‹ L'épopée impérialeChapitre 9 sur 56 · LES SALOXS DE VALENCE · texte numérisé non relu

LES SALOXS DE VALENCE

« Toutes ces sorties, toutes ces fêtes, disait-elle en liochant la tète, ne sont pas bonnes pour un jeune homme. i>

Ce fut bien autre chose le jour où Bonaparte apprit à M'ie Buu qu'il allait prendre des leçons de danse chez M. Dautel.

« Qui aurait pensé cela? murmura-t-elle. Un garçon si rangé! »

Dès lors elle crut le jeune homme perdu.

La vieille fille avait tort. Ce qui eût i)u être mauvais pour un antre était excellent pour Bonaparte, que son tempi'rameiil mettait à peu près à l'abri des entraînements dangereux.

Le jeune homme avait tout à gagner de son passage dans les salons où l'on samusait honnêtement, parce que, sous bien des rapports, son éducation restait à faire.

Né dans un pays qui n'était pas venu à la France de bon gré, élevé par une mère sans i(l('al qui ne parlait pas iiotie langue, tils d'un homme qui nous avait combattus et s'était soumis beaucoup plus par ambition, par calcul, que par sympathie, il n'avait appris à coimaitie la France, jusque-là. que dans la cour d'une école ou à travers des règlements militaires. Bien qu'il ne lut plus le sauvage d'autrefois, il restait encore, selon l'heureuse formule de l'un de ses professeurs : « Corse de nation et de caractère. »

Or il fallait qu'il apprit à connaître sa patrie, qui n'était pas celle de ses ancêtres, qu'il apprît à aimer la France.

Déjà il avait fait un pas dans cette voie, un grand pas. Un changement de milieu et d'habitudes ne pouvait qu'être heureux pour lui, ne pouvait que faciliter l'évolution commencée.

Ijonaparte était un c;dculatt'ur; les efforts de maître Dautel ne purent faire de lui un danseur.

Aussi, dans les salons, préf(''ia-t-il toujours la conversation à la danse.

Il parlait peu; mais lorsqu'il prenait la parole, on l'écoutait volontiers, parce qu'il émettait souvent des idées originales et ne manquait pas d'esprit.

Un jour, au cours d'une conversation, il dit à l'i'vêque de Valence, M'J'- de Crave, qu'un de ses ancêtres avait été canonis.'>.

c( Quel bel exemple à suivre, mon enfant! s'écria le prélat. Songez-y : un trône dans le ciel!

— Ah! monseigneur, répliqua Napoléon, si. en attendant, je pouvais passer capitaine ! »

36 L'EPOPEE IMPÉiUALE

En 1785. le soir de la Saiiilc- lîailit'. les ufficiers cCartilleiie donnèrent un grand bal dans les salons de Thùtel de ville.

On remarqua que Napoléon avait fait danser plusieurs lois une jeune fille fort jolie. M"'" M ion -Desplaces, et ses camarades le taquinèrent un peu à ce sujet.

<■ A ([uand la noce? » lui demanda-t-on le lendemain à la pension.

Le jeune homme ne se fâcha pas.

« Hélas! fit-il, je suis venu, j'ai vu, mais je n'ai pas vaincu. Un pauvre lieutenant en second ne saurait égaler César. »

Bonaparte fréquenta aussi, plus ou moins assidûment, chez ÎNI. I^oux de Montagnière, garde du corps; chez M. des Aymard, chez M. de IJressac, président du parlement de Grenoble; chez M"»^ Dupont.

Il n'avait jamais songé à épouser Ml'c Mion-De.splaces, nun plus que Mlles de Saint-Germain et de Laurencin. qu'il rencontra dans les salons de Valence. Mais l'on ne saurait en dire autant en ce qui concerne Mlle Caroline du Colombier, dont le souvenir poursuivit Napoléon jusqu'à Sainte -Hélène.

Une révolte assez sérieuse ayant éclaté à Lyon en août 1786. le régiment de la Fère reçut l'ordre de se rendre dans cette ville.

Il ne devait plus revoir Valence.

En effet, lorsque Lyon eut retrouvé le calme, on décida en haut lieu que le régiment de la Fère irait tenir garnison à Douai et serait remplacé à Valence par le régiment de Grenoble.

Le coup fut dur pour Bonaparte, qui. brusquement, brutalement, se trouvait séparé de tous ses amis sans avoir la consolation de leur faire ses adicu.K, qui abandonnait une ville où le ciel était clément, où la vie était douce et facile, pour une cité brumeuse et froide du Nord.

Il promena sa tristesse sur les routes poudreuses, de Lyon à Douai, et plus d'une fois, au cours des étapes monotones, il regretta presque d'avoir embrassé la carrière des armes, qui comportait de si pénibles devoirs.

V Partir, toujours partir!... murmurait-il. Laisser un peu de son cœur aux ronces des chemins! »

Il vit Douai sous le ciel moiuie d'un hiver naissant. Il le vit surtout à travers sa nostalgie, et il estima qu'il ne s'y plairait jamais. Aussi, peu de temps après son arrivée dans cette ville, il demanda et obtint un congé, auquel, du reste, il avait tous les droits.

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