‹ L'épopée serbe; l'agonie d'un peupleChapitre 12 sur 24 · SUR LA MER GLACEE DES CIMES NEIGEUSES III · texte numérisé non relu

SUR LA MER GLACEE DES CIMES NEIGEUSES III

d'arbres branlants — est jeté. La traversée est impossible, une épaisse couche de glace recouvre les troncs. Trente mètres au-dessous, dans un amas de roches éboulées, bouillonne un torrent impétueux.

A la pelle et à la pioche, un passage, un escalier plutôt, est creusé dans la pente verticale du ravin, pour frayer un chemin aux chevaux qui, dans Teau glaciale où on les force à entrer, se débâtent et se cabrent.

Le colonel Fournier, toujours en tête, est entraîné par le remous ; le commandant Vitrât s'élance à son secours, il bute dans les roches et disparaît, lui aussi... Pendant quelques instants d'effroi, nous les croyons perdus...

Enfin, s'agrippant aux arêtes des roches, ils réussissent à atteindre, mais déchirés et meurtris, la rive opposée.

J'ai réussi, cependant, à traverser le pont en l'étreignant des bras et des jambes et en me traînant lentement.

Tandis que l'on continue à faire passer les chevaux dans le torrent, le reste du détachement suit mon exemple et, sans encombre, franchit, comme moi, cet endroit périlleux.

Nous attaquons ensuite l'ascension du col de Tchafa-Malit (945 mètres). Le temps est clair, le froid extrêmement vif, âpre et coupant. Comme

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les jours précédents, des cadavres, dans leurs vêtements de glace, bordent notre chemin.

On monte, on monte sans arrêt. A chaque moment Téquipe de tête doit, pour pouvoir avancer, tailler, dans la couche glacée, des degrés superficiels. A sa suite, nous passons. Il nous faut avoir une attention soutenue et qui exige une tension d'esprit continuelle. A la moindre distraction, le pied glisse... et nous côtoyons, sans relâche, des précipices !

La lente ascension nous semble interminable. Mais enfin, dans l'après-midi, nous atteignons le sommet du col et nous commençons la descente plus dangereuse et plus pénible encore que la montée.

Notre but est le « han » d'Arci. Nous n'avons aucun renseignement sur la direction à suivre ; nous marchons à la boussole, et, cependant, nous ne risquons pas de nous perdre. Chaque fois, en effet, que nous demandons, avec inquiétude, si nous ne nous égarons pas, quelqu'un en tête s'écrie : « Un cadavre! » Ce sont ces jalons qui nous indiquent que nous sommes dans la bonne route I

Nous rencontrons deux larges torrents, qu'il nous faut traverser à gué. Les chutes s'y produisent nombreuses, car, en dépit de la marche, la fatigue et le froid terrible engourdissent nos membres épuisés.

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Mes bottes gelées me blessent, et mes jambières sont elles-mêmes des glaçons.

Enfin, la tête de la colonne avec laquelle je marche arrive, comme la nuit tombe, au « han » d'Arci.

Pour la première lois, nous logerons sous un toit. Pour la première fois, nous pourrons dormir l

Il était temps : si nous avions encore dû passer une nuit blanche à la belle étoile, la plupart d'entre nous n'auraient jamais revu la France. Beaucoup manquent à l'appel. A la queue de la colonne, les traînards n'en peuvent plus.

Nous apprenons que quinze chevaux aujourd'hui sont morts ou sont tombés dans les précipices. Leurs convoyeurs, qui tentent de sauver^ au moins partiellement, leurs chargements, en transportant à dos d'homme bagages et vivres, sont à bout de forces. Surpris par les ténèbres, ils demandent du secours.

Le capitaine aviateur de Larenty, dont les vêtements, de la ceinture aux brodequins, sont une cuirasse glacée, dans la nuit, repart, muni d'une lanterne, à la recherche des retardataires. Quelques hommes de bonne volonté l'accompagnent.

Dans le « han » , cependant, nous nous installons tant bien que mal.

Les Albanais qui, en cas de non-paiement, nous

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ont menacés d'une attaque à main armée la nuit même, ont exigé du colonel Fournier douze napoléons, — 240 francs en or, — pour nous laisser nous y abriter !

Gomme toutes ces auberges albanaises, ce n'est pourtant qu'une vaste grange où Ton ne connaît ni bancs, ni tables, ni lits. Il n'y a même pas de cheminée. La fumée des feux s'échappe, comme elle peut, par les crevasses des murs et du toit. La vermine, par exemple, y abonde.

Néanmoins, nous nous y trouvons bien, quoique nous sommes enfumés comme des harengs. Nous nous y trouvons même si bien que, après l'arrivée, à neuf heures, du capitaine de Larenty et des attardés qu'il amène, — dans quel état d'épuisement ! ils sont en route depuis quinze heures I — peu à peu notre garde se relâche. Bientôt, tous, nous dormons, nous dormons d'un sommeil de plomb... Mais les Albanais, eux, veillent et rôdent, silencieux, invisibles... Et, au jour, je ne retrouve, de mon cheval, que le licol tranché net.

Deux autres chevaux, plusieurs harnachements, des sacs et des caisses de vivres ont également disparu.

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