‹ L'épopée serbe; l'agonie d'un peupleChapitre 11 sur 24 · SUR LA MER GLACÉE DES CIMES NEIGEUSES · texte numérisé non relu

SUR LA MER GLACÉE DES CIMES NEIGEUSES

De Fléti à Arci, 29 novembre.

Rien ne peut donner une idée de la monotonie désolée et angoissante du massif albanais, véritable mer glacée de cimes neigeuses, dont la traversée, dans les conditions efTroyables où nous reffectuons, exige de chacun de nous une force de résistance physique et morale réellement surhumaine.

Les rares autochtones qui Taffrontent^ — encore ne la tentent-ils jamais, ainsi que nous y sommes contraints, aux approches de l'hiver, — ont des paroles significatives pour se saluer lorsqu'ils se rencontrent.

« A. Kéni mujt? » (L'avez-vous pu?) est la question.

« Po, Kadal, Kadal », c'est-à-dire : « Oui, lentement, lentement » est la réponse.

Chacune de nos étapes est plus pénible que la précédente. Au cours de cette journée nous traver-

IIO l'agonie de la SERBIE

sons, du reste, la partie la plus dure de ce désert de montagnes.

Dès le réveil, qui sonne à Theure habituelle, nous constatons qu'une trentaine d'hommes du détachement ont les pieds gelés. Ils souffrent comme des damnés. Beaucoup aussi ont les mains couvertes d'ampoules produites par les brûlures du froid.

Le prince héritier Alexandre sort du « han ». Suivi de sa misérable escorte, — une douzaine de cavaliers de la Garde royale, — il s'éloigne, à pied, dans les premières lueurs du jour levant.

Deux de ses soldats, qui ont dû passer la nuit dehors, comme nous, faute de place dans le « han », ne le suivront pas. Ils sont là, à vingt mètres à peine de notre bivouac. Étendus devant les cendres de leur feu éteint, on pourrait croire, de loin, qu'ils dorment encore, mais, raidis dans leurs vêtements durcis par la gelée, ils sont immobiles à jamais. Les malheureux, harassés de fatigue, tous deux seuls devant leur feu, n'ont pas eu la force de veiller, comme nous l'avons fait, cette nuit encore. Le sommeil les a saisis et puis, sans même qu'ils s'en s'aperçussent, la mort.

Nous nous mettons en route à notre tour, mais pour stopper presque aussitôt devant un précipice, sur lequel un pont suspendu — deux troncs

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