NAPOLEON A BEI
Le soir, des milliers de feux de bivouac s'allumèrent autour du palais, sm- les magnifiques pelouses du Lusgarten : l'armée française tout entière gardait son Emitereur.
La population supporta de lourdes charges; mais le général Hulin sut maintenir l'ordre, tenant ainsi la parole donnée par l'Empereur aux notaliles.
Entrée de l'ariiiée française à Berlin.
(Tableau de Meynier. reproduit d'après une gravure de la
Le prestige de Napoléon était tel, que les vaincus finirent par Tacclamer et qu'il pouvait, chaque matin, parcourir à cheval, sans la moindre escorte, les différents quartiers de Berlin.
Les officiers de grade inférieur et les hommes de troupe, logés et nourris chez l'habitant, ne tardèrent pas à fraterniser avec leurs hôtes; on voyait partout des grenadiers qui promenaient des enfants et les amusaient, des chasseurs aidant les ménagères à laver les parquets et à faire la cuisine. Ces soldats si terribles au feu, 'qui couraient le monde derrière leur Empereur, étaient heureux de se reposer un peu. heureux de trouver l'illusion du fover, l'illusion de la famille.
L'EPOPEE IMPEHIALE
Napoléon au tombeau du grand Frédéric, 25 octobre 180G. Camus, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Lou\Te.'
Chaque matin, de nombreuses personnes, des dames en jolies toilettes, se dirigeaient vers le château pour assister à la parade de la garde ou aux revues que passait l'Empereur. Le soir, la marmaille suivait, dans les rues, les patrouilles de grenadiers.
Berlin avait repris sa vie normale et s'habituait à son sort.
Napoléon sut, en plusieurs circonstances, montrer une générosité qui ne contribua pas peu à le rendre populaire.
Un jour, il apprend que le prince de Hatzfeld fournit à rennemi des renseignements sur les mouvements de nos troupes et sur leurs efifectifs. Une lettre du prince, qui a été interceptée, ne permet aucun doute à cet égard.
L'Empereur ordonne de déférer le coupable à une commission militaire que doit présider Davout.
Le sort du prince est fixé d'avance : son acte entraine forcément une condamnation à mort.
La princesse de Hatzfeld sollicite une audience et se jette en larmes aux pieds de Napoléon.
NAI'OLEON A BEIILIN 269
« Grâce! grâce! » balbutie la pauvre femme. L'Empereur la relève, et, lui tendant la lettre saisie : « Reconnaissez-vous, madame, l'écriture de votre mari? » La princesse, incapable de parler, fait « oui » de la tête. « Eh bien, madame, dit Tempereur, jetez vous-même cette lettre .lU feu. et il n'existera plus de preuve de la trahison. » C'était la grâce.
Larmée russe, que Fimprudente reine de Pi-usse n'avait [las attendue, tant était grande sa hâte de battre les Français, allait entrer en ligne pour venger son alliée.
Napoléon surveillait ses mouvements et se préparait à la combattre.
Il lança une proclamation dans laquelle il disait :
« Soldats, les Russes se ventent de venir à nous. Nous marcherons à leur rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin : ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille.
Napoléon accorde à la piinccsse de Ualïfeld la grâce de son mari, 28 octobre 1S06. (Tableau de Boisfremont, reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)
270 L'EPOPEE IMPEKIALE
OÙ son empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû le salut qu'à la capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne samait lutter avec succès contre nous...
« Soldats! je ne puis mieux exprimer les sentiments que j'éprouve pour vous qu'en disant que je porte dans mon cœur l'amour que vous me montrez tous les jours. »
Napoléon avait appelé Talleyrand auiirés de lui. Ils s'occuiiaient ensemble des aiîaires intérieures et extérieures de la France et rédigeaient ces hulletins de la Grande Armée dont quelques-uns sont des merveilles de concision et de clarté, des modèles de la littérature militaire.
Pendant son séjour à Berlin. l'Empereur rendit le célèbre déci-et concernant le blocus continental.
Après avoir lancé sa proclamation. Napoléon déclara que les troupes commenceraient à quitter la ville.
Le départ des différents corps donna lien, souvent, à de véiitables manifestations de sympathie.
Plus d'un soldat de la Grande Armée sentit sa poitrine se gonfler en abandonnant le foyer où des êtres au cœur simple et bon lui avaient fait une place, l'avaient traité en ami, lui, l'ennemi. Et plus d'un de ceux qui périrent dans la neige d'Eylau se reporta par la pensée, à l'heure de la mort, vers une petite maison allemande où la vie lui avait été douce et où l'on conservait sans doute le souvenir du bon Français qui faisait sauter les enfants sur ses genoux et, — grand enfant lui-même, — les affublait de son bonnet à poil.
Napoléon quitta Berlin à la fin de novembre, allant vers de nouvelles aventures, vers de nouveaux combats.
Après léna, Ney, Murât et Soult se lancèrent à la poursuite des vaincus. Ce fut une véritable chasse à l'homme.
Hohenlohe avait réussi à se jeter dans Magdebourg, ayant à ses trousses les trois lieutenants de Napoléon; il y fut rejoint par le prince de Wurtemberg, qui, parti de Berlin avec dix-huit mille hommes de renfort, s'était fait battre par Dupont près de Halle.
De Magdeboui-g, Hohenlohe essaya de gagner Stettin. Murât lui barra la route.
Il voulut alors s'échapper par Prentzlow; mais il avait compté sans les jambes de nos soldats.
Tl trouva Lannes et Murât à Templin et dut capituler, le 28 octobre, nous livrant quinze mille hommes et soixante canons.
Un de ses lieutenants, Bliicher, avait réussi à gagner Neu-Strelitz, où il fut rejoint par un corps resté intact, celui de Weimar.
Murât, infatigable,' lui donna la chasse et le força à se diriger vers l'Elbe : il rencontra Soult sur son chemin. Il bifurqua, mais ce fut pour se jeter sur Bernadotte. Acculé, il pénétra dans Lubeck. Chassé de cette ville, il put atteindre la frontière danoise; mais il trouva encore une armée devant lui et dut capituler à son toui'.
L'armée russe, — forte de soixante mille hommes et commandée par l'Allemand Benningsen, — chassée de Varsovie par Murât, Lannes et Davout, dut se replier en combattant. Elle se retira sur l'Aile, après une défaite à Pultusk.
L'Empereur voulut la poursuivre. Mais i>n était à la fin de décembre,
272 L'EPOPEE IMPEIUALE
et l'état des terrains, qui formaient de véritables marécages où les hommes s'enlisaient, ne permit pas une opération de ce genre.
Le découragement s'emparait de nos soldats, la fatigue les terrassait, l'indiscipline se mettait dans les rangs: l'Empeieur entendait des murmures inquiétants. C'est alors qu'il traita ses grenadiers de « grognards».
Il fallut hiverner.
L'Empereur installa son quartier génénd à Osterode. et son armée s'établit autour de pauvres villages.
Les hommes souffrirent cruellement de la faim et du froid; le découragement augmenta; les maladies s'abattirent sur l'armée et causèrent de nombreux décès.
Les plaintes devenaient très vives, et Napoléon n'osait sévir, de peur de pousser les hommes à des actes d'indiscipline qu'il n'eût pu réprimer sans risquer un soulèvement. Aussi se montrait-il fort inquiet.
« Maudit pays! disait- il parfois à ses officiers; nous y laisserons plus d'hommes que sur un champ de bataille ! »
Heureusement , l'impatience des Russes força nos troupes à sortir de leur inaction.
Ce fut le salut.
Benningsen courut le projet d'écraser l'aile gauche de notre armée. Mais il avait devant lui un grand maître de la stratégie.
L'Empereur résolut, non pas d'entraver les manœuvres de son adversaire, mais de tromper son attaque pour le prendre à revers et le couper de sa base d'opération.
Les deux armées commencèrent leurs mouvements, et la réussite du plan de Napoléon semblait certaine, lorsqu'une dépêche, interceptée par Benningsen, révéla à ce général le danger dont il était menacé.
Il se hâta de battre en retraite, et. couvert par Bagration. vint s'établir sur une hauteur voisine d'Eylau.
L'Empereur le suivit de près, le rejoignit le 7 février 1807. et l'attaqua aussitôt.
Le combat du 7 fut terrible.
A un moment donné, le général Legrand fit avancer le 26?, et. montrant Eylau :
<' Que personne ne revienne, dit-il, à moins que la ville ne soit prise. ;)
Le régiment arrive au centre de la ville, mais il est arrêté par un cercle de fer et de feu; les cadavres s'amoncellent, le sang coule à flots, on se masacre dans les maisons.
Le général Legrand arrive alors et, se plaçant à la tête delà colonne :
« Qui vous arrête? s'écrie- t-il, n'ètes-vous donc plus mes soldats? En avant! »
Il s'élance; la colonne le suit et traverse la ville aux cris de : « Vive l'Empereur! »
Les Russes se défendaient encore dans le cimetière: après une lutte terrible, on parvint à les en déloger et la Ijrigade, Viviès s'y étajjlit ;"i leur place.
Le général de division Levai, qui avait conduit Tattaque. tomlja.
Bataille d'Eylaii, 7 février 18i»7, attaque du eiinetiérf. ( Tablo^iu do Siméon Fort, reprod une gravure de la clialcoKraphie du musée du Louvre. )
grièvement blessé, auprès de son chef d'état -major, le commandant Michel, qui venait d'être tué.
La nuit ayant arrêté les opérations, l'Empereur établit son quartier général à Eylau, afin d'être plus près de l'ennemi. Le grand-duc de Berg l'accompagnait, et Soult le rejoignit après la prise du cimetière.
Le 8 février, à 5 heures du matin, un coup de canon réveille nos soldats, qui aussitôt sautent sur leurs armes.
Le ciel est gris, la bise est dure.
« Un vrai temps de cosaque! disent les hommes en soufflant dans leurs mains.
— Baste! l'ont les vieux grenadiers en écoutant la grande voix du canon, on aui'a chaud tout à l'heure! »
L'Empereur, qui est dehout depuis longtenips.se promène de long en large et paraît réfléchir.
La canonnade devient efl'royable. la fusillade commence; il est clair que les Russes essayent de reprendre Eylau.
Napoléon sort alors de sa rêverie, et, entraînant ses aides de camp, se porte vers le cimetière, où il s'établit avec de Tinfanterie et des escadrons de service. Il fait ensuite installer quarante pièces de la garde sur un monticule, pendant que les chasseurs repoussent le premier assaut des Russes.
A ce moment, Soult et Augereau déploient leur ai'tillerie. et bientôt cent cinquante pièces foudroient les colonnes ennemies.
Nos canons balayent la plaine; des liles entières, des rangs entiers, des compagnies, des bataillons sont fauchés. Les cris des blessés, cris affreux d'angoisse et de douleur, dominent par instants le rugissement formidable des canons.
Vers 8 heures, la fusillade crépite de plusieurs côtés : c'est Priant, aidé par Marulaz, qui attaque une énorme colonne arrivant de Klein-Sausgarten; c'est Ricard qui enlève le village de Serpallen.
Les Russes exécutent une conversion et abandonnent l'attaque au centre pour se porter contre notre gauche, prenant comme point de direction un moulin à vent.
Des incendies allumés par les canons russes éclatent dans Eylau, qui se trouve alors menacé par la route de Lampasch et où un commencement de panique se produit parmi les blessés.
La bataille va devenir une véritable tuerie, — une boucherie.
La division Legrand et la brigade Ferey ont déployé leurs tirailleurs devant les masses profondes de l'ennemi, qui semblent avoir pris pour point de direction le clocher de la ville et s'avancent au pas, formidables et tranquilles.
Le danger est extrême, car les Prussiens peuvent arriver d"un moment à l'autre.
Napoléon ordonne à Saint- Hilaire de s'unir à Davout et fait dire à Augereau de soutenir Saint-Hilaire.
Au moment où les troupes se mettent en mouvement pour exécuter les ordres de l'Empereur, la neige commence à tomber, aveuglant les hommes et produisant une obscurité telle, que l'on se croirait au milieu
ÎYLAU ET FRIEDLAND
ifr 1807. (Tableau de Siméon l'oi-t, reproduit d'après une gravi de la chalcographie du musée du Louvre.)
d'un nuage. Nos colonnes perdent la direction, il se produit de l'hésitation dans les rangs.
Soudain une tempête de fer passe sur nos troupes, que foudroient de très près soixante-seize pièces de canon.
Le carnage est horrible, les rangs se confondent, on trébuche sur les morts, on écrase les blessés.
Les généraux, les officiers crient, hurlent plutr)t : « En avant! en avant! »
Nos héroïques soldats ne songent pas à reculer.
Le d4e de ligne tombe sur une batterie, sabre les artilleurs, s'empare des canons, massacre un corps d'infanterie; puis, formé en carré, engage une lutte terrible contre une nuée de cavaliers russes.
Le lendemain, on pouvait lire sur une croix, à l'endroit où le 14e avait combattu : « Ici reposent vingt- huit officiers et cinq cent quatrevingt-dix soldats du 14e régiment d'infanterie. »
Aucun éloge ne pourrait valoir cette simple mention.
Une masse russe s'avançait pour en finir avec le régiment, lorsque le capitaine Marbot, aide de camp d'Augereau. vin] ordonner aux survivants, qui étaient tous blessés, de se replier.
Ils le firent à regret.
Le malheureux aide de camp, atteint par un boulet et percé de coups
276 L'EPOPEE IMPKRIALE
de baïoniietle. fut emporté par son cheval jusqu'au cimetière. Là, ils tombèrent tous deux, lui expirant, son cheval mort.
La neige fait rage, l'obscurité est presque complète, on se massacre sans se voir, on meurt sans que personne s'en aperçoive; les flocons épais ouatent des milliers de cadavres, recouvrent, étouff'ent des centaines de blessés. Une angoisse indéfinissable étreiut les cœurs.
Tout à coup, comme par enchantement, la neige cesse de tomber, le jour renaît.
Alors, malgré lui. Napoléon frissonne.
A la faveur de l'obscurité, les Russes ont coupé notre année et s'avancent en masses profondes.
La bataille ne sera plus désormais que lassant formidable de toute une armée contre le cimetière.
Une colonne touche déjà au cimetière et se trouve à moins de trente mètres de l'Empereur.
Le grand écuyer ordonne d'amener les chevaux; mais Napoléon, qui est à pied, les fait écarter avec impatience et. les bras croisés, contemple la colonne qui s'avance, sei'vant d'avant- garde à plus de vingt mille fantassins et à do nombreux escadrons.
Une mer humaine va battre les murs du cimetière.
Par trois fois, Napoléon fouette la neige de sa cravache en disant : « Quelle audace! »
Jamais il n'a couru pareil danger.
Il appelle Murât; mais il ne lui dit pas, comme l'ont écrit ses historiens : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là? »
Il s'écria simplement : « Mon ami, sabre-moi tout cela! »
La phrase est certainement plus vigoureuse et plus belle.
On ne cherche pas à faire des mots ni à arrondir des périodes sur le champ de bataille.
Alors on voit une chose effrayante et sublime.
Murât lance ses escadi'ons contre l'armée formidable.
Les chevaux, dont la plupart sont emballés, galopent dans une atmosphère de fer, de feu et de fumée, emportant leurs cavaliers vers les masses énormes de l'infanterie russe, qui font penser à une montagne de granit.
Sous le choc furieux, la montagne semble chanceler sur sa base, des frissons l'agitent; puis elle s'ouvre, se déchire, se brise, et dans la blancheur du sol. autour d'elle, on aperçoit bientôt des milliers de taches noires. Ces taches sont formées par des cadavres.
Des escadrons russes s'élancent au secours de l'infanterie; ils sont sabrés, écrasés. L'exaltation de nos soldats atteint au délire.
Le vaillant général d'Hautpoul tombe, mortellement IVapiJé, en criant: « En avant! pas de quartier! »
Le général Dahlmann est tué.
Un régiment russe coupe la retraite à deux escadrons.
« Ne craignez rien, fait l'Empereur; Lefiic est avec eux, ils reviendront. »
Le colonel Lepic, qui venait de tuer le chef du régiment ennemi, disait à ses grenadiers, au même moment :
« Faites comme moi, et dût- il ne retourner que vingt d'entre nous auprès de l'Empereur, cela suffira pour Thonneur du régiment. »
Dans son admirable charge, notre cavalerie avait culbuté plus de vingt mille hommes d'infanterie.
Le général Benningsen, jugeant la bataille perdue, songeait à assurer sa retraite, lorsque apparurent les troupes prussiennes descendant de Guercken et des renforts importants amenés par le général prussien Lestocq.
Les Russes se reprirent à espérer, et notre armée eut à subir îles assauts furieux.
Après une lutte acharnée, nos troupes s'emparèrent d'Auklappen et des hauteurs de Lampasch. enlevant à l'ennemi une de ses lignes de retraite.
Les Russes voulurent reconquérir la iiosition, mais ils furent repoussés avec de grandes pertes, et quatre compagnies du 10<S'', sous les ordres du commandant Schmitt, enlevèrent le village de Lampasch. Lestocq put reprendre ce village; mais, foudroyés par notre artillerie, fusillés à bout portant, les Russes et les Prussiens éprouvèrent de telles pertes, qu'ils reculèrent et commencèrent leur retraite.
La victoire était à nous.
L'armée russe eut sept mille morts; cinq mille hommes, dangereusement blessés, restèrent sur le champ de bataille; quinze mille blessés furent transportés à Kœnigsberg, et le froid tua la phqiait de ces malheureux.
Dans son bulletin. Napoléon estimait les pertes de son armée à mille neuf cents morts et cinq mille sept cents blessés.
Nous citerons un peu au hasard, parmi les nombreux oflicieis qui tombèrent dans la neige d'Eylau :
Général Corbineau, aide de camp de l'Empereur, emporté par un
boulet; colonel Lacuée, du 63e; colonel Le Marrols, du 43''; colonel Bourbier, du 41c dragons; capitaine Paris, aide de camp du général Ferey; général Desjardins, du corps d'Augereau; général Binot; commandant Daussy, capitaine Lespicier et lieutenant Dupré, du l'ie de ligne, qui avaient reçu chacun plus de quarante blessures; général d'Honnières; colonel Faure, du 61"; général Lochet; capitaine Chemin, de l'artillerie légère, — cet officier, ayant eu toutes ses batteries démontées par le feu de l'ennemi, alla se faire tuer au milieu des Busses, avec son ordonnance, qui n'avait pas voulu le quitter; capitaine Moret, du 33''; capitaine Groux et lieutenant Armand, du 48e.
Sur un espace d'une lieue carrée, il y avait neuf à dix mille cadavres, quatre nu cinq mille chevaux tués, les lignes de sacs russes, des débris de fusils et de sabres; la terre était couverte de boulets et d'obus. Auprès de vingt-quatre pièces de canon, on voyait les cadavres des conducteurs, tués au moment où ils faisaient des eiforts pour enlever les pièces.
Tout cela, sur la neige, prenait un étrange et effrayant relief.
Quarante-huit heures après la bataille, cinq mille blessés russes étaient encore couchés dans la neige, hurlant et demandant du secours.
Après la sanglante bataille, Benningsen se retira sur Kœnigsberg, tandis que Napoléon s'établissait à Eylau, où il resta huit jours.
A ce moment, le vainqueur désirait vivement la paix, car il sentait que la France était lasse de la guerre et que les succès ne Fenthousia!^maient plus.
Il essaya d'ouvrir des négociations; mais ses avances furent repoussées, et il dut se préparer à combattre encore.
La Prusse et la Russie, ayant essayé de former avec l'Angleterre une triple alliance, se virent opposer un refus très net par le cabinet anglais, qui ne consentit même pas à garantir un emprunt russe.
Napoléon avait installé son quartier général à Finkestein; il y reçut une ambassade du schah de Perse, Feth-Ali, et traita, le 4 mai 1807, avec ce souverain, qui obtint la reconnaissance de ses droits sur la Géorgie et s'engagea à déclarer la guerre à l'Angleterre.
Malheureusement, la Perse n'avait ni soldats ni argent, ce qui rendait ses engagements assez platoniques.
L'Empereur s'occupait d'augmenter son armée, à laquelle il eût été un peu imprudent de demander un effort sérieux.
Les grognards grognaient, se plaignant du froid, de la faim, de la
soif, de l'administration, se plaignant de tout. Ces hommes étaient exténués; tous pleuraient les camarades tombés dans la verdure d'Iéna et dans la neige d'Eylau; tous étaient las de tuer, presque las de vaincre.
Un sénatus-consulte avait ordonné la levée de la conscription de 1807, ce qui permit à l'Empereur d'infuser, pour ainsi dire, un sang nouveau à son armée. Un événement heureux, la capitulation de Dantzig, qu'assiégeait le maréchal Lefebvie, lui procura quarante mille hommes admirablement entraînés par les fatigues et les dangers d'un siège difficile; enfin il attendait Vandamme, qui venait de conquérir la Silésie.
Napoléon, qui n'aimait pas l'inaction, allait commencer les hostilités, lorsque Benningsen, appuyé à droite par Gortschakoff et à gauche par Bagration, se jeta sur les troupes de Ney.
Battu à Guttstadt et à Aukensdorf, il se replia sur Ileilsl)erg, <iù il
lie de Fi'ie.llan.1, li juin 1807. (Ti de la clialcoK
ileau d'Horace Yeiiiet , reproduit d'aprè apliie du musée du Louvre.)
ÎPOPEK I.MPEIUALE
eut à faire face au centre de la Grande Armée, que dirigeait l'Empereur, pendant que Murât et Soult attaquaient Lestocq à Kœnigsberg.
Benningsen, refoulé après une héroïque défense, descendit l'Aile par la i-ive gauche, tandis que Mortier et Lannes le suivaient par la rive droite.
Ils le rejoignirent à Friedland.
Benningsen, maître des ponts, voulut passer sur la rive droite; il trouva devant lui Lannes et Mortier, qui l'attaquùrent vigoureusement après avoir appelé l'Empereur à leur secovn-s.
dL- Napo
N'iéiiien, le ij juin 16U7.
(D'après Horace Vernet.)
A 4 heures du soir, le 14 juin. Napoléon arrivait sur le champ de bataille, et voyant la position des Russes, qui se trouvaient dans une sorte d'entonnoir, il sécria :
« Mais ces gens-là sont fous! On ne surprend pas souvent l'ennemi dans une pareille faute. »
Aussitôt il prend ses dispositions : ^Mortier formera la gauche devant le village d'Heinrichsdorf, Lannes le centre, etNeyla droite à Posthenen.
La bataille s'engage vers notre gauche, que les Russes essayent d'entamer. Alors Ney, qui commande la droite, avance vivement vers Friedland, repoussant à la baïonnette la gauche de l'ennemi.
EYI.AU ET KRIEDI.AND
Napoléon reçoit la reine Je Prusse à Tilsit (Tableau de Gosse, reproduit d'après une gravuie de la clia
6 lUiUe :ograph>
du musée du Louvre.
Napoléon se tient sur une hauteur, à pied, la lunette à l'œil.
Soudain toute l'artillerie russe prend pour cible le corps de Ney ; la plaine est balayée par la mitraille, des centaines d'hommes sont fauchés, k's cadavres couvrent le sol par tas, et de ces tas l'on voit sortir des blessés dont quelques-uns agitent des moignons sanglants en poussant des cris affreux.
Napoléon s'impatiente. Nus officiers l'entendent murmurer:
« Que fait donc notre artillerie? »
Il se préparait à quitter la position qu'il occupait, lorsqu'il vit une manœuvre étrange.
Le général Sénarmont, dans un coup d'audace, réunissait toutes les pièces des divisions, malgré l'opposition des généraux.
L'Empereur comprit et il dit :
« Voilà comment on gagne des batailles. »
Bientôt, en effet, amenés à deux cents mètres de l'ennemi, toutes nos pièces vomissaient leur mitraille.
Ce fut un massacre qu'aucune plume ne pourrait décrire, une effroyable et fantastique tuerie.
Des régiments de cavalerie voulurent cliarger cette artillerie infernale; ils se volatilisèrent, pour ainsi dire.
Les Russes s'enfuirent sur le Niémen, après avoir perdu encore une partie de leur aile droite, qui avait passé l'Aile sous les balles de nos soldats et où la plupart se noyèrent.
Cette bataille leur coûtait quarante mille hommes et toute leur artillerie.
En poursuivant les Russes, Murât avait pénétré dans Tiisitt.
L'Empereur l'y suivit et y reçut le prince de Lobanolï. envoyé par le tsar pour proposer un armistice.
Napoléon désirait et la paix et des alliances; il se hâta d'envoyer Talleyrand au quartier général russe pour y traiter des premièi^es ouvertures.
Il fut convenu que la ville de Tiisitt serait partagée entre les deux souverains et qu'ils se rencontreraient sur un radeau au milieu du Niémen.
La rencontre fut cordiale.
« Je hais les Anglais autant que vous, dit Alexandre en embrassant Napoléon.
— En ce cas, répondit le vainqueur, la paix est faite. »
Tout fut arrêté entre Napoléon et Alexandre. Le roi de Prusse ne fut admis que le lendemain à pz'endre connaissance des clauses du traité, qui était désastreux pour lui. La reine s'humilia devant Napoléon à Tiisitt et à Kœnigsberg ; mais elle ne put obtenir de lui qu'il se montrât moins dur à l'égard de la Prusse.
Aux termes du traité , la Prusse abandonnait à la France toutes les provinces à la gauche de l'Elbe, pour former, avec les duchés de Hesse et de Brunswick, le royaume de Westphalie, destiné à Jérôme Bonaparte; Posen et Varsovie formaient le grand-duché de Varsovie, attribué au roi de Saxe. Dantzig devenait ville libre. Enfin la Prusse devait payer une contribution de quatre-vingts millions.
On lui restituait seulement la Vieille-Prusse, la Poméranie, le Brandebourg et la Silésie.
Les trois frères de Napoléon étaient reconnus dans leurs royautés : Joseph à Naples, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie.
Un traité d'alliance offensive et défensive, dirigé >urtout contre l'Angleterre, était conclu entre la France et la Russie.
L'Autriche, le Portugal, la Suède et le Danemark devaient être invités à adhérer au blocus continental.