VERS LES ALPES D'ALBANIE
Le 24 novembre, la situation à Priszrend est désespérée. Le flot précipité qui fuit depuis deux mois a laissé, dans la ville, cent à cent cinquante mille pauvres gens atFolés, affamés, épuisés. Ils voudraient, eux aussi, fuir encore, s'évader du cauchemar : ils ne I^peuvent plus.
Il n'y a plus de service sanitaire; les blessés, livides et silencieux, couverts de sang et de boue, au milieu de la foule désespérée qui se presse par les rues, errent au hasard jusqu'à l'épuisement^ jusqu'à l'agonie. Il y a des spectacles navrants, des scènes que Ton ose à peine évoquer. Affolées d'horreur, des mères, pour essayer de sauver un enfant, en ont abandonné un autre. Des petits êtres, çà et là, s'affaissent et meurent ; on les voit à peine; on ne s'en préoccupe pas. Un accablement général, une torpeur d'angoisse et d'indifférence pèse sur tous les cœurs et nulle souffrance ne trouve plus personne pour la prendre en pitié.
Nous ne pouvons plus tenter d'échapper à l'en-
nemi que par une unique issue, celle de Priszrend à Scutari, à travers cette Albanie du nord, aux montagnes désolées, couvertes de neige, et que peuplent à peine quelques tribus, toutes hostiles, d'ailleurs.
Il faut détruire les dernières automobiles, toutes les voitures, tout le train des équipages. Il faut enterrer ou faire sauter les canons et les munitions. Il faut anéantir tout le matériel, pour qu'il ne tombe pas aux mains de Tennemi.
On ne peut plus songer qu'à sauver des vies humaines !
Dans un épais massif de cimes çscarpées, aux gorges profondes, il va falloir franchir cent soixante-dix kilomètres, sans autres chemins que d'étroits sentiers à peine tracés, par où il est impossible d'espérer évacuer autre chose que des hommes, un à un.
Les femmes et les enfants, qui ont réussi, au prix de quels efforts, à se traîner jusqu'ici, ne pourront plus nous suivre dans cet exode suprême ! Les terribles Alpes albanaises sont réputées si infranchissables qu'au cours des cinq siècles de la domination turque jamais l'armée ottomane n'a osé s'y aventurer I
Et un morne désespoir pèse sur la masae en détresse des réfugiés.
Au milieu de la panique générale, le colonel Fournier, notre attaché militaire, a réussi à rallier toutes les missions françaises qui se trouvaient en Serbie.
Seule, notre mission sanitaire a eu le temps de partir pour le Monténégro, via Diakovitsa-Ipek.
En hâte, le colonel Fournier réunit et groupe les autres missions : aviation, mécaniciens automobilistes, télégraphie sans fil, qui, toutes, ont été contraintes, comme Tarmée serbe, de détruire leur matériel. Il en forme — c'est Taffaire des trois derniers jours que nous passons à Priszrend — un unique détachement.
Une partie de la mission d'aviation manque à l'appel. Au départ de Rachka, en effet, deux camions automobiles, trois tracteurs et le camionatelier de l'escadrille sont restés en panne ou sont tombés dans les précipices qui bordaient la route de Mitrovitsa.
On avait décidé de sauver au moins les machines-outils du camion-atelier et de les transporter sur des chariots, tirés par des bœufs, à Priszrend, mais les hommes chargés de ce sauvetage furent surpris par la marche rapide de l'en-
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nemi et n'eurent que le temps de rendre le matériel inutilisable et de le noyer dans Tlbar.
La tempête de neige les a empêchés de gagner Priszrend avant l'encerclement, mais on a pu encore télégraphier à leur chef, le capitaine observateur Tulasne, de les rassembler et de s'échapper avec eux, par le Monténégro, d'où ils devront nous rejoindre à Scutari.
Cependant^ le détachement français s'organise. Il est curieusement hétérogène : 3 marins, 94 mécaniciens automobilistes, i25 officiers et hommes de l'escadrille d'aviation, 5 télégraphistes de T. S. F.
Le personnel est, bien entendu, utilisé au mieux de ses aptitudes. Une commission pour l'achat de chevaux de bât est formée avec deux officiers : le capitaine de hussards Mavet et le capitaine d'artillerie Mortureux, tous deux observateurs de l'escadrille d'aviation.
Étant donnés les circonstances et l'affolement général, tout doit être fait en dehors des Serbes, qui ne sont pas en état d'apporter un concours efficace. Tous les officiers ont réuni leurs ressources pécuniaires pour cet achat de chevaux et pour l'achat des vivres et de l'avoine. On rassemble ainsi 18.000 francs.
Dans l'entassement de Priszrend, où la foule affamée des réfugiés cherche à acheter n'importe
quoi à n'importe quel prix, ce ravitaillement est une tâche à peu près impossible. Enfin, on réussit à trouver un peu d'avoine, que l'on paie un franc Tok (i''8 25o), et dix moutons, dont le troupeau suivra le détachement et lui fournira la viande sur pied.
Gomment évacuer les malades? Les transporter à bras ? Il n'y faut pas songer. Cependant, personne ne peut admettre l'idée de les abandonner. Il reste encore six aéroplanes ! Six aéroplanes capables de voler, bien que, depuis deux mois et demi, ils soient restés, nuit et jour, sous la pluie et la neige !
Le colonel Fournier décide de s'en servir pour transporter, par la voie aérienne, les malades les moins valides, à Scutari... Ainsi fut fait, et, pour la première fois, je crois, des avions assumèrent la tâche des services sanitaires !
Pendant ce temps, l'ennemi s'est approché et le canon tonne aux portes de la ville, où il sème la panique et où le désespoir augmente.
Un blessé cherche à troquer un revolver, qu'il a trouvé sur la route, pour un morceau de galette de maïs : « Une belle acquisition pour qui veut se
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suicider proprement! » dit-il pour faire valoir Tobjet.
Le Gouvernement est parti. Le quartier général doit le suivre demain 26 novembre.
Après une revue en tenue de campagne, les bâts arrimés sur les chevaux, passée par le chef de Tescadrille, le commandant aviateur Vitrât, le détachement français est, lui aussi, prêt à se mettre en route.
Prêt est une façon de parler. Personne, en effet, n'est entraîné à la marche à pied. Nous n'avons pas de tente ni aucun moyen de campement, et nous devrons franchir, dans la neige, des cols à mille mètres d'altitude.
Pas un homme, parmi nous, qui ait l'habitude des montagnes, et ce que nous allons tenter est autre chose qu'un raid de chasseurs alpins et n'a jamais été réalisé par aucune troupe. Tous, enfin, officiers et soldats, sont dans le plus grand dénuement et, déjà, dans un état de fatigue extrême.
Néanmoins, nous espérons que « ça marchera quand même », car nous avons tous la ferme volonté de nous tirer de là et d'éviter la catastrophe, c'est-à-dire d'être faits prisonniers.
Cinq infirmières françaises attardées, qui n'ont pu partir par le Monténégro avec la mission sanitaire et qui préfèrent risquer la mort plutôt que de
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tomber aux mains de l'ennemi, ont demandé à partager nos dangers et nos fatigues, et elles y ont été autorisées.
A la pointe du jour, part le convoi des chevaux : soixante-dix pauvres bêtes peu solides, épuisées déjà par près de deux mois de retraite continuelle.
Nous le rattraperons demain, 26 novembre, avec les derniers autos et tracteurs qui nous transporteront par la route encore praticable jusqu'à Lioum- Koula. Là, nous détruirons ces véhicules, et alors il nous faudra tenter d'effectuer à pied la traversée redoutable de l'épais bourrelet de chaînes, réputées inaccessibles, qui nous sépare de la côte de l'Adriatique.
De Priszrend à Brouti, 26 novembre igiS.
Nous voici en Albanie ! Le'pays, dès les premiers kilomètres, apparaît sauvage, inhospitalier, désolé, et le ciel lui-même est hostile !
Dans un jour triste et gris, nous avons quitté Priszrend, à six heures du matin, par la vallée de la Bistritsa. A peine hors de la ville, j'ai retrouvé les mêmes sinistres spectacles de misère, de mort, de désespoir, qui hantent mes regards depuis bientôt deux mois que j'erre le long des chemins de la douloureuse retraite .
Voici, de nouveau, des cadavres sans sépulture, abandonnés au hasard de la route. Voici, jonchant le sol, le bétail et les chevaux morts, voici des voitures brisées, des chariots du train des équipages renversés. Dans le froid glacial, rôde une effroyable odeur, fade, écœurante...
Les a koulé » (fermes albanaises) se font bientôt de plus en plus rares. Sans fenêtres, elles ne prennent jour que par d'étroites meurtrières percées
à plus de deux mètres du sol, et sont de véritables forteresses, aux portes bardées de fer et d'aspect menaçant.
Soudain, la route a atteint la vallée du Drim Blanc. Comme nous changeons de région, la neige nous a pris. Elle tombe sans trêve, si drue maintenant, que le filet brouillé des flocons nous empêche de voir à trente pas devant nous; sur le sol, elle noie, de sa blancheur frissonnante, toutes les épaves macabres de la guerre...
Cependant, voici le pont de Lioum-Koula, très curieux à voir, avec sa cambrure abrupte au-dessus du torrent qui vient se jeter dans le Drim. C'est là le point terminus de la route et, en conséquence, de notre voyage en auto.
Dans le couloir resserré, où, à cet endroit, aboutit la route, entre la montagne et la rivière, nous retrouvons notre convoi de chevaux, qui, au complet, nous attendait, sous la tourmente de neige.
Une division serbe, la division combinée, s*est arrêtée au m.ême endroit. Elle aussi, pour échapper à l'ennemi, va chercher un refuge dans l'inextricable massif des Alpes albanaises.
Notre détachement — les missions françaises —
s*organise définitivement, mais non sans difficulté, au milieu de Tencombrement des troupes, qui obstruent presque entièrement l'étroit défilé, pendant qu'on procède au triste devoir de détruire les autos et les tracteurs, en les culbutant dans le Drim.
L'un après Tautre, les véhicules tombent d'une hauteur de dix mètres et se brisent. L'incendie achève d'anéantir les débris qui n'ont pas disparu sous les flots. Les flammes brillent dans une opaque fumée noire, les explosions des pneumatiques et des réservoirs d'essence se succèdent... Et nous nous mettons en route, à pied, sous la neige, qui tombe toujours à gros flocons...
Homme par homme, maintenant, nous suivons, le long de la rive gauche du Drim, un étroit sentier escarpé en montagnes russes. C'est, paraît-il, le dernier vestige de la via ^Egnatia, l'antique route de pénétration romaine qui, avec celle de Durazzo, par Elbassan, servait jadis de voie de pénétration de la côte de l'Adriatique vers la Macédoine.
Et voici le premier des deux ponts des Vizirs, merveilles de l'architecture turque des temps passés. Bien peu d'Européens les ont traversés. En effet, nul voyageur étranger, avant la victoire serbe d'il y a deux ans, n'avait jamais abordé les montagnes de Liouma et de Mirditie.
Figurez- vous un W renversé; un des jambages est plus haut que l'autre, mais ils forment tous deux des angles presque droits, et le plus élevé atteint une soixantaine de mètres au-dessus de la rivière. L'admirable légèreté de l'ensemble n^exclut pas la solidité. Depuis combien de siècles, en effet, ces vestiges d'une opulente civilisation disparue sont-ils abandonnés ainsi, sans aucun entretien?
Cependant, la traversée est une véritable escalade, et fort périlleuse. La voie est étroite, la neige nous aveugle et nous fait glisser ; elle dissimule de nombreuses crevasses. Un cheval et deux hommes, dont l'un tient la bride et l'autre la queue de l'animal, se hasardent seuls, à la fois, dans l'ascension et la descente de chacun des arceaux.
Il nous faut plus de deux heures pour franchir ce passage difficile. Nous nous en tirons enfin sans accidents graves, mais non sans incidents, car nous manquons d'expérience, principalement pour arrimer avec solidité les bagages sur les bâts des chevaux.
Au milieu d'un paysage affreusement désolé, nous suivons ensuite la rive droite du Drim Blanc. A une heure après-midi, nous parvenons à la hauteur du confluent où, réuni avec le Drim Noir, il forme le grand Drim, dont les flots tumultueux se
précipitent, après une large boucle au nord, vers Scutari.
Quarante kilomètres ont été franchis depuis le matin, grâce au parcours effectué d'abord en automobile. Pour aujourd'hui, nous nous en tenons là.
Nous sommes trempés des pieds à la tête, tant la tempête de neige, qui n'a pas cessé une minute, est violente. Il nous faut bivouaquer dans la couche blanche, épaisse de plus de trente centimètres, qui couvre le champ où nous nous arrêtons.
Derrière nous, le quartier général est passé à Lioum-Koula, le voïvode Putnik, malade, étant transporté à bras, dans une chaise à porteurs fabriquée par ses soldats avec une caisse de voiture.
Une heure plus tard, le roi Pierre P"^ est arrivé au même point. Le vieux souverain n'avait avec lui que deux officiers d'ordonnance. Un soldat lui a coupé une branche d'arbre et, sans escorte, aidant de ce bâton sa marche chancelante, il s'est engagé, à pied, dans le même sentier que nous avons suivi, — dans le sentier de l'exil.
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Cependant, transis, grelottants, les doigts paralysés par le froid, nous tentons d'allumer des feux.
Les feuilles mortes et le bois sont trempés de neige fondue. Pendant trois heures, en vain nous nous époumonons à souffler, de toutes nos forces, dans une fumée suffocante, avec l'espoir de faire jaillir la flamme.
Enfin, les feux prennent et piquent l'obscurité de lueurs mouvantes. Le camp s'anime comme une fourmilière, et chacun travaille.
On soigne les chevaux, dont trois déjà manquent à l'appel. L'un d'eux, malheureusement un de ceux qui portaient les vivres, est tombé dans le Drim. On organise des popotes de fortune. Puis, assis sur des tas de paille de maïs jetés sur la neige, nous formons cercle autour de chaque foyer, qui nous enfume mais qui nous réchauffe et nous sèche un peu.
Vers la nuit, la neige, heureusement, a cessé de tomber. Alors, nous avons pu apercevoir, à une centaine de mètres, le village albanais de Brouti, misérable, aux trois quarts ruiné, et dont, il y a six jours, les habitants ont, paraît-il, massacré quarante-cinq Serbes. Nous faisons bonne garde.
D'ailleurs, bien peu d'entre nous espèrent pouvoir dormir. Ainsi que moi, mes compagnons ne possèdent plus que des équipements bien incom-
plets. La plupart n'ont pas de tente et beaucoup même pas de couvertures.
Pourtant, tout à coup, une chanson s'élève : (( Ça ira!... On les aura /... », chante-t-on auprès d'un feu. Et un autre ténor, à l'autre bout du bivouac, répond qu' (( il connaît une blon...de »...
Ce sont nos chansons, des chansons de France, et toute fatigue, toute souffrance du moment, toute appréhension des lendemains redoutables s'évanouissent pour faire place à la gaieté et à l'espoir...
« Pourvu, me dit soudain le colonel Fournier, que nous ne soyons pas bloqués par la neige dans les montagnes, dont nous n'aborderons la terrible traversée que demain ! »
La question des vivres, plus que toute autre, l'inquiète. Ils sont rares. Nous n'avons, par exemple, en chiffres ronds, que deux cents kilos de biscuits pour deux cent cinquante hommes... Et cette traversée redoutable, d'après les estimations les plus optimistes, doit durer au moins cinq jours !
Or, elle dura huit jours !