représentant Salicetti. Celui-ci écrira au Directoire que rien jusqu'alors, dans la campagne, n'approchait du terrible passage du pont de Lodi.

Le général en chef, aprèn l'affaire, alla (^oucher à Lodi.

La nuit arrivait lentement, une nuit douce et claire de printemps. Les vallées s'emplissaient d'inic ondire bleuâtre qui s'épaississait insensiblement, montait vers les hauteurs, enveloppait les choses, rendait les contours indécis.

Une brise légère agitait le feuillage des arbustes, tous les bruits mouraient l'un après l'autre.

De temps à autre, le pas d'une patrouille résonnait dans le silence.

Les hommes, harassés, s'étaient laissé tomber sur l'herbe et dormaient d'un profond sommeil.

Bonaparte, lui, rêvait, tout éveillé, sur une terrasse de Lodi.

Dans le calme étrange et un peu mélancolique de la jolie soirée de printemps, sous la caresse délicieuse de la brise parfumée, il revivait, pour ainsi dire, les différentes phases de son existence depuis le jour où, enfant, il avait quitté la Cor.-e pour se rendre à l'école de Brienne. Non sans une légitime fierté, en ce join- de victoire, il mesurait le chemin parcouru, et de temps à autre il souriait, se demandant ce que devaient penser ses camarades d'autrefois, ceux qui jadis se moquaient de son accent et l'avaient surnommé « La Paille -au -Nez ».

Soudain il cessa de sourire, et un pli barra son front.

« Il est incontestable, murmura-t-il, que mes succès épouvantent le Directoire... On parle trop de moi... Je deviens suspect... Mais il est trop tard, ils ne peuvent plus m'arrêter... Ils m'ont laissé aller trop loin.... tant pis pour eux. »

Et son rêve, son rêve de gloire, l'empoigna, le prit tout entier; il oublia la fatigue, il oublia l'heure, il oublia tout, poui'suivant ce rêve, où Lodi venait de mettre un peu de réalité.

Tout à coup il tressaillit, et, pivotant sur ses talons, se retourna :

Quatre grenadiers, quatre colosses noirs de poudre, déguenillés, le visage sanglant, étaient là, immobiles, superbes et hideux.

Le général retrouva son soiiiire.

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« Uue voulez-vous? demanda- 1- il avec une brusquerie que démentait le son de sa voix.

— Citoyen général, fit V\m des hommes, nous venons vous apprendre que les camarades vous ont conféré le grade de caporal. »

Bonaparte connaissait le caractère de ses soldats, et il apprécia l'hommage qui, sous cette forme originale, montait vers sa jeune gloire.

« Mes amis, fit-il en pinçant Toreille de l'un des colosses, allez dire aux camarades que je suis fier davoir été nommé caporal par les braves à trois poils qui ont traversé le pont de Lodi sous la mitraille, et ditesleur aussi que je compte gagner bientôt les galons de sergent. »

Les quatre grenadiers saluèrent et crièrent ensemble :

« Vive le petit caporal ! »

Bonaparte avait hâte de poursuivre les Autrichiens: pourtant il accorda une journée de repos à ses troupes.

Elles en avaient besoin.

Le soir de cette journée, le général accepta une invitation à diner chez l'évêque.

Pendant le diner. on lui annonça qu'un capucin désirait lui parler.

V Je l'attendais, » fit Bonaparte.

Le capucin entra, remit au général un portefeuille bourré de lettres; puis, passant dans l'antichambre, il revint bientôt, complètement transformé. Alors les officiers qui accompagnaient Bonaparte reconnurent Murât, dont le l)rillanl uniforme apparaissait sous le froc entr'ouvert. Ils ne songèrent pas à rire, car ils devinèrent que le jeune officier venait de remplir une mission dangereuse et utile.

Le lendemain, les Français s'emparèrent de Pizzighettone et de Crémone, où le sous-lieutenant Desvernois pénétra avec deux cavaliers .seulement en criant : « Amis, de l'audace, en avant et rin tin tin! »

La cavalerie poursuivit les Autrichiens jusqu'à Bozzolo et put constater que Beaulieu avait déjà repassé l'Oglio et reculé jusqu'à Marcaria, pendant que Colli. son lieutenant, eftectuait sa retraite sur Brescia.

Le 14 mai, Augereau pénétrait dans Pavie, et, le même jour, Masséiia faisait une entrée triomphale à Milan.

Le 15 mai, Bonaparte entrait à son tour en grande pompe dans cette dernière ville, monté sur un cheval blanc et entouré de ses guides; la population tout entière se porta à sa rencontre et le salua d'acclamations enthousiastes; la municipalité vint lui offrir les clefs de la ville sous un arc de triomphe superbement décoré.

Bonaparte, dont le combat de Lodi avait porté très haut la réputation au point de vue militaire, sut prouver, à Milan, qu'il avait l'âme et les qualités des grands vainqueurs, des conducteurs de peuples.

Il réorganisa l'administration de la ville, lui donna un gouvernement municipal composé en grande partie de citoyens dévoués à la cause libérale et française, et prit de sages mesures pour assurer le maintien de l'ordre et la bonne gestion des deniers publics.

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laprés II. BclL-iiiLit'

Il songea ensuite à son armée, ce merveilleux instrument de sa gloire : il l'habilla, la chaussa, lui foui'nit des vivres. Enfin la solde fut payée moitié en valeur fixe et moitié en numéraire.

Les soldats d'Italie n'étaient plus habitués à recevoir de l'argent. Ce fut, dans les corps, une véritable explosion de joie ; ou cria : « Vive Bonaparte ! Vive le petit caporal ! »

Le général voulut aussi assurer Tavenir, au moins pour un temps, et donner à la France l'impression qu'il ne se battait pas uniquement pour cueillir des lauriers. En conséquence, il imposa la Lombardie pour vingt millions de francs et envoya dix millions au Directoire. En même temps iladiessa, pour l'armée du Bhin, un chèque de un million à Moreau.

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Les ducs de Parme et de Modène durent acheter leur indépendance et livrèrent, de plus, un certain nombre dobjets d'art et de tableaux.

Les églises et les bibliothèques de Milan renfermaient des trésors artistiques. Le vainqueur y puisa au profit de la France.

A Sainte-Marie-des-Grâces, on enleva des chefs-d'œuvre du Titien, de Salvator Rosa, de Giorgione. La bibliothèque anibroisienne perdit les calions de l'École d'Athènes par Raphaël, le papyrus de Flavius, un Virgile annoté par Pétiarqne. les manuscrits de Dante, des vases, etc.

Le général en chef, ne se fiant pas à son goût, fit attacher à son quartier général un peintre obscur nommé Tinet, qui devait être chargé de ramasser, dans les pays conquis. « les tableaux, chefs-d'œuvre et autres monuments antiques. »

Les œuvres d'art ainsi « ramassées » formèrent plus tard le nnisée Napoléon; mais en 1815. elles furent rendues à leurs premiers possesseurs.

La France entière connaissait le nom de Bonaparte, et partout on chantait ses louanges. Gette popularité effrayait, non sans raison, le Directoire; mais, comme l'avait pensé le général, il était trop tard pour agir efficacement contre lui.

On l'essaya pourtant.

Bonaparte sentait que le séjour des troupes à Milan avait tropdin(' et quil devait reprendre la campagne, d'autant plus que Beaulieu, abrité derrière le Mincio et appuyé sur Mantoue, reconstituait rapidement son armée.

Le général aurait voulu combiner ses mouvements avec ceux de l'armée du Rhin et aller donner la main à Moreau à travers le Tyrol.

Le projet ne manquait pas de grandeur; aussi il effraya le Directoire. qui s'arrangea de façon à empêcher, sa réalisation.

Bonaparte alors résolut de marcher seul contre Beaulieu. et il rédigea pour son armée une vibrante proclamation, la plus belle peut-être qu'il ait jamais lancée.

« Soldats, disait-il, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé, éparpillé tout ce qui s'opposait à votre marche.

« Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. .

« Milan est à vous, et le pavillon républicain Hotte dans toute la Lombanlie.

« Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à votre générosité.

« L'armée qui vous menaçait avec tant d'orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage.

« Le Pô, le Tessin, l'Adda n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevards vantés de l'Italie ont été insuffisants, vous les avez franchis aussi rapidement que l'Apennin.

« Soldats, vous avez beaucoup fait; mais ne vous reste-t-il donc plus rien à faire ? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprocherat-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie ? Mais je vous vois déjà courir aux armes : un lâche repos vous fatigue ; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien, partons !nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.

« Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant :

« Il était de l'armée dltalie ! »

Le 25 mai. Bonaparte quitta Milan, dirigeant ses troupes vers le Mincie.

Les soldats étaient joyeux à la pensée quon allait se hattre encore; mais, cette fois, un peu de mélancolie se mêlait à leur joie, et jiendant longtemps ils marchèrent en silence.

A ces gueux, habitués à toutes les misères, Milan était apparu comme un paradis terrestre, et ils ne s'éloignaient pas sans regret de ce paradis.

En route, le général en chef apprit une nouvelle qui ne laissa pas de l'inquiéter : Pavie se révoltait, refusant de payer la contribution de guerre.

« La clioie est ^rave, mui-mur.i-t-il. les sourcils froncés; il faut faire im exemple. »

Aussitôt il part avec un bataillon, une liatterie et trois cents cavaliers.

Pavie apprit qu'on ne résistait pas à Bonaparte : sa municipaUté fut passée par les armes, et la ville subit un pillage qui dura trois heures.

Le 2<S mai, le général se remettait en route, et bientôt il arrivait à Brescia, sur le territoire vénitien.

Venise protesta; mais Bonaparte haussa les épaules et fit remarquer que le territoire avait été violé déjà par Beaulicii.

Un combat acharné s'engagea devant le Mincio, au pont de iJorghetto; les grenadiers se couvrirent de gloire, et Murât eut l'honneur de charger, pour la première fois, la célèl)re cavalerie autrichienne.

Beaulieu, battu, se retira en toute hâte vers le Tyrol, laissant douze mille de ses soldats enfermés dans Mantoue, pendant que les Français -s'emparaient de Vérone et de Legnano.

Ne comptant plus sur Beaulieu pour vaincre ce général français dont

héroïques étapes 127

le nom commençait à courir le monde, l'Autriche rassemblait une nouvelle armée. Venise et le Piémont n'attendaient qu'un échec de nos armes pour se soulever; Rome et Naples se préparaient à la lutte.

La situation devenait critique.

« Avec de l'audace nous nous en tirerons, » dit Bonaparte.

Immédiatement ses dispositions sont prises : il laisse huit mille hommes devant Mantoue pour bloquer les ennemis qui s'y trouvent enfermés, vingt mille doivent garder les lignes de l'Adige.

Il lui reste alors huit mille hommes, qu'il entraîne vers la péninsule.

Le roi de Naples, elïrayé, n'attendit pas la visite des terribles grenadiers français et fit parvenir sa soumission à leur chef, qui, tranquille du côté de Naples, se dirigea vers les États pontifîcau.x. Un ambassadeur envoyé par le pape Pie VI l'arrêta en route, et l'armistice de Bologne fut signé le 23 juin. Bonaparte obtenait vingt et un millions, des fournitures de toute espèce, cinq cents manuscrits et cent tableaux ou œuvres d"art dont les commissaires français se réservaient le choix.

Une fois de plus, cette armée, dont la réputation seule assurait le succès des entreprises de son chef, changea d'itinéraire.

Bonaparte la dirigea vers la Toscane et occu|»a Livouriie, d'où il envoya des armes aux patriotes corses afm qu'ils pussent chasser les Anglais de son île natale. Il se rendit ensuite à Florence, sur l'invitation du grand-duc Ferdinand, dont il reçut un accueil très cordial.

De Florence il revint à Mantoue, bien décidé à en déloger les Autrichiens.

Depuis longtemps lionaparte demandait à Joséphine de venir auprès de lui partager sa gloire. Elle s'y décida enfin, et le général retourna, pour la recevoir, dans la ville de Milan.

Il revint bientôt à Mantoue, dont la résistance l'inquiétait d'autant plus que la nouvelle armée autrichienne, foi'te de quatre-vingt mille hommes, entrait en caïupagnc sous les ordres de Wurmser et marchait vers la ville assiégée.

Wurmser avait divisé son armée en deux corps. Quasdanovich, avec vingt mille hommes, devait tourner le lac de Garde pour couper la retraite aux Français, que Wurmser, descendant l'Adige, se disposait à attaquer de front.

Quasdanovich s'empara de Brescia, pendant que Wurmser, chassant Masséna de Rivoli, marchait sur Mantoue.

i/aniiée fraiiraise était en danger, et seul un chef comme Honaparle pouvait la sauver.

Wurmser se croyait sur de vaincre, et rAutriche se préparait à célébrer la victoire de son général.

En divisant son armée pour lutter contre un adversaire comme Bonaparte. Wurmser avait commis une lourde faute.

Ayant des troupes fraîches, des elîectifs supérieurs à ceux de larniée franraise. il se croyait sûr du succès. C'était là son excuse.

lionaparte n'hésita pas : il leva le siège de Mantoue, évacua même Legnano et Vérone, et tomba sur Quasdanovich. qu'il battit à Lonato et repoussa sur Gavardo.

Laissant à Masséna le soin de former une digue devant le lieutenant de Wurmser, il jeta Augereau sur celui-ci vers Castiglione, se tenant prêt lui-même à soutenir Tun ou l'autre de ses généraux.

Quasdanovich essaya, dans un effort désespéré, de franchir la digue formée par les troupes de Masséna ; mais cette digue était hérissée de baïonnettes françaises. Il fut battu encore une fois à Lonato, le 2 août, et rejeté de nouveau sur Gavardo.

Le 3 août, Augereau battait Wurmser à Castiglione et le rejetait sur le Mincio.

Bonaparte avait aidé ses deux lieutenants. Il voulut achever leur œuvre.

Le 4 août, il fond sur Quasdanovich à Gavardo. le met en pleine déroute et fait quatre mille prisonniers.

Le 5 août, il se jette sur Castiglione, où Wurmser a rassernljlé vingtcinq mille hommes, inflige au maréchal une sanglante défaite, le repoussa sur TAdige, reprend Vérone et Legnano et recommence le blocus de Mantoue.

En six jours, les trente mille hommes de Bonaparte en avaient battu soixante mille, et ils rentraient dans leurs camps avec soixante canons et vingt drapeaux pris à l'ennemi.

Bonaparte était retourné à Brescia avec Joséphine.

^\'urm.ser, ne pouvant se faire à son infortune, vint attaquer Brescia, d'où Joséphine dut partir en toute hâte, à cheval, pour gagner Peschiei-a, puis, de là, Castiglione. où le général en chef la rejoignit avant de faire face à son ennemi.

Wurmser fut battu de nouveau, et près de cin<i mille hommes de son armée déposèrent les armes à Lonato.

héroïques étapes

L'armée française avait le plus grand besoin de repos, les hommes ne tenaient plus debout, et quelle que fût son impatience, quelque désir qu'il eût de poursuivre l'ennemi, Bonaparte comprit qu'il ne pouvait, sans danger, demander davantage à ses soldats.

Un repos fut ordonné. Il dura vingt jours, et les braves de l'armée d'Italie purent se croire revenus à l'heureux temps où ils se reposaient, à Milan, des fatigues d'une première campagne.

En France, leur général devenait de plus en plus populaire; il le savait et s'en réjouissait, et son l'éve de gloire grandissait après chaque victoire.

Après Lodi, il l'a dit plus tard, il se crut un homme supérieur et osa caresser le rêve qu'il devait vivre.

Fort de son mérite et confiant en sa popularité, il n'avait pas craint, alors, d'envoyer sa démission à Carnot, qui, dans l'ombre, travaillait contre lui.

Il sentait que si Carnot osait accepter sa démission, le peuple de France se lèverait tout entier pour la refuser.

Carnot, du reste, n'avait pas osé : il était trop tard.

La reculade de Carnot eut pour effet d'affermir la situation de celui qu'il voulait perdre, d'élever davantage le chef qu'il voulait abaisser. Elle prouva aussi à Bonaparte que sa gloire le mettait désoi'mais à labri

Bataille de Castiglione, 5 août 1790. (Tableau île Victor Adam, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)

laO L'EPOPEE IMPEHIALE

de toutes les maïKruvies de la liaiiie et de la jalousie: elle lui prouva que. pour lui. ini seul maître devait compter: le peuple français.

Ce maître, il pensait, depuis Lodi surtout, à l'asservir.

En attendant, il voulait Tétonner encore.

W'm-niser. tenace, ayant de nouveau léuni une cinquantaine de mille hommes, reprit Fotïensive.

Essayant d'appliquer une méthode qui réussissait si bien à sou redoutable adversaire, il donna vingt mille hommes à son lieutenant Davidovich pour occuper les Français sur l'Adige. puis il descendit la Brenta avec l'intention de délivrer Mantoue et d'enfermer l'armée répulilicaine entre ses troupes et celles de Davidovich.

Le plan n'était pas mauvais, et le maréchal avait tout prévu; mais il ne comptait pas assez avec le génie de Bonaparte et la valeur des soldats de la République.

Le général français remonte rapidement l'Adige et rencontre les Autrichiens de Davidovich. le 3 septembre, dans les gorges de Roveredo.

Le paysage est digne de servir de décor à quelque sombre légende du vieux temps : les tours crénelées d'un lourd château s'enlèvent sur des montagnes qui forment un admirable fond de tableau, des lignes de rochers semblent soutenir de petits plateaux où nos troupes se déploient.

Bientôt le canon tonne, une fumée blanche s'étend sur les plateaux, les éclairs des fusils trouent la fumée.

« En avant ! »

Nos soldats escaladent les rocs, tombent sur les Autrichiens et les poussent dans les gorges à la pointe de leurs baïonnettes.

Bonaparte arrive à Trente, et là il apprend que Wurmser a gagné la vallée de la Brenta.

« Il faut le i-attraper! » s'écrie-t-il.

Le maréchal a deux jours d'avance, mais les soldats de l'armée d'Italie savent marcher. Le 7 septembre, ils atteignent l'arrière -garde autrichienne à Primolano, la mettent en déroute, et tombent sur le maréchal à Bassano. où ils remportent une nouvelle victoire.

Wurmser. rejeté sur Vicence et [loursuivi par Bonaparte, eût été écrasé si un pont qu'on oublia de faire sauter à la Villa-hnpenta ne lui avait pas permis de gagner Mantoue.

Il essaya, avec les vingt-cinq mille hommes qui lui restaient, de résister devant le faubourg Saint- Georges.

Bonaparte l'iittaqua vigoureusement, le battit encore et le força à s'en-

HEROÏQUES ÉTAPES l.Sl

fermer dans Mantoue. 11 avait perdu, en quelques jours, vingt-deux mille hommes et soixante-quinze canons.

Le 19 septembre, Carnot écrivait au vainqueur :

« Nous venons de recevoir vos dernières nouvelles, et. quoique accoutumés aux choses les plus extraordinaires de votre part, nos espérances ont été surpassées par la victoire de Bassano. Quelle gloire pour vous, immortel Bonaparte! quel coup porté à l'oi^gueilleuse Autriche! »

Malheureusement, les choses ne marchaient pas aussi bien, pour la France, sur le Rhin et le Danube, et les échecs que nous y subissions allaient rendre difficile, malgré ses victoires, la situation de l'armée d'Italie.

Jourdan, après une période de succès, s'était vu rejeté par Tarchiduc Charles dans le bassin du Mein et avait été battu à Wurtzbourg et à Altenkirchen, où mourut Marceau.

Moreau, que les revers de Jourdan obligeaient à reculer, opéra une habile retraite et ne laissa ni un canon ni un blessé entre les mains de l'ennemi, qu'il liattit môme à Biberach. Mais c'était la retraite.

Notre armée d'Italie restait à découvert, alors que Venise. Rome, Naples, Gênes, Modène, le Piémont, menaçaient de se soulever et qu'une nouvelle armée de quatre-vingt mille hommes s'avançait vers les Alpes sous le commandement d'Alvinzy. un des meilleurs généraux de l'Autriche, (jui avait pour lieutenant Davidovich.

Alvinzy se jeta sur Bassano, repoussant Masséna jusqu'à Vérone, jjendant que Davidovich occupait Trente, malgré les etforts de Vaubois.

Alvinzy s'était établi sur les hauteurs de Caldiero.

Le 1:2 novembre. Bonaparte ne craignit pas d'attaquer les fortes positions de l'ennemi, et ses soldats se battirent en héros, laissant sur les pentes des centaines de cadavres. Néanmoins la victoire resta aux Autrichiens.

Bona])arte, cette fois, semblait perdu, et lui-même croyait l'être.

« Tous nos généraux d'élite, écrit-il au Directoire, sont hors de combat : Joubert, Lannes, Victor, Murât. Chariot, Dupuis. Rarnpon, Pigeon, Ménard. Chabron sont blessés, l'armée est épuisée... »

Des blessés français, des malades, avaient été laissés à Bergame, Crémone, Milan, Lodi, Parme, Bologne. Ceux-là n'avaient plus rien à craindre des dangers, des fatigues de la guérie: ils se trouvaient à l'abri des balles, à l'abri de la misère.

Les événements de Caldiero lurent immédiatement connus partout, et la nouvelle provoqua une vive émotion.

Alois 01] vit sortir de leur lit nos malades tremblant de lièvre, nos blessés dont les plaies saignaient encore. Ces héros revêtirent leur uniforme et déclarèrent qu'ils voulaient rejoindre leurs camarades malheureux, se battre avec eux, mourir avec eux s"il le fallait.

Par humanité, on essaya de les retenir : tout fut inutile.

« Notre place n'est pas ici, répondaient- ils, on a besoin de nous sur le champ de bataille. »

Bonaparte les vit arriver de toutes parts au camp de Vérone, et l'admirable dévouement de ces braves gens lui causa, il l'a dit plus tard, une des plus douces émotions de sa vie.

« Non, fit-il en présence de ses officiers; non, on ne peut pas succomber quand on a l'honneur d'être entouré de tels hommes! »

Le 14 novembre, alors que les ténèbres commençaient à envelopper les coteaux de Vérone, un ordre étrange parvint aux ditl'érents corps de l'armée fiaiiraise.

Trois colonnes rapidement formées devaient traverser la ville dans le plus grand silence et se réunir sur la rive droite de TAdige, où Ton attendrait de nouveaux ordres.

Les soldats se regardèrent, mornes, le visage contracté.

Alors, c'était la retraite?

La retraite! Comme ce mot send)lait lugubre à tous ces braves qui avaient risqué cent fois leur vie!

Dans la nuit sombre, ils défilèrent tristement, le cœur serré, pensant aux camarades qui dormaient du dernier sonmieil dans ces plaines fertiles et qui ne seraient pas vengés.

Soudain ils se redressèrent, étonnés : les tètes de colonne venaient d'exécuter un mouvement de flanc et abandonnaient la route de Peschiera, c'est-à-dire la route de retraite.

Qu'allait-il se passer?

L!ient('it ils comprirent : devant Ronco, des ponts avaient été construits, et l'on tournait la gauche de l'ennemi pour le forcer à se défendre sur des chaussées entourées de vastes marais.

Les soldats poussèrent des exclamations joyeuses, et iionaparte leur parut grand comme le monde.

Sur le champ de bataille choisi par le général en chef, le nombre ne serait rien et le courage deviendrait le premier facteur du succès.

Or le général connaissait ses honnnes.

Aussitôt après le passage des ponts de R<jnco. la bataille s'engage.

Masséna, suivant le programme qui lui fut assigné, s'avance rapidement vers Brionde et Porcile, afin de se rendre maître de la région des marais et de ses débouchés vers Caldiero.

Augereau. lui, doit gagner Villanova par Arcole, se rendre maître des défilés de ce côté et enlever les parcs et convois de Tennemi.

Devant Arcole, il existe, sur l'Apono. un pont de bois l'Iroit. sans garde-fous, qu'il faudra traverser.

Toute faction, bient(Jt, se concentre devant ce pont, qui forme comme un trait d'union entre nos troupes et la victoire; pour la possession de ces quelques planches vermoulues, un sang généreux va couler à flots.

Arcole est liondé d'Autrichiens: des milliers de fusils garnissent les digues de l'Alpone, faisant pleuvoir sur l'armée française une grêle de balles; des canons balayent le pont de leur mitraille.

« En avant, mes amis! s'écrie Augereau. En avant! le pont n'est pas long, il faut passer!

— Il n'est pas long, dit un officier près de lui, mais il y fait chaud. »

Une colonne s'élance, sans hésitation, sur ce pont maudit. On entend des grands cris, puis un piétinement : notre colonne est repoussée avec des pertes sensibles.

Alors Augereau s'empare d'un drapeau, le brandit fièrement :

« Nous allons passer en.senible, s'écrie-t-il. En avant! »

Le premier, il pose le pied sur ces planches que semble défendre la mort elle-même.

« En avant! en avant! » répète-t-il.

Derrière lui. montrant l'exemple à tous, marchent les généraux Lannes, Verne, Verdier, Bon, Belliard.

Des détonations formidables éclatent; tous les canons rugissent, tous les fusils crépitent, les balles et les boulets Ijalayent le i)ont par rafales, s'y abattent par trombes; des files entières sont fauchées, on entend de grands cris, des cris de douleur et de rage; puis notre colonne i-ecule encore, en un tel désordre qu'Augereau, bousculé, laisse tomber le drapeau.

Tous les généraux sont blessés, sauf Augereau et Belliard. Ce dernier fait demi-tour, revient seul vers l'ennemi, héroïque et sublime, et ramasse le drapeau.

La partie semble perdue.

Prévenu du doul)le échec d'Angereau. Bonnparte accourt et met pied à terre en face du pont.

« N'êtes-vous donc plus, secrie-t-il, les vainqueurs de Lodi? »

A son tour, il s'empai-e du drapeau.

Alors un grand frisson d'héroïsme passe dans les rangs à la vue du jeune et glorieux général en chef, qui va risquer sa vie comme un simple yrcn.idior. Los gcnéraux fentoui-ent, cssavent de le retenir.

hosraphic lie H. P.ellangé.)

A ses côté.s se tiennent ses deux aides de camp Muiron et Marmont. Lannes, souffrant de deux blessures, se relève, sanglant, et se joint à la glorieuse phalange.

Bonaparte s'engage sur le pont et se trouve aussitôt enveloppé de fer et de feu. Muiron tombe à ses côtés, tué net; le général VignoUe est blessé; la colonne, écrasée par l'artillerie, se débande et recule en désordre, poursuivie par l'ennemi.

Le général en chef, roulé par le flot humain, est iirécipité dans "le marais qui borde la chaussée et doit au dévouement île quelques officiers de n'être pas fait prisonnier.

La nuit mit lin au combat. Dès le lendemain la lutte reprit, acharnée, et se poursuivit toute la journée sans donner de résultat. Le surlende-

136 L'EPOI'EIl IMPERIALE

main, enlin. nos troupes enlevèrent le village dArcole aux cris de : « Vive la République! »

Les Autiichiens se retirèrent au delà des marais, dans la plaine de Caldiero. poursuivis par Bonaparte, qui, à la tète de la 3:2e demi-lirigade, leur tua ou letu' [uit plus de trois mille hommes.

Derrière le marais. Alvinzy voulut se délendre encore; sa position t'tait forte, et il la jugeait imprenable.

Il lui paraissait impossible, en effet, ipie l'on pût traverser le marais.

On le traversa pourtant : vingt -cinq guides et quatre trompettes, sous les ordres du commandant Hercule, accomplirent ce tour de force; et, pendant que nos tirailleurs luttaient contre les tirailleurs ennemis, les trompettes sonnèrent la charge dans les roseaux. Vingt-cinq cavaliers français se préparaient à charger toute l'armée autrichienne.

Alvinzy prit peur, se crut tourné par des forces importantes et ordonna la retraite, entraînant en môme temps celle de son lieutenant Davidmich.

Le jour même, l'armée française rentra, triomphante, à Vérone.

La campagne d'Italie n'était pas terminée encore : Alvinzy avait reçu des renforts et se trouva bientôt à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes.

Bonaparte, qui, de Milan, était parti pour Rome, fut rappelé en toute hâte.

Il avait lui-nièrne obtenu un renfort de sept mille hommes, auxquels se joignirent quelques troupes italiennes. Néanmoins il pouvait opposer quarante mille hommes à peine à la formidable armée de son adversaire.

. Alvinzy formait le projet de délivrer Mantoue, puis d'aller, dans les Romagnes, à la rencontre d'une armée papale qui s"y constituait et que devait commander Wurmser.

Les quatre divisions de l'armée française occupaient les positions suivantes : Vérone (Masséna), Corona (Joubert), Legnano (Augereau), blocus de Mantoue (Sérurier).

Le 13 janvier au soir, Bonaparte, qui ignorait les mouvements de lennonii, fait prendre les armes à la garnison de Vérone, lorsque Joubert l'informe qu'il vient d'évacuer la Corona devant d'importantes forces autrichiennes et qu'il s'est concentré sur le plateau de Rivoli, clef de la position.

U'apr

311 de Pliilippoleaii

Ce plateau, bordé au nord-ouest par la chaîne de Monte-Baldo, est enserré, à l'est, par la vallée de l'Adige et, au sud, par le Tasso, petit coui's d'eau qui se jette dans l'Adige.

Bonaparte part immédiatement pour Rivoli, où il arrive à deux heures du matin.

Aussitôt il monte sur les sommets pour observer la position des feux des bivouacs ennemis.

Un clair de lune superbe ernplit les vallées d'une lueur de rêve et argenté les crêtes qui se déroulent à perte de vue, faisant penser au moutonnement de grosses vagues silencieuses. Partout, de l'Adige au lac de Garde, Bonaparte apercevait de petites lueurs rougeàtres.

« Bon, fit- il, nous serons probablement attaqués de quatre côtés à la fois, et il doit y avoir devant nous près de cinquante mille hommes. »

Alvinzv avait divisé son armée en six colonnes : quatre d'infanterie,

las L'EPOPEE I.MI'KRIALE

SOUS les ordres de Lusignan, Leptay, Oskay et Kulbos; les autres de cavalerie et d'artillerie, sous le commandement de Quasdanovich et Wukassovicli.

Dans un sentier du Monte- Haido, on }mi1, lorsque le jour se leva, apercevoii' la colonne Lusignan en marche vers Rivoli.

Bonaparte montra aux officiers de son état-major la file interminal île qui serpentait dans le sentier, puis il dit :

K II n'y a pas à s'inquiéter de ceux-là, ils sont à nous! »

liientr.t le canon gronde, le bruit d'une vive fusillade emplit les vallées, des volutes de fumée montent vers l'azur calme.

Oskay. Leptay. Kcjllios et Quasdanovich attaquent vigoureusement le plateau.

Mais la nuée d'ennemis se heurte aux baïonnettes de Masséna et de Joubert, muraille d'acier qui, parfois, se couronne de teu.

« En avant ! en avant 1 »

Les généraux chargent à la tète de leurs hommes; les baïonnettes trouvent partout des poitrines, on entend le bruit étrange d'un halètement formidable que trouent les cris perçants des blessés et le crépitement incessant de la fusillade.

Bonaparte est là, aux endroits les plus dangereux, encoui'ageant ses grenadiers. A plusieurs reprises il hit entouré d'ennemis et il eut plusieurs chevaux tués sous lui.

Lassalle, à la tète de ses hussards, exécute des charges merveilleuses, ouvrant chaque fois des brèches énormes dans les masses autrichiennes.

Le roulement ininterrompu des taml»ours qui battent la charge pousse nos intrépides soldats.

i( En avant ! en avant ! »

Toutes les troupes françaises se précipitent, infanterie et cavalerie mélangées : c'est une trombe qui roule, trombe de fer et de feu; on marche sur les morts, on écrase les blessés, le carnage est effroyable. Quinze pièces de canons foudroient les Autrichiens, qui fuient épouvantés.

La victoire est à n(jus.

Laissant Joul»ert et Rey continuer la poursuite. Bonapaite entraine vers Mantoue la division Masséna.

« Ce n'est pas seulement avec nos liras, disent les soldats, c'est aussi avec nos jambes que le général gagne les batailles. y>

Provera marchait sur Mantoue pour délivrer la ville. Il fallait ariivcT avant lui.

Nos soldats arrivèrent au moment où Provera se portait sur la Favorite, après avoir été repoussé à Saint-Georges par de Miollis, et où Wurmser tentait une sortie générale.

Lo baïonnettes françaises forcent Wurmser à rentrei- dans la ville en toute hâte. Quant à Provera, assailli par Sérurier, Augereau et Masséna, cerné de toutes parts, il se voit obligé de capituler avec six mille hommes.

Le même jour, Joubert battait Alvinzy à la Gorona. lui tuait ou blessait trois mille hommes et faisait cinq mille prisonuiers.

La campagne avait dm^é quatre jours. Douze mille Autrichiens avaient étt- tués; nous avions pris soixante canons, vingt-quatre drapeaux, fait près de trente mille prisonniers.

Wurmser, comprenant que Mantoue ne pouvait plus être secourue, demanda à capituler et obtint de Bonaparte lo- (Tjnditions les pins honorables.

« Le maréchal, écrivit Bonaparte au Directoire, n"a cessé de montrer des connaissances militaires et un courage que l'histoire remarquera. »

Sans même attendre la capitulation de Mantoue, Bonaparte se dirigea sur les Etats de FÉglise enleva Aucune, que défendait Colli à la tête de

ctialco:;raphie du

Tarméo papale, et .sélablit à Tolentino, d'où il lui était facile fie marcher sur Rome, comme l'y poussait du reste le Directoire.

Mais \o général, outre quïl était resté fidèle à la religion de son enfance, eût considéré comme une grosse faute politique d'agir ainsi avec lu Saint-Siège.

11 se montra déférent et courtois dans ses relations avec les cardinaux, et. p.ir le traité de Tolentino. obtint la cession définitive d'Avignon, dont il avuil été question déjà lors de l'armistice de Bologne.

La France n'était pas si heureuse sur le Rhin, où l'archiduc Charles s'emparait de Kehl.

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