LA CHIMERE
Napoléon avait réalisé le rêve qui berçait naguère sa jeunesse studieuse et inquiète, qui mettait comme un rayon de soleil dans son existence d'officier pauvre : il régnait sur la France.
Tout d'abord, il se sentit heureux et jouit délicieusement de son triomphe, bénissant le destin qui avait fait de lui l'égal des plus puissants monarques, qui généreusement avait conduit le bambino corse, l'officier de fortune, jusqu'au trône de saint Louis.
Mais bientôt il lui sembla qu'un vide se produisait en son âme et en son cerveau, il lui sembla que quelque chose lui manquait.
Ce quelque chose, c'était le rêve d'antan, le beau rêve si longtemps et si amoureusement caressé.
Son imagination ardente ne pouvait se contenter de la réalité, si belle, si glorieuse fût- elle.
Et il voulut l'êver encore. Il rêva d'étendre sa domination sur l'Europe entière.
Il ne comprit pas, alors, que la France désirait ardemment la paix; il n'entendit pas les murmures qui, de toutes parts, montaient vers son trône : il ne vit pas les larmes dont tant de mères payaient sa gloire.
Le traité de Tilsitt fut accueilli sans enthousiasme, parce qu'on y sentait la menace à chaque ligne, parce qu'il faisait présager des guerres nouvelles.
Ces guerres, l'Empereur les savait prochaines; aussi se hàtait-il de régler les affaires intérieures du pays.
Le Consulat avait organisé les lycées et les collèges; il fit voter par le
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Corps législatif une loi qui annonçait la création d'une Université chargée de centi'aliser l'enseignement public, de dresser les programmes et de veiller à leur application.
Le Code de procédure civile fut promulgué en 1800, le Code de commerce en 1807. L'on s'occupait activement du Code d'instruction criminelle, qui devait paraître en 1808. Un décret du 16 septembre 1807 constitua la Cour des comptes, et Mollien, qui succéda comme ministre du Trésor à Barbé-^Iarhois. institua le système de comptabilité en partie double.
De toutes parts on poursuivait, sous la direction d"liommes compétents, l'exécution de grands travaux d'utilité publique.
La France eût pu croire à la paix, elle eût été heureuse, si certaines mesures ne lui avaient rappelé l'ambition' de son Empereur.
L'une de ces mesures, qui aboutissait à un véritable coup d'État dans l'ordre civil, fut l'abolition du Tribunal, où une certaine opposition contre la volonté du maître s'était toujours manifestée.
Dans le domaine religieux, un décret du 4 avril 1807 prescrivit l'adoption pour toutes les paroisses d'un catéchisme où il était question non seulement des devoirs de chacun envers le souverain, mais encore des devoirs particuliers envers Napoléon.
Du rêve, l'Empereur passait à la chimère, et nombre de ses actes le prouvaient.
Mais, dans la poursuite de cette cliimère, il ne devait plus être soutenu par l'eut liousiasme ardent de son peuple.
La France se trouvait saturée de gloire et n'aspirait qu'au calme.
Une sorte de malaise se propageait partout, parce que Ton sentait l'avenir incertain, et, chose qui eût dû frapper l'Empereur, les opérations de la conscription semaient l'épouvante dans les campagnes.
L'on avait à pleurer tant de morts, déjà!
Napoléon aurait dû, après Tilsitt, mettre un frein à son ambition, il aurait dû faire tout pour donner à son peuple ce qu'il désirait ardemment : la paix.
Sa chimère le conduisit en Espagne.
Elle l'avait poussé tout d'abord vers le Portugal, dont l'armée de Junot avait chassé la maison de Bragance.
En Espagne, Charles IV n'avait du roi que le titre et laissait gouverner le pays par un aventurier. Godoï, prince de la Paix, que protégeait la reine Louise-Marie de Parme. Le peuple détestait le ftivori, et, pour
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ce motif, accordait toute sa sympathie au tils aîné du roi, Ferdinand, que Godoï éloignait du pouvoir.
Fort de cette sympathie. Ferdinand forma le projet de chasser le favori.
Le père et le fils sollicitèrent alors la médiation de Napoléon.
C'était soumettre l'Empereur à une forte tentation.
Il n'y résista pas : soixante mille Français envahirent l'Espagne sous prétexte d'appuyer Junot en Portugal , et le torrent de nos baïonnettes déborda vers la Catalogne et FAragon, après avoir roulé à travers les provinces basques.
Le 10 mars 1808, après un soulèvement populaire autour du château d'Aranjuez, Charles IV dut abdiquer en faveur de son fils, qui devint roi sous le nom de Ferdinand VII.
Murât , nommé commandant des troupes envoyées en Espagne, se porta rapidement sur Madrid avec le corps de Moncey et de Dupont, et fit son entrée dans la capitale le 24 mars.
Le loup était dans la bergerie.
Charles IV protesta contre son aljdication forcée auprès de Napoléon,
1 Ch Lile-, et son ... , . ., D api es Berard, y
pendant qu'à Madrid Muiat reconnaissait Ferdinand VII comme roi d'Espagne et lui conseillait de s'adresser à l'empereur des Français pour aplanir les difficultés du moment.
Napoléon se rendit à Bayonne et y reçut toute la famille royale d'Espagne.
Pendant que l'Empereur écoutait les doléances du roi, de la reine et de leur fils, une révolte sanglante éclata à Madrid et dans les grandes villes du royaume; de nombreux Français furent massacrés.
On attribua cette révolte, qui servait admirablement les desseins du médiateur, aux partisans de Ferdinand, et Napoléon déclara nettement au malheureux prince « qu'il ne reconnaîtrait jamais pour roi d'Espagne celui qui avait ordonné le meurtre de soldats français ».
Ferdinand dut signer son abdication et adhérer en outre à un acte aux termes duquel Charles IV, pour lui-même et pour sa famille, renonçait au trône d'Espagne en faveur de Napoléon.
Le 5 juin 1808. Joseph Bonaparte fut nommé roi d'Espagne.
Napoléon venait de commettre une lourde faute.
Hypnotisé par la grandeur de son rêve nouveau, il n'entendit pas, — ou ne voulut pas entendre, — les murmures, un peu indignés cette fois, de son peuple. Et pourtant sa conduite à l'égard de la cour d'Espagne fut durement qualifiée.
Quant à l'opinion de l'Europe, il n'en avait cure.
Il ne devait pas tarder à constater son erreur et à la regretter.
Tout un peuple luttant pour son indépendance et pour sa dignité allait se dresser entre Napoléon et sa chimère.
Plus tard, sur le rocher de Sainte- Hélène. l'Empereur laissa échapper cet aveu :
« La guerre d'Espagne a été une véritable plaie et la cause première des malheurs de la France. C'est ce qui m'a perdu. »
L'Espagne tout entière s'était soulevée contre les Français; partout les moines et les religieux de tous ordres prêchaient la guerre sainte; la J'unte nationale de Séville réclamait le retour des Bourbons.
La campagne commença; elle devait durer sept ans.
Par la victoire de Rio Secco, Bessières ouvrit à Joseph les portes de la capitale; mais le siège de Saragosse permit d'apprécier et l'àpreté de la lutte, et la vigueur des Espagnols.
Les 2 et 3 août 1808, les assiégeants liombanlèrent la muraille, près de la porte Santa Engracia. Le 4, à la pointe du jour, les troupes donnèrent l'assaut et envahirent une partie de la ville. Le général Lefebvre-Desnouettes fit alors proposer au général espagnol une capitulation honorable. Le commandant de la place, Palafox, répondit par ces simples mots, qui empruntaient aux circonstances une véritable grandeur : « Guerre au couteau! » Les Français durent entreprendre le siège de chaque maison, le sang coula en ruisseaux dans les rues; mais les défenseurs résistèrent avec tant d'acharnement et de courage, que nos soldats, obligés de courir à d'autres dangers, levèrent le siège pendant la nuit du 13 au 14 août.
On se bat alors un peu partout : Gaulaincourt s'empare de Guença et met la ville au pillage; le général Merlin attaque Bilbao et l'occupe; le général Merle enlève Santander; le maréchal Bessières entre à Léon.
Pourtant nous allions subir des échecs, dont l'un surtout devait être des plus graves.
Un corps d'armée commandé par Ney ne put enlever Valence et dut se retirer.
Un autre corps d'armée, sous les ordres de Dupont, après avoir pris et saccagé Cordoue, se trouva en présence de quarante -cinq mille hommes, dont trente mille insurgés, que conduisait Castanos.
La rencontre eut lieu sur la grande route de Cordoue à Madrid, auprès de Beylen.
Résolu de s'ouvrir un passage l'épée à la main, Dupont attaqua avec impétuosité et fit exécuter successivement sept charges à la baïonnette, sous la protection de son artillerie, sans pouvoir entamer les Espagnols. Reding, lieutenant de Castanos, parcourait les rangs en disant :
« Souvenez-vous, amis, que vous combattez pour notre chère liberté et pour noli-e bon roi Ferdinand. »
Bientôt nos soldats, exténués par la chaleur, torturés par la faim et la soif, ne purent continuer le combat.
Le malheureux Dupont, qui était un de nos meilleurs généraux , dut capituler pour éviter la destruction totale de son armée. Quatorze mille hommes mirent bas les armes; deux mille avaient été tués ou i)ris au cours de la bataille.
En Portugal, les choses n'allaient pas mieux. Une armée anglaise commandée par Wellesley, qui devait se faire connaître sons le nom de Wellington, battit Junot à Vimeiro et le mit dans Tobligation de capituler à Cintra.
La capitulation de Baylen affecta vivement l'Empereur, l'entrée en campagne des Anglais lui lit redouter de nouveaux malheurs; aussi estima-t-il que sa présence était nécessaire en Espagne, et il voulut y emmener une partie de la Grande Armée.
Toutefois, pour exécuter ce projet, il fallait qu'il fût sûr du maintien de la paix dans l'Europe centrale.
Pour assurer la paix, il voulut étonner le monde et préparer la féerie d"Erfuit.
Napoléon désirait surtout consolider son alliance avec la Russie; il offrit au tsar une entrevue pour « régler les affaires du monde ». Cette entrevue eut; lieu vers la fin de septembre, à Erfurt, ville de la Saxe prussienne, sur la Géra, et ancienne capitale de la Thuringe; elle dura huit jours, et les négociations se poursuivirent au milieu de fêtes merveilleuses.
Ce fut comme une apothéose.
Les deux empereurs étaient entourés de rois et de princes, et Talma put dire, sans la moindre exagération, qu'il joua devant « un parterre de rois » .
Au cours dime représentation de VŒdipe de Voltaire, on lemarqua que le tsar serrait ostensiblement la main de Napoléon au moment où l'un des acteurs disait ce vers :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
Pendant que les souverains s'amusaient, deux ministres, Champagny et Roumitansov, négociaient.
Après Erfurt, Napoléon crut avoir assuré sa tranquillité et partit pour l'Espagne.
Déjà le tsar le trahissait et se rapprochait de l'Angleterre.
Le 18 novembre 1808, l'Empereur arrivait à Vittoria, où se trouvait Joseph , et commençait aussitôt les hostilités.
A notre armée, commandée par Lannes à gauche, Soult au centre. Victor et Lefebvre à droite, les Espagnols opposaient quatre armées: celle d'Aragon, avec Palafox ; celle d'Andalousie, avec Castanos; celle d'Estramadure, avec Galluzzo; celle de Galice, avec Blake.
De plus, une armée anglaise, commandée parle général Moore. était attendue et devait se relier à l'armée de Galice.
Après un combat incertain . Lefebvre refoula Blake; puis, ayant reçu des renforts, il le battit à Espinosa. Dans son mouvement de retraite, Blake alla se heurter à Soult, qui l'écrasa complètement le 11 novembre, à Reynosa.
"Le 23, Lannes attaqua Castanos et Palafox à Tiidela. L'armée d'Andalousie résista longtemps et ne quitta le terrain qu"a[)rès la fuite de l'armée d'Aragon.
Napoléon, qui dirigeait les opérations de ses lieutenants, s'élance alors sur l'armée d'Estramadure , lui inflige une défaite sérieuse , s'empai'e de Burgos et s'avance vers Madrid.
Le 30, le corps de Victor attaque la position de Somo-Sierra, défendue par dix mille Espagnols et qui parait imprenable.
L'infanterie ayant gravi la montagne et tourné les ouvrages de défense, les troupes ennemies reculent devant les baïonnettes, tourbillonnent sous les balles. Le général Montbrun s'élance alors, à la tète des lanciers polonais, et par une cliarge des plus brillantes complète la victoire.
Le lei' décembre 1808, Napoléon arrivait devant Ma(Uid.
L'affiiire de Somo-Sierra avait déconcerté les habitants de la capitale ; mais ils se ressaisirent rapidement et s'armèrent pour la défense, transformant les maisons en forteresses, coupant les rues de barricades.
La population manquait de chefs : la Junte avait abandonné la ville, et le gouverneur, le général Morla, n'était pas homme à mener énergiquement un siège.
De la ville, où le tocsin sonnait sans cesse, (^ii aperçut bientôt sur les hauteurs la cavalerie de Bessières, puis Ton vit hisser des canons dont les gueules de bronze furent tournées vers la cité.
En même temps . Napoléon sommait les autorités de lui ouvrir les portes de Madrid, les menaçant, en cas de réponse négative, d"un impitoyable bombardement.
L'Empereur était impatient et n'entendait i)as laisser traîner les choses, car il savait que l'armée anglaise de Moore avançait rapidement, et, poussé par sa haine contre les Anglais, il voulait écraser cette armée.
Madrid se rendit le 4 décembre, presque sans résistance.
Napoléon semble avoir tout fait pour amener le général Moore à marcher au secours de la capitale ; on accusa même le général Morla d'avoir été d'intelligence avec lui pour attirer l'armée anglaise dans un piège.
Mais le général anglais se méfiait et ne modifia en rien son plan d'opérations.
Malgré les avances qui leur furent faites, malgré les bons procédés employés à leur égard, les habitants de Madrid ne désarmèrent pas. et f Empereur put mesurer la haine du peuple espagnol.
« Nous serons obligés, dit-il un soir en soupirant, d'écraser ces genslà... Jamais ils ne viendront à nous, et pourtant nous leur apportons la liberté! »
Les Espagnols devaient prouver à Napoléon que leur façon de concevoir la liberté n'était pas semblable à la sienne.
« Qu'il nous rende notre roi et nous laisse tranquilles! » disait-on tout haut dans les rues.
L'amertume qui envahissait l'âme de l'Empereur fut atténuée par les succès que l'emportaient ses lieutenants.
Lefebvre était vainqueur à Almaraz. Victor à Uclès; Gouvion-Saint- Cyr venait de délivrer Duhesme enfermé dans Barcelone, de battre Valdès autour de cette ville et de rejeter l'ennemi sur Tarragone, ayant fait en Catalogne une admirable campagne.
Palafox, battu et vivement poussé pendant sa retraite, avait dû s'enfermer dans Saragosse avec plus de vingt mille hommes ; il y trouva près
de trente mille paysans armés, qui s'y étaient jetés de toutes les parties de l'Andalousie.
Le général Moore, dès son arrivée en Galice, conçut le projet d'attaquer Soult et de le couper de sa base d'opérations. Instruit de ce projet, Napoléon, qui guettait Moore, résolut de se porter sur les derrières de l'ennemi, de façon à le cerner.
Napoléon prescrit aux ilcpulis de la ville de Madrid de lui apporter la soumission du peuple,
3 décembre 1808. (Tableau de Carie Vernet,
reproduit d'après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)
Un espion avertit le général Moore du danger qui le menaçait, et l'armée anglaise battit aussitôt en retraite sur la Corogne.
L'Empereur avait quitté Madrid le 22, précédé par la cavalerie de Bessières et par le corps de Ney. Le 28, il établit son quartier général à Valderas, et Soult s'établit à Mansilla. Le 29, les chasseurs à cheval delà garde se heurtèrent à la cavalerie de lord Paget. Le 31, Moore quittait Astorga, et, le 1er janvier 1809, Napoléon y installa son quartier général et y passa en revue son armée, composée des corps de Soult, Ney, Junot et Bessières.
292 L'EPOPEE IMPEUIALE
En passant devant l;i cavalerie commandée par le général Colbert. il dit amicalement :
« Vous m'avez prouvé votre biavourc en Italie et en Allemagne; prochainement vous recevrez la récompense due à vos services.
— Dépêchez-vous, sire, répondit Colbert: car bien que j'aie trente ans seulement, je me sens très vieux. »
Le 3, au moment où les Anglais en retraite abandonnaient Villafranca. leur arrière -garde fut attaquée près de Cacabelloso par l'avantgarde de Soult. Le général Colbert. qui s'était avancé à la tête de ses hommes, fut frappé à mort.
On lui a attribué des paroles qu'il ne prononça pas. 11 dit seulement d'une voix très forte :
«. Ça y est!... Je sentais bien que j'étais très vieux. »
Attaqué sans cesse pendant sa difficile retraite. Moore avait perdu dix mille hommes lorsqu'il parvint à Corogne.
Il croyait trouver la flotte anglaise ; elle n'était pas là.
Cette fois, il lui fallait accepter la bataille.
Le combat s'engagea le 10 janvier et fut acharné de part et d'autre.
Au moment ou le général Moore s'approchait de son 42e régiment de ligne pour ordonner une charge à la baïonnette, il eut l'épaule gauche fracassée par un boulet ; la blessure était mortelle.
« J'avais toujours souhaité de finir ainsi, » dit ce vaillant soldat.
Un autre chef anglais, le général Baird, avait été grièvement blessé. Le général Hope, à qui échut le commandement, put enfin faire embarquer ses hommes.
Les Anglais étaient chassés d'Espagne.
Napoléon avait dû retourner à Valladolid en raison des nouvelles graves qui lui étaient parvenues au sujet de l'Autriche.
Bient('it après il quittait l'Espagne jiour aller cueillir les lauriers de Wagram.
Après le départ de Napoléon, la situation des Français en Espagne devint de plus en plus pénible. Ils n'avaient pas à lutter seulement contre des années régulières, ils avaient à se défendie contre tout un peuple.
Autour d'eux, tout était trahison : des canons de fusil trouaient partout les haies fleuries; les rochers semblaient se détacher d'eux-mêmes pour écraser, au passage des défilés, quelques-uns des nôtres; le paysan paisible, cjui, sous le ciel bleu, cultivait son champ, avait une arme à sa
portée et s'en servait sans hésiter; les sources devenaient introuvaljles lorsque nos détachements mouraient de soif: tout soldat qui s'écartait du gros de sa colonne était un homme mort.
L'Espagne, ce paradis terrestre, devenait un enfer pour les troupes françaises.
Nos soldats cependant ne se laissaient pas abattre, et leurs chefs purent signer quelques bulletins de victoire.
Soult envahit le Portugal et entra à Oporto, le 29mai^s 1809; Sébastiani bat les Espagnols à Giudad-Real, et Victor leur fait quatre mille prisonniers à Médelin.
Mais les armées battues se reforment (^onune par enchantement; Wellington tient la campagne avec beaucoup d'énergie et fait preuve d'un rare talent. Enfin la discorde règne parmi les chefs de notre armée, depuis qu'ils ne sont plus sous l'œil du maître.
Sébastiani battit encore la junte espagnole à Ocaùa, et Kellermann se distingua devant Alba de Tormès.
]\Tais, en maintes circonstances, la fortune commençait à fuir nos armes.
Après nous avoir résisté avec succès pendant deux jours sur les positions de Talavera, Wellington put se retirer ti'anquillement dans les montagnes du Portugal, où il fortifia les lignes de Torrès-Vedras.
Napoléon lança contre lui, par des routes différentes, Soult et Masséna.
Soult perdit du temps en Andalousie et retarda les opérations de Masséna, qui ne purent commencer qu'en juillet 1810.
Il était trop tard.
Ayant enlevé Giudad et Almeida, Masséna attaqua Wellington sur le plateau de Busaco.
Depuis longtemps, les Anglais attendaient cette attaque et s'y étaient préparés; nos troupes ne purent les entamer et pei-dirent quatre mille hommes.
Masséna s'établit alors devant les Anglais, et pendant cinq mois il les harcela, usant sans succès son armée, qui, manquant de tout, était décimée par la maladie.
Pendant ce temps, oubliant les ordres qu'il avait reçus, Soult opérait isolément, songeant surtout à empêcher les Espagnols de secourir Badajoz assiégé.
Quant à Victor, il avait entrepris le siège de Cadix.
Chacun voulait opérer pour son propre compte, alors qu'il eût fallu s'unir.
294 L'EPOPEE IMPEHIALE
Ce manque d'entente devait amener des revers.
Masséna. qui se voyait dans une position critique et dont larmée menaçait de se soulever, abandonna la partie et battit en retraite par la joute de Coïmbre.
Wellington se lança surses derrières et, s'il n'eût trouvé Ney pour lui barrer la route, notre colonne aurait pu être écrasée. Néanmoins les Anglais investirent Almeida.
On était alors en mars 18H.
Masséna, ayant reçu des renforts, attaqua Wellington sur le plateau de Fuentès; il fut battu et dut continuer sa retraite.
Nous étions plus heureux avec Suchet dans l'Aragon.
Ce général avait pris Lérida, et un siège fameux de près de deux mr)is lui avait livré Tai-ragone. où il trouva le bâton de maréchal de France.
11 fondit alors sur Blake, le Ijattit, le rejeta dans Valence et le força à capituler.
Ce nouveau succès lui valut le titre de duc dAlbuféra.
Nous allions, hélas ! entrer dans la période des revers.
Débarrassé de Masséna, Wellington secoui-ut Badajoz, qu'emporta le général Picton, et le général Hill s'empara d'Almaraz.
Wellington reprit alors l'offensive, occupa Salamanque en juin 1812, attaqua vigoureusement Marmont, poussa jusqu'à Cnellar et sépara nos armées de Portugal et du centre.
Le 7 août, il prit Ségovie, et, le 12. les alliés entrèrent à Madrid, que Joseph avait quitté la veille.
Soult se hâta de lever le siège de Cadix.
Wellington quitta Madrid le l'i septembre, passa le Douro le 6, et. le lendemain, il pénétrait à Valladolid ,que Clausel avait évacué pendant la nuit.
Apprenant alors que Soult marchait vers le Tage et menaçait d'attaquer le général Hill. il leva le siège du château de Burgos. qu'il avait entrepris.
La campagne de 1813 allait commencer.
Après une série d'escarmouches et de combats, les armées se trouvèrent en présence le 20 juin à Vittoria, et la bataille s'engagea le 21.
« Souvenez- vous, dit Wellington à ses soldats, que vous êtes les frères des héros de Trafalgar et que vous avez devant vous les vaincus de Salamanque. »
Nos troupes ne purent résister à l'assaut formidable des alliés, elles
furent repoussées, et Joseph, poursuivi par le capitaine de hussards Wyndham, failht être pris.
Le même jour, Ferdinand VII remontait sur son trône, et, le 26, la forteresse de Pampelune était investie par les Espagnols.
Le général Ilill se lança rapidement à la poursuite de l'armée de Joseph, qui rentrait en France par la route de Roncevaux.
Le général Foy fut culbuté près de Tolosa. Le \ey juillet, le général anglais Graham établit ses postes sur l'ancienne frontière de France et d'Espagne et opéra contre Saint- Sébastien.
Le 30 juillet, une grande bataille eut lieu autour de Pampelune, et, malgré des prodiges de valeur, les soldats de Soult ne purent enfoncer l'armée de Vellington et de Hill.
Le 31 août, Saint-Sébastien fut enlevé par le général Graham.
Seul, Suchet conservait sa supériorité; mais les événements le forcèrent à rétrograder sur Barcelone.
Le 7 et le 8 octobre, les alliés effectuèrent le passage de la Bidassoa après une lutte acharnée qui leur coûta plus de trois mille hommes, et nos soldats eurent la douleur de voir l'ennemi camper sur le territoire français.
BRELAN DK BATAILLES
(raTISBONNE ESSLING WAGRAM)
L'Angleterre souffrait beaucoup du blocus continental, et pour sortir iFune situation qui devenait de jour en jour plus grave, elle n'avait qu'un moyen : faire éclater une nouvelle guerre.
Lorsque Napoléon se trouva fortement engagé dans les difficultés de l'expédition d'Espagne , elle crut le moment favorable et fit tout pour pousser l'Autriche à venger ses défaites passées.
Elle y réussit d'autant mieux, que l'Autriche aimait dans ce but et attendait son heure.
Dès son retour d'Espagne, Napoléon ajtpela ^L de Metternich. ambassadeur d'Autriche, et lui fit une scène violente au sujet des préparatifs militaires de son pays.
Malgré l'imminence d'une guerre nouvelle, la cour donnait de grandes fêtes aux Tuileries et de brillants concerts à la Malmaison.
Des fêtes superbes avaient également lieu chez la reine Hortense, où se rendaient avec empressement les généraux, les ministres et la plupart des personnages officiels.
Les artistes les plus renommés apportaient leur concouis aux concerts de la Malmaison; on y entendait généralement Mme Grassini, aussi célèbre par sa beauté et son esprit que par sa belle voix de contralto, le soprano Crescentini. Talma et sa femme, les principaux artistes du Théâtre-Italien.
L'Empereur n'assistait pas toujours à ces fêtes. Enfermé dans son
Joséphine -Marie- Françoise Tascher de la Pagerie, impératrice des Français, reine d'Italie. (Tableau de Lethière, reproduit d'après une gravure de la clialcograpliie du Louvre.)
cabinet des Tuileries, il se penchait sur des cartes de l'Allemagne, de ritalie et du Tyrol, les criblait d'épingles, les couvrait de traits rouges et bleus.
Souvent il se reposait en jouant avec un enfant de trois ans, qui était le fils aîné de son frère Louis, roi de Hollande.
Napoléon connaissait parfaitement les préparatifs de l'Autriche; il savait que l'armée de l'archiduc Charles venait d'être portée à trois cent mille hommes, qu'on organisait une milice territoriale, qu'on fondait des canons.
Pourtant il n'attaquait pas.
Il entendait laisser à l'Autriche la responsabilité d'une agression.
Mais il se tenait prêt.
Davout devait se porter sur Bamberg. Masséna sur Augsbourg. Yandamme et Lefebvre reçurent la mission de défendre la ligne de l'inn.
Au commencement d'avril 1809, Berthier partit de Paris pour aller prendre le commandement de l'armée en attendant l'arrivée de l'Empereur.
Les Autrichiens, divisés en trois corps, sous les ordres de l'archiduc Charles, de Bellegarde et de Hiller, s'avançaient par des routes différentes, ayant Batisbonne comme point de ralliement.
Berthier, accablé par la lourde responsabilité qui pesait sur lui. ordonna des mouvements peu précis. Paralysé par la crainte de contrarier les projets de l'Empereur, il compromit le début de la campagne.
Informé de ce qui se passait. Napoléon partit de Paris le 12 avril avec l'impératrice Joséphine, qu'il laissa à Strasbourg, et arriva le 18 à Donauwerth.
De nombreuses salves d'artillerie annoncèrent son arrivée.
« Soldats, dit-il aussitôt dans une vibrante proclamation, le territoire de la Confédération a été violé, le général autrichien veut que nous fuyions à l'aspect de ses armes et que nous lui abandonnions nos alhés.
« J'arrive avec la rapidité de l'éclair !... »
Le même jour, il écrivit à Masséna la lettre suivante, qui résumait admirablement la situation.
« L'archiduc Charles a débouché de Landshut sur Batisbonne avec trois corps évalués à quatre-vingt mille hommes.
« Davout, partant de Batisbonne, marche vers Neustadt. Ce général agira contre l'armée autrichienne. Mais l'ennemi est perdu si votre corps, débouchant avant le jour de Pfaffenhoffen , tombe sur les derrières du
300 L'ÉPOPÉE IMPÉIUALE
prince Cliarles. Ainsi, enti'e le 18, le 19 et le 20, toutes les alïViires de l'Allemagne seront décidées. »
Le soir, l'Enapereur partit avec Berthier pour Ingolstadt, après avoir ordonné à ses généraux de marcher sur cette ville dès qu'ils entendraient le cinon.
Le 19, llillcr l'ut Ijattu aux environs de Tliaini par Davoiil. (pii mar- <ha ensuite sur Abensberg.
I^e 20, l'Empereur arrivait à Vobuurg; le 21. il se mit à la t<Me des Wurtembergeuis l't des Bavarois et leur adressa quelques phrases enflammées, qur le prince royal de Bavière traduisait à mesure en allemand.
Napoléon avait devant lui l'armée ennemie.
Bientôt on entend le canon, la bataille est engagée. C'est le généi'al havanais de Wréde qui attaque à Siegenlnirg.
Davout entre presque aussitôt en lutte contre l'archiduc Charles, le bat et le i-ejette sur Ratisbon)ie. pendant que Lannes culbute le corps du général Hiller.
La bataille d'Abensberg eut pour lésultats de couper en deux l'aimée ennemie: l'archiduc Charles rétrogradait sur Ratisbonne; son lieutenant Hiller était rejeté sur Landshut.
L'Empereur coucha à Rohr le 21 cl i)arlil le 22 pour Landshut, (jui fut enlevé à la baïonnette et où nos soldats tirent neuf mille prisonniers.
Le 23 avril, avant le jour. Masséna traversa la ville pour se rapprocher de Davout. qui se dirigeait vers Eckmi'ihl. L'Empereur le suivit de pi-ès.
L'armée de l'archiduc, appuyée au Danube, occupait une excellente position sur des hauteurs boisées dont les pentes se terminaient dans des prairies marécageuses difficiles à traverser.
Davout, arrivant à travers bois, s'engagea immédiatement. Peu après, Lannes, puis l'Empereur, s'engageaient à leur tour, escaladaient les hauteurs sous la mitraille et enlevaient le village et le château d'Eckmïihl. ainsi que le village de Roking.
Après une lutte acharnée sur les hauteurs de Leuchling. où Davout dirigea lui-même une charge à la baïonnette de la division Priant et conduisit les colonnes d'attaque, les Autrichiens furent chassés de toutes leurs position.s et battirent en retraite sur Ratisbonne dans le plus grand désordre, poursuivis par notre cavalerie légère.
Le soir, l'Empereur établit son quartier général à Eglofsheim; des
obus ayant mis le feu au village, il dut coucher à la belle étoile, dans les jardins.
Le lendemain 24, dès que le jour parut. Masséna reçut Tordre de ti-averser le Danube pour couper aux Autricliieiis le chemin de la Bohême.
Quant à l'Empereur, il marcha sur Ralislionne avec le corps de Lannes et de Davout.
L'ennemi ne pouvait lui échapper.
A 9 heures, l'avant-garde française débouche dans la plaine devant Ratisbonne.
L'ennemi est là. en bataille, prêt à engager l'action; sa superbe cavalerie aligne de nombreux escadrons, cjue domine une forêt de sabres ëtincelants.
Le spectacle est magnifique.
Notre avant-garde s'est arrêtée; il semble quVin frisson d'héroïsme, à ce moment, .-secoue nos soldats.
Les régiments de carabinieis se mettent en bataille à leur toui-, <ies sabres se lèvent, les officiers crient: « En colonne par escadron! » Les énormes bonnets à poils des carabiniers dansent, sous l'azur, une sorte de sarabande, puis s'immobilisent; les lames sortent des fourreaux, offrant leur clavier d'acier clair à la caresse d'un rayon de soleil.
Une sonnerie de trompettes éclate : la charge !
Les fantassins, cloués au sol, secoués par une émotion intense. entendent le bruit sourd d'un galop formidable; ils voient les grandes lattes s'abaisser; puis c'est la mêlée, une mêlée furieuse.
Nos deux mille chevaux sont entrés dans les escadrons ennemis; une rumeur s'élève, pareille au halètement d'une force puissante, et bientôt des cris sauvages percent cette rumeur.
Çà et là, des chevaux sortent de la masse grouillante, couverts de sang, et fuient affolés. Quelques-uns traînent le cadavre de leur cavalier suspendu à un étrier.
Soudain toute la masse se disloque, on aperçoit les revers rouges de n<is carabiniers, les Autrichiens galopent de toutes parts en désordre.
Nous sommes vainqueurs.
Alors nos cuirassiers s élancent à la poursuite des fuyaids. pendant que notre artillerie ouvre le feu sur Ratisbonne, dont les murailles crénelées sont garnies de fantassins et où l'on aperçoit, à toutes les embrasures, des gueules de canons.
302 LEl'Ol'KK IMI'KIUALE
Les cavaliers autrichiens essayent de gagner la ville par un pont de bateaux: mais Lannes l'ait tirer sur le pont, qui secroule avec fracas, entraînant dans sa chute un certain nombre d'hommes et de chevaux.
Des hauteurs de la rive gauche, l'artillerie ennemie envoie des bordées de mitraille.
Nos tirailleurs d'infanterie ont déjà envahi les jardins et tirent sur les canonniers à travers les embrasures de la muraille. Les boulets et les balles balayent la plaine.
Sous cette i-afale de plomb, à travers une fumc'T blanchâtre, nos soldats aperçoivent leur chef, — leur dieu, — FEmpereiu'. qui, à cheval, examine l'ennemi.
Tout à coup TEmpcrcur se retourne tranipiillcnient et dit à l'un de ses olïiciers :
X Allez me chercher Yvan ! »
Aussitôt tous ses ofliciers se précipitent vers lui, anxieux.
« Le chirurgien"? Seriez- vous blessé?
— Oh! rien, une balle dans la botte. »
On le presse de s'éloigner de cet endroit dangereux: mais il refu.se, descend de clieval, s'asseoit sur un tambour et livre S(in pied au chirurgien, qui est accouru aussitôt.
« Une simple contusion, » fait Yvan après examen, en enveloppant de toile le pied de l'Empereur.
Napoléon remonte alors à cheval et continue sa promenade sous la mitraille.
La nuit approchait. Des colonnes de fumée, que trouaient parfois de grandes flammes claires, montaient derrière les murailles de Ratisbonne, oîi plusieurs quartiers brûlaient.
Les pièces de 12 de notre artillerie battaient furieusement la muraille, afin d'y ouvrir un passage pour le torrent de nos baïonnettes. Soudain une maison s'écroule, entraînant tout un pan du mur d'enceinte.
Alors notre infanterie s'avance, superbe et tranquille, sous un feu terrible. AussitcH les premiers rangs sont fauchés.
A la lueur des incendies, le spectacle est terrifiant.
Les hommes reculent, puis avancent de nouveau: quelques-uns portent des échelles.
Voyant leur hésitation . Lannes s'élance à leur tête en criant :
« Je vais vous montrer que je suis toujours le grenadier d'autrefois! »
Entraînés par ce chef illustre, nos fantassins atteignent le pied de la muraille, dressent les échelles.
Marbot et Labédoyère passent les premiers, aux acclamations de leurs soldats; le torrent les suit, la ville est à nous.
Les Français marchent à travers les flammes, à travers les balles; les Autrichiens, cernés, se rendent par milliers.
Au bruit des fanfares, le quartier impérial est installé à la porte même de Ratisbonne, dans la maison des Chartreux.
Napolfon blesbe devant Ratisbonnt, (Dapièb le tableau de Gaullieiot,
Le lendemain, l'Empereur passa la revue de ses vaillantes troupes et donna le grade d"officier aux sous -officiers qui s'étaient particulièrement signalés.
L'archiduc Charles battit en retraite sur Vienne.
Hiller s'efforça de retarder les mouvements des Français pour protéger la retraite de l'archiduc et se battit en désespéré à Ebersberg.
Repoussé avec des pertes énormes par Masséna, Legrand et Cohorn, il dut rejoindre l'armée en retraite.
Le soir même de ce combat, l'Empereur établit son camp sur les hauteurs d'Ebersberg, dans les jardins, et passa la nuit sur des bottes de paille.
Avant de se coucher, il travailla peiKlant plusieurs heures avec le comte Daru et le duc de Bassano.
Le combat d'Ebersberg fut peut-être le plus sanglant du siècle.
Lorsque l'Empereur traversa la malheureuse ville, qui brûlait, les jambes de son cheval s'enfonçaient dans une boue faite de chair humaine et de sang, et les rues étaient couvertes de corps que les flammes avaient en partie dévorés.
Le temps manquait pour enterrer les corps: on dut les précipiter par tombereaux dans les eaux rapides de la Traun.
Le 9 mai, l'Empereur établissait son quartier général dans le magnifique château de Schœnbrunn. résidence d'été de l'empereur d'Autriche.
Le 12 mai, Vienne lui ouvrit ses portes après quelques heures de bombardement.
L'archiduc Maximilien, qui occupait la ville avec une quinzaine de mille hommes, s'était retiré et avait brûlé le grand pont du Danube.
La cour avait quitté Vienne avant le bombardement; mais^ ayant appris que l'archiduchesse Marie-Louise, malade, avait dû rester dans la ville, l'Empereur ordonna de ne pas tirer sur le palais impérial.
Napoléon désirait traverser le Danube sans retard; aussi se montrat-il très ennuyé de la destruction du pont.
Pourtant il fallait passer pour marcher au-devant de l'archiduc Charles, qui s'avançait avec toute son armée.
Les généraux Pernetti, commandant l'artillerie, et Bertrand, commandant le génie, reçurent l'ordre d'établir un pont devant les villages d'Essling et d'Aspern, à un endroit où le fleuve se trouvait divisé en deux bras par l'île Lobau.
Aussitôt on réunit les matériaux nécessaires, et des milliers de soldats se mirent à l'œuvre, pendant que l'on amenait des barques pour faire passer les avant-gardes sur la rive opposée.
Molitor se servit des barques et s'empara de File Lobau.
Le 20 mai, les ponts étaient prêts et le corps de Masséna gagna l'île à son tour, suivi de près par les troupes de Lannes.
Il fallut alors construire de nouveaux ponts entre l'île Lobau et la plaine d'Essling, pour passer sur l'autre rive du Danube.
Ce second passage s'effectua sous le feu de l'ennemi. Néanmoins notre cavalerie put, dans la soirée du 20. occuper Aspern. Essling et Ebersdortï.
A minuit, l'Empereur fut informé que l'on apercevait de nombreux feux de bivouacs sur les hauteurs, et Masséna, après être monté dans le clocher d'Aspero, confirma le renseignement.
Pendant toute la nuit du 20 au 21, le passage contiima; mais lorsque le jour se leva, vingt-cinq mille hommes seulement avaient traversé le fleuve, et déjà nos tirailleurs étaient aux prises avec ceux de l'ennemi.
L'artillerie tonne en face des Français, et bientôt, sous la protection des canons, la cavalerie ennemie s'avance vers les trois villages que nous occupons.
L'Empereur fait abandonner Ebersdorff, qu'il juge trop loin du centre, et les troupes logées dans ce village descendent vers Essiing sous un déluge de mitraille.
Le village prend feu, et presque aussitôt Aspern flambe également.
A ce moment le soleil se lève, et l'on aperçoit, à travers la fumée noire, son globe qui prend une teinte de sang.
Des masses énormes d'infanterie marchent vers Aspern, l'entourent, l'envahissent et en chassent Molitor; le fracas des canons devient effroyable, les boulets s'abattent siu' notre ligne, emportant des fdes entières. « Sitôt une file emportée, dit Coignet, on entendait crier: « Appuyez à droite, serrez las rangs! » Et ces braves soldats appuyaient sans sourciller et disaient, en voyant mettre le feu aux pièces : « C'est pour moi. »
Une charge vigoureuse du général Lassalle força heureusement les artilleurs à emmener leurs pièces au galop pour les sauver.
Masséna, entraînant les grenadiers de la division Molitor, reprend alors Aspern, où des cadavres brûlent dans les rues et les ruelles.
Plus de soixante mille Autrichiens s'avancent alors en rangs serrés, appuyés par cent pièces de canon.
Masséna fait pointer rapidement ses pièces sur cette masse humaine, où nos boulets ouvrent bientôt de véritables tranchées.
Des milliers d'hommes, pareils à des démons, s'entre-luent dans le brasier d' Aspern, où tombent sans cesse des boulets qui font jaillir pai'fois des colonnes d'étincelles.
Masséna se tient sous de grands ormes qui ornent la place de l'église, encourageant ses soldats, donnant ses ordres avec calme.
Le cimetière et l'église nous restent, et, le soir, la division Molitor s'y maintenait encore, ayant perdu plus de la moitié de son effectif.
La lutte n'était pas moins chaude à Essiing, que défendaient le maré-
chai Lannes et le général Boudet, secondés par la cavalerie de Bessières, avec, comme réserve, l'Empereur et sa garde.
Lannes avait repoussé plusieurs attaques de Tarchidnc. la cavalerie hongroise avait été sabrée par les cavaliers de Bessières.
Mais quatre-vingt mille Autrichiens sont lancés sur la position, que foudroient deux cents pièces de canon.
Les boulets, passant au-dessus de la tête de l'Empereur, frappent dans les rangs des grenadiers de la garde, qui se tiennent immobiles, l'arme au bras, rangés comme à une parade dans la cour des Tuileries. A chaque instant l'Empereur se retourne, et son visage se contracte en voyant s'écrouler quelques-uns des magnifiques soldats qui sont un peu comme ses enfants.
A ce moment les cuirassiers de Xansouty, qui viennent de traverser le fleuve, s'établissent en ordre de bataille auprès de la garde; on entend le bruit des boulets qui frappent les casques et les cuirasses. Pas un homme, pas un cheval ne bouge.
La nuit arrive lentement, la fumée d'Aspern obscuicit Fliorizon.
Alors l'Empereur lança les cuirassiers, dont la charge fut conduite par Bessières, le général de Saint-Germain et le colonel Margeron.
Devant ces hommes de fer, l'ennemi recula, et le combat cessa sur ce point.
Le lendemain, nos soldats sont réveillés avant le jour par le vacarme d'une effroyable canonnade.
Aussitôt tous sont debout, vaillants et pleins d'entrain, malgré les fatigues de la veille; les grenadiers plaisantent, rient et chantent, ce qui fait dire à l'Empereur : « Mes grognards sont admirables. »
La ligne ennemie s'avance tout entière, effrayante, pareille à une vague gigantesque qui roulerait lentement.
L'Empereur aussitôt envoie ses ordres par ses aides de camp.
Il veut briser cette vague formidable, écraser le centre de Tennemi. puis se jeter ensuite sur les ailes.
Lannes forme ses divisions en colonnes par régiment, le 57e en tète.
Oudinot l'appuie.
La mitraille et les balles font rage, les tambours battent la charge : la vague française s'avance alors vers la vague autrichienne, la brise, l'éparpillé.
Héroïque, l'archiduc Charles rallie quelques corps et les ramène devant nos colonnes, — devant la mort. Tous les aides de camp de
ÎRELAN DE BATAILLES
l'archiduc tombent autour de lui, morts ou blessés; un rempart de cadavres se forme entre nos soldats et les bataillons ennemis.
Se glissant alors entre les divisions, nos cavaliers complètent, par des charges brillantes , l'œuvre de l'infanterie.
De toutes les poitrines françaises sort sans cesse le cri de : « Vive l'Empereur 1 »
Hélas! le temps changeait, le vent commençait à souftler en tempête, bientôt les arbres se tordirent sous la violence de la rafale. Pour comble de malheur, le Danube déborda, et l'une des travées de notre pont principal se rompit alors que plus de soixante mille Français se trouvaient encore sur la rive droite du fleuve.
C'était, pour notre armée, une véritable catastrophe.
Il fallut reculer pour reprendre les premières positions, reculer sous un feu terrible. Le général Saint- Hilaire tomba, mortellement frappé, en criant à ses hommes: « Courage, mes amis! » Lannes le remplaça immédiatement à la tête de la colonne.
Le courant du Danube, de plus en plus rapide, emportait les ponts.
Bataille d'Essliiig, 21-22 mai 180!). — Le maréchal Lanues est n (D'après une gravure de la collection Hénin.
ellomont blessé.
308 L'EPOPEE IMPElilALE
L'île Lobau était pleine de nos blessés, que les chirurgiens Larrey et Percy opéraient en plein air, et les cris de ces malheureux se mêlaient aux hurlements des canons et aux rugissements des flots furieux.
A ce moment, une immense clameur s'éleva, dominant tous les bruits : les Autrichiens venaient de lancer dans le courant une énorme masse de planches enflammées provenant dim moulin à eau, et ce brûlot s'avançait rapidement vers nos bateaux.
Faisant preuve d'un héroïsme surhumain, nos marins réussirent à détourner de notre flottille la masse île feu.
La bataille continuait, terrible, à Aspern et à Essling. A Aspern, Lannes et Oudinot se défendaient avec acharnement; mais les munitions s'épuisaient, et l'on ne pouvait les renouveler; les hommes tombaient par grappes, et l'on ne pouvait compter sur des renforts.
L'Empereur fit donner la garde.
Elle se montra ce qu'elle avait toujours été, sublime.
Essling venait d'être évacué par la division Boudet.
L"Empereur confie quatre bataillons de la jeune garde au général Moulin, son aide de camp, et le charge de reprendre le village.
Sans hésiter, Moulin part et bientôt fait battre la charge.
Nos soldats foncent dans la fournaise, y pénètrent, écrasent plusieurs bataillons hongrois et font six cents prisonniers.
Mais on ne peut ni garder ces prisonniers, ni les emmener.
« Pas de quartier, dit le général Gros: il y va du salut de toute l'armée. »
Aussitôt les prisonniers sont massacrés.
La guerre a des nécessités cruelles.
On avait réussi à rétablir un petit pont, et tous les blessés s'y précipitaient pour essayer de se réfugier dans l'île Lobau; nombre de ces malheureux se noyèrent.
Napoléon se porte sur ce point, et il venait d'y arriver lorsqu'on apporta le maréchal Lannes. mortellement blessé par un boulet qui lui avait fracassé les deux jambes.
Une larme perla dans les yeux de TEmpereur; il se pencha vers le maréchal, lui prit les mains et dit :
« Mon ami, me reconnais-tu? C'est Bonaparte qui te parle! »
Le maréchal reconnut lEmpereur et murmura :
« Oui. sire... Vous perdez le meilleur de vos amis. »
Le lilessé fut transporté dans la maison d'un brasseur d'Ebersdorf et subit avec courage l'amputation des deux cuisses; mais une fièvre intense
se déclara, et la mort survint le 31 mai, à 5 heures du matin. Avant de mourir, Lannes avait demandé à voir l'Empereur et lavait supplié de mettre fin à la guerre.
La nuit arrivait; l'ennemi, épuisé, avait à peu près cessé de combattre.
L'Empereur ordonna la retraite; puis il monta dans un bateau et passa sur la rive droite pour se rendre à Ebersdorf, pendant que les troupes, sous le commandement de Masséna, rentraient dans l'île Lobau.
On attendait l'armée d'Italie. Elle arriva le 29, et Napoléon put songer à prendre sa revanche.
Aussitôt après Essling, Napoléon prit des dispositions en vue d'une nouvelle bataille qu'il voulait décisive.
Les ponts furent rétablis; les corps qui avaient le plus souffert purent être ramenés à leur effectif normal, grâce à des contingents arrivant de France ; les officiers s'employèrent activement à rendre de la cohésion à toutes les unités, et des fortifications furent élevées dans les îles.
L'Empereur se montrait pressé de faire oublier un échec qui avait donné de l'audace et de l'espoir à tous ses ennemis d'Europe.
En effet, la Prusse s'agitait, l'Angleterre poussnit ses armements et avait envoyé des troupes en Italie; le Tyrol , où le maréchal Lefebvre venait d'apaiser une insurrection sérieuse, se soulevait de nouveau.
« Il faut frapper rapidement et frapper fort pour calmer ces gens-là, » disait l'Empereur aux officiers qui l'entouraient.
Une activité fiévreuse régnait partout; les iles ressemblaient à de vastes chantiers, et l'on y entendait jour et nuit le halètement des forges et le bruit des marteaux.
Ceux de nos bateaux que la mitraille ou la violence du courant avaient mutilés reprenaient l'eau l'un après l'autre; des ponts superbes et solides barraient le fleuve devant Ebersdorf; les estacades étaient consolidées avec une chaîne colossale forgée jadis par les Turcs et qui. depuis deux siècles, ornait les voûtes de l'arsenal de Vienne.
Le 14 juin, Napoléon apprit que l'armée d'Italie venait de battre les Autrichiens en Hongrie, devant la ville de Raab. Du côté de l'Espagne, la situation semblait s'améliorer.
Il fit activer encore les préparatifs d'attaque, et, le 3 juillet, dans l'après-midi, il transporta son quartier général dans File Lobau.
Les grenadiers retroussèrent leurs moustaches et brossèrent leurs bonnets à poil en disant : « La danse commencera bientôt. »
Comme pour leur donner raison, l'artillerie s'agita un peu partout.
« Voilà les violons qui se préparent, » ajoutèrent les grenadiers.
Le 4 juillet, la chaleur lut terrible, et le soleil disparut, le soir, dans de gros nuages noirs que sillonnaient des éclairs rapides.
Bientôt le tonnerre gronda, de larges gouttes de pluie commencèrent à crépiter sur l'herbe sèche et les roseaux; puis les coups de tonnerre devinrent plus violents, le vent se mit à hurler lugubrement, et la nuit arriva avec une extraoïvliiiain' raiiidité.
Cétail la tempête.
Les soldats se hâtèrent de chercher des abris et s'installèrent pour la nuit.
Les éclats du tonnerre effrayaient un [leu des conscrits récemment arrivés de France.
« Voulez- vous ne pas trembler, clampins! rugirent les anciens; vous entendrez autre chose demain ! »
Les pauvres conscrits ne devaient pas attendre jusiju'au lendemain pour entendre le tonneri-e des canons.
A 10 heures, alors que l'orage était dans toute sa force. l'Empereur fit donner le signal de l'attaque.
« La tempête a été cause de notre échec d'Essling, avait-il dit; elle nous doit une revanche. »
Il voulait surprendre Fennemi à la faveur de l'ouragan.
Le capitaine de vaisseau Baste, qui commandait les marins de la garde , fit avancer dix chaloupes.
Ouinze cents voltigeurs furent réunis sur le rivage et rerurent Tordre suivant : « Tombez sur l'ennemi à la baïonnette sans pousser le moindre cri, sans brûler une cartouche. »
Ces braves s'embarquèrent: les bateaux filèrent dans le courant et disparurent dans la nuit.
Bientôt des cris atïreux éclatèrent, annonçant que les voltigeurs avaient rempli leur mission, et tous les canons de l'ennemi se mirent à rugir, couvrant l'île de leurs boulets.
Mais déjà trois mille hommes, commandés par Sainte-Croix, arrivaient derrière les voltigeurs, et le gros de l'armée suivait. Lorsque le jour se leva, elle se trouvait tout entière dans la plaine de Wagram, et l'Empereur, en redingote grise et petit chapeau, se frottait les mains joyeusement.
IRELAN DK BATAILLES
Masséna commandait à gauche, Oudinot au centre et Davout à droite. Les troupes de Bernadotte, de Marmont et la garde formaient la réserve.
L'archiduc constata que Napoléon avait évité de se présenter devant les ouvrages construits par les Autrichiens, et il se vit forcé d'ahandonner ces ouvrages, devenus inutiles.
Le colonel de Sainte-Croi.x enlève alors le bourg d'Enzersdorf; Oudinot s'empare du château de Sachsengang, y fait un millier de prisonniers et y prend douze canons.
Pendant ce temps, l'Empereur établissait sa ligne de bataille dans la plaine, perpendiculairement au fleuve.
L'armée autrichienne évoluait pour s'emparer des hauteurs et s'étal)lir derrière un gros ruisseau, le Russbach.
La fusillade crépite partout, tous les canons rugissent; une fumée blanchâtre, que trouent les balles et la mitraille, flotte au-dessus du sol.
Le temps est splendide.
Vers 4 heures, nos troupes sont lancées contre Wagram, que
défendent une infanterie nombreuse et une artillerie formidable. Vingt fois nos assauts sont repoussés, vingt fois nos héroïques soldats reviennent à la charge, marchant sur les morts et les blessés, qui forment devant eux une digue sanglante.
Vers 10 heures du soir, enfin, Bernadotte pénétra dans le bourg par le sud, en même temps qu'Oudinot y entrait par le nord.
Les Autrichiens se retirèrent alors, et le combat cessa.
L'Empereur établit son quartier à Raschdorff.
Le lendemain, avant le jour, les Autrichiens voulurent nous surprendre à leur tour.
Mais on ne surprenait pas Napoléon.
Lorsque le corps de Bellegarde s'avança vers notre ligne, précédé par son artillerie, nos soldats l'attendaient, l'arme à l'épaule.
Néanmoins notre centre, criblé de projectiles, fut obligé de reculer. Sous une véritable nappe de mitraille, les hommes tombaient par tas; le sol était couvert de cadavres, de bonnets, d'armes.
A notre droite, Davout culbuta les Autrichiens du prince de Rosenberg; mais ce n'était là qu'un succès partiel.
Notre gauche, écrasée comme notre droite, reculait également vers Rachsdorft", où se tenait l'Empereur; les réserves commençaient à souffrir beaucoup du tir de l'artillerie.
Nos officiers se montraient inquiets, et les soldats eux-mêmes perdaient confiance.
Autour de l'Empereur des officiers tombaient. A ses côtés, le maréchal Bessières fut blessé par un boulet.
L'archiduc se croyait sûr de vaincre.
Soudain Napoléon appelle Lauriston et lui donne des ordres. Une agitation se produit dans les rangs de la garde, puis l'on voit soixante pièces de son artillerie s'avancer au grand trot des chevaux, sous les ordres de Drouot; quarante autres pièces suivent bientôt, conduites par d'Aboville.
A moins d'une portée de pistolet de la masse autrichienne, les artilleurs s'arrêtent, mettent leurs pièces en batterie et commencent un feu infernal, broyant tout sous l'averse de leurs boulets.
Macdonald et Oudinot enlèvent alors leurs troupes, et, sur ce champ de carnage, jettent des milliers de baïonnettes; toute la cavalerie de la garde les suit, écrasant et sabrant.
Le feu de notre artillerie est si terrible, que les blés s'enflamment; le village d'Aderklaa brûle comme une meule de paille. Macdonald et Reille reprennent Wagram, Davout culbute la gauche ennemie.
BRELAX DE BATAILLES 315
Partout il y a des morts, partout des blessés se traînent en hurlant dans des ruisseaux de sang. Parmi nos morts, hélas! se trouvent l'héroïque général Lassalle et le général Oudet. Ce dernier, on le sut plus tard, avait été choisi comme chef par la Société des philadelphes, dont les membres, assez nombreux dans l'armée, professaient des idées philosophiques très avancées.
C'est un spectacle de cauchemar; mais l'ennemi fuit en désordre, la victoire est à nous.
Le lendemain. l'Empereur s'établit à Volkersdorf et distribua des récompenses à ses vaillants soldats. Macdonald, Oudinot et Marmont furent faits maréchaux de France.
Sous les ordres du comte Daru, intendant général, et de Larrey. on s'occupa de ramasser les morts et les blessés.
On trouva, vivant encore, des malheureux que le feu des moissons avait atteints, des officiers autrichiens dont la moitié du corps avait été emportée par un boulet. Tous suppliaient qu'on les achevât. Certains blessés, retrouvés seulement cinq ou six jours après la bataille, déclarèrent que, dévorés par la fièvre, ils avaient bu les larmes sur les joues des moribonds et des morts qui les entouraient.
Napoléon poursuivit les Autrichiens, les atteignit à Znaïm, et déjà il avait commencé le combat, lorsque l'archiduc demanda un armistice. Cet armistice fut signé le 12 juillet, et aussitôt l'on entama des négociations qui aboutirent, le 4 octobre, au traité de Vienne.
L'Autriche perdait certains territoires, dont une partie de la Croatie, qui était cédée à la France pour former les provinces illyriennes; elle payait une indemnité de guerre de quatre-vingt-cinq millions et s'engageait à ne pas entretenir plus de cent cinquante mille hommes.
Napoléon était tranquille également du côté du Tyrol, où l'insurrection venait d'être encore une fois réprimée. Le paysan Hœfer, qui avait soulevé ses compatriotes, fut pris, jugé et condamné à mort. On le fusilla le 20 février 1810, et, pour empêcher une nouvelle révolte, l'Empereur réunit à l'Italie une partie du Tyrol.
Le 13 octobre, au château de Schœnbrunn. l'Empereur avait failli être assassiné par un jeune homme, presque un enfant, nommé Stabs, qui était le fils d'un ministre protestant de Naumbourg.
UNE EPOQl E
Après Wagrain. Napoléon séjourna pendant quelque temps au château de Scliœnbrunn, où il travailla beaucoup, donna quelques fêtes et reçut la plupart des savants de rAlleniagiie.
M. Mac'lzel vint lui présenter son fameux automate joueui- d'échecs, qui fit ensuite l'admiration de toute FEurope.
Rappelé en France par l'inquiétude que lui causaient les menées de l'Angleterre, il quitta Schœnbrunn le 6 octobre, se rendit à Passau, où il visita les forts, s'arrêta quelques jours à Munich et arriva, le 2G octobre, au palais de Fontainebleau, où l'impératrice le rejoignit le lendemain. Il y resta jusqu'au 11 novembre et rentra dans la capitale pour recevoir le roi de Saxe et se préparer aux fêtes que devait donner la ville de Paris pour célébrer ses victoires récentes et l'anniversaire de son couronnement.
Depuis quelque temps, il semblait triste et préoccupé. Bientôt, dans les milieux bien informés, on se chuchota une étonnante nouvelle : l'Empereur veut se séparer de Joséphine.
La nouvelle était vraie. Le 30 novembre. l'Empereur avait fait part à la malheureuse Joséphine de sa volonté bien arrêtée à ce sujet, volonté que, selon sa propre expression, lui dictait « la raison d'Etat ».
Il lui fallait un fils pour recueillir l'héritage de sa gloire, et Joséphine ne pouvait lui donner ce fils.
Il désirait ;uissi, quoiqu'il ne l'avouât pas. allier sa royauté de la veille à Tune des vieilles dynasties de l'Europe, espérant mettre ainsi, autour du sceptre forgé par les canons de son armée, un