SUR LA ROUTE DE L'ÉPOUVANTE
De Brouti à Spach, 27 novembre.
Après la première étape, relativement facile, nos épreuves vont croître sans mesure.
La nuit glaciale et humide a été une nuit blanche pour la majorité d'entre nous et, pour les quelques privilégiés qui ont pu dormir un peu sous la demidouzaine de tentes constituant tout notre campement, le réveil a sonné à quatre heures.
Il fait nuit noire. Le branle-bas commence. En même temps la neige maudite reprend et multiplie les difficultés. Le chargement des chevaux surtout est particulièrement pénible.
Enfin, à six heures et demie, quand un petit jour blafard commence à hésiter dans la tourmente, le départ s'effectue en file indienne.
La neige a nivelé le sentier, Tavant-garde de notre colonne y enfonce jusqu'aux genoux, et nous n'avançons qu'avec une peine infinie... et avec quelle lenteur I
Après deux heures de cette marche fatigante, nous apercevons le second pont des Vizirs. Celui-ci a
trois arches à pic. Sa traversée, plus périlleuse encore que celle du premier pont, ne s'effectue pas sans de nombreuses chutes. Pourtant, un cheval seulement tombe dans le Drim, mais c'est miracle s'il n'a pas entraîné avec lui les deux hommes qui s'efforçaient de le débâter et de le relever.
Il disparaît dans la rivière qui, entre les berges blanches, semble rouler des flots d'encre. Avec lui nous perdons cent kilos de pommes de terre. C'est une catastrophe !
Le pont passé, toujours dans la tourmente de neige qui nous cingle au visage et nous aveugle, nous suivons une nouvelle fois la rive gauche du Drim, dont le lit se resserre de plus en plus. Le sentier grimpe en pleine roche. Dans l'escalade et surtout dans la descente glissante de ses lacets abrupts, les pertes de chevaux se multiplient, soit qu'ils roulent dans les ravins avec leur charge, soit qu'ils s'abattent, épuisés, pour mourir sur place.
Nous n'avançons plus qu'à tout petits pas et notre colonne s'allonge démesurément. Autour de nous, aucun être humain, aucun symptôme de vie ne se montre, et cette solitude nous angoisse... Mais elle n'est qu'apparente. Nous sommes épiés. Voici qu'à tout moment, comme un signal, quelque coup de feu éclate que répercute l'écho des grands rochers déserts.
SUR LA ROUTE DE l'ÉPOUVANTE
Cependant nous atteignons sans incident, vers trois heures et demie de Taprès-midi, le petit hameau de Spach, trois maisons, trois cahutes plutôt, aux murs et aux toits lézardés, bâties au bord du Drim.
Depuis neuf heures nous marchons sans avoir rien mangé et nous sommes harassés. Hélas ! il est impossible de faire halte, car le quartier général est attendu là. Nous devons continuer.
Le Drim s'enfonce dans une ravine de rochers qui Tenserrent si étroitement qu^il n'y a plus place même pour un sentier de chèvres, et nous nous engageons en pleine montagne.
Cette fois on grimpe dur, pour arriver enfin, à la nuit tombante, près de la lisière d'un bois, sur un petit plateau situé au milieu d'un cirque de hauteurs escarpées.
Nous camperons là, dans la neige encore, qui, accumulée depuis deux jours, atteint une épaisseur de près d'un demi-mètre.
L'étape a été extrêmement pénible. Nombreux sont les hommes qui n'ont déjà plus de chaussures, et tous ne sont pas arrivés jusqu'ici. L'arrièregarde, avec le capitaine Mortureux, les rassemble; mais, surprise par la nuit, elle reste à Spach, où le
g8 l'agonie de LA SERBIE
quartier général ne parviendra pas ce soir. Elle nous rejoindra demain, avant le départ.
Le quartier général avait prévu des étapes semblables aux nôtres, mais, dans la tempête déneige, il a ralenti sa marche et nous le (( semons » ferme.
Nous ne pouvons pas, en effet, perdre de temps, car nos vivres, je l'ai dit, sont insuffisants. Il nous faut marcher quand même, passer coûte que coûte, sinon ce sera la mort horrible par la faim qui nous guette dans les montagnes où nous sommes à peine engagés.
Gomme hier, nous éprouvons les pires difficultés pour allumer les feux, et la nuit depuis longtemps est profonde quand nous réussissons enfin à obtenir, au milieu de beaucoup de fumée, quelques flammes.
Pas d'eau au bivouac. Pour boire^ il faut faire fondre la neige I Le froid est terrible^ si terrible que, malgré notre fatigue effroyable^ il nous est défendu de dormir. Pourtant, nous sommes exténués, mes yeux se ferment malgré moi... Mais toute la nuit nous resterons éveillés, blottis autour des flammes vacillantes que nous ravivons sans relâche, pour attendre le jour comme une délivrance, le jour où nous reprendrons notre route et secouerons un peu le froid mortel qui raidit nos membres et étreint nos épaules 1
LE RAVIN DE LA MORT
LE RAVIN DE LA MORT
De Spach à Fléti, 28 novembre.
Réveil (?) et départ aux mêmes heures que la veille.
Nous voici en pleine montagne. La neige, qui a cessé de tomber, est durcie par la gelée : une couche de verglas, plus dangereuse que la glace même, la recouvre.
De plus, en pleine route, au sortir du plateau où nous avons campé, nous devons suivre une arête tranchante et éboulée par place. Des chevaux glissent et tombent dans le ravin. Nous piétinons sur place pendant plus d'une heure.
Ce dangereux passage franchi, la rude ascension, par des lacets sans nombre, commence vers le premier col.
A midi, au sommet du col qui aboutit à un vaste plateau boisé de chênes nains, nous faisons halte pour permettre à Tarrière-garde de rallier.
A perte de vue, une multitude de cimes plantent dans Tazur du ciel leurs rudes pointes étincelantes. Sous le soleil qui Tinonde, resplendit à nos yeux
le formidable chaos de neige qu'il va nous falloir traverser... Les ouvertures des précipices et des abîmes sans fond y mettent seules leurs taches sombres.
Quelques fermes misérables s'étagent à portée de fusil sur les pentes les plus proches : nous sommes au hameau de Sakati, dont les rares habitants, — les premiers êtres humains que nous rencontrons — nous entourent. Quelle vie solitaire est la leur ! et quelle pauvreté !
Sous la bise glaciale qui bleuit leurs visages, ils sont à moitié nus, mais chacun a un fusil et des cartouches. Avec autant de curiosité que si nous étions une race d'êtres inconnus, ils nous examinent, pleins de malveillance. Seule la force de notre colonne leur impose le respect ; mais malheur aux isolés I
Nous réussissons pourtant, après de longues palabres, à leur acheter un peu de foin pour les
chevaux.
Nous repartons. Nous descendons maintenant par des couloirs de neige glissante. Puis, il nous faut remonter le lit d'un torrent et, vingt fois au moins, le traverser, d'une rive à l'autre, dans l'eau glacée jusqu'au-dessus des genoux, et, chaque fois,
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la bise et le froid nous chaussent et nous culottent immédiatement de glace.
Déjà, hier après-midi, nous avions rencontré des cadavres raidis par le froid et drapés de neige ; mais dans ce ravin, quels spectacles d'épouvante!...
Sur les deux rives, des cadavres, encore des cadavres et, chose plus affreuse, des moribonds !
Les cadavres ! nous en avons tant vu depuis tant de jours, que notre pitié, peu à peu, s'est émoussée, mais ces agonisants 1
En voici un : ses pieds sont gelés dans ses « opantsi » qui ne sont plus qu'un bloc de glace. Ses mains gonflées sont énormes. Résigné, il attend la fin... Seuls, ses yeux vivent dans sa face déjà morte, ses yeux qui nous regardent pendant que nous passons... Voici, plus loin, un pauvre vieux, une toile de tente sur les épaules. Il me montre ses pieds de glace. Il me parle. Je ne le comprends pas. Bien que je sache mon geste inutile, je lui tends un biscuit. Ce n'est pas cela qu'il veut. Sa main, avec une peine infinie , se lève lentement , son doigt tendu m'indique ce qu'il désire. Je regai'de et comprends !
Il me demande de l'achever d'une balle de revolver !
Je passe en hâte. Voici d'autres morts, d'autres agonisants... en voici d'autres encore...
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Près du cadavre d'un tout jeune homme, vingt ans à peine, qui, le buste raidi et soulevé sur les coudes, est mort face au ciel que ses yeux restés béants semblent encore implorer — un soldat se traîne. Il est incapable de se tenir debout, mais sur les genoux et les mains, il essaie de continuer à avancer. Il n'a plus de chaussures et les plantes de ses pieds, décollées, pendent comme des semelles arrachées...
Que faire pour ces malheureux qui meurent de faim ou de froid dans cette solitude glacée ?
Pendant deux heures, tout le long du ravin, de ce terrible ravin de la mort, l'épouvante et l'horreur nous accompagnent et, à chaque tournant, derrière chaque rocher, nous guettent.
Enfin la nuit tombe. Nous l'accueillons avec soulagement, car elle nous cache toutes ces visions affreuses, et nous arrivons au ce han » de Fléti.
On nous annonce que ce han est réservé pour le prince héritier. Il arrive, en effet, une demi-heure après nous. Il nous apparaît amaigri, mortellement triste ! Chaque jour, il a vu sa patrie devenir davantage la proie des envahisseurs. Gomme nous, il est contraint de fuir devant eux.
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Notre situation ce soir est la même que les jours précédents. Il va nous falloir, après cette pénible et longue étape, passer une troisième nuit sans abris. Il gèle à i5° et un vent glacial souffle en tempête dans l'espèce de couloir où nous campons.
Les quatre médecins — les docteurs Petit, Garnier, Dumas et Biscos — qui font partie de ]notre détachement, déclarent que c'est la mort inévitable pour certains d'entre nous, les plus faibles ou les plus épuisés. Le colonel Fournier fait alors une démarche auprès du prince héritier, qui autorise nos malades à coucher dans le han, près de lui.
Pour moi, je passe encore une nuit blanche près d'un feu de bois, dont la fumée, que le vent chasse dans toutes les directions, m'aveugle. Dans mes chaussures, mes chaussettes collées ne sont plus qu'un bloc de glace. Les vivres, l'eau dans les bidons, tout est gelé.