‹ L'épopée impérialeChapitre 43 sur 56 · LEl'Ol'EE IMPElUALt · texte numérisé non relu

LEl'Ol'EE IMPElUALt

La maiiitV'statiuii spontanée des haliilants de Fréjus lui prouvait ipTii ne s'était pas trompé, qu'il avait bien choisi son heure.

Pendant qu'il déjeunait rapidement avant de se mettre en route pour Paris, un homme du peuple sollicita fautorisation de le saluer et lui dit :

« Allez, général, battez et chassez l'enaenii. Ensuite nous vous ferons loi. si vous le désirez. »

11 ne répondit pas: mais il serra la main de cet homme, et son sourire indiquait que la i)hrase ne lui avait pas déplu.

Pendant le voyage, un ami fidèle, qui était venu au-devant du général, le mit conqDlèlement au courant de la situation tant intérieure qu'extérieure de la France.

Elle n'était pas laillante.

Le Directoire, tout à .^a politique révolutionnaire, avait trouvé le moyen de provoquer une nouvelle coalition de l'Europe.

Alors ipi'une sage modération s'imposait, il pratiquait la violence, irritant les esprits au dedans, se créant des ennemis au dehors.

La Suisse avait été envahie, et l'on avait pillé son trésor. Le pape, chassé de Home, avait été emprisonné. Le Piémont était [lassé sous la domination française, malgré le traité de Paris. La coalition s'était formée à la suite de ces agressions, et la France, vaincue partout, avait pu se croire perdue.

Brune et Mas.séna la sauvèrent, le premier par ses succès de Hollande, le second par sa remarquable campagne de Suisse et sa victoire à Zurich.

Enfin, l'empereur de Russie, se croyant joué par r.Xutriclie, se retira de la coalition.

Cette défection était d'autant plus lu-ureuse pour nous que les Autrichiens, ret'ouhmt raiinée d'Italie, se portaient sur le Var.

A l'intérieur, l'anarchie pénétrait partout, faussant tous les rouages de la machine sociale, entraînant avec elle l'inditîérence. la corruption, la débauche. Les finances se trouvaient dans un état lamentable; la misère augmentait sans cesse, le vol et le brigandage désolaient les campagnes.

Chaque jour on enregistrait quelque exploit des sinistres « chauffeurs », dont la trace est restée profonde dans les annales du crime; on apprenait l'attaque d'une diligence, l'assassinat d'un bourgeois paisible mais riche, ou l'apparition, sur un point ou sur un autre, d'une bande de faux monnayeurs.

BKIIMAIRE 173

Les passions politiques devenaient très vives. Le Directoire, menacé à la fois par les royalistes et les jacobins, ne trouvait plus de défenseurs. Les provinces se soulevaient, et la guerre civile paraissait inévitable.

Sieyès, l'un des cinq directeurs, déclarait qu'il fallait une tète et une épée pour sauver In France.

Comme tète, il n'en voyait qu'une : la siemie.

Il crut bientôt avoir trouvé une épée : celle de Bonaparte.

l^es cinq directeurs étaient alors : Barras, Moulin, (ioliier. Roger- Ducos et Sieyès.

Bonaparte parut vouloir i-eprendre sa tianquille existence dans l'hc'itel de la rue Chantereine; mais, en réalité, il se sentait trop près du but, trop près de la réalisation de son rêve, pour ne pas essayer de pêcher en eau trouble.

Sa femme était très liée avec M"ie (lohier, femme du directeur.

l\ intrigua d'abord de ce côté, s'elforçant de gagner ( iohier, qu'il savait liomiète et énergique, c'est-à-dire, en somme, assez dangereux pour lui.

Joséphine réussit à séduire son amie, et, par elle, ap|trocha le directeur. Bonaparte se réjouissait iléjà, croyant tenir Gohier, lorsqu'il apprit que celui-ci, appuyé par Moulin, venait i\o pioposer de l'i'loigner en lui

(D'apr

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donnant un CDniiiiandfmont militaire. C'était dt'ljutei- par un échet;. Le général se sentit deviné et en conçut quelque alarme.

Mais il n'était pas homme à s'arrêter en route.

Barras, méprisé de tous, ne pouvait le servir en rien. Roger-Ducos ne comptait guère et serait du côté du plus fort. Quant à Sieyès, Bonaparte le détestait parce qu'il le savait ambitieux et très disposé à pêcher, lui aussi, dans l'eau trouble qui bouillonnait partout.

Pour la même raison, Sieyès détestait Bonaparte.

Cependant ces deux rivaux eurent bientiH à combattre des ennemis communs, et ils songèrent à se rapprocher.

Lucien Bonaparte, qui venait d'être nommé président des Cinq-Cents, servit de médiateur, aidé en cela par Cambacérès et Talleyrand.

L'union ne tarda pas à se faire, et dès lors un coup d"État se pré[)ara au milieu d"intrigues de toutes sortes.

La gloire de Bonaparte avait aidé à la fortune des siens. Joseph, en effet, venait d'acheter le superbe domaine de Mortefontaine. Le général s'y rendit avec quelques amis sûrs, et il est certain que fentreprise y fut sérieusement discutée.

Arnault raconte en effet, dans ses Mémoires, que Bonaparte, se promenant un jour avec Regnaud de Saint-Jean-d'Angely le long des étangs de Mortefontaine, fit une terrible chute de cheval et resta quelques minutes sans connaissance.

Lorsqu'il revint à lui. Regnaud s"écria :

« Quelle peur vous m'avez faite, général!

— C'est pourtant cette petite pierre, répondit Bonaparte en montrant un caillou sur lequel avait buté sa monture, c'est pourtant cette petite pierre contre laquelle tous nos projets ont failli se briser. »

Sieyès ne manquait ni d'intelligence ni d'activité, et de plus il était fort entreprenant.

D'abord, il n'avait voulu voir en Bonaparte que le « sabre » nécessaire à sa combinaison; il dut s'avouer bientôt que le général serait auti'e chose qu'un instrument.

Cependant il était trop tard pour faire machine en arrière, et Sieyès se dit qu'il valait mieux, après tout. |)artager le pouvoir que de manquer une occasion supcrl)e.

Le soir du L") Ijrumaire, les dernières dispositions furent prises, le plan définitivement arrêté.

Au Directoire et aux deux Conseils on substituerait un Consulat i>ro-

visoire. composé de Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos ; on nommerait une commission législative prise dans les conseils, et l'on chargerait cette commission d'élaborer une constitution rpii serait, dans les trois mois, soumise à la nation.

Rien ne transpira de ce plan. Les intimes du général eu.\-niêmes, dont la plupart devaient jouer un rôle dans l'affaire, attendaient le mot d'ordre et s'étonnaient qu'il ne vînt pas.

Le 15, il y avait soirée chez Bonaparte, et Joséphine faisait, avec une grâce infinie et un calme parfait, les honneurs d'un salon où toutes les factions, tous les partis se trouvaient représentés.

A un moment donné, raconte ArnauU dans ses Mémoires, le ministre Fouché et le directeur Goliier avaient pris [ilace sur le canapé de la maitresse de maison.

« Quoi de neuf, citoyen ministre? demande Gohier en humant son thé.

— Rien, en véi'ité.

— Mais encore?

— Hum! toujours les mêmes bavardages.

— Gomment! toujours la conspiration?

— La conspiration! fait Joséphine avec vivacité.

— ■ Oui, la conspiration, dit le ministre; mais je sais à quoi m'en tenir. Fiez-vous à moi, citoyen directeur, je ne suis pas de ceux (pi'im attrape. »

Fouché savait en eiïet à quoi s'en tenir, car il était lui-même parmi les conspirateurs.

Bonaparte avait écouté la convei-sation en somiant.

Arnault avait été envoyé rue Chantereine par Regnaiid et Rœderer, qui attendaient le mot d'ordre chez ïallcyrand, rue Taitbout.

« Est-ce pour demain? demanda-t-il à Bonaparte, après le départ des invités.

— La chi>sc est remise au 18, » répondit le général le plus tranquillement du monde.

Et il ajouta :

« Venez demain prendre le thé. S'il y a quelque chose de changé, je vous le dirai. Bonsoir. »

En laissant croire (]u'il n'y aurait pas changement de constitution, mais simplement de gouvernants. Sieyès et Bonaparte pouvaient (•onq)teisur le Conseil des Anciens, dont ils avaient le plus grand besoin.

Aux termes de l'article 102 de la constitution de l'an IIL ce Conseil

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pouvait, p.'ir dérix-t, ciianger le lieu de résidence du Corps législatil'. Les cons[>iiateurs voulaient obtenir ce décret.

I1.S rdlttinrent, et, le 18 brumaire, tout se passa le mieux du nKuidr. la grande affaire se déroula comme une pièce de théâtre bien réglée : Sieyès, Roger-Ducos et Barras donnèrent leur démission. Les deux autres directeurs, Gohier et Moulin, qu'on n'avait pu séduire, furent enfermés chez eux. Les Anciens rendirent un décret fi.xant la résidence du Corps législatif à Saint -Cloud.

Santerre, qui essaya de soulever la populace, échoua complètement : la sympathie du peuple allait aux conspiratoui's.

Mais tout nétait pas fini.

Le 18, on avait détruit ce qui existait. Le 19, il fallut reconstruire, donner à la France un nouveau gouvernement, et pour cela le concours des deux Conseils, réunis à Saint-Cloud, devenait indispensable.

Ce fut la partie difficile.

Murât gardait le palais de Saint-Cloud, où les républicains des deux assemblées formaient des groupes hostiles. Bonaparte, suivi de quelques grenadiers, visitait la galerie de Mars, où devaient se réunir les Anciens, et l'Orangerie, aménagée pour les Cinq- Cents.

Dès que ces derniers sont en séance, Delbrel escalade la tribune et s'écrie :

« De graves dangers menacent la liépublique; mais ceux qui veulent la détruire sont ceux qui, sous prétexte de la sauver, veulent changer la forme du gouvernement. Nous voulons la Constitution, nous sommes libres ici, et les baïonnettes ne nous effrayent pas! »

Sur sa proposition, les membres de l'assemblée renouvellent alors le serment de la Constitution en criant : « A bas les dictateurs! »

Bonaparte, qui attend dans une pièce voisine en compagnie de Sieyès, craint alors que les Anciens ne se laissent ébranler et se rend au milieu d'eux.

Apostrophé par le républicain Linglet. qui lui enjoint de prètei', lui aussi, le serment de l'an III, il s'écrie :

« La Constitution, vous n'en avez plus! Vous l'avez violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prairial. La Constitution, vous n'en avez plu-! I)

L'assemblée devenait houleuse; il n'hésite pas à déclarer qu'il en a{)pellera à ses soldats, si l'on veut le mettre hors la loi.

« Songez, dit-il, que je marche accompagn(' du dieu de la fortune et du dieu de la guerre! »

Bonaparte au Conseil ttes Cinq-CunU. ( b^iijiùs une estampe de Monnet.)

Le président lui accorde alors les honneurs de la séance.

Ayant vaincu sur ce point, il court chez les Cin({- Cents, qui l'accueillent aux cris de : « A bas le dictateur! » (Jn l'entoure, on le pousse vers la porte, on le menace de poignards et l'on demande sa mise hors la loi.

Le président, Lucien Bonaparte, doit quitter l'assemblée sous la protection des grenadiers; le tumulte est à son comble.

Bonaparte manifeste un grand trouble; mais Sieyès, plus calme, lui dit :

« Ils vous ont mis hors la loi, mettez-les donc hors de la salle. »

Les soldats crient : « Vive Bonaparte! » et s'élancent dans la salle, Murât et Leclerc en tête.

« Au nom du général Bonaparte, dit Leclerc après un roulement de tambour, le Corps législatif est dissous. Que les bons citoyens se retirent. Grenadiers, en avant! »

Les Anciens sont toujours en séance. On réunit en hâte une trentaine de membres favorables des Cinq-Cents, on les introduit dans la salle des Anciens, et l'on fait décider à ce Corps législatif improvisé : la suppression du Directoire; la création d'un gouvernement provisoire composé

de Bonaparte. Sieyès et Roger- Ducos; la création de deux commissions chargées de réviser la constitution; l'expulsion de soixante membres de Fancien Corps législatil.

L'assemblée, avant de terminer cette mémorable séance, déclara que « Bonaparte, les généraux et les troupes avaient l)ien mérité de la patrie ».

Pendant cette journée, si mouvementée à Saint-Clond. un calme parfait avait régné dans la capitale.

Le 20, les consuls provisoires se réunirent au Lnxemljourg, et Bonaparte présida la i-éunion. ce qui fit dire à Sieyès : « Nnus avons un maître. »

Dès la nomination des deux commissions prévues, Sieyès leur présenta un projet de constitution auquel il travaillait depuis longtemps. Ce projet, vivement attaqué par Bonaparte, lut rejeté.

Dans la nuit du 12 au 13 décembre, la nouvelk' constitution, dite de l'an VIII. fut arrêtée par les Consuls, et on la promulgua le 25 décembre. D'après cette constitution, le pouvoir exécutif était confié à trois consuls nomrués pour dix ans et indéfiniment rééligibles. le premier consul ayant léellement entre les mains toute l'autorité.

Le pouvoir législatif appartenait à trois assemblées : Le Tribunat, composé de cent membres choisis par le Sénat parmi les notabilités de la nation:

Le Corps législatif, composé de trois cents députés; Le Sénat, comprenant quatre-vingts membres, dont soixante furent, immédiatement nommés, les vingt autres devant être nommés, à raison de deux chaque année, par le Sénat lui-même.

Enfin, le pouvoir exécutif devait être assisté par le Conseil d'État.

L'échec de son })rojet de constitution ayant prouvé à Sieyès qu'il y avait, en effet, un maître, il se retira et fut suivi dans sa retraite iiar Roger-Ducos.

Deux hommes de bon sens, honnêtes et droits. Lebrun et Cambacérès, les remplacèrent. Ces deux hommes devaient être des administrateurs et ne pouvaient porter ombrage au général Bonaparte.

Bonapaite prenait le pouvoir en un moment difficile. Il sut se mettre à la hauteur de la situation, apporta dans le l'èglement des difficultés la méthode et l'esprit de décision dont il faisait

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preuve sur le champ de bataille, et fit immédiatement sentir partout son action.

D'abord, il voulut ramener le calme tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.

A l'extérieur, il fit comprendre que la France désirait la paix, mais qu'elle serait toujours prête à défendre sa diiinité et ses droits.

Le dix -huit Brumaire (9 noveml.re 179tt). (D';iprés !,• table.ui de Boucliol.)

A l'intérieur, il abrogea la loi des otages, rapporta les lois (jui privaient les nobles et les parents d'émigrés des droits politiques, autorisa la rentrée en France des proscrits du 18 fructidor et des prêtres déportés, mit fin aux soulèvements de Bretagne et de Vendée et fit inhumer, avec les honneurs dus aux souverains, les restes du pape Pie VI. qui était mort à Valence.

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Après avoir fait œuvre de pacificateur, il voulut faire œuvre d'organisateur.

Les linauces étaient dans un tel état, cpie la rente cinq pour cent se cotait dix francs.

Bonaparte appela au ministère des finances un commissaire général des postes, Gaudin, qui. par d'heureuses réformes, modifia rapidement la situation, fit renaître la confiance et parvint à équilibrer le budget.

Poussé par ce ministre habile et clairvoyant, le gouvernement créa la Banque de France.

Dans l'administrai ion territoriale, des réformes importantes furent également effectuées.

La loi du 28 pluviôse an VIII subdivisa les départements en arrondissements et les arrondissements en communes. Un préfet dans chaque département et un sous-préfet dans chaque arrondissement représentèrent le pouvoir exécutif.

La commune devait être administrée par un maire assisté d'un ou plusieurs adjoints et par un conseil municipal.

Le pouvoir législatif était représenté, dans le département, par un conseil général.

La justice ne fut pas oubliée. Le consul Lebrun, ancien secrétaire de Maupeou, établit une loi sur l'organisation des tribunaux, qui fut promulguée le 27 ventôse.

Toutes ces réformes, dont les etïets ne tardèrent pas à se faire sentir, augmentèrent la popularité du premier consul et la puissance du nouveau gouvernement.

Aussi, le 7 février 1800, la constitution de l'an VIII. soumise à la sanction du peuple, obtint 3011007 oui, contre 1562 non.

C'était un triomphe.

Fort de l'approbation du peuple et confiant désormais en l'avenir, le premier consul s'installa, le 19 février, dans le palais des Tuileries.

Ce jour-là. devant une fenêtre de cette demeure royale, Bonaparte rêva longtemps.

En pénétrant dans le palais, il avait lu sur une muraille cette inscription : Le trône, renversé le 10 août, ne se relèvera jamais.

Et il avait souri.

Bonaparte prouva qu'il désirait réellement la paix en écrivant, le 5 nivùse an VIII. au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne une lettre dans laquelle il leur demandait de mettre fin aux hostilités.

Le cabinet anglais répondit en demandant le rétablissement de la maison de Bourbon.

Cela équivalait à une nouvelle déclaration de guerre.

Depuis le mois de décembre 1709, on ne se battait plus. Au printemps de 1800, l'Autriche se mit en campagne.

Masséna, qui opérait en Italie, n'avait que trente-six mille hommes à opposer aux cent vingt mille Autrichiens de Mêlas; il fut battu et s'enferma dans Gènes avec une quinzaine de mille hommes, alors que le reste de son armée était rejeté sur le Var.

Le siège de Gênes est resté justement célèbre; Masséna immobilisa pendant près de deux mois l'armée ennemie, lui tuant ou lui prenant plus d'hommes qu'il n'en avait lui-même.

L'Autriche avait organisé une seconde armée sous les ordres de Kray. dans le but d'opérer sur le Rhin.

Bonaparte chargea Moreau de marcher contre Kray.

Moreau battit les Autrichiens à Stockach. à Engen. à Mœsskirch. et les enferma dans le camp retranché d'Ulm.

Pendant ce temps, le premier consul formait une aimée de rései've avec des corps isolés qu'on acheminait sans bruit vers Genève et Lausanne, et, du palais des Tuileries, suivait les mouvements de Mêlas.

« Ce pauvre M. de Mêlas passera par Turin et se repliera vers Alexandrie, dit-il un jour à Bourrienne, son secrétaire; je traverserai le

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Pn, je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia. et je le battrai là... »

Et il posa une lîche sur San-Giuliauo.

Bonaparte quitta Paris le 6 mai et rejoignit l'armée de réserve à Genève.

Il trouva dans cette ville le général du génie Marescot, qui venait de faire une reconnaissance dans les Alpes et se prononça pour le passage par le Grand-Saint-Bernard, ajoutant toutefois que l'opération serait difficile.

« Difficile, soit, fit le premier consul; mais est-elle possible?

— Je le crois, mais il faudra des efforts extraordinaires.

— Eh bien, partons! »

Bonaparte sairèta dans le Haut-Valais, à Martigny. et y séjourna trois jours, dans la maison de convalescence des religieux du Mont-Saint- Bernard, afin de surveiller le passage de ses troupes.

L'avaiit-garde. commandée par Lannes, s'était avancée jusqu'à Saint- Pierre, hameau de quarante feux environ situé au pied du mont, qui devait, pendant deux mois, servir d'entrepôt pour l'artillerie.

Nos soldats contemplaient avec étonnement la montagne sauvage couverte d'une neige éblouissante et de glaces amoncelées, que n'égayaient ni une touffe d'herbe ni un arbuste, où nul oiseau ne chantait.

Déjà les canonniers s'étaient mis au ti'avail, — et quel travail! — sous la direction de l'inspecteur d'artillerie Gassendi.

Il fallut démonter les canons, les caissons, les forges; on glissait les pièces dans des troncs d'arbres creusés en forme d'auge, on chargeait les essieux et les caissons sur des traîneaux fabriqués à Auxonne, on enfermait les muintions dans des caisses de sapin que devaient porter les mulets.

Enfin Tarmée s'élnanla lorsque tous les bagages eurent été renvoyés sur Lausanne.

Il fallait un bataillon tout entier pour traîner une pièce de canon et son caisson, et c'est au prix d'efforts inouïs, de fatigues terribles, que l'on put menei' à Iiien une tâche qui semblait dépasser la limite des forces humaines.

A la file indienne, l'armée s'est engagée dans un étroit sentier bordé d'une neige gelée qui, çà et là, couvre des précipices; parfois la file contourne un roc grisâtre coiffé de glace. De loin, on dirait un immense serpent déroulant paresseusement ses anneaux dans la blancheur monotone.

Les hommes parlent b.is. comme s'ils craigniueiitde troubler le lourd silence qui pèse sur ces lieux sauvages; une angoisse ind(''(inissal»le étreint les cœurs.

De temps à autre la tête s'arrête, ce qui produit une sorte de flottement dans l'immense file.

Pendant les haltes, la plupart des soldats trempent leur biscuit dans la neige fondue et déclarent le mets délicieux.

« Goûtez-en, dit à son capitaine un grenadier de la G'- légère, cest meilleur que du gâteau. »

Le premier consul accompagne la troupe, monté sur un mulet que conduit un guide.

Il fallut cinq heures pour grimper de Saint-Pierre au couvent.

A l'arrivée, les hommes poussent des cris de joie en apercevant des tonneaux de vin (jui les attendent.

Chacun reçoit une tasse d'excellent vin et en savoure le contenu. Bonaparte est entré dans le monastère avec le prieur de la maison de convalescence, qui a suivi les troupes.

Au bout d'une heure il en soit et donne le signal de la descente, descente tenible pendant laquelle on risque de disparaître dans les crevasses formées par la fonte des neiges ou de rouler dans des gouffres.

Le consul voulut prendre au plus court et s'engagea dans un sentier si lapide, qu'il dut bientôt s'asseoir et se laisser glisser, dans cette posture amusante et peu consulaire, sur une longueur de près de cent mètres.

Enfin il put se relever et se plaça au milieu d'une troupe d'infanterie, précédé de ses aides de camp. Dumc, Le Marois et Merlin, et des officiers de son état- major.

A neuf heures du soir, l'avant-garde occupa la ville d'Aoste. Le Graiid- Saint-Bernard était vaincu.

Les troupes marchaient depuis minuit.

Le lendemain, le consul enti'ait à .son tour à Aoste, où une députation de la municipalité vint le complimenter et le conduisit à l'évêché.

Il s'arrêta cinq jours dans cette petite ville du Piémont, où l'armée put s'alimenter grâce à des réquisitions faites dans la vallée.

Le général en chef s'établit avec Berthier, .son chef d'étal-major, dans un couvent d'où l'on apercevait le célèbre fort de Bard, ouvrage formidable qui menaçait d'arrêter l'anni'e tout entière, de la forcer à s'entasser dans une gorge où elle n'aurait pu se ravitailler.

Le général Lannes, qui avait poussé jusqu'à Chàtillon, se trouva en présence d'une troupe ennemie qui gardait un pont jeté sur un précipice.

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Bnivt'iiu'ut. le clu'f de brigade Fournier charge à la tête du 12»' liussards, s'empare de quarante cavaliers, de deux cents fantassins et d'un canon, et poursuit les fuyards jusqu'au fort, où ils s'enferment après avoir relevé le pont-levis en toute hâte.

Vingt-deux pièces de canon, plusieurs mortiers, beaucoup d'ouvrages avancés défendent l'imprenable rocher de Baid.

Bonaparte, pourtant, ordonne l'assaut.

II est onze heures du soir. Dans la lueui' douce de la lune, tous les pics prennent une apparence "de fantômes; un calme étrange, un silence angoissant régnent sur la nature sauvage.

Cherchant lombre. des hommes marchent, se gli.ssent à travers des blocs de rochers, s'approchent du fort, gagnent les palissades.

Ces hommes sont des grenadiers que conduit le chef de la 58'^ demibrigade.

Soudain des centaines déclairs illuminent la nuit, on entend le crépitement d'une vive fusillade.

Le fort se défend.

« A la baïonnette ! » hurle le chef de la î>H<-.

Au même instant une pièce, admirablement pointée parle canonnier Renaud du l^- régiment d'artillerie, envoie un boulet sur rennemi, qui fuit vers la forteresse devant les baïonnettes des héroïques grenadiers.

Bientôt le canon tonne partout. La mitraille, les grenades, les balles, les blocs de pierre écrasent nos soldats: le chef de brigade tombe, mortellement blessé; le général Dufour, qui a suivi les grenadiers, reçoit une blessure grave.

L'expérience est faite : on ne peut enlever le fort.

« Nous le tournerons, » déclare le général en ciief, très calme.

On se mit à la recherche d'un passage, et l'on découvrit qu'en escaladant le rocher Albaredo l'on pouvait ensuite descendre, — dégringoler plutôt. — sur une route qui bordait la hauteur. Le mouvement commença immédiatement.

Pendant l'escalade, les hommes servaient de cible aux canons d'une batterie, et on dut laisser entre chacun d'eux un intervalle de dix pas.

Mais les artilleurs français grillaient d"envie de répondre aux canons de Bard.

Malgré le danger d'une telle manoeuvre, ils réussirent à hisser une pièce de i à plus de quatre cents mètres de hauteur, la logèrent dans une fente de rocher et ouvrirent le feu sur l'ennemi stupéfait.

On ne pouvait songer à faire passer les canons par l'Alharedo; il fallait ou abandonner les pièces ou défiler sous le fort de iJard.

Le commandant du fort, qui voyait avec rage nos soldats sur le rocher, se consolait en pensant qu'au moins les canons ne passeraient pas.

Il se trompait.

Les roues des atïûts et des caissons furent enveloppées avec du foin, on couvrit le pavé de fumier pour amortir le bruit des voitures, et, sans hésitation, de braves soldats tentèrent l'aventure.

Trente hommes, attelés à la prolonge d'une pièce ou d'un caisson, saisissaient le moment favorable et partaient sans bruit.

Quelquefois rennomi. dans l'ombre, apercevait ces ombres. Alors une (lécliarge éclatait, et plusieurs Français tombaient tués ou blessés.

Plusieurs fois, pemlant le passage de l'arniée, le premier consul

Napoléon Bonaparlc, premier consul, passant les Alpes, mai 1800. (Tableau de David, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du Louvre.)

188 LEPOPEE IMPEEUALE

monta sur rAlli;irt'(lo, en compagnie du général Berthiei, pour surveiller les ha vaux de l'ennemi.

I)aus la matinée, fatigué par la montée et par la chaleur, il s'endormit au Irais, sans souci de la mitraille.

Devant le consul endormi, des centaines (Tliomnies défdèrent.

Sous le cield'rm bleu pur, dans l'or fauve du soleil, le spectacle était curieux et touchant.

Les rudes visages des grenadiers tournés vers le chef prenaient une expression de tendresse; et chacun de ces hommes que la mort guettait, qu'un boulet pouvait couper en deu.x, évitait de faire du bruit en passant, de peur de troubler le sommeil du général, marcliant doucement, comme une mère autour du berceau de son enfant.

Le gros de l'armée, quarante mille liommes environ, venait de franchir le Grand-Saint-Bernard. La gauche, sous Moncey, passait le Saint- Gothard. et la droite, sous Thureau, traversait le Mont-Genis.

()a rencontra bientôt l'ennemi. Lannes. qui commandait Favant-garde. le culliuta, emporta Ivrée et lit deux cents prisonniers.

Le premier consul resta quatre jours dans cette ville, et, sur son ordre, tous les boulangers furent mis en réquisition poui' le service de l'armée, qui depuis huit jours manquait de pain.

Devant les troupes tVançaises, six mille ennemis s'étaient rassemblés et se retranchèient à Rornano, que couvrait une rivière profonde, la Chiusella.

Ges emiemis ne prirent même pas la peine de couper le pont jeté sur cette livière.

()n disait en effet, dans le pays, que larinée française était commandée par un aventurier et non par Bonaparte lui-même, et que cette armée se comi>i>sait d'une tourbe d'Italiens réfugiés, sans artillerie ni cavalerie.

Laimes détromiia cruellement les défenseurs de Romano en les cliassant de la ville, où ils laissèrent de nombreux morts et blessés.

Pendant que l'avant-garde de Lannes s'avançait vers le Pô, le général Thureau enlevait Suze.

L'armée entra ensuite à Verceil, traversa le Tessin sous le feu de l'ennemi, passa par Novare et se dirigea sur Milan, dont la citadelle était occupée par quatre mille Autrichiens.

Nos soldats furent accueillis avec enthousiasme i)ar les habitants de cette grande ville.

« Le coup d'œil le plus beau, le moment le plus flatteur, a écrit

un sous-officier des grenadiers de la garde, ce fut lorsque nous anivàmes sur la place du Dôme et que le héros qui nous commandait jouit du sublime élan que donnait la leconnaissance au peuple nombreux qui emplissait celte vaste enceinte. Les applaudissements réitérés, les cris de : « Vive Bonaparte ! Vive l'armée fiancaise ! « pénétraient profondément dans nos âmes et nous d«iniiaieut la douce fierté qui sied toujouis à des vainqueurs. »

Le premier consul descendit au palais de i"arcliiduc, sur la place du Diane, et n'y ti'ouva j)as un fagot pour se réchauffer et sécher ses effets mouillés par une violente pluie d'orage.

Il resta sept jours à Milan et laissa ses soldats jouir de plaisirs que leur offrait la ville, estimant que ces braves, à qui il venait de demander uu effort considérable et dont il attendait plus encore, avaient besoin de se détendre.

Mêlas ignorait les mouvements de Bonaparte, et, lorsqu'on les lui ap})rit, il n'y voulut point croire. Mais les nouvelles qu'il reçut de Milan lui ouvrirent enfin les yeux, et il compritque le premier consul cheicliait à le couper de ses communications avec l'Aulriche et à reiivelopper; la seule issue qui lui restait encore, par la droite du Pu, allait se trouver fermée.

Elsnitz, son lieutenant, opérait sur le Var. Rappelé, il se mit en devoir d'oljéir: mais, en route, il fut écrasé par Suchet, qui lui fit perdre dix mille hommes.

Suchet se porta aussitôt sur Gènes, mais il ariiva un jour troji tard, le 5 juin : (>tt avait obtenu, la veille, l'évacuation de cette ville, dont quinze mille haljitants étaient morts de misère.

Le siège avait été terrible, et Masséna sortait grandi de l'aventure.

Ott se dirigea rapidement sur Plaisance par le col de la Bochetta, afin d'empêcher les Français de passer sur la rive droite du Pô. Mais Lannes avait déjà franchi le fleuve et occupé le défilé de Stradella, qui mettait en communication Plaisance et Alexandrie. Le 9 juin, Ott, vaincu à Montebello malgré une résistance acharnée, fut rejeté sur la Bormida avec une armée désemparée, qui laissait des centaines de morts sur le champ de bataille et des milliers de prisonniers entre nos mains.

^Nlélas se trouvait i)lacé dans une situation telle, qu'une seule bataille devait forcément terminer la caiiqiagne.

190 L'Él'Ol'ÉE IMl'ÉUIALE

Les passages du Pu étaient, en elïet. gard('s de Pavie à Plaisance, ce qui rendait la retraite impossible pour les Autrichiens.

îMélas devait vaincre ou assister à la ruine complète de son armée.

Dansées conditions, la lutte devait être tciTihle.

Le l'ijuin, Bonaparte (piitta la Stiadclla. où il avait son quartier général, pour se porter au-devant de l'ennemi.

11 le chercha cFahord dans la plaine de la Servia et détacha Desaix sur Novi avec une division.

11 ne le trouva que le 15 juin, devant la Burmida.

:Mélas avait pris l'héroïque parti de se faire jour les armes à la main.

Ce juur-là, le consul, avec sa garde à cheval et une pièce d'artillerie légère, côtoya Marengo. On le vit traverser la plaine, examiner attentivement le tenain et donnei- fréquemment des ordres aux officiers de son état-major.

L"arui('e. qui avait pris position devant Tortone en coloime par (Mvisions. abandonna la position pour marcher sur Alexandrie.

11 iileiivait; les hommes étaient trempés juscpiaux os.

Quelques chasseurs apportèrent des fagots, et l'on alluma un giand feu autour duquel se rangea Tétat-major.

lionaparte mit pied à terre et vint .se chautfer, lui aussi.

Bientôt on lui amena plusieurs prisormiers qu'il interrogea, notamment un officiel- de la légion de Bussy, décoré de la croix de Saint-Louis.

« Quel est donc cet homme qui porte une redingote grise? demanda l'officier de Bussy au capitaine Barbanègre, des grenadiers à cheval.

— C'est Lui! répondit Barbanègre.

— Qui, lui?

— Mais Bonaparte, donc! »

L'officier autrichien sembla happé de la foudre. « Bonaparte! balbutia-t-il; lui, ce gmnd général, dans cette petite redingote grise toute mouillée !

— Mon Dieu, oui, lit Barbanègre, bon enfant. Croyez-vous donc qu'il faut être doré sur tianches pour gagner des batailles? »

Le jour se lève, un jour froid et gris qui répand une impression de tristesse sur l'immense plaine boueuse où dorment les soldats français, et dont le sol bientôt boira le sang de milliers de braves.

Soudain on entend comme un fraras de tonnerre.

Aussitôt les hommes sont deixiut, frémissants.

« C'est le canon, disent-ils. le canon de l'avant-garde.

— Nous avons le temps de déjeuner, font les vieux grenadiers en bourrant leur pipe; on accorde seulement les violons. »

On apprit que le général Berthier s'était transporté sur le clianip de bataille, et bientôt des aides de camp arrivèrent à chaque instant pour tenir le consul an courant des piogrès de l'ennemi.

Vers neuf heures, on reçut les jiremiers blessés; ils racontèrent que toute l'armée autrichienne était là, et ils maudissaient le destin qui les forçait à abandonner déjà le comitat.

« Cette fois, les t'ulants, tirent les vieux grenadiers, attention, la danse va commencer, et une fameuse danse!... Ces Autrichiens sont des braves à trois poils. »

Il était onze heures; le tonnerre des canons et le crépitement de la fusillade augmentaient d'intensité, et le bruit paraissait se rapprocher.

Bonaparte se mit en selle et partit au galo]i an moment où arrivait un vérital:)le convoi de lilessés.

« On regrette, dit le consul, de ne pas être blessé conmie eux et de ne pas partager leur douleur. »

La ligne ennemie avait près de deux lieues d'étendue, mais l'action était surtout ardente à San-Stefano.

Toutes nos troupes s'engageaient; mais Bonaparte n'avait qu'une vingtaine de mille hommes à opposer aux ruasses énormes de Mêlas.

Notre aile gauche, commandée par Victor, commençait à plier; des unités d'infanterie reculaient sons un feu d'enfer; on voyait courir des soldats couverts de sang qui portaient des blessés sur leurs éi)aules, et qu'une balle souvent arrêtait en route.

Très calme, le premier consul se porte en avant, harangue les hommes qu'il rencontre.

On ci-ie ; « Vive Bonaparte! » Le moment est solennel.

En eliet, ime nuée de cavaliers autrichiens débouchent dans la plaine et se forment en bataille, face à Bonaparte, que protège sa garde à cheval.

De toutes parts les balles pleuvent. la mitraille t'ait rage; on entend une immense rumeur faite de mille cris.

Soudain, dans cette rumeur, éclate le bruit d'im galop Curieux, et toute la cavalerie autrichienne s'élance sur nos fantassins.

« Feu! »

Une grêle de balles s'abat sm- cette cavalerie, nos canons la couvrent d'obus; des hommes, des chevaux roulent sur le sol dans un [»êle-mêle affreux; on voit des sabres se lever et s'abaisser, des chevaux s'échappent.

fous do douleur ou do peur, les uns sans cavaliers, les autres train.mt un corps sanglant accroché à l'étiier.

Un nuage rapide, à ce nioinent. soniltle passer sui- la plaine : ce sunt les dragons de Murât qui attaquent de flanc la cavalerie ennemie.

Mais, derrière cette cavalerie, il y a des masses profondes d'infanterie, il y a des canons. Nos troupes de première liiine vont rtre écrasées. Bonaparte fait un geste, prononce un mot :

« La garde ! »

Aussitôt, muraille vivante, les grenadiers à pied do la gardo consulaire s'avancent, alignés comme à la [larade, et. sans la moindre hésitation, se portent vers l'eiuiemi.

Ils sont cinq cents, sans artillerie, sans cavalerie, et ils vont soutenir le choc furieux de toute une armée.

Le spectacle est sul)lime : les magnifiques soldats marchent comme des automates, et, dans la l'umée qui les entoure, on croirait voir des dieux que la mort ne peut atteindre.

Un boulet emporte trois grenadiers et un fourrier placé en serre-file. Les baïonnettes n'ont même pas un frisson.

L"infanterie ennemie les fusille à cinquante pas, la cavalerie les charge par trois fois.

Ils forment un carré, placent au centre leur drapeau et leurs blessés et se mettent à tirer sans hâte, comme à l'exercice, ne s'interrompant que pour présenter aux cavaliers la pointe de leurs baïonnettes.

Bonaparte les contemple, une flamme aux yeux, émerveillé et ému d'une telle bravoure. Et pourtant il connaît ses grenadiers ; il les connaît, mais ne peut cesser de les admirer.

Le carré, enfin. n"a plus de cartouches.

Alors la merveilleuse phalange se reforme, et tranquillement, sous le déluge de fer. les grenadiers reviennent, au pas, vers l'arrière-garde.

La route traverse un défilé formé d'un côté par un bois et de l'autre par des vignes très touffues. A gauche, le village de Marengo flanque la position.

Le consul est là. encourageant les •léfenseurs du défilé, que foudroient trente pièces de canon.

Des hommes tombent à chaque instant; coupés en deux, des arbres saliattent avec fracas et écrasent les blessés; les cadavres tapissent le sol.

Bonaparte est entouré d'hommes admirables.

Sous ses yeux, le fusilier Touchard tue trois cavaliers et dégage un officier fait prisonnier: le sergent Mathieux-Facdonnel rallie ses soldats

Bataille de Marengo, d'après une estampe de la Bibliothèque nationale (Dessiné d'après nature par Ange Persico.)

SOUS le feu, et. tous les officiers ayant été tués, entraine plusieurs fois sa section à la baïonnette.

Soudain on entend des cris joyeu.K : un sergent des grenadiers, Duret, secondé par son camarade Devaud dit Devosse et par les caporaux Dopille, Deloquelle dit Bloquelle et Carpentier, vient de s'emparer d'une pièce de canon et la pointe sur l'ennemi.

Malgré tant d'héroïsme, l'armée française, écrasée par des forces très supérieures, reculait de toutes parts : le centre fléchissait, l'ennemi dépassait et tournait les ailes, les tirailleurs avaient perdu leurs unités, un tiers de l'efîectif se trouvait hors de combat, et nombre d'hommes devaient, faute de voitures, s'employer au transport des blessés.

Seules les troupes qui défendaient le défilé, soutenues par la présence du premier consul, résistaient encore.

Bonaparte bravait la mort. Au milieu des boulets qui soulevaient la terre entre les jambes de son cheval, entouré de morts et de blessés, il donnait des ordres avec son sang-froid habituel, aussi calme que dans son salon des Tuileries.

Des soldats le supplièrent de se retii'er; il n'en voulut rien faire.

194 LEPOl'EE l.Ml'KIUALK

Le moment était critique.

L'ennemi, ne pouvant forcer le défilé, avait élalili une lijiiie (l'ailillelit' formidable et jetait son infanterie dans les vignes et dans le bois.

La cavalerie, rangée derrière les canons, se préparait à charger.

La bataille semblait perdue.

Elle l'était.

Et pourtant jamais, peut-être, Bonaparte n'avait paru plus grand à ses soldats.

Le général Mêlas, qui était épuisé de fatigue et avait eu deu.x, clievaux tués sous lui, abandonna le ehamp de bataille, croyant la victoire assurée, et rentra rapidement à Alexandrie, d'où il expédia des courriers à toute l'Europe pour annoncer la défaite de Bonaparte.

Son chef d'état-rnajor. Zach, avait été chargé par lui d'en finir avec les Franç-ais,

Au moment oh les héroïques soldats qui gardent le défdé se préparent à mourir pour empêcher le premier consul d'être enlevé par la cavalerie qui va, dans un instant, les écraser de .sa masse, on aper(,-oit, au fond de la vaste plaine, comme un nuage qui s'avance.

Ce nuage est couronné d'acier.

Tout à coup, quelque chose se détache du nuage sombre, et, comme sous le souffle d'un vent de tempête, ce quelque chose semble poussé vers le défilé tragique.

Bientôt on distingue un cavalier vêtu d'un costume bleu sans aucune broderie et sans galons, coiffé dun chapeau sans plumes et chaus.sé de bottes à l'écuyère.

Alors, dans le fi^acas des canons, un hurlement de joie part des rangs franrais. Tous ont reconnu le cavalier bleu, et il semble à tous que la mort recule à mesure (jue .s'avance le cheval blanc d'écume de ce superbe cavalier.

Bonaparte s'est dressé sur ses étriers; son regard brille un peu. et une douce émotion l'étreint.

« Desaix, brave Desaixl » niurmure-t-il.

Une immense acclamation éclate :

c< Vive Desaix! »

Desaix a entendu le canon de Marengo. et il a rebroussé chemin aussitôt.

« J'airivc lia peu tard, dit-il simplement à Bonaparte; mais nous avons encore le temps de gagner une bataille. »

MARE.XGO 105

Il l'orme ;iiors sa division en colonne serrée devant les canons ennemis, et le consul, les généraux, tous les officiers de rétat-major, passent une revue qui dure près d'une heure, heure terrible, revue sans précédent : l'artillerie autrichienne foudroie la division, chacune de ses A'olées emporte des files entières, des rangs entiers. Pas un homme ne quitte l'attitude du soldat sous les armes, pas une tète ne bouge, pas un fusil ne tremble dans la main de son possesseur. Lorsque la mitraille ouvre une brèche, on serre simplenient les rangs sur les cadavres.

Le courage de ces soldats de France est presque effi'ayant.

Chacun d'eux, chacun de ces géants ne désire qu'une récompense : entendre Desaix lui dire : « Je suis content de toi. »

La revue passée pai" Bonaparte n'était pas seulement une coquetterie sublime devant la mort; elle avait un but : ranimer l'ardeur et l'espoir des soldats qui battaient en retraite, leur donner le temps de se ressaisir et de venir se joindre aux troupes de Desaix.

Le procédé ne [louvait manquer de réussir; des fantassins, des cavaliers accouraient de tous les points du champ de bataille, désireux de partager la gloire des camarades qui allaient charger.

Dans les rangs de la magnifique phalange, on liout d'impatience: le tambour, l'œil fixé sur la canne de son major, attend le signal; le trompette, le bras levé, se prépare à sonner.

Desaix fait un geste.

Un roulement de tambours, un rugissement de cuivre.

« La charge! »

Un fleuTe de baïonnettes roule ses flots furieux dans le défilé, balaye tout; les grenadiers marchent sur les morts, sur les mourants, sur les blessés, s'enfoncent dans une boue sanglante.

Le sergent Boisson (Denis), de la 96<^ demi-brigade, entraîne son unité, qui n'a plus d'officiers, et exécute des charges merveilleuses.

Un fusil d'honneur le récompensera.

Le sergent Buisson (Jean-Louis), de la même demi-brigade, voyant son capitaine au pouvoir de 1" ennemi, jette son sac, se précipite dans les rangs autrichiens et ramène son chef.

Le sergent Jacquinot (Claude), de la 6e demi-brigade, voyant que des compagnies, qui manquent de cartouches, sont sur le point de se replier après avoir franclii le défilé, rappelle à ses camarades que les Français armés de baïonnettes n'ont pas besoin de poudre.

Le soldat Pillot (François), de Laville (IVIanche), fait plusieurs prisonniers.

Le sergent Géliiu (Jean-François), de la 6» demi-brigade, s'aperçoit qu'un escadron autricliien, en se sauvant, va tomber sur le général en chef. Il court au-devant de l'escadron, lait feu, et ci'ie au général : « Retirez-vous, c'est l'ennemi! »

11 faudrait un volume pour enregistrer les actes individuels de bravoure qui sont accomplis dans l'effroyable mêlée.

Chaque chef, parvenu sur le revers du défilé et prêt à entrer dans la plaine, forme sa division en bataille.

Les troupes françaiseis présentent alors un front formidable. A mesure que les pièces arrivent, elles sont mises en batterie et vomissent la mort sur les ennemis épouvantés.

Ils reculent, et leui- cavalerie charge alors en masse avec furie; mais la mousqueterie, la mitraille, les baïonnettes l'arrêtent court.

Un caisson saute dans les rangs ennemis, l'effroi redouble, de grands cris éclatent, la scène de mort est voilée par un épais nuage de fumée.

Les grenadiers exécutent d'eux-mêmes une nouvelle charge à la baïonnette en poussant d'épouvantables clameurs.

Cette fois les Autrichiens reculent, puis la terreur les empoigne, la panique se met dans leurs rangs.

La cavalerie française entre alors en ligne et se précipite dans la plaine pendant que, sur la droite, Desaix enlève encore une fois ses merveilleux et héroïques soldats.

A gauche, le général Victor emporte Marengo et pousse vers la Bormida.

Au centre, Murât s'avance contre une masse imposante de cavalerie.

Plusieurs demi-brigades évoluent rapidement pour s'emparer du pont et couper à l'ennemi sa route de retraite.

Le général Kellermann fils, avec huit cents cavaliers appartenant à plusieurs régiments, fait mettre bas les armes à six mille grenadiers hongrois; et le soldat Riche, du 2e régiment, s'empare du général Zach, chef d'état-major de Mêlas.

Le soldat Plisson (Charles), de Drucour (Aisne i, enlève un canon.

Le caporal Levert (François), de la Ge demi-brigade, somme de se rendre trente Autrichiens établis dans une cassine; sur leur refus, il enfonce la porte à coups de crosse et les fait tous prisonniers.

Le dragon Jousse, du 8e régiment, s'empare d'un drapeau apivs avoir massacré ses défenseurs.

C'était la victoire; mais cette victoire allait coûter à notre armée son chef le plus aimé, à la France l'un de ses plus glorieux généraux.

Desaix, l'héroïque cavalier bleu, tombe, frappé à mort, dans les bras du jeune Lebrun.

On a mis dans sa Ijouche des paroles sublimes; or il mourut sans avoir pu prononcer un mot.

Ce héros n'avait pas besoin des paroles qu'on lui prête : sa gloire vivra aussi longtemps que vivra notre histoire.

Les Autrichiens essayèrent de résister encore; mais ils furent écrasés et repassèrent la Bormida dans un affreux désordre, laissant trois mille prisonniers et quarante canons entre nos rnains et près de sept mille hommes, morts ou blessés, sur le champ de bataille.

Le quartier général servit d'ambulance. Plus de trois mille blessés français et autrichiens furent entassés dans la cour, dans les granges, dans les écuries, dans les étables et jusque dans les caves et les greniers.

Tous ces malheureux poussaient des cris de douleur et réclamaient l'intervention des chirurgiens.

Un armistice suivit la rude et glorieuse bataille, à la grande joie des soldats, qui étaient brisés de fatigue.

Les malheureux Autrichiens durent, le lendemain, détiler sur le champ de bataille tapissé de leurs morts.

Pour sauver ce qui restait de son armée, Mêlas dut signer l'armistice d'Alexandrie, par lequel les Autrichiens s'engageaient à se retirer derrière le Mincio et nous abandonnaient la région comprise entre cette rivière et les Alpes, la Lombardie, le Piémont, la Ligurie, les Légations, Turin, Alexandrie et Gènes.

De Marengo, Bonaparte écrivit, le 27 prairial (16 juin), une nouvelle lettre à l'empereur d'Autriche pour l'engager à transformer l'armistice en une paix définitive.

L'illustre guerrier trouvait des accents superbes pour {)laider la cause de l'humanité.

(( C'est sur le champ de bataille de Marengo, écrivait-il, au milieu des souffrances et environné de quinze mille cadavres, que je conjure Votre Majesté d'écouter le cri de l'humanité. »

Après avoir écrit cette lettre, le premier consul partit pour Milan, où il se rendit d'une traite, accompagné des chasseurs de la garde.

Au moment où il quittait Marengo, il vit arriver les soldats français qui avaient été faits prisonniers pendant la bataille et que les Autrichiens nous rendaient. •

Ces braves saluèrent le général d'acclamations enthousiastes.

Bunaparto s'entretint avec quelques officiers, puis il se mit en route.

A Milan, on nous croyait vaincus. Ce fut du délire loi^quon vit le consul et qu'on eut connaissance du succès de nos armes.

La garde nationale et le gouvernement provisoire furent organisés. Le consul, le général Berthier et tout Tétat-major assistèrent à un Te Deum qui fut chanté en l'honneur de larmée française.

Les troupes ennemies, quatre mille hommes environ, qui occupaient la citadelle de ^lilan. se rendirent et obtinrent les honneurs de la guerre.

En ville, on interrogeait les officiers et les soldats qui avaient participé à la grande bataille; les Milanais voulaient tout savoir de cette journée fameuse.

Bien des détails intéressants furent ainsi recueillis, qua peut-être trop négligés Ihistoire.

Voici quelques-unes des anecdotes qui passionnaient les salons de Milan.

Au foit de la bataille, le général en chef Berthier étant venu informer le premier consul que la déroute commençait. Bonaparte lui répondit : « Général, vous ne m'annoncez pas cela de sang-froid. »

Un peu plus tard, la 59e brigade de ligne arrive sur le champ de bataille au moment où la mitraille fait rage. Le cunsul s'avance vers elle et dit : « Déployez vos drapeaux, voilà le moment de vous signaler. » Comme il prononce ces paroles, un boulet passe à di.K centimètres de sa poitrine et abat cinq hommes. Bonaparte se tourne tranquillement vers l'ennemi et ajoute, sans élever la voix : « Allons, mes amis, la charge! »

Lorsque Bonaparte devint consul, il appela auprès de lui le citoyen Aune (Léoni, sergent des grenadiers à la 32e, par une lettre où il lui disait : « Je te reconnais pour le plus brave grenadier de l'armée d'Italie après Benezetto. »

Aune était, à Marengo, porte-drapeau du bataillon des grenadiers de la garde. Sans cesse on le "sit en tête de son bataillon, se précipitant sur l'ennemi la lance en avant; il eut les liasques de son habit coupées par un boulet, ses vêtements et son drapeau furent percés de balles. Il s'en tira sans une égratignure.

Brabant. grenadier à pied, homme d'un courage et d'une force peu ordinaires, qui avait servi précédemment dans l'artillerie, trouve une

pièce de 4 abandonnée et renversée. Tl la relève seul, la charge el la tire pendant une heure.

Au moment d'une charge, un cavalier autrichien renversé par son cheval tend les mains vers nos soldats en les suppliant de ne pas l'écraser.

Le chef de brigade Bessières Taperçoit et s'écrie :«Mes amis, ouvrez vos rangs; épargnons ce malheureux! »

Schmitt. trompette <les grenadiers, emporté' par son courage, se trouve entouré de plusieurs Autrichiens. Sonmié de se rendre, il répond en tuant son adversaire le plus acharné: il reçoit des autres plusieurs coups de sabre, dont vm lui coupe sa troinpette sur la cuisse; un volontaire tire sur lui et l'atteint au bras.

La douleur lui ayant fait lâcher les rênes, un ennemi saute sur lui et l'entraine au galop. Schmitt ne perd point sa présence d'esprit : il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval, culbute l'Autrichien et rejoint son corps. Une trompette d'honneur, décernée par le premier consul, le récompensa de sa bravoure.

L'artillerie française était très disséminée, très peu approvisioimée. et disposait d'un nombre de pièces très insuffisant.

Elle fit des prodiges.

Partout où le besoin l'appelait, toujours vu batterie à quarante pas on av;mt, elle bravait le feu terrible de l'ennemi et tirait avec sang-froid, justesse et promptitude.

C'était Marmont qui la dirigeait.

Bonaparte avait hâte de rentrer à Paris, où la Itesogne ne manquait pas pour lui et où il jugeait sa présence nécessaire, dans l'intérêt des affaires intérieures.

Il partit, aprèsavoirconfîéàMassénalecommandement de l'arméed'ltalie.

Masséna, excellent au point de vue militaire, jouissait, comme administrateur, d'une réputation détestable et était en butte, tant de la part des habitants que de la part des militaires, à des accusations fâcheuses.

Le premier consul .se vit bientôt contraint de lui enlever son commandement, qui passa aux mains de Brune.

Ce général n'avait pas la valeur de Mas.séna et il ne tarda pas à commettre des fautes, dont les conséquences, henreusemeni . ne fiuent pas très graves.

L'Autriche ne voulut pas céder aux avances de Bonaparte. Certes, l'empereur voulait la paix; mais il eût désiré l'imposer et non la subir. Plusieurs fois vaincu, il espérait encore la victoire: il espérait, par sa ténacité, fléchir enfin le destin.

Pourtant il envoya le général de Saint-.lulieu à Paris dans le but d'ouvrir des négociations; mais les instructions données à ce général manquaient de netteté, et son gouvernement refusa de ratifier des préliminaires arrêtés entre Talleyrand et lui.

L'Autriche voulait surtout gagner du temps.

Trouvant que son ambassadeur s'était trop pressé, elle demanda une prolongation d'armistice de quarante-cinq jours, nous accordant en échange Philippsbourg. Ulm et Ingolstadt. Bonaparte consentit à l'armistice et fit de nouvelles propositions de paix. Ces propositions furent repoussées.

Il allait falloir se battre encore.

L'Autriche s'y était préparée en comblant les vides de son armée et en remplarant ]\Ié!as par Bellegarde. Kray par l'arcliiduc Jean, fils de l'empereur.

Moreau. commandant de l'armée du Rhin, reçut l'ordre de mairher sur Vienne et de faire attaquer par Macdonald la droite des positions autrichiennes en Italie. De plus, Augereau évoluait avec vingt mille hommes du côté de Francfort pour protéger la gauche de Moreau, et Murât, à la tête de dix mille hommes, devait protéger la droite de Brune.

Cette fois, Bonaparte laissa opérer ses lieutenants.

Augereau, après avoir suivi la vallée du Mein, gagna un combat devant Nuremberg.

Miollis battit à Sienne les Napolitains, et JMurat marcha sur le royaume de Naples : l'armistice de Foligno l'arrêta.

Quant à Brune, il ne possédait pas les qualités nécessaires pour diriger une armée. Il faillit laisser ])attre Dupont à Pozzolo et ne sut pas profiter du succès qu'y remporta ce général avec l'aide de Davout et de Suchet.

Sans se préoccuper des armées qu'il devait soutenir, il signa, le IG janvier 1801, l'armistice de Trévise, empêchant ainsi Macdonald de recueillir le fruit de mouvements pénibles et habiles.

Heureusement, dans le bassin du Danube, les choses marchaient mieux.

Moreau, informé que l'armée autrichienne, divisée en quatre colonnes, s'engage à travers la forêt d'Eber.sberg, l'attend à llohenlinden avec la division Ney, lance Grenier contre sa droite et charge Richepanse et Decaen de manœuvrer de façon à l'attaquer de flanc.

Dès qu'ils débouchent devant Ney, les Autrichiens attaquent vigoureusement les positions des Français. Mais les positions sont fortes, la résistance acharnée.

Dès le début de l'action, Ney voulait charger; mais Moreau a réprimé son ardeur.

« Pas encore . a-t-il dit; fatiguons-les un peu. »

Bientôt des morts, des blessés jonchent le sol. Les Autrichiens n'attaquent plus aussi impétueusement, leurs bataillons flottent sous les balles et la mitraille.

Moreau fait un signe à Ney.

« C'est le moment, lui dit-il : la charge! »

Déjà Richepanse attaque par derrière.

Ney enlève ses troupes et fond sur les Autrichiens; des milliers de baïonnettes ouvrent dans leurs masses une trouée sanglante, et Ney a la joie de rencontrer Richepanse. qui. lui aussi, s'est ouvert un passage dans les rangs autrichiens.

En présence de leurs soldats qui les acclament, les deux généraux s'embrassent pend;int que l'armée ennemie, complètement coupée, fuit en désordre.

Les Autrichiens avaient perdu près de huit mille hommes et nous laissaient douze mille prisonniers et quatre-vingt-se[)t pièces de canon.

;i02 L'EPOPEE IMPERIALE

On dit que, lorsque celte belle victoire lui fut annoncée, le ])remier consul dansa de joie.

L'Autriche lappela Tarchiduc Charles, tomhé en disgi-àce. pour Fopposer à Moiean.

Larchiduc jugea la situation désespérée et signa, le 25 décembre 1800, larmistice de Steyer. qui nous donna la vallée supérieure du Danube et les places du Tyrol.

Cette fois, l'Autriche s" avoua vaincue.

Le 9 février 1801, la paix fut signée à Lunéville entre Joseph Bonaparte et de Kobentzel, sur. les bases du traité de Campo-Formio.

Les républiques cisalpine, ligurienne, helvétique et batave devinrent des Ktats indépendants; la Toscane fut cédée à la France.

Bonaparte n'avait pas porté lui-même les derniers coups à l'Autriche, parce que sa présence était nécessaire à Paris.

Il avait, en effet, beaucoup à faire encore au point de vue intérieur pour affermir l'autorité de son gouvernement et pour donner au peuple fiançais l'impression que le nouveau régime serait un régime de sages.se et de paix.

A cette époque, le premier consul, sentant que des guerres perpétuelles pourraient lasser le pays et donner à la masse de sérieux sujets de mécontentement, semblait vouloir se faire l'apôtre d'une paix durable.

C'est ce qui explique la joie manifestée par lui à l'annonce de la victoire de Ilohenlinden. Il savait que cette victoire forcerait enfin l'Autriche à traiter.

Bonaparte désirait aussi la paix parce qu'ayant gagné sa réputation comme homme de guerre, il voulait s'imposer comme homme d'iîtat et qu'il avait besoin, poui- cela, d'une atmos[)hèrc tranquille et d'une période de calme.

Son intérêt se trouvait d'accord avec celui de la France.

Il donnait alors à tous l'exemple du travail et passait de longues journées dans son cabinet, étudiant avec soin les grandes questions qui intéressaient le pays, les moyens d'assurer la prospérité nationale et de la rendre durable.

Son rêve n'était pas encore réalisé tout entier; mais il avait le droit d'espérer qu'il se réaliserait dans un avenir prochain. et il ne voulait pas risquer de bâtir sur le sable.

De jour en jour, son gouvernement devenait plus fort et en même

temps plus populaire, et il obtenait clans le domaine civil des satisl'actions qu'il appréciait vivement.

Pourtant, malgré lui, il pensait à la guerre encore, car il estimait que la France ne serait pas assurée de la paix tant qu'elle n'aurait pas fait sentir sa force à l'Angleterre, son ennemie traditionnelle.

LA MACHINE INFERNALE

Dès son élévation au consulat, Bonaparte devint un einiemi pour les républicains, qui l'accusaient d'avoir étranglé la liberté.

Les royalistes, qui espéraient lui faire jouer le rôle de Monk, lui vouèrent à leur tour une haine féroce lorsqu'ils eurent constaté que le consul entendait travailler pour lui et non pour d'autres.

Ces haines , soigneusement entretenues par des agents intéressés , ne tardèrent pas à faire naître des attentats.

En sauvant l'armée à Marengo, Desaix avait en même temps sauvé le premier consul.

En effet, lorsqu'on le crut vaincu, les mécontents formèrent le projet de le remplacer par Garnotet constituèrent, pour diriger l'opération, un comité composé de cinq personnes: IMalet, Bazin. Gindre. Corneille et Lamarre.

Le retour du consul étouffa cette conspiration.

Peu de temps après, plusieurs jacobins projetèrent d'assassiner Bonaparte à l'Opéra. Le complot avait été ourdi par le sculpteur Gerrachi, le prince Topino- Lebrun; Aréna. ancien député: Demerville, ancien employé du Comité de salut public.

Dénoncés, ils furent arrêtés à l'Opéra, le 10 octobre 18t»0, et condamnés à mort.

L'attentat qui suivit devait être beaucoup plus sérieux.

Le 3 nivôse an IX (18U0). après le diner, quelques intimes étaient réunis dans le salon de Joséphine, aux. Tuileries, et a.ttendaient le premier consul, qui travaillait dans son cabinet avec Bourrienne.

Ces personnes. Mme Murât, belle-sœur de Joséphine, Lannes, Des-

LA MACHINE INFERNALE

sières, Duroc et le capitaine Lebrun, aide de camp de service, s'entretenaient du grand oratorio d'Haydn, Za Création, que donnait, ce jour-là, l'Opéra.

Jjonaparte et Joséphine devaient assister à la représentation.

« Le consul ne chaniiera jamais, dit fout à coup Joséphine; il va nous mettre en retard. »

Puis, s'adressant au capitaine Lebrun :

« Capitaine, fit-elle, voulez-vous avoir la bonté d'aller commander le piquet d'escorte? »

Attintat de la rue Sainl-Nicaise, le 3 nivôse an IX de la Hépulilique française. (D'après une gravure du temps, conservée à la Bibliothèque nationale.;

L'heure avançait, il fallait prévenir Bonaparte.

« Ma foi! dit Lannes, je ne m'y risquerai pas... Le général n'avait pas l'air de très bonne humeur au diner.

— Je me charge de la commission, s'écria Bessières, mais à la condition que vous me permettrez de vous accompagner.

— C'est convenu, » fit Mn'« Murât en souriant.

Quelques instants plus tard, Duroc vint annoncer que, pour ne pas perdre de temps, le consul va partir immédiatement, emmenant avec lui, dans sa voiture, Lannes, Bessières et Lebrun.

Duroc demande alors la faveur de prendre auprès des dames la place qui avait été promise à Bessières.

Au même instant on entend un bruit de roues dans le Carrousel. C'est lionaparte qui part.

Aussitôt, en hâte, les dames font leurs derniers préparatifs. Joséphine jette sur ses épaules un cachemire qu'elle avait reçu récemment de Constantinople.

La voiture les attendait.

Elles venaient d'y prendre place, lorsqu'une explosion formidable fit trembler le sol; on entendit de grands cris qui. confondus, formaient comme une clameur d'épouvante: les chevau.x: se cabrèrent, les vitres de la voiture furent brisés, et llortense, fille do Joséphine, reçut un éclat de verre dans le bras.

Duroc. qui a quitté la voiture pour senquérir des causes de l'explt^ sion. revient bient<'it annonçant qu'il s'agit d'un simple accident causé par riuiprudeuce d"un armurier de la rue Richelieu (alors rue de la Loi).

Joséphine et ses compagnes, rassurées, donnèrent l'ordre au cocheide les conduire à l'Opéra. Elles remarquèrent, sans s'expliquer la cause du changement, que la voiture ne suivait pas l'itinéraire habituel, c'està-dii'e ne passait pas par la rue Saint-Nicaise.

Bientôt ces dames pénétrèrent dans la loge située à l'avant -scène, juste en face de celle qu'occupait le premier consul.

Bonaparte, qui était calme et souriant, leur fit. de la main, un signe amical.

Le premier consul et sa famille venaient d'échapper à un très grand danger : une machine înfei-nale avait éclaté, tuant et blessant de nombreuses personnes, dans la rue Saint-Nicaisc , — rue aujourd'hui disparue, qui reliait le Carrousel à la rue Saint-llonoré, — derrière la voiture qui portait Bonaparte.

Trois hommes seulement avaient organisé ce complot : Saint-Régent. Carbon et Lemof'lan. Le premier, ancien officier de marine, s'était chai^gé de fabriquer le terrible engin.

Ces hommes avaient opéré avec un extraordinaire sang-froid.

Ils savaient que le consul devait se rendre à l'Opéra pour entendre l'oratorio d'Haydn, et l'occasion leur avait paru bonne.

Ayant placé leur machine sur une charrette, ils la transportent dans la rue Saint-Xicaise. Là, api'ès avoir prié une malheureuse jevme fille de tenir le cheval, ils se séparent.

Lemoëlan et Carbon vont se placer en vue des Tuileries pour faire

LA MACHINE INFERNALE 207

le guet et signaler le départ du consul. Saint-Régent, lui, se tient derrière la charrette, prêt à allumer la mèche qui doit communiquer le feu aux poudres entassées sur le véhicule.

Par un hasard vraiment providentiel, les grenadiers d'escorte suivaient la voiture du consul au lieu de la précéder.

Ce détail, qui trompa Carbon et Lemoëlan. assura le salut de Bon;iparle.

En effet, les complices laissèrent passer la voiture sans la signalci-, parce qu'ils la cherchaient derrière l'escorte.

Saint-Régent lui-rnème lut trompé de la même façon. Lorsqu'il s'aperçut de son erreur et alluma sa mèche, il était trop tard, l'équipage du consul avait eu le temps de franchir un des tournants de la rue.

Lorsque l'explosion se produisit, le consul crut qu'on avait tiré suilui à mitraille.

Il donna l'ordre au cocher d'arrêter; mais, ay.uit const.ité que personne autour de lui n'avait été atteint, il indiqua d'un signe qu'on pouvait repartir.

« Baste! lit-il, très calme, nous en avons vu d'autres sur les champs de bataille de l'Italie!

Et il ajouta presque gaiement :

« Les artilleurs autrichiens étaient plus habiles que ces gens-là. »

Dans la rue Saint- Nicaise et les rues voisines, une quarantaine de maisons avaient été ébranlées et durent être évacuées par leurs locataires, et l'on ramassa huit morts et soixante -dix blessés environ.

Lorsque le consul rentra chez lui, il embrassa affectueusement sa femme et lui dit en souriant :

« Ces coquins de jacobins voulaient nous faire sauter.

— Est-ce donc vivre, s'écria Joséphine, que de redoulei- toujouis des assassins!

— Sois tranquille, ma chère amie, cette aifaire me mènera plus loin qu'on ne pense. »

Croyant ou feignant de croire que le complot était l'œuvre des jacobins, Bonaparte ht déporter ceid trente personnages notoii'es du parti avancé.

Carbon arrêté le 17 janvier chez d'anciennes religieuses, Mmcs de Guyon et de Cicé, fit connaître ses complices, qui étaient, non pas des jacobins, mais des agents du parti royaliste.

Lemoëlan avait quitté la France.

Carbon et Saint-Régent, traduits devant les tribunaux, lurent condamnés à mort et guillotinés.

Leur attentat valut à Bonaparte de nombreux témoignages de sympatliie et affermit son pouvoir.

Aussi dit-il à Lannes, le lendemain du jour où Carbon et Saint- Régent furent exécutés :

« Le crime de ces gens-là aura plus luit i)our moi qu'une bataille gagnée. »

Il ne se trompait pas.

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