‹ L'épopée impérialeChapitre 54 sur 56 · UNE EPOQUE · texte numérisé non relu

UNE EPOQUE

citer les noms de Laplace. de Lacépède, de Monge, d'Arago, de Berthollet, de Chaptal, de Geoffroy Saint-Hilaiie, de Jussieu, de Delambre, de Cuvier, de Volta, de HumJjoldt.

L'industrie eut aussi ses liommes : Jacquart, en inventant le célèbre métier qui porte son nom,, transforma Tindustrie de la soie; Philippe de Girard créa une machine à filer le lin, que des associés malhonnêtes livrèrent à l'Angleterre; Richard et Lenoir améliorèrent le filage et le tissage des cotons et des laines.

Napoléon se reposait des graves soucis de la politique extérieure et du IjIocus continental dans l'intimité charmante de son nouveau foyer.

Marie-Louise, femme d'intérieur avant tout, ne se mêlait jamais aux intrigues de cour et ignorait complètement les affaires de l'État.

Auprès d'elle, l'Empereur devenait un bourgeois paisible et trouvait, dans cette existence qu'il n'avait jamais connue, des jouissances délicieuses.

« Au moins, disait-il parfois, ici je puis oublier bien des choses et bien des gens... J'oublie même parfois que j'ai une couronne sur la tête! ).

Auprès de son fils, qu'il adorait, il l'oubliait tout à fait et devenait un véritable enfant.

Les familiers de la maison surprirent souvent le grand homme faisant mille grimaces devant une glace pour amuser le petit roi de Rome ou trempant son doigt dans la sauce pour en barbouiller la frimousse de l'enfant.

Hélas! l'empereur Napoléon ne devait pas goûter longtemps les joies pures et douces du foyer.

Poussé par l'implacable destin, il allait abandonner ce bonheur tranquille pour se lancer à la poursuite de sa chimère dans les neiges de la Russie.

La cour russe, qui avait refusé une princesse à Napoléon, fut irritée de lui voir épouser une archiduchesse d'Autriche. Ce mariage, en effet, semblait cimenter une alliance assez menaçante pour les intérêts de la Piussie.

De plus, Alexandre craignait de voir rétablir par Napoléon le royaume de Pologne, et déjà il avait manifesté sa mauvaise humeur en atténuant dans ses États le régime du blocus continental.

Pendant tout le cours de l'année 1811, les cabinets français et russe échangèrent des notes aigres-douces.

Napoléon hésitait pourtant à déclarer la guerre, parce qu"il n'avait pas d'alliances sûres et qu'il ne pouvait compter ni sur la Tuiquie ni sur la Suède.

La Turquie venait d'être battue par les Russes. Quant à la Suède, elle était entre les mains de Bernadotte, que le roi Charles XII avait adopté en 1810, et ce maréchal de Napoléon n'avait pas hésité à conclure, contre la France, une alliance avec la Russie et l'Angleterre.

L'Empereur, hélas! était toujours hanté par son rêve de gloire, par son besoin de conquêtes nouvelles.

En mai 1812, il adressa de Dresde, au tsar, des propositions que ce souverain ne pouvait accepter.

C'était la guerre.

En juin, la Grande Armée se trouva prête à .entrer en campagne. Avec ses réserves, elle comptait prés d'un million d'hommes, dont plus de trois cent mille étrangers.

Le

23 juin 1812. l'Empereur arrivait sur les hauteurs du Niémen, et,

Marie-Louise, arclu(liiclie--sc d Vutiiche, impératrice des [''rançais, et le roi de Home. (Tableau de Gérard, repioduit d après une gravure de la chalcographie du musée du Louvre.)

SOUS un soleil superbe, contemplait avec émotion la formidable armée qui allait envahir la Russie et dans laquelle trois rois et plusieurs princes régnants exerçaient un commandement.

Napoléon et le général ITaxo, portant le costume de simple grenadier, déterminèrent les points oîi Ton pouvait jeter les ponts.

Le 24 juin, le passage du Niémen commença, et l'armée prit la route (le Vilna, appuyant à gauche vers Kowno, petite ville située au confluent de la Wilia et du Niémen.

Les Russes surveillaient notre armée. Ils se retirèrent après avoir brûlé le pont de Wilia et défendirent à peine Vilna, où l'Kmpereur arriva le 29.

A Vilna, les seigneurs polonais vinrent supplier Napoléon de rétablir le royaume de Pologne. L'Empereur dut résister à leurs prières, car il avait, dans son armée, des contingents envoyés par la Prusse et par l'Autriche.

Pour reconstituer la Pologne, il eût été obligé de dépouiller des alliés dont il avait grand besoin.

L'immense armée reprit bientôt sa marche en avant.

Mais déjà le ciel devenait inclément; des orages violents éclatèrent, beaucoup de chevaux moururent, ce qui empêcha le transport des fourrages et d'une partie des vivres.

L'Empereur quitta Vilna le 9 juillet et vint bivouaquer avec sa garde à Nemenchin. pour de là se porter sur Vitepsk, afin de séparer les deux armées russes, que commandaient Alexandre, Barclay de ToUy, Wittgenstein et Bagration.

Déjà la misère s'abattait sur nos colonnes. Les Russes avaient tout détruit sur la route suivie; des soldats mouraient de faim; d'autres, rongés par la fièvre, se suicidaient; les traînards et les malades commençaient à former une armée derrière l'armée.

A chaque instant on entendait des coups de feu à l'avant-garde, et, lorsqu'on se précipitait, on trouvait sur la route des cadavres de soldats français. Mais l'ennemi n'était plus là : les Russes fuyaient, ou plutôt reculaient devant nos troupes, évitant la bataille.

En reculant, les cosaques brûlaient villages et châteaux. L'Empereur et son état- major campaient chaque jour sur des ruines désolées eî encore fumantes.

Le 14 juillet, l'Empereur s'arrêtait à Vizoy et s'établissait dans une ferme. Le 24, il était à Beschenkovitz, et des officiers lui signalèrent la présence de Fennomi, qui cette fois semblait accepter la bataille.

328 L'EPOPEE IMPEHIALE

Le 26, Murât rencontra l'arrière -garde ennemie au delà d'Ostrowno. et, avec l'aide du prince Eugène, la culbuta dans un bois.

Le 27, nos troupes se trouvèrent en présence de larmée de Barclay dans la plaine de Yitepsk.

La bataille s'engage aussitôt entre notre cavalerie et les cosaques: puis les voltigeurs du 9e de ligne s'élancent à la liaïonnette avec une telle ardeur, qu'ils pénètrent dans la masse des cosaques après avoir troué les lignes de l'infanterie.

Ces braves alors se croient perdus, car des nuées de cavaliers les entourent.

« Le carré! » burlent les officiers.

Le canon tonne partout, la mitraille fait rage. Les braves du 'M, ayant juré de mourir jusqu'au dernier, se défendent héroïquement.

Sous une pluie de fer, notre cavalerie -charge à son tour. Plusieurs régiments ayant dû reculer, Murât s'élance en avant, seul, en criant :

« Suivez-moi, ou vous ne me reverrez pas vivant ! »

Le sol est couvert de cadavres, on écrase les blessés, l'air est saturé d'une affreuse odeur de poudre et de laine ])rùlée.

Entraînée par son chef, la cavalerie de Murât saljre les cosaques et les met en fuite; puis elle tombe sur les artilleurs, qui sont tués sur leurs pièces.

A chaque instant des incendies éclatent. Fidèles à leur tactique, les Russes ne veulent rien laisser devant nous.

La cavalerie de Murât les a rejetés derrière un ruisseau profond.

Bientôt la nuit tombe sur la plaine désolée, où de nombreux blessés crient leurs souffrances, où des conscrits pleui-ent en appelant leur mère.

Ayant été avisé que Bagration l'attendrait vers Smolensk, Barclay leva son camp pendant la nuit et abandonna la plaine sans avoir éveillé l'attention des Français.

Le lendemain matin, lorsque ceux-ci voulurent reprendre le combat, ils constatèrent que l'ennemi n'était plus devant eux.

L'Empereur fit alors traverser Vitepsk à son armée et vint camper à Agaponovitzy.

Le soir, il visita ses grenadiers et les trouva tristes.

« Du courage, mes braves! dit-il. nous ne devons pas nous laisser abattre. Je vais vous conduire à Moscou, et nos malheurs seront terminés.

— Sire, répondit un grenadier, nous irons jusqu'au bout du monde avec vous: mais, si nous ne mangeons pas. nous n'aurons pas de jambes.

— Il faudia, dit un autre soldat, nous décider à manger du cosaque. »

L'armée reprit sa marche à travers les plaines désertes, où quelques cadavres de cosaques, quelques carcasses de chevaux et des ruines farouches indiquaient le passage des Russes.

Mal nourris, manquant des choses indispensahles, nos malheureux soldats marchaient comme des automates et commençaient à murmurer.

Napoléon l'. (Il après Delaroche.)

A chaque pas, quelques-uns d'entre eux. atteints par la lièvre ou affaiblis par la dysenterie, se laissaient tomber sur le sol, s'écroulaient plutôt.

« Encore un homme mort! » faisaient les camarades.

Et ils avaient souvent raison.

L'Empereur semblait ne pas entendre les murmures, — il ne voulait pas les entendre; il ne semblait pas voir non plus tous les cadavres français que l'armée semait derrière elle.

.•i30 L'ÉPOPÉE IMPÉRIALE

A Vitepsk, ses généraux voulaient s'arrêter. Daru eut même le courage de dire au maître redouté que la guerre de Russie n'était pas nationale, que le pays n'en comprenait ni le but ni la nécessité.

Napoléon ne répondit qu"un mot : « En avant ! »

Cet homme allait vers sa destinée.

Mais, derrière lui, il entraînait une armée immense, presque un peuple; il entraînait vers l'abîme des milliers d'enfants de France.

Le 15 août, on était à Krasnoë, et, sur la rive droite du Dnieper, on apercevait les corps de Barclay et de Bagration.

« Enfin, je les tiens! » s'écria l'Empereur.

Les Russes purent cependant s'échapper encore, après avoir mis lo feu à Sniolensk.

Lo 17 août, Oudinot livra un combat à Wittgeustein devant Polotsk. Nos tirailleurs venaient de s'engager lorsque le maréchal, qui les encourageait, tomba grièvement blessé à l'épaule. Il fit appeler Gouvion-Saint- Cyr et lui passa le commandement.

La mitraille nous écrasait; notre ligne hésitait, allait reculer.

Heureusement, la nuit arrêta le comljat.

Saint- Cyr prit aussitôt ses dispositions pour le lendemain et simula un mouvement de retraite. Dès le matin, alors que l'ennemi prenait ses dispositions pour nous poursuivre, nos troupes firent demi-tour. Toutes nos batteries foudroyèrent les Russes, et les divisions d'infanterie Legrand, Verdier, de Wredde et Deroy s'élancèrent à la baïonnette.

Le soir, les Russes repassaient la Dwina, nous laissant vingt pièces de canon et plus de mille prisonniers; ils avaient perdu deux généraux et plus de trois mille hommes.

De notre côté, nous avions à déplorer la perte des généraux Deroy et Sieri)ein et du colonel Lebrun, fils de l'architrésorier de l'Empire.

La victoire de Polotsk valut à Gouvion-Saint-Cyr le bâton de maréchal.

Le 10, dans un combat qui eut lieu à Valontina. sous les yeux de l'Empereur, le général Gudin fut tué.

Dans la plaine immense que gi'ille un soleil de feu, les colonnes françaises marchent lentement, soulevant une poussière blanche qui les enveloppe comme un nuage.

« Chien de pays! murmurent les hommes. On prétend qu'il y fait froid, et nous v mourons de chaleur. ■>

Mais bientôt la pluie commence à tomber, une pluie fine qui pénètre jusqu'aux os, et après avoir grillé on grelotte.

Les maudits Russes reculent toujours, nous envoyant seulement quelques coups de fusil de temps à autre, et, derrière eux, ils ne laissent que des ruines.

La poussière s'est transformée en une lioue gluante; la fatigue augmente, et aussi la faim.

Parfois, dans le lointain, on aperçoit l'armée ennemie, dont Kutusof vient de prendre le commandement. Au milieu de la plaine immense, les cosaques ont lair de soldats de plomb sortis d'une boite de jouets d'enfants.

Le 5 septembre, de grand matin, nos soldats d'avant-garde eurent une surprise : l'armée ennemie s'était arrêtée et semblait prendre des dispositions de combat.

L'Empereur arriva vers midi et, du liant de collines qui dominent labbaye de Kolotsksy, observa l'ennemi.

« Cette fois, murmura-t-il, ils nous attendent, ce nest pas douteux. »

Çà et là, on voyait monter vers le ciel dénormes colonnes de fumée : tous les villages flambaient sous les torches des Russes.

Devant l'ennemi, auprès de Chevarino, une grande redoute se dressait, montrant une vingtaine de gueules de canon.

« Enlevez-moi cela! » fit l'Empereur, s'adressant au général Compans.

La fameuse bataille de la Moskowa commençait.

Tout d'abord on entendit la grande voix des canons français, qui tiraient sur l'ordre de Compans.

Le général avait appelé le colonel Gharrière, du 57e.

Presque aussitôt le colonel rejoint son régiment. Les hommes attendent, bouillant d'impatience. A eux va revenir le dangereux honneur d'attaquer la formidable redoute.

Un piétinement, des cris : le 57« est parti, bravant les balles et les boulets, suivi de près par le 61'", qui doit le soutenir.

Deux assauts sont repoussés, Compans est blessé au bras, nos morts tapissent le sol. Qu'importe! Le vaillant Compans prend le commandement et ordonne de nouvelles charges, de nouveaux assauts.

Enfin, à la nuit, nos soldats enlevaient la redoute, où ils prirent sept canons.

Dans la nuit même, le colonel Charrière fut nommé général.

:iM L'EPOPEE IMPERIALE

Dès le lendemain. TEmpereur voulut passer l'inspection des combattants de la veille.

Comme il arrivait devant le (il'', il s'aperrut qu'il manquait un bataillon.

« Où est donc votre bataillon? demande-t-il au colonel.

— Hélas! répondit tristement le colonel, il est dans la redoute. »

Le 6 septembre, la journée fut calme.

L'ennemi prenait ses dispositions pour garder la route de Moscou et s'appuyait sur la petite rivière, la Kologa, qui se jette dans la Moskowa à Borodino.

Le 7, vers 7 heures du matin, si.K cents pièces de canon tonnent en même temps, puis de grands cris éclatent. Nos réserves, trop rapprochées, souffrent beaucoup, la plaine est labourée par la mitraille; par endroits, on dirait vraiment qu'un râteau vient de passer sur le sol.

Les vieux soldats, la moustache en bataille, attendent le moment de marcher.

L'Empereur, installé dans la redoute prise le 5, observe le mouvement de l'ennemi.

C'est encore le général Compans, c'est encore le 57e qui commence l'action.

On entend le général, qui se tient sur la gauche du bois de Passavero, crier : « Feu à volonté 1 » et bientôt : « La charge ! »

Pareils à des démons, les braves du 57'- sélancent sur des redoutes qui leur barrent le passage: le reste de la division les suit.

Les redoutes sont enlevées après un carnage effroyable; le sang coule dans les canons de fusil, nos soldats en ont aux mains, quelques-uns en sont couverts.

Soudain l'ennemi revient en nombre. Aussitôt les terriijles baïonnettes s'abaissent et cherchent de nouvelles poitrines, entrent dans les masses russes. On entend des rugissements, des cris affreux; les fossés sont comblés par des cadavres russes. ^Malheureusement, parmi tous ces morts, il y a des blessés, des blessés qui souffrent et implorent des secours et pour lesquels on ne peut rien faire sans compromettre le succès de la journée.

Les cris et les suppliaitions de ces malheureux arrachent les larmes aux grenadiers de la garde, qui entendent cependant sans trembler le

Bataille de la Jloskowa ,

septembre 1812. (Tableau de Langlois, reproduit d'après une de la chalcographie du musée du Louvre.)

roulement formidable et continu de six cents pièces de canon et voient arriver la mort sans baisser les yeux.

Des sapeurs de génie sont en train de jeter des ponts de chevalet sur la Kologa, et la division Morand attend pour passer, afin d'enlever des retranchements qui abritent de nombreux canons.

Dès qu'une partie de la division a franchi le ruisseau, les hommes s'élancent d'eux-mêmes contre ces canons qui abattent leurs camarades. Mais ils sont repoussés et laissent à l'ennemi le général Bonamy, atteint de dix-sept coups de baïonnette.

Des hommes qui ont pris part à l'assaut, bien peu reviennent.

Pendant ce temps, à notre gauche, le prince Eugène enlève Borodino, et le 106e arrive devant Tun des ponts de la Kologa. Le général Plauzonne est tué, et sous le feu des Russes, — un feu d'enfer, — presque tous les hommes du 106e tombent à leur tour.

Les Russes vont reprendre Borodino; mais le 92e accourt et venge le malheureux 100e en massacrant des centaines d'ennemis.

Plus loin, sur les hauteurs, Ney pousse les Russes à la baïonnette; Murât charge dans la plaine. Partout les morts s'accumulent.

Le général Montbrun est emporté par un boulet, puis c'est le tour du général Romœuf.

D'une grande redoute située au centre, lartillerie russe nous foudroie. Le général Gérard, appuyé par Murât et Caulaincourt. s"élance à l'assaut et pénètre dans les retranchements.

Mais Kutusof lait diriger sur l'ouvrage le feu de plus de cent pièces et envoie, pour le défendre, une masse énorme de grenadiers.

Là encore le massacre est affreux: le général Caulaincourt est tué à la tête de ses cuirassiers et tombe sur un monceau de cadavres; on entend des rugissements effrayants qui dominent le tonnerre de l'artillerie et le fracas de la fusillade. Enfin les Russes reculent, la i^edoute est à nous. Mais à quel prix!

Dans la plaine, ^lurat charge toujours. A un moment donné, il est entouré de cosaques qui, émerveillés de sa bravoure et frappé d'admiration par sa tenue et son attitude, l'acclament en criant :

« Hourra! Moura! »

Après une charge vigoureuse de Sorbier, la partie fut gagnée, et l'on pressa l'Empereur de faire donner la garde, afin d'écraser complètement l'ennemi.

Mais l'Empereur n"était pas bien portant; il avait souffert de dysurie pendant la nuit et était resté très affaissé. Il n'osa pas. lui qui osait toujours.

Ce fut une grosse faute.

Ses officiers ignoraient qu'il fût souffi-ant et ne purent s'e.Kpliquer son attitude hésitante, son manque d'activité et son indifférence pendant une affaire aussi importante. Pour la première fois leur confiance fut ébranlée; Ney lui-même s'écria :

« Puisque l'Empereur se tient derrière l'armée, qu'il reste aux Tuileries et nous laisse faire notre métier de généraux ! »

Soixante mille Russes et trente mille Français, tués ou blessés, gisaient dans la vaste plaine.

Le résultat de l'épouvantable carnage était à peu près nul, car les Russes se retiraient en bon ordre.

Notre cavalerie les poursuivit jusqu'à Mojaïsk et les força, après un combat au cours duquel le général Belliard fut blessé grièvement, à quitter cette ville, où ils abandonnèrent de nombreux morts et blessés. Notre armée suivit l'ennemi. Le 14, avant la nuit, elle arrivait en vue de Moscou.

Lorsque nos soldats aperçurent la ville sainte que dominaient les clochers et les coupoles de ses trois cents églises et d'où émergeait la masse imposante du Kremlin, ils poussèrent des cris d'admiration et battirent des mains.

Aussitôt Murât pénétra dans les lauboui'gs à la tète de sa cavalerie et s'étonna de n'avoir aucune résistance à vaincre.

L'Empereur contemplait, lui aussi, l'ancienne capitale de l'empire russe, et il semblait oublier ses souffrances pbysiques et s;i fatigui'.

Ë (^-«^jiiâ

\ îSwj

•i^tf -^

^j^K 'i^'^^hL/

' wi'' v'L m!

M^fl[£\ ^;

bkg;^^: .;-^.^MÎI

mw^

MmI

ij^'

L'incendie de Moscou. (D'après Bastin.)

Il entra dans la ville la nuit et fut surpris de la trouver silencieuse en un pareil moment. Çà et là, une lumière brillait derrière des volets clos ; mais les rues étaient désertes et noires.

A l'entrée du faubourg de Dorogomilow, l'Empereur s'arrêta, et, montrant une maison basse, une pauvre maison au.\ murailles crasseuses :

« Je passerai la nuit ici, dit-il; demain matin nous irons au Kremlin. »

La nuit fut mauvaise.

Napoléon se retournait, sans pouvoir trouver le sommeil, dans un lit

plein de veniiinc, lorsqu'on vint lui annoncer que des incendies éclataient dans la ville.

D'abord il crut à des accidents, et il niurniuia :

« Le feu ! toujours le feu ! »

Bientôt il lui fallut se rendre à l'évidence : les Russes incendiaient la superbe cité des tsars après avoir brûlé tous les villages de la route. Ils exécutaient, dit- on, un ordre de Rostopchine, gouverneur de la ville.

Le lendemain matin, avant 7 lieures. Napoléon s'installait au Kremlin, dans une chambre donnant sur l'esplanade de l'église trois fois sainte qui contient les tombeaux des Romanoff.

Du Kremlin, il envoya, par un (itTirier russe blessé, des [iropnsitions de paix au Isar.

A chaque instant de nouveaux incendies éclataient dans la ville, et vers minuit les flanmies menai-aient le palais. Jl fallut fuir devant le tléau; dans les rues étroites, l'Empereui' eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits.

Des Russes déguenillés, ivres, des femmes hideuses, s'emparaient de morceaux de bois enflammés et les jetaient dans les maisons qui n'étaient pas atteintes encore. Nos soldats tirèrent sur eux et en abattirent à coups de sabre; l'Empereur en fit pendre quelques-uns.

Grâce aux mesures énergiques prises par quelques officiers, le Kremlin fut sauvé, et Napoléon y rentra le 18 septembre, après avoir séjourné au château de Petrowskoi,pour y attendre la réponse du tsar. Il y passa de tristes journées, discutant avec ses généraux sur les événements et le parti à prendre.

Tous sentaient '■;u"il faudrait se résoudre à la retraite; mais quel(jues généraux seuls osaient en parler.

Au milieu des graves préoccupations de la guerre, Napoléon pensait aux choses de l'iùnpire : il consacra plusieurs soirées à l'élaboration d'un décret sur le recrutement et la situation du pei'sonnel du Théâtre-Français. Ce décret, rédigé à la lueur des incendies dans le palais des Romanoff, est toujours en vigueur et constitue la charte de la maison de Molière.

La réponse d'Alexandre ne venait pas; mais l'hiver arrivait à grands pas, et nos malheureuses troupes allaient se trouver dans une situation terrible.

Les Russes avaient conclu un armistice pour se donner le temps de reformer leur armée et d'v faire entrer des renforts.

Le 18 octobre, ils rompirent r.irmistice, et Miirat. attaqué à Winkowo par Kutusof, perdit plus de trois mille houmies et douze canons.

Cette fois, l'Empereur ordonna la retraite.

Notice armée comptait encore cent mille homnies et possédait pins de cinq cents canons.

L'état-major venait d'atteindre Feminskoe, lorsqu'on entendit le bruit d'une explosion formidable : c'était le Kremlin qui sautait.

L'ordre de détruire ce palais avait été donné par Napoléon.

En six jours, on atteignit Malo-Jaroslawetz, petite ville construite en bois. Le 24 octobre, les Russes nous attaquèrent, et l'Empereur, qui faillit être enlevé par les cosaques de Platoff, dut mettre l'épée à la main pour se défendre.

Cinquante mille ennemis arrivaient derrière les cosaques. Le corps du prince Eugène se déploya devant eux, les chargea vigoureusement à la baïonnette et finit i)ar les repousser.

L'affaire avait été chaude, et nous avions subi de grosses pertes; le général Delzons était parmi les morts.

L'Empereur se retira dans une chaumière isolée, où il léunit en conseil plusieurs maréchaux, auxquels se joignit ]\Iurat.

■ le Kremlin. (IJ après F. (Irenier, inet (les estampes.)

338 L'EPOPEE IMPEIilALE

On discuta longtemps sur la route que devait suivre rannée en retraite, et vers minuit l'Empereur congédia ses lieutenants sans avoir rien décidé.

Le grand homme passa dans la misérable chaumière une des nuits les plus terribles de sa vie.

Il n'avait plus la force de chasser les tristes pensées qui l'assaillaient, d'écarter les images douloureuses qui se déroulaient en son cerveau vide. Son étoile pâlissait, sa puissance était atteinte rudement, et il se demandait avec angoisse de quoi serait fait, pour lui, le lendemain.

Il se sentait las. las de corps et d'esprit, et il était obligé de constater cette lassitude en un moment où tant de volonté, tant de vigueur, eussent été nécessaires.

Plus d'une fois, au cours de cette nuit affreuse, il se [irit à penser à la maladie qui avait emporté son père, et chaque fois il trissonna.

Lorsque le jour parut, les généraux rerurent un ordre qui les affligea : l'Empereur décidait qu'on reprendrait la route de ^loja'isk. la route parcourue à l'aller.

C'était jeter l'armée dans une région déjà épui.sée, où l'on ne devait tr(;iuver aucune ressource. C'était la vouer aux pires misères, aux pires souffrances.

Le 2C) octobre, la véritable retraite commença.

Les colonnes détllent sous la pluie, une pluie liue et froide pareille à un épais brouillard. Aucun cri, aucun chant: la tristesse est dans tous les cœurs. Soudain les têtes de colonnes s'arrêtent, une bousculade se produit, puis l'horreur se peint sui- les visages; des bras tendus indiquent quelque chose, dans la plaine; des corbeaux se lèvent par l)andes et tournoient au-dessus de certaines taches sombres.

Ces taches sombres, ce sont des corps à demi rongés; on passe près du champ de bataille de Borodino.

L'armée reprend sa marche, les hommes sont plus tristes et plus las.

On vient de voir les morts, les pauvres morts que des êtres chers attendent en France et que dévorent les corbeaux de la Russie.

Le 28, à Mojaisk, on retrouve les blessés; les malheureux font peine à voir, ils joignent leurs mains supphantes et crient :

« Emmenez-nous, amis! »

Hélas! il faut fermer son cœur à la pitié, il faut abandonner ces braves au froid et aux cosaques. Et Ton se demande .s'ils ne sont pas

l)lus à plaindre que leurs camarades dont les os vont blanchir d.ins la plaine de Borodino.

Le froid devient plus vif, les doigts s'engourdissent sur la crosse du fusil; à chaque instant des hommes tombent, ou, mourant de faim, exténués, se couchent dans im fossé.

Des centaines de voitures où sont entassés pêle-mêle des jjlessés, des femmes et des enfants, suivent les colonnes, exposées aux boulets de l'artillerie russe et aux sabres des cosaques. Les Français qui résidaient à Moscou, des négociants pour la plupart, ont en effet dû fuir en hâte lorsque nos troupes quittèrent la ville.

Le 30, l'Empereur coucha dans une masure qui n'avait ni porte ni fenêtres. Le 31, l'armée traversait Giatz, et le lendemain elle eut à supporter le feu de l'artillerie ennemie.

Le 2 novembre, la neige commence à tomber, le thermomètre descend à 9o au-dessous de 0. C'est l'hiver russe, l'hiver qui va compléter l'œuvre de l'artillerie et des cosaques.

Le 3 novembre, l'armée arrive à Viasma en m* 'me temps ([ue l'ennemi. Une bataille sérieuse s'engage aussitôt sur toute la ligne, et les Russes sont repoussés après des attaques furieuses; mais nous perdons beaucoup d'hommes, et nos (^onvois ont à souffrir du feu de l'artillerie.

Le 5 novembre, Ney prit place à l'arrière-garde, poste d'honneur, car les cosaques nous suivaient de près, guettant les traînards comme le tigre guette sa proie, attendant le moment propice pour charger. A droite et à gauche, on apercevait de temps à autre l'artillerie ennemie.

Notre armée devenait un véritable troupeau, et ce troupeau errait, lamentable, dans la blanche immensité du désert iMisse. On eût pu croire à l'exode d'un peuple de fantômes.

Hâves, hirsutes, décharnés, mourant de fi'oid et de faim, les superbes soldats qui avaient cueilli tant de lauriers se traînaient péniblement dans l'affreuse neige, dont la couche montait lentement comme pour les engloutir tous.

Un silence angoissant pesait sur les cerveaux et sur les âmes, et l'on eût dit que ce silence descendait du ciel gris avec les flocons légers que le vent secouait furieusement.

Les cerveaux, comme les estomacs, étaient vides. Les hommes n'avaient plus qu'un désir : manger.

Dès qu'un cheval tombait, ils se jetaient sur cette proie comme des fauves, la dépe(;aient vivante et dc'voraient la chair pantelante.

A cliaque instant un homme tomliait. vaincu par la fatigue, par la faim, par le froid. Nul ne socrupait de lui : les cœurs ne connaissaient plus la pitié.

Des corbeau.N. suivaient nos colonnes, suis d'avoir une nourriture abondante, et souvent ils fouillaient la chair de malheureux dont la mort n'avait pas clos la paupière, mais qui n'avaient plus la force de se défendre.

Chaque fois qu'on s'arrêtait et qu'une flanome brillait au bivouac, on voyait accourir des soldats de tous les corps, de toutes les armes; les uns suppliaient qu'on leur accordât une petite place devant le foyer; les autres, farouches, essayaient de conquérir cette place les armes à la main.

Chose étrange, la chaleur tuait ces liommes. De temps à autre, l'un d'eux tombait à genoux, puis s'atfaissait. s'étendait sur le sol. Alors ses yeux s'ouvraient vers le ciel inclément, un rire affreux contractait son visage, ses lèvres se couvraient de salive, puis l'agonie commençait.

La discipline n'existait plus: on brûlait le matériel pour se chauffer, on jetait les armes, que les bras ne pouvaient plus supporter.

La garde seule résistait encore, se serrait autour de l'Empereur, qui assistait navré à laNruine de cette armée à laquelle il devait tout et pour laquelle il ne pouvait rien.

Souvent, les larmes aux yeux, il remerciait ses grenadiers de leur lidélité.

« Nous accomplirons encore de grandes choses ensemble. » leur disait -il.

On trouva des vivres et des vêtements à Smolensk. mais en quantités très insuffisantes, et l'on avait encore à traverser plus de cent lieues de désert avant d'atteindre le Niémen.

Le thermomètre se tenait entre 15 et 'Jii degrés au-dessous de zéro.

Ceux qui pouvaient penser encore se demandaient s'il ne valait pas mieux s'arrêter et attendre tranquillement la mort.

L'ennemi nous attendait au défilé de Krasnoé, qu'encombraient nos voitures, et ses cosaques devenaient plus audacieux.

Le 17 novembre, il fallut se battre pour forcer le passage.

La voix des canons ennemis secoua pour un moment la torjieur qui avait envahi nos soldats.

Bravement ils firent tète aux masses ennemies, et malgré les ravages

ipi-ùs Victor Ad

affreux "que les boulets russes causaient dans nos rangs, ils les empêchèrent d'avancer.

L'Empereur accourut à leur secours avec la vieille garde, et l'ennemi dut reculer.

Ney, que Napoléon attendait, réussit à traverser le Dnieper sur la glace, échappant ainsi à Kutusof, et il dut, le 18, repousser une attaque des cosaques de Platoff.

L'Empereur le croyait perdu; aussi, le 20, manit'esta-t-il une joie très vive en le voyant arriver devant nos postes avancés, établis sur la rive droite du Dnieper.

« J'aurais tout donné pour ne pas vous perdre! » s'écria-t-il.

On dut abandonner beaucoup de blessés à Krasnoé, et ensuite à Orcha. Des scènes déchirantes se produisirent au moment du départ, scènes pénibles pour ceux chez qui la souffrance et le découragement n'avaient pas tué tout sentiment de camaraderie et d'humanité.

Devant la rnort, l'homme le meilleur devient souvent égoïste.

Le 23, l'état-major arrivait à Kokonow et y apprenait que le général Tchitchagof nous avait coupé la route de Borisof.

Oudinot l'y attaqua vigoureusement; mais le général russe briila, en se retirant, un pont jeté sur la Bérésina, de sorte que la victoire d'Oudinot resta sans utilité.

Les troupes continuaient leur marche, semant la route de cadavres:

342 L'EPOPEE IMPEIUALE

le froid, la faim, la maladie, les boulets et les cosaques accomplissaient, sans se lasser, leur œuvre de destruction et de mort.

Il fallait passer au plus vite la Bérésina , que défendait Tchitcliagof ; car on était poussé par Kutusof et Wittgenstein, et l'armée tout entière pouvait être détruite ou prise.

L'Empereur voulait à tout prix éviter ce désastre, qui eût peut-être porté le dernier coup à sa puissance et aurait, en tout cas, fortement ébranlé .son tnMie.

Il avait un squelette d'armée pour tenter une entreprise qui paraissait folle.

Il nhésita pas.

Les soldats du génie, les pontonniers et les artilleurs furent chargés de construire un pont devant le village de Studianka, sous la dii-ection du général Eblé.

Ces soldats se montrèrent héroïques, et leur admirable dévouement épargna la douleur et la honte d'un effroyable désastre à TEmpereur et à notre malheureuse armée.

Le 27. le passage put commencer sur deux ponts.

Ney et Oudinot passèrent d'abord avec la garde et des cuirassiers, afin de contenir l'ennemi et de protéger l'oiiération. Victor, établi suiles hauteurs, luttait contre Wittgenstein.

Les Itoiilets russes tombaient sans cesse sur les équipages massés devant les ponts, écrasant les voitures et les caissons, tuant les conducteurs.

Le désordre était affreux.

Sur la rive droite, vingt-cinq milles Russes attaquaient Ney et Oudinot. Ce dernier, blessé dès le début de laclion, dut laisser le commandement à Ney. Une charge brillante, au cours de laquelle fut tué M. de Noailles, jeta le désordre dans les rangs ennemis et nous valut quinze cents prisonniers.

Pendant le combat , des scènes d'horreur et de cauchemar se déroulaient dans le fleuve.

La foule encombrait les ponts, qui s'affaissaient: les boulets russes tombaient par cascades sur cette foule, produisant une panique insensée. Des hommes, devenus fous, essayaient de s'ouvrir un passage, le couteau ou la hache à la main; des morts et des vivants s'écroulaient par grappes dans l'eau glacée: des hurlements épouvantables, des cris aigus de fenmies et d'enfants déchiraient l'air. Les plus forts écrasaient les plus faibles. Il n'y avait plus d'âge, plus de sexe, plus rien : on eût

dit des fauves en fureur chassés de leurs l'epaires par quelque formidable fléau.

Vers le soir, les divisions de Victor, bien réduites, traversèrent le lleuve à leur tour; puis, pour arrêter les Russes, Eblé brûla les ponts.

Tous ceux qui n'avaient pu passer encore furent tués ou pris par les cosaques.

L'histoire ne dira jamais combien de malheureux périrent dans le lioutïVe de la Bérésina.

Après le passage du fleuve, la retraite continua, de plus en jilus terrible, de plus en plus meurtrière; on vit des hommes faire griller à la flamme des incendies des cadavres qu'ils dévoraient ensuite.

Le 5 décembre, à Smorgoni, TluTipereur abandonna ses troupes pour rentrer à Paris.

Alors l'armée n'exista plus, la garde elle-même se débanda.

Ney seul résistait. Sans cesse à rarrière-garde, entouré d'une poignée de l)raves, il se dressa contre les Russes et réussit à les arrêter. Sans cesse il soutint l'honneur de nos armes, alors que tous s'abandonnaient.

Ce qui restait de la Grande Armée atteignit la frontière le oO décembre, à Kowno, où Ney combattit pour la dernière fois avec une centaine de soldats.

Deux motifs avaient poussé Napoléon à quitter sa malheureuse armée : la crainte d'un soulèvement de l'Allemagne et l'annonce de la conspiration du général Malet, qui, le faisant passer pour mort, avait essayé de renverser le Inme.

Dès son retour en France. rEin[tereur reprit son train de vie habi-tuel et parut ne plus penser à la désastreuse campagne de Russie. Un jour, frappé du gj-and nombre de femmes en deuil qu'il rencontrait au cours de ses promenades, il interrogea un de ses aides de canij) à ce sujet.

« Ce sont, lui répondit rofliciei-, les femmes, les filles ou les sœurs des braves qui sont restés dans la neige, là -bas. »

Alors il détourna la tête, et l'officier vit rouler une larme dans ses yeux.

On remarqua quil chassait beaucoup, lui qui n'aimait pas la chasse.

Un matin, comme il enfilait l'habit vert à galons d'or, qui était de rigueur pour les chasses de la cour, il dit à Duroc en soupirant :

« Ces imbéciles de journalistes anglais prétendent que je suis malade... Il faut bien prouver le contraire! »

Généralement on tirait le lapin dans la propriété de Grosbois.

Toujours pour confondre les journalistes anglais. l'Empereur se montrait beaucoup plus souvent au public que par le passé, et parfois il s'arrachait à ses travaux de cabinet pour accompagner l'Impératrice à l'Opéra.

Il s'occupait aussi d'embellir la capitale et faisait établir des plans, qu'il examinait très attentivement.

La situation extérieure demeurait menaçante.

Les Prussiens rompirent une alliance contractée par force. Le 28 février 1813, le roi Frédéric-Guillaume signait avec l'empereur Alexandre le traité de Kalisch et appelait les peuples de l'Allemagne à s'unir pnur

l'aifranchissement de leur pays commun, déclarant que les princes non adhérents à la coalition seraient privés de leurs Etats après la victoire.

La France allait avoir à combattre tous les peuples allemands.

La Grande Armée n'existait plus; il fallait recourir à la conscription, lever les jeunes gens avant l'époque fixée.

L'opération réussit à merveille, et les conscrits de 1S13. qui devaient accomplir de grandes choses, furent instruits rapidement dans les dépôts, pendant que Napoléon faisait venir d'Italie et d'Espagne quarante -cinq mille hommes.

Ayant confié la régence à Marie-Louise. l'Empereur quitta Saint-Cloud le 15 avril à 4 heures du matin, se dirigeant sur Mayence.

De Mayence, il se rendit à Erfurt, puis à Weimar, où il visita la grande-duchesse; ensuite il s'établit dans le bourg d'Eckrstlierg. Il quitta ce bourg pour se rendre à Leipzig, où il devait rejoindre le prince Eugène et IMacdonald.

L'armée alliée, commandée par Wittgenstein. marchait de Dresde sur Erfurt.

Le 30 avril, Ney rencontra l'ayant -garde russe à Weissenfels et la culbuta.

Aussitôt après cette affaire, il écrivit à Napoléon et s'exprima comme il suit, dans sa lettre, au sujet des conscrits de 1813 :

« Ces enfants sont des héros, je ferai avec eux tout ce que vous voudrez. »

Les jeunes soldats de Ney s'étaient, en effet, admirablement conduits.

Ils combattirent le lendemain près de Lutzen, au défdé de Rippach.

Ce jour-là, le maréchal Bessières, duc d'Istrie, monta sur une hauteur pour oltserver l'ennemi: un boulet emporta le brigadier de son escorte. Le maréchal connaissait jjeaucoup ce brigadier.

« Pauvre garçon! murmura- 1- il; pauvre mère! »

Comme il prononçait le dernier mot, un second boulet l'atteignit, et il l'oula sans vie à quelques pas du malheureux soldat.

Cette perte affligea beaucoup l'Empereur.

« Il est mort de la mort de Turenne. s'écria-t-il, nous devons envieison sort. »

Napoléon s'était hâté d'accourir au secours de Ney, qui se trouvait aux prises avec plus de quatre-vingt mille ennemis. Russes et Prussiens, commandés par Wittgenstein et Blûcher.

Une grande bataille, qu'on nomma la bataille de Lutzen, s'engagea le 2 mai autour du village de Kaïa.

Dès le matin le canon tonne, la fusillade crépite, et, à travers la fumée, nos tirailleurs voient s'avancer le corps de Bliicher.

Aussitôt notre infanterie forme ses carrés et se prépare à une vigoureuse résistance.

Mais tous les canons ennemis premient les carrés pour cibles, les hommes sont fauchés par la mitraille et par les balles.

11 est impossible de rester groupés sous une telle avalanche de fer. on doit rompre les carrés et reculer vers Kaïa.

Le moment est critique.

Soudain de grands cris éclatent : « Vive l'Empereur! »

Napoléon marche sur Kaïa avec sa garde, après avoir lancé le prince Eugène et Macdonald contre la droite de Bliicher. et prescrit à Bertrand de tomber sur la gauche.

La présence de l'Empereur a l'endu aux jeunes soldats toute leur énergie, et, sans cesser de tirer, ils l'acclament toujours; on en voit qui, atïreusement blessés, se soulèvent pour crier : « Vive l'Empereur! » Devant Kaïa, il y a des centaines de morts et de blessés, les boulets sillonnent l'air, un véritable nuage de balles enveloppe nos troupes.

Parfois un commandement domine la rumeur du combat, le fracas des canons et les hurlements des blessés : « A la baïonnette ! »

On entend le roulement des tambours, on aperçoit, à travers la fumée, une mêlée confuse, et l'on voit s'élargii' et s'élever les monticules formés (-à et là par les cadavres.

On se bat avec rage dans le village, dont quelques maisons prennent feu; plusieurs fois nous l'avons pris, plusieurs fois nous l'avons perdu; les cadavres l'encombrent, on y marche dans une boue sanglante.

Les morts que renferme ce modeste villnge représentent la population d'une ville.

Soudain l'ennemi plie, ses attaques deviennent plus molles, et l'on apprend que cette détente est due à l'assaut que donne le général Bertrand sur un autre p.iint et aux ravages que causent les canons de Drouot.

Alors les conscrits frémissants voient s'avancer la garde et la saluent de clameurs enthousiastes.

Devant ces magnifiques soldats tout recule, et bientôt Bliicher ordonne la retraite, laissant vingt mille hommes, morts et blessés, sur le champ de bataille de Lutzen.

Si l'Empereur avait disposé d'une cavalerie suffisante, la campagne aurait peut-être pris fin devant le village de Kaïa.

Mais notre cavalerie était restée dans les plaines russes. L'ennemi put se retirer sur la Sprée et se retrancher dans une forte position, à Bautzen.

Le 8 mai, Napoléon entrait à Dresde et s'installait dans le palais où l'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient rencontrés. Il y reçut le roi de Saxe et un envoyé de son beau -père, l'empereur d'Autriche,

Bataille de Lutzen, 2 mai 1813. (Tableau de Beaume, reproduit d'après une gravure de la chalcographi du musée du Louvre.)

dont l'attitude envers la France était hostile et qui finit par entrer dans la coalition.

Cette attitude de l'empereur d'Autriche affligeait fort Napoléon.

« Cependant, disait-il, je suis son gendre, mon fils est son petit-fils, et sa fille est heureuse ! »

VA il ajoutait avec amertume :

« Mais je ne suis pas né souveram. »

Le 20 mai, Napoléon attaque vigoureusement l'ennemi dans ses positions et lui enlève Bautzen.

Le 21. la liataille recommence, et les alliés se ruent sur nos lignes en désespérés.

;{gO L'EPOPEE IMPERIALE

A droite, la division Pactod résiste héi'oïquement contre une énorme colonne russe et perd beaucoup d'hommes; la division Laurencez est écrasée par la mitraille, et son chef a la cuisse emportée par un boulet au moment où il prépare une charge.

Les Français sont décimés; les morts s'entassent dans nos lignes, encombrent nos rangs; le carnage est horrible. Partout du sang! Çà et là on voit des blessés qui se traînent parmi les cadavres et demandent du secours.

11 faut reculer.

Soudain nos héroïques soldats entendent une violente canonnade sur les derrières de l'ennemi.

« Courage! dit-on dans les rangs, on vient à notre secours! »

En effet, c"est Xey qui s'est jeté sur les réserves ennemies.

Ney lit pencher la balance de notre C('ité: mais pour n avoir pas voulu écouter les conseils de son chef d'état-major, le général Jomini. il nous donna une victoire sans résultat.

Nous avions conquis un champ de bataille où gisaient trente mille hommes, morts ou blessés: nous n'avions pas conquis la paix.

Napijléon poursuivit l'ennemi jusqu'au delà de l'Oder et occupa Glogau et Breslau; mais il eut la douleur, au cours de cette poui'suite, de perdre le grand maréchal du palais, Duroc, qui eut les entrailles déchirées par un boulet, au défilé de Reichenbach. En même temps que Duroc. tomba le général du génie Kirgener.

L'Empereur eût pu lendre ses succès définitifs par une dernière bataille; mais il écouta les propositions de l'Autriche, qui s'offrait comme médiatrice, et il consentit à signer, le 4 juin, l'armistice de Pleisvvitz.

Napoléon comprit ljienti')t que les alliés avaient voulu surtout gagner du temps, et il le déclara brutalement dans une entrevue qu'il eut avec Metternich. le "28 juin, à sou quartier général de Dresde.

(( Aujoiiid'hni, >"écria-t-il, vos deux cent raille hommes sont prêts derrière les montagnes de la Bohème. Ah! Metternich, c'est mon beaupère qui accueillit un tel projet! Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour me faire la guerre'? »

Metternich n'oublia pas l'insulte, et il employa toutes les ressources de sa diplomatie à faire échouai- les négociations qui eurent lieu à Prague. En même temps il poussait l'Autriche à entrer dans la coalition.

Les souverains coalisés rencontrèrent le 9 juillet, à Trachenljerg, les ministres anglais; Bernadotte s'y trouvait et ne se montra pas le moins hostile à Napoléon. Ce soldat français, devenu prince royal de Suède, sollicitait le triste honneur de prendre les armes contre la France et de devenir le général en chef de la coalition. Déjà il avait demandé à Moreau de quitter l'Amérique pour venir combattre à ses côtés. Peut-être désirait-il ne pas porter tout seul le poids de la honte qui accable toujours les traîtres.

La coalition forma trois armées, qui devaient opérer contre Napcjléon : l'armée du Nord, sous les ordres de Bernadotte; l'armée de Silésie, qui fut confiée à Bliicher; l'armée de Bohême, qui échut à Schwartzenberg.

L'Empereur des Français, qui désirait sincèrement la paix, demanda des conditions acceptables.

Les alliés, qui voulaient la guerre, présentèrent des propositions qui ne Fêtaient pas et les accompagnèrent de menaces.

Les opérations recommencèrent le 17 août.

Schwartzenberg et Blûcher se dirigèrent sur Dresde, espérant surprendre Napoléon et frapper un grand coup.

Mais l'Empereur avait trop l'habitude de la guerre pour se laisser sui'prendre ainsi.

Bliicher, qui le trouva devant lui, fut rejeté en arrière.

Alors Napoléon se porta rapidement vers Dresde, que Gouvion-Saint- Cyr défendait avec une vingtaine de mille hommes contre les cent cinquante mille soldats de Schwartzenberg.

Il fit annoncer son arrivée par le colonel (jourgaud.

« Gourez à Dresde ventre à terre, lui dit-il, voyez le roi de Naples, Durosnel, Gouvion, rassurez-les tous. Visitez les redoutes et l'enceinte de la ville et revenez me trouver à Stolpen. »

Lorsque Gourgaud entra dans la ville de Dresde, la terreur y régnait. Les cosaques menaçaient les faubourgs, et déjà nos tirailleurs étaient engagés; dans la plaine, d'énormes ma,sses ennemies évoluaient, prêtes à fondre sur la cité.

Gourgaud retourna vers l'Empereur.

« Si Votre Majesté n'est pas là, dit-il, Dresde sera pris demain.

— Eh bien, fit Napoléon, allez leur dire que ma garde vole à leur secours et que je la suis. »

Le 26 aoû.t, les habitants de Dresde furent attirés vers le pont par des fanfares et des roulements de tambour.

Soudain ils virent apparaître la garde, puis riùnpereur et enlin les superbes cuirassiers de Latour-Maubourg.

Aussitôt d'immenses acclamations montèrent vers le ciel.

Les alliés y répondirent par une attaque furieuse contre le faubourg de Pirna, et leurs soldats y pénétrèrent en criant : « A Paris ! à Paris ! » lorsque la garde apparut.

A la vue de ces magnifiques soldats, les troupes alliées hésitèrent.

Sous un déluge de balles, la garde marchait comme à Texeivice : on eût dit une muraille de granit.

T<iut à couii. le long de cette muraille, des éclairs coururent, rapides et légers, une décharge éclata, les balles fauchèrent les premiers rangs de la colonne ennemie; puis la garde s'avança, formidable, hérissée de baïonnettes, sans souci de la mitraille qui faisait rage. Alors ce fut un carnage. Sous les terribles baïonnettes, des rangs entiers étaient renversés comme des épis sous la faux, et bientôt quatre mille morts et blessés couvrirent le sol. Deux mille hommes se rendirent pour échapper au massacre.

L'Empereur alors rejoignit le roi de Saxe au palais, et, pendant toute la nuit, il dicta des ordres pour la bataille du lendemain.

Au cours de la journée, il avait plusieurs fois observé du liant d'un clocher les positions de l'ennemi, et il était convaincu que la plaine était très propice à des manœuvres de cavalerie.

Il décida que le roi de Naples chargerait les Autrichiens et les précipiterait dans la gorge de Planen. pendant que Ney opérerait avec la jeune garde contre la droite des alliés.

La bataille s'engagea le 27. Elle fut terrible, et Murât s'y montra vraiment admirable. On le vit charger à la tête de ses nombreux escadrons dans l'élégant costume que toute l'armée connaissait : l'habit polonais couvert de broderies et rehaussé par une ceinture dorée.

Plusieurs fuis il se trouva entouré d'ennemis et dut se Vlégager en sabrant ceux qui espéraient le prendre.

Murât et Ney exécutèrent fidèlement le plan de l'Empereur, et par leurs etforts combinés ils écrasèrent les troupes ennemies. Dix inilk alliés, morts ou blessés, restèrent sur le champ de bataille: nos troupes firent plus de quinze mille prisonniers et s'emparèrent d'une quarantaine de canons.

La sanglante bataille avait duré jusqu'à lU heures du soir. Napoléon, qui était à cheval depuis 6 heures du matin, sous la pluie, rentra au palais dans un état lamentable et essaya de travailler;

mais, vaincu par la fatigue, il dut se coucher et passa une assez mauvaise nuit.

Le lendemain, il visita le cliamp de bataille, qui ressemblait à un véritable charnier : partout des cadavres, la plupart mutilés, et des chevaux éventrés.

II apprit ce jour-là que le général Moineau avait eu, la veille, les deux jambes emportées par un boulet français auprès des retranchements établis devant Dresde. On avait transporté le général au village de Nothlitz, chez un négociant nommé Salir, où il fut opéré. Le général ne devait pas survivre à ses affreuses blessures.

La joie que causa la victoire de Dresde à Napoléon fut atténuée par un échec de Vandamme, qui, s'étant avancé trop audacieusement vers Tœplitz, fut cerné et écrasé à Kulm.

« Voilà la guerre, fit l'Empereur en apprenant la fâcheuse nouvelle : bien haut le matin, bien bas le soir! »

Napoléon quitta Dresde le 'A <eptem[)re: mai^ il commit l'imprudence

de se dénniiiii' d'excellentes troupes qu'il laissa dans la ville. Il devait regretter bientôt cette imprudence.

L'armée française, dont les chefs se lassaient, entrait en elfet dans une période de revers.

Macdonald, battu [)ar Bliiclier à Walstatt. perdit une vingtaine de mille hommes; Oudinot avait été repoussé par Bernadette à Gross-Beeren ; Ney fut écrasé à Dennewitz.

L'Empereur, après Dresde, voulait marcher sur Berlin; ses lieutenants le supplièrent de gagner Leipzig.

Il s'y résolut avec peine, et parce qu'il entendait autour de lui des murmures inquiétants. Il paraissait, du reste, avoir perdu mi peu de son énergie et de sa conflance.

Napoléon arriva devant Leipzig le 15 octobre et traversa la ville pour visiter une plaine où Murât se trouvait déjà aux prises avec Schv^^artzenberg; ensuite il prit ses dispositions de combat, envoyant Bertrand sur Lindenau, Ney sur la Partha contre Blûcher et se réservant pour luimême la lutte contre Schwartzenberg.

La bataille commença le lendemain et dura trois jours.

Le 16 octobre. Schwartzenberg lança contre nos positions trois colonnes énormes, que soutenait une artillerie puissante. Nos troupes résistèrent au choc, et la lutte qui s'engagea fut une véritable lutte de géants.

Bientôt il y eut des monceaux de cadavres entre les deux armées, et, parmi les cadavres, sous les balles, on voyait ramper des blessés couverts de leur sang et de celui des morts. Plusieurs fois nos soldats durent reculer sous une avalanche de balles et de mitraille; mais chaque fois ils revenaient en avant, regagnaient le terrain perdu et fonçaient sur l'ennemi.

Enfin la victoire nous resta. L'Empereur apprit alors que Ney avait dû reculer devant Blûcher et que Bertrand avait battu Giulay.

Pendant la journée du 17, il n'y eut que des rencontres partielles en avant des lignes, de simples escarmouches. Les alliés concentraient leurs forces et allaient nous opposer une formidable armée de trois cent mille hommes, avec cinquante mille chevaux et douze cents canons.

De notre côté, il n'y avait aucun renfort à espérer, nos soldats étaient fatigués, et l'on pouvait craindre de voir les munitions s'épuiser avant la fin de la lutte.

Une bataille comme celle qui eut lieu le 18 octobre ne se décrit pas : ce fut de l'écrasement.

Les alliés lancèrent contre nos malheureuses troupes des masses énormes, où sans cesse des troupes fraîches venaient combler les affreuses trouées qu'ouvraient nos baïonnettes, nos balles et nos canons.

Partout nos soldats se montraient héroïques et chargeaient en désespérés, partout les cadavres s'amoncelaient, partout des ruisseaux de sang coulaient sous les pieds des combattants.

Au centime et à droite, les Français résistaient à l'épouvantable poussée. L'immense plaine disparaissait sous une fumée giise sentant la [tondre et la chair calcinée; des cris affreux déchiraient l'air.

Ce n'était plus une bataille, c'était comme un de ces cataclysmes horribles qui, de temps à autre, frappent l'humanité.

Soudain, vers notre gauche, une clameur s'éleva : les Saxons, au nombre de douze mille, venaient de nous abandonner et passaient à l'ennemi.

Napoléon accourut et lança sa garde dans l'épouvantable mêlée.

La nuit arrivait lentement. L'Empereur, assis sur un pliant, examinait des cartes lorsqu'on vint lui dire que l'artillerie allait manquer de munitions. On avait tiré plus de cent mille coups de canon depuis la veille.

Il fallut ordonner la retraite.

BienliH l'ombre envahit le champ de bataille, et l'on n'entendit plus que les cris et les plaintes de milliers de blessés.

Plus de soixante mille hommes, tués ou blessés, étaient couchés dans cette plaine, oix venait de se dérouler un véritable drame.

La retraite fut lamentable, et sans le dévouement de l'arrière-garde, qui résista héroïquement, notre histoire eût peut-être enregistré un désastre.

Malheureusement, on fit sauter trop tôt le pont de l'Ester, et trente mille hommes restèrent dans la ville. Les uns se défendirent jusqu'à la mort, les autres se jetèrent dans la rivière. Le prince Poniatowski, qui venait de gagner le bâton de maréchal de France, s'y noya.

C'est au milieu de véritables bandes que l'Empereur quitta Leipzig: Il n'y avait plus de discipline; les soldats désertaient, des officiers suivaient leur exemple. Napoléon semblait avoir perdu son autorité et son prestige, et souvent il entendait à son adresse des réflexions blessantes qu'il n'osait relever.

Les soldats restés fidèles aux aigles retrouvèrent cependant leur énergie pour culbuter à Hanau, le 30 octobre, le général bavarois de Wrède, qui voulait leur fermer la route de France.

Les alliés se préparaient à envahir notre pays.

Pourtant, avant de franchir le Rhin, ils voulurent essayer d'éviter une campagne qui les effrayait un peu, et ils flrent proposer à Napoléon d'engager des négociations en vue d'un tiaité de paix, sous la condition que ces négociations auraient pour base le retour de la Fi'ance à ses limites naturelles.

L'Empereur, ayant communiqué le 20 décembre au Sénat et au Corps législatif les propositions des alliés, reçut du Sénat une réponse conforme à ses désirs. La haute assemblée lui laissait toute initiative pour la défense du pays.

Le Corps législatif, au contraire, déclara qu'il fallait traiter et profita de l'occasion pour reprocher à l'Empereur ses levées d'hommes et ses dépenses illégales.

« Est-ce le moment de parler des abus, s'écria Napoléon, quand deux cent mille cosaques franchissent nos frontières! Au lieu de m'aider, vous secondez l'étranger! »

La guerre devenait inévitable.

La France, hélas! n'avait plus beaucoup d'hommes: les neiges de la Russie avaient dévoré la Grande Armée; les boulets de Dresde et de Leipzig, aidés par des maladies de toutes sortes, avaient réduit à l'état de squelette l'armée de 1813: la défense de la ligne des Pyrénées et la garde des places d'Allemagne nous privaient de plus de deux cent mille soldats.

L'Empereur décréta un appel de trois cent mille hommes à prendre sur les anciennes conscriptions, de 1803 à 1813. solennellement libérées.

« Je veux, dit-il, des hommes faits et point de ces jeunes conscrits à encombrer les hôpitaux ou à expirer sur les routes. »

Les alliés franchirent le Rhin le 31 décembre 1813.

Napoléon pressait ses préparatifs, poussait les opérations de la levée, qui s'effectuaient difficilement, s'occupait des dépenses, réglait tout, veillait aux moindres choses.

Il eut la satisfaction de voir venir à lui des vétérans, des anciens qui avaient participé à ses premières luttes. Carnnt lui-rm'me offrit ses services et fut chargé de la défense d'Anvers.

Au milieu de ces préparatifs fiévreux, l'Empereur reçut une nouvelle qui l'affligea profondément : le roi de Naples passait à l'ennemi.

« Murât, s'écria-t-il, Murât me trahir! Murât se vendre aux Anglais! Le malheureux! »

Il quitta Paris le 25 janvier 1814, après avoir confié la régence à l'Impératrice.

La veille de son départ, il reçut les officiers de la garde nationale dans la grande salle des Tuileries, et, leur montrant le roi de Rome, alors âgé de trois ans, que ]\Iarie-Louise tenait dans ses bras, leur dit:

« Je vous le confie, messieurs, je le confie à l'amour de ma fidèle ville de Paris ! »

Le 26, l'Empereur couchait à Chàlons-sur- Marne. Le 27, il battait l'ennemi à Saint-Dizier. commençant une des plus belles campagnes de sa fabuleuse carrière.

L'état d'esprit des paysans faisait espérer à Napoléon une guerre nationale. Dès que l'ennemi se montrait, les cloches des églises .sonnaient, et la sonnerie se répétait de village en village.

Rlucher avait concentré ses divisions à Brienne; Napoléon vint l'y attaquer, le 29 janvier.

L'Empereur- ne revit pas sans émotion la vieille école qui avait été, pour ainsi dire, le berceau de sa gloire. Par la pensée il se reporta vers l'époque heureuse où, dans son petit lit d'écolier, il rêvait de ses chères montagnes de ('.orse, de sa discrète retraite de Melelli. Comme c'était loin, tout cela! la Corse!... Brienne!... le passé!

Tout ce passé surgit dans l'espril de Napoléon, chassant pour un instant les graves préoccupations que lui causait l'avenir.

Brienne! il voulut illustrer par une victoire le nom évocateur dont les syllabes remuaient en lui tout un monde de souvenirs.

358 L'EPOPEE IMl'ERIALE

« Je les battrai ici, » dit-il à plusieurs reprises en contemplant les bâtiments sombres de l'ancienne école.

Blùcher occupait le château avec son état-major; le corps russe d'Olsuvief gardait la petite ville, et derrière, sur la route de Brienne à la Rothière, se trouvait placé, en colonnes, le corps du général Sacken; la cavalerie du comte Pahlen surveillait les approches.

Milhaud, Grouchy et Lefebvre-Desnouettes, à la tête de notre cavalerie, chargèrent avec furie les cavaliers de Pahlen, pendant que Ney et le général Château lançaient leurs grenadiers dans Brienne et dans le parc.

Blûcher, surpris alors qu'il se mettait à table, put s'enfuir et rejoindre le corps de Sacken.

Une lutte très vive était engagée dans Brienne, le canon tonnait, les balles sifflaient, on se battait dans les rues et dans le château, le parc était encombré de morts et de blessés.

Le corps de Sacken se jeta dans la mêlée, et la lutte devint terrible.

Certaines maisons, prises, perdues et reprises dix fois, étaient entourées de cadavres.

Napoléon fit bombarder la malheureuse cité, où de nombreux incendies s'allumèrent bientôt, ajoutant leur horreur à l'horreur du combat.

Jusqu'à 8 heures du soir, les alliés réussirent à se maintenir dans Brienne, malgré les efforts héroïques de la jeune garde et de la division Meunier. Plusieurs fois ils essayèrent de nous reprendre le château; mais ils furent repoussés à la ba'ionnette et laissèrent de nombreux cadavres dans les avenues et jusque sur le grand escalier.

Napoléon parcourait les rangs, encourageant les jeunes soldats, qui pai-fois faiblissaient. A un moment donné, les cosaques entourèrent son escorte. Dans une charge, Lefebvre-Desnouettes tomba, couvert de blessures.

A 11 heures du soir, l'ennemi recula, nous laissant maîtres de la position.

Napoléon passa la nuit à Mézières, et le lendemain il visita Brienne.

Blûcher était vaincu, mais il put se retirer tranquillement et rejoindre Schwartzenberg. Les alliés revinrent vers Brienne le 1er février et rencontrèrent Napoléon à la Rothière.

Le général Duhesme défendait le village, et le général Gérard devait garder les deux rives de l'Aube en occupant Dieuville.

Le prince de Wurtemberg engage l'action en attaquant la hauteur

boisée de la Gibrie, dont il s'empare, menaçant de nous tourner. Il est repoussé par une superbe charge de notre infanterie. Mais bientôt nous sommes attaqués partout par des forces énormes, et nous perdons l'excellente position de Ghaumenil ainsi que le village de la Gibrie; une divisions de uhlans nous enlève une batterie de six pièces.

L'infanterie du comte Giulay se porte alors sur le bourg de Dieuville, pendant que l'infanterie du général Sacken attaque vivement la Rotliière, clef de nos positions.

L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont présents et se tiennent entre Trannes et la Rothière, sur le terrnin même de l'action.

La neige tombe, le temps est affreux.

Écrasés par les obus d'une formidable artillerie, chargés pai' une nombreuse cavalerie, attaqués de flanc par l'infanterie, aveuglés par la neige qui parfois les empêche d'apercevoir l'ennemi, nos soldats sont obligés de reculer, et nous perdons la Rothière.

Napoléon se met alors à la tête de la cavalerie de Colbert et de sa garde, pousse une attaque sur le village, y pénètre et reprend l'église et plusieurs maisons. Le général Decous, de la garde, tombe auprès de lui, mortellement blessé; le général Baste est tué.

L'empereur Alexandre fait alors avancer ses réserves. Blûcher commande en personne. Sacken dirige des charges hardies.

A minuit, Napoléon luttait encore dans le village; mais, débordé de toutes parts, il dut reculer.

A la même heure, le général Gérard était obligé d'abandonner Dieuville, où il s'était héroïquement défendu.

Nous étions battus sur toute la ligne.

Après la Rothière, les alliés offrii^ent encore à Napoléon d'ouvrir des négociations en vue de mettre fln aux hostilités. Mais ils exigeaient toujours que la France revînt à ses anciennes limites, et ils ajoutaient que son intervention ne serait pas admise dans le règlement des questions concernant les pays auxquels elle devrait renoncer.

Napoléon, qui s'était retiré à Nogent, repoussa ces propositions.

« On veut, dit -il, que je laisse la France plus petite que je ne l'ai reçue. Jamais! Plutôt la mort que le déshonneur! »

Après la Rothière, les généraux alliés crurent pouvoir marcher sur Paiis, et ce fut à qui entrerait le premier dans la capitale.

360 LEPOPEE IMPERIALE

Cette rivalité amena la séparation des armées de Boliême et de Silésie.

La première suivit les vallées de la Seine et de l'Yonne. La seconde longea l'Aube et la Marne, et Blûcher se fit précéder par les corps de Sacken et d'Olsuvief.

Macdonald, chassé de Châlons, passa la Marne à Château-Thierry et fit ensuite sauter le pont de cette ville. Sacken, qui essayait de lui couper la retraite et marchait sur la Ferté-sous-Jouarre, se trouva bientôt complètement isolé.

Napoléon se tenait au courant de tous les mouvements de ses ennemis, prêt à profiter de la moindre faute. La marche en avant de Sacken en était une.

L'Empereur quitte aussitôt Nogent avec quinze mille hommes, dont la pkipart sont des conscrits n'ayant pas trois mois de service, après avoir chargé Oudinot et Victor de contenir Schwartzenberg.

Le 10 février, il se trouve en présence de la division russe d'Olsuvieff, qui, postée à Ghampaubert. constitue la liaison entre les forces de Blùcher, alors à Vertus, et le corps de Sacken, établi à Montmirail.

Napoléon, conduisant lui-même ses troupes, se porte sur les liauteurs de Saint-Prix, fait passer le défilé marécageux de Saint-Goud au corps de Marmont et prescrit au maréchal d'enlever le village de Baye, où se trouve l'avant-garde russe.

Aussitôt les divisions Lagrange et Ricard, soutenues par la cavalerie du premier corps, tournent le village, déploient leurs tirailleurs, puis, après une fusillade très vive, se ruent sur l'ennemi à la baïonnette et le chassent du village.

Olsuvief essaye de battre en retraite sur Ghampaubert; mais soudain, dans la vaste plaine où il s'engage, il aperçoit la cavalerie de la garde. Au même instant toute notre artillerie ouvre le feu sur ses troupes.

Il fait former des carrés : notre cavalerie les sabre et notre artillerie les broie. ]\Iarmont enlève Ghampaubert, et nos cuirassiers poussent les Russes vers un bois et un lac; un certain nombre d'entre eux cherchent un abri sous les arbres sans feuillage, d'autres essayent de traverser le lac et s'y noient.

L'ennemi est en pleine déroute, il fuit de toutes parts, laissant entre nos mains plus de deux mille prisonniers et tous ses canons. Le général Olsuvief a été enlevé dans le bois par un jeune conscrit, qui l'a amené lui-même à l'Empereur.

L'armée de Silésie se trouve coupée en deux.

Vainqueur d'OIsuvief, Napoléon, se retournant vers Sacken, marche rapidement sur Montmirail et, le 11 février, engage l'action contre la ligne ennemie, dont le centre est à la ferme de l'Épine-au-Bois, non loin de Montmirail, la gauche à Fontenelle et la droite en arrière de Marchais.

Au début, la lutte devient très vive autour du village de Marchais, qui est bientôt entouré d'un rempart de cadavres; les soldats chargent sans cesse dans la fumée et lancent au hasard leurs baïonnettes; la mitraille fait rage, les balles pleuvent.

Napoléon veut faire attaquer le centre de l'ennemi; mais il attend sa garde, partie le matin de Sézanne.

Elle arrive enfin, alors que l'ombre du soir envahit les bois; la superbe troupe débouche par Montmirail, et des acclamations frénétiques la saluent.

La véritable bataille va commencer.

Nansouty avec la cavalerie, Friant et le duc de Trévise avec les grenadiers, vont se ruer sur l'Épine-au-Bois, clef de la position, que défendent quarante pièces de canon et une infanterie nombreuse.

Napoléon fait un signe.

Aussitôt les bataillons de Friant s'ébranlent et se ruent sur la ferme, pendant que Nansouty menace la droite ennemie.

Une mêlée effroyable s'engage sur toute la ligne; car Ney, à la tête de la vieille garde, attaque la ferme de la Haute-Épine, et le duc de Trévise, le village de Fontenelle. Bientôt Marchais est repris, et tous les ennemis qui s'y trouvent sont sabrés ou faits prisonniers.

A 7 heures, la victoire est à nous. A 8 heures, les Russes prennent la fuite dans un désordre affreux, ayant perdu cinq à six mille hommes, et se retirent sur Château -Thierry.

Le général York, qui avait marché au canon, arriva trop tard et ne put que l'ecueillir les débris du corps de Sacken.

Les troupes de Sacken et d'York furent encore battues le lendemain par l'Empereur en avant de Château-Thierry, qu elles durent évacuer.

Marmont. ayant été obligé de reculei- jusqu'à Vauchamps, s'y trouvait en présence de Bliicher.

Napoléon se hâta d'accourir à son secours, et. le 14 au matin, une nouvelle bataille commençait.

Les deux cavaleries se heurtèrent d'abord dans la plaine, pendant

que l'infanterie prussienne s'avançait, en colonnes de bataillons, sur les côtés de la chaussée qui traverse le village de Janvilliers. Apercevant les niasses ennemies, Grouchy n'hésita pas à marcher à leur i-encontre et, ayant culbuté k cavalerie d'avant -garde, se rua sur l'infanterie formée en cairés.

Assailli de tous côtés, Bliicher se retira vers Ghâlons, faisant marcher son infanterie en coloiuies et en carrés. Harcelé sans cesse par notre cavalerie, il effectua une très belle retraite et put atteindi'e Ghâlons. où il rallia le corps de Sacken et d'York.

En quelques jour.s, larmée de Silésie venait de perdre près de quarante mille hommes et de cent canons.

Exaspérés par les excès de toutes sortes que commettaient les alliés, enhardis par les succès de Napoléon, les paysans commencèrent à se soulever pour la défense du sol et de leurs foyers. La situation de l'ennemi devint plus difficile. Partout on répondait aux atrocités par d'autres atrocités; tout soldat isolé était un homme mort, on pillait les convois après avoir massacré les conducteurs; des compagnies franches se formèrent et livrèrent aux Prussiens et aux Russes de sanglants combats.

Chose curieuse et digne d'être notée, la popularité de l'Empereur augmentait, on Facclamait dans les campagnes, on faisait son éloge à Paris.

La France se trouvant envahie, on oubliait les griefs du passé en raison de l'etTort présent, du magnifique effort dont les résultats heureux inquiétaient sérieusement l'ennemi.

Pour tous Napoléon devenait le sauveur, et l'on attendait de lui des miracles.

A Paris, on avait annoncé par une salve de soixante coups de canon la victoire de Ghampaubert.

Le 18 février, on vit arriver dans la capitale une colonne de six mille prisonniers russes, que précédaient Olsuvief et plusieurs officiers supérieurs.

L'abattement des premiers jours fit place à la joie, et la foule, dans les rues, cria : « Vive l'Empereur! Vive le grand Napoléon! »

Au congrès de Ghâtillon, on discutait toujours. L'empereur d'Autriche, Metternich et le représentant de l'Angleterre, lord Gastlereagh, penchaient

Bataille de .Montereau. —

Le boulet qui doit me tuer n est pas ( (D'après H. Bellangé.)

vers la conciliation; mais les Prussiens et les Russes ne voulaient pas laisser Napoléon sur le trône de France.

« Non, non, disait l'empereur de Russie, nous ne devons pas consentir à cela. Cet homme a la guerre dans le sang, et ce serait toujours à recommencer. »

Napoléon eût pu cependant, après ses premières victoires, obtenir un traité honorable et sauver son trône.

Hélas! le rêve qui avait toujours hanté cet homme d'action s'était réveillé déjà, et ce rêve l'empêchait d'apercevoir la réalité. Il posa ses conditions, exigea le maintien d'Eugène en ItaUe, du roi de Saxe à Varsovie, des fils de son frère Louis à Rerg.

Son attitude donnait raison à l'empereur russe.

C'était la guerre toujours, toujours du sang versé, des vies humaines sacrifiées.

Du reste, Napoléon n'avait pas arrêté un seul instant sa campagne.

Ayant battu Blûcher, il se jeta sur Schwartzenberg, qui avait refoulé Oudinot et Victor.

Marmont devait contenir Blucher; Mortier devait essayer d'arrêter Wintzingerode, qui s'était emparé de Soissons, et le corps de Bulow.

Après avoir culbuté l'avant-garde de Schwartzenberg et chassé de

364 L'EPOPEE IMPEFtlALE

Wrède de Mormans. lEmpereur arrive devant Montereau et s'y trouve en présence du prince royal de Wurtemberg, dont les troupes occupent les hauteurs qui commandent la live droite de la Seine, près du château de Sunille.

Le 18 février, à la pointe du jour, les habitants de Montereau sont réveillés par le crépitement d'une violente fusillade, que domine bientôt le fracas des canons.

Le général Château, jeune et bouillant officier, vient de commencer la bataille en chargeant contre les positions ennemies.

Notre colonne, accueillie par un déluge de balles et de boulets, est obligée de reculer, laissant sur le terrain qu'elle abandonne des centaines de morts et de blessés.

Trois fois Château la ramène en avant et toujours doit reculer. Il essaye alors de se glisser dans la ville avec ses tirailleurs; mais, au milieu du pont, il tombe mortellement blessé, alors que ses soldats crient : « Voilà du secours! » C'est Gérard, qui arrive avec plusieurs divisions.

Derrière lui, Napoléon accourt, et aussitôt il ordonne d'attaquer vigoureusement le plateau.

Quarante bouches à feu foudroient nos troupes; pourtant nos vaillants soldats n'ont pas une hésitation et s'élancent sur les pentes en poussant d'horribles cris, pendant que le général Pajol exécute une charge de cavalerie sur le flanc du plateau.

Cette fois, l'ennemi recule et se précipite en désordre dans Montereau. où l'écrase notre artillerie.

Napoléon, descendu de cheval , encourageait les artilleurs et plusieurs fois pointa lui-même des pièces.

On le conjurait de ne pas s'exposer ainsi.

« Baste! fit -il. le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu. »

Notre cavalerie sabrait tout dans les rues de la ville, qui furent bientôt pleines de cadavres. Dans un faubourg, les habitants tiraient de leurs fenêtres sur les Wurtembergeois.

« Mon cœur est soulagé, s'écria Napoléon, je viens de sauver la capitale de mon empire ! »

L'ennemi avait perdu plus de cinq mille hommes et la plus grande partie de son artillerie.

Après ^lontereau, les souverains alliés, qu'alarmait l'attitude des paysans de la Brie et de la Champagne et qui redoutaient une guerre nationale, offrirent encore une fois de traiter.

Enivré par des succès partiels, Napoléon déchira le papier qui contenait le projet de paix en s'éci^iant :

« Je suis, à présent, plus près de Vienne qu'ils ne le sont de Paris. »

Le 23 février, l'armée de Silésie et l'armée de Bohème opéraient leur seconde jonction à Bar-sur-Aube. Ces armées s'augmentaient sans cesse, car les ressources des alliés étaient immenses : l'Oder, l'Elbe et le Rhin leur servaient, pour ainsi dire, de triple ligne de réserve.

Les troupes de Napoléon, au contraire, s'usaient rapidement.

Ce fut avec trente mille hommes seulement qu'il attaqua les Russes, le 7 mars, sur les hauteurs de Craonne. L'attaque était superbe, la résistance fut héroïque. Dès le début de l'action, le général Strogonoff vit tomber à ses côtés son fils, frappé mortellement; le général Worongow eut cinq officiers de son état-major tués ou blessés.

Blûcher, chassé des» hauteurs, se replia sur Laon.

Mais l'Empereur avait perdu près de huit mille hommes, et l'affaire, en somme, ne pouvait avoir aucun résultat.

Le 8 mars, notre armée partit de Bray et se dirigea sur l'Ange- Gardien, village situé entre Laon et Soissons. L'Empereur y passa quelques heures, puis il marcha sur Laon et attaqua Blûcher autour de cette ville. Tous ses efforts se brisèrent devant la forte position des alliés, et, après deux jours de lutte, il dut battre en retraite sur Soissons.

Ayant appris dans cette ville que le général russe de Saint- Priest avait enlevé Reims, il quitta Soissons le 13 mars pour marcher contre ce général.

Vers 4 heures du soir, il arriva devant Reims, s'établit sur la hauteur dite du Moulin-à-Vent et ordonna les dispositions pour une attaque générale.

« Dans une heure, fit-il en se frottant les mains, les dames de Reims auront grand'peur! »

Bientôt, en ellet, cinquante pièces françaises tonnèrent, et la bataille s'engagea.

Au plus fort de l'action, le général de Saint- Priest fiit renversé de cheval et mortellement blessé.

Chargés par l'infanterie et par la cavalerie, écrasés par la mitraille, les Russes se retirèrent en désordre.

A 3 heures du matin. Napoléon entrait à Reims.

Cette victoire devait être la dernière de la campagne.

L'Empereur eut de nouveau la possibilité de faire la paix.

366 L'EPOPEK IMPERIALE

Il s'y refusa et conçut le projet de barrer aux alliés la route du Rhin, de menacer leur base d'opérations, et. s'ils avaient l'audace de marcher sur Paris, de les écraser entre son armée et la capitale, dont il attendait une vigoureuse défense.

Le mouvement commença bientôt, mais les débuts n'en turent pas heureux. Napoléon rencontra l'armée de Schwartzenberg à Arcis- sur- Aube, et, après un combat sanglant, il dut abandonner la ligne de l'.Aube.

Il avait prescrit à Augereau de remonter la Saône et de menacer la

cation an palais de Fontainebleau, le M avril 1814. (D'après nue gravurt (le la Bibliothèque nationale, collection Hennin.)

trouée de Beltbrt. Augereau n'exécuta pas cet ordre, se fit battre le 20 mars en rétrogradant sur Lyon, après s'être avancé jusqu'à Lonsle-Saunier, et éparpilla ses troupes le long du Rhône.

Augereau, du reste, négociait avec les alliés depuis un certain temps. La trahison naissait autour de l'Empereur malheureux.

Ayant pris leurs dispositions en conséquence, les souverains alliés réunirent leurs armées à Sommepuis et décidèrent de marcher sur Paris.

Wintzingerode ayant été détaché avec une dizaine de mille hommes pour surveiller Napoléon, le mouvement des deux armées commença.

CAMPAGNE DE FEÎANCE 367

Entre ce fleuve humain et la capitale, nous n'avions qu'une vingtaine de mille hommes, commandés par Marmont et Mortier.

Les deux maréchaux reculèrent pour ne pas être écrasés, et leurs troupes arrivèrent en désordre à Charenton, alors que les colonnes ennemies se trouvaient à Bondy, au Bourget et à Noisy.

Sur la route de la Fère- Champenoise, l'avant- garde de Blucher avait cerné et massacré une troupe composée en grande partie de gardes nationaux, que le général Pacthod conduisait à Napoléon.

Marmont et Mortier essayèrent de défendre la capitale et supportèrent de furieux assauts à Romainville et à Aubervilliers; Moncey défendit héroïquement la barrière de Clichy.

Napoléon, prévenu, accourait à leur secours, et il se fit devancer par le général Dejean. qui supplia les maréchaux de tenir encore vingt-quatre heures.

Mais Fennemi venait de tourner nos positions et refoulait les défenseurs.

Le 30 mars, Marmont capitula.

Napoléon apprit la funeste nouvelle à Fontainebleau, de la bouche du général Belliard.

Il fut frappé au cœur, mais sut conserver un visage impassible.

Autour de lui, tous les officiers pleuraient.

Le lei- avril, les alliés firent leur entrée à Paris, acclamés par les royalistes, qui criaient: « Vive Louis XVIII! »

Le 2 avril, le Sénat proclama la déchéance de l'Empereur et de toute sa famille.

Autour de Napoléon, qui était resté à Fontainebleau, l'armée demeurait fidèle, et les soldats demandaient à grands cris qu'on les conduisit à Paris.

L'Empereur s'y décida le 4 avril et fut longuement acclamé.

Mais la trahison s'étendait autour de son malheur : Ney, Oudinot, Lefebvre, Macdonald, lui déclarèrent brutalement que son projet était inexécutable, qu'il n'y avait plus rien à espérer.

Marmont, qui occupait une forte position au confluent de l'Essonne, fit défection.

Se voyant abandonné par ses meilleurs lieutenants, Napoléon se déclara prêt à abdiquer sous la condition qu on ferait proclamer son fils.

Le 6 avril, vaincu par les instances de ceux qui l'entouraient, écœuré

368 L'EPOPEE IMP.ERIALE

par la conduite à son égard de gens qu'il avait comblés de ses faveurs, il signa son abdication pure et simple.

Une convention, en date du il avril, régla le sort de Napoléon et de sa famille.

Napoléon recevait la souveraineté de l'ile d'Elbe et une liste civile de deux millions; il pouvait conserver auprès de lui neuf cents hommes, pris à son choix dans la garde; le titre d'Empereur lui était confirmé.

Marie-Louise se voyait attribuer les duchés de Parme et de Plaisance, avec réversibilité à l'Autriche.

Le départ de l'Empereur avait été fixé au 20 avril.

Ce jour-là, dès le matin, les rues de Fontainebleau présentent une extraordinaire animation; la foule se presse dans les rues qui conduisent au château; on se montre avec émotion, à travers les grilles, les magnifiques soldats de la vieille garde alignés dans la cour et les voitures de voyage qui attendent, au bas de l'escalier du Fer-à-Cheval.

Conduit par Bertrand, Napoléon sort de ses appartements et pénètre dans la galerie François 1er, où sont massés ses derniers fidèles, qui ne peuvent retenir leurs larmes.

Les adieux de Fontainebleau

leau d'Horace Vernet.)

CAMPAGNE DE FRANCE 36i»

L'Empereur traverse la galerie et, incapable de prononcer une parole, remercie par gestes. Enfin, il descend d'un pas ferme l'escalier du Cheval -Blanc.

Les soldats n'ont pas bougé, mais tous sont livides. Au delà de la grille, toutes les têtes se découvrent et bien des yeux se mouillent.

Les tambours battent aux champs ; le moment est solennel.

L'Empereur arrête les tambours, indique qu'il veut parler.

A ce moment on voit de grosses larmes rouler sur le rude visage des soldats, se perdre dans les moustaches.

L'Empereur parle; mais la plupart des hommes, secoués par les sanglots qu'ils essayent de réprimer, n'entendent pas les premières phrases de l'allocution, prononcées d'une voix un peu voilée.

Soudain la voix s'élève, devient plus claire.

« .... Adieu, mes enfants! dit l'Empereur. Je voudrais vous embrasser tous. Que j'embrasse au moins votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur. Qu'on m'apporte l'aigle, que je l'embrasse aussi. Ah! chère aigle, puisse le baiser que je te donne retentii' dans la postérité !

« Adieu, mes enfants! mes vœux vous accompagneront toujours.

« Gardez mon souvenir! »

Un grand frisson secoua les baïonnettes alignées; un cri formidable, rugi par des milliers de poitrines haletantes, monta vers le ciel comme un long sanglot :

« Vive l'Empereur! »

Page 1