AUX SOUFFRANCES DU FROID... IIQ
Le sentier escalade la pente avec parfois une inclinaison de 3o pour cent. Quelques chevaux tombent encore et crèvent sur place.
Puis, à peine redescendus, il nous faut recommencer à monter pour franchir un second col, le plus haut, celui de Kar (964 mètres).
Officiers et soldats sont harassés. Ils ont tous les pieds dans un état affreux. Le détachement se traîne. La colonne s'allonge démesurément et bientôt se trouve essaimée sur un parcours d'au moins dix kilomètres.
De nouveaux chevaux s'abattent. Les pauvres bêtes sont, elles aussi, exténuées par la fatigue et par l'insuffisance de leur nourriture. Il faut alléger la colonne. Les derniers biscuits sont portés à dos d'homme. La grosse préoccupation est de sauver le peu de vivres que nous avons encore et nos couvertures. Le reste des bagages, cantines et valises s'en vont dans les ravins...
Au sommet du dernier col, la vue embrasse, dans son ensemble, le panorama féerique et majestueux de toute la chaîne... Et, là-bas, nous voyons les cimes blanches peu à peu se coiffer de nuages.
C/est ensuite la descente à travers d'étroits défilés, pleins d'un verglas terrible, venu avec le soir et qui épuise nos dernières forces. Personne ne tient plus debout et à tout instant quelqu'un tombe et roule dans l'infernal toboggan... Je n'en peux plus. Je me suis attardé, à l'arrière-garde, avec le commandant de Rochefort, une infirmière, un docteur et dix hommes. La nuit descend et nous enveloppe !
Et, tout à coup, plus de piste !
Dans les ténèbres, nous tâtonnons la neige. Nous cherchons les cadavres, les macabres jalons qui nous marquent notre direction 1 Un cheval s'abat encore. A la main, on fait glisser les bagages qu'il portait, mais ils se perdent dans un torrent, que nous entendions sans l'apercevoir et où nous tombons presque tous.
Trempés, puis habillés de glace des pieds à la tête, pendant trois heures nous marchons, nous nous traînons plutôt, au hasard, dans la nuit noire...
Je me demande encore comment nous avons eu l'énergie — morale — de surmonter nos souffrances, notre lassitude effroyable, de continuer à avancer...
Enfin, au lointain, des feux! Avec nos dernières forces, nous piquons droit dessus, en désespérés, à travers verglas, rochers, torrents !