‹ L'épopée serbe; l'agonie d'un peupleChapitre 17 sur 24 · VERS SCUTARI TERRE PROMISE I · texte numérisé non relu

VERS SCUTARI TERRE PROMISE I

grises circulent maintenant autour des cimes, flottent à mi-pente, se nichent dans les anfractuosités et nous enveloppent d'une humidité glaciale, plus pénible que la bise et le froid des jours précédents. Le terrain devient entièrement volcanique et ne présente plus la moindre trace de végétation. Autour de nous, ce sont des roches magnifiques, bleues, vertes, rouges, qui, par endroits, brillent d^éclats métalliques.

Ainsi, pendant des heures, nous allons au milieu d'un prodigieux amoncellement de minerais et de marbre; mais nous sommes si harassés que chacun de nous suit, en silence, celui qui le précède et que nous n'avons plus la force d*admirer le décor de froideur désolée et en même temps de féerique richesse qui nous entoure.

Nos regards n'ont qu'une direction : l'Adriatique ! Nous n'avons qu'une idée : y arriver, y arriver le plus vite possible et, pour aujourd'hui, notre seul désir est d'atteindre, avant la nuit, le village de Gomsitch, où, paraît-il, les moines hospitaliers d'un monastère italien, perdu dans ces montagnes, nous hébergeront...

Hélas ! si la montée a été épuisante, la descente

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est terrible ! La pente est couverte, tantôt de gros galets ronds, qui roulent sous nos pieds meurtris, tantôt de pierres coupantes qui arrachent ce qui reste de nos chaussures et nous blessent cruellement.

Hommes et chevaux tombent à qui mieux mieux. Nous faisons à peine un kilomètre à Theure. L'un après l'autre, nous nous abandonnons sur les roches, n'en pouvant plus. Et, à la chute du jour, la tête de la colonne doit faire halte dans une clairière, au fond d'une cuvette entourée d'un bois de petits sapins. Personne de nous n'a plus la force d'avancer. Pourtant, dans la nuit , tout le détachement, homme par homme, rallie le bivouac. C'est un véritable miracle d'énergie, car il en est qui, pour rejoindre, ont dû se traîner sur les mains et les genoux, à travers le chaos des roches.

Parmi les derniers arrivés est le D' Dumas, qui s'est fait une entorse et qui, blanc comme un linge, défaille dans mes bras.

Après une nuit pendant laquelle la pluie est tombée sans répit, mais, moins redoutable que le froid, ne nous a pas privés de repos, nous repartons avec l'espoir d'arriver enfin à cette terre promise : Scutari.

ENLISÉS DANS LA BOUE

ENLISÉS DANS LA BOUE

De Skut à Scutari, 2 et 3 décembre.

Or, nous ne devions pas encore, ce jour-là, arriver à Scutari.

Au départ, nous retrouvons les atroces cailloux de la veille, mais, bien que les blessés et malades forment maintenant la moitié au moins du détachement^ le moral, auquel, d'ailleurs, nous devons uniquement d'être tous arrivés jusqu'ici, est resté ferme.

Nous savons que nous n'avons plus à passer que des cols peu importants.

Pour la dernière étape — c'est alors du moins notre conviction — le fanion bleu-blanc-rouge a été déployé, et nos trois couleurs, qui flottent pour la première fois sans doute en Albanie, nous entraînent à une allure plus vive, dès que le sol devient un peu moins pénible.

D'abord, nous suivons, à flanc de montagne, la vallée d'une rivière torrentueuse, la Gomsitché que nous franchissons deux fois sur de vieux ponts

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turcs, indices que nous approchons enfin de lieux moins déserts.

Mais, plus loin, quelques centaines de mètres à peine, après avoir dépassé le couvent de Gomsitch, que nous n'avons pas pu atteindre hier, il nous faut traverser la rivière à gué.

Sans hésiter, car nous espérons tous en avoir fini ensuite avec les gués et les passages difficiles, nous entrons dans le courant jusqu'à la poitrine. Bien entendu, des chevaux tombent. Ils sont en péril, au milieu de la rivière, et, pour les sauver, il faut se jeter à l'eau complètement.

Ensuite, le sentier s'élargit. C'est déjà presque une route. Le paysage change d'aspect, devient moins sauvage. Enfin, voici des habitants, de la vie !

Et, soudain, nous débouchons dans la vallée du Drim, que nous avons quittée le 27 novembre, pour couper droit à travers les montagnes, et nous arrivons au village de Vaoudegns, un vrai village ! Il y a des maisons qui ne sont plus des huttes ! Il y a des maisons en pierre 1

Nous y trouvons des officiers monténégrins. En apercevant les couleurs françaises, leur accueil est chaleureux, enthousiaste même. Ils ont installé un bac sur le Drim, qui coule entre deux falaises de montagnes, dont il lèche les roches à pic.

C'est ici un large fleuve, au courant violent. Sur

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le bac, hommes, chevaux et moutons — car il nous reste trois moutons, notre ultime réserve — le traversent. Alors, dans une lumière grise et transparente, rimmense plaine de Scutari apparaît à nos yeux, bordée de monts lointains, dont les arêtes dentelées se profilent, grises, sur le gris du ciel, en demi-teintes, estompées par la brume légère. Nous nous crovons sauvés I

Hélas ! nous comptons sans la pluie et sans l'inondation I Cette étape devient bientôt la plus dure et la plus pénible de toutes nos étapes !

Peu à peu, à mesure que nous descendons vers la plaine, la boue augmente, et bientôt nous trouvons les routes transformées en fleuve de boue où nous enfonçons jusqu'aux genoux.

Soudain, en avant, un cheval disparaît jusqu'au poitrail. Seule, sa tête émerge encore.

Nous tentons de prendre sur notre gauche, puis sur notre droite. Plus de vingt fois nous traversons des rivières devenues des lacs, des ruisseaux qui sont des rivières, toujours nous retrouvons la boue.

Un homme s'enlise. A grand'peine nous le sauvons, mais ses bottes restent dans le tombeau de fange où lentement il s'enfonçait.

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Nous n'avançons plus, la nuit descend, une pluie battante tombe. Nous sommes perdus au milieu d'une immense mer de vase, dans laquelle disparaissent nos trois derniers moutons. Les chevaux, bâtés depuis plus de douze heures, se couchent. Il nous faut abandonner nos derniers bagages...

D'après la carte, nous ne sommes plus qu'à quatre kilomètres de Scutari.

La ville est là, tout près, et nous ne pouvons l'atteindre ! . . .

C'est en vain que nous voudrions marcher, nos pieds, collés au sol, englués dans la fange, n'obéissent plus à notre volonté.

La boue nous tient et ne veut pas nous lâcher. Nos suprêmes forces s'épuisent... Dans la lourde nuit qui pèse sur nos épaules, une affreuse angoisse nous suffoque.

Et lorsque, à bout de souffle, nous stoppons, la boue, lentement, nous conquiert. Elle atteint nos chevilles, puis monte aux genoux...

Allolis-nous mourir là, enlisés dans cette tombe immonde, maintenant que nous touchons au but?

Des cris de détresse s'élèvent dans l'obscurité. Des voix appellent au secours, faiblement...

Les uns s'égarent, les autres tombent...

Un cri s'élève, lointain :

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— A moi!... La caisse de comptabilité se noie !

La caisse de comptabilité ! Oui !

C'est un marin, un brave gars, auquel, depuis le début de notre exode, ont été confiés les rapports et les papiers de Tescadrille d'aviation, qui appelle ainsi.

On arrive près de lui... Il porte la caisse sur sa tête, la défend en désespéré contre le flot de fange!

Les heures passent, efTroyables...

Enfin, alors que nous désespérons tous, une lumière tremblote à quelque cent mètres. Je m'y traîne à grand'peine. Je devine un village qui émerge du limon, c'est Koutchi. Il est onze heures de la nuit. Nous marchons depuis dix-sept heures.

Dans une ferme albanaise, où nous trouvons l'hospitalité, — la tête de la colonne, du moins, car toute notre arrière-garde manque à l'appel, — nous nous affalons, harassés, sans avoir la force de manger les quelques aliments que l'on nous offre : du fromage, des poireaux crus et de la galette de maïs...

Le lendemain, 3 décembre, seulement, après avoir encore passé un fleuve, le Kiri, dans l'eau jusqu'à mi-corps, nous achevions enfin l'effroyable

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traversée de l'Albanie du nord et nous entrions à Scutari.

Notre arrivée lamentable, nos loques de vagabonds, d'où la boue dégoutte sur nos talons, nos visages d'affamés, envahis par le poil et creusés par les privations et la fatigue, notre aspect sordide et hirsute, plongent ceux qui nous voient passer dans une stupéfaction profonde, malgré l'habitude qu'ils ont de spectacles de ce genre.

Nos jambes flageolantes ne nous portent plus, nous titubons comme des gens ivres ; nous butons à chaque pas contre les pierres ou dans les trous des ruelles défoncées. La traversée des faubourgs nous paraît interminable.

Enfin, voici des rues et des trottoirs I Voici le quartier européen : une vraie ville, avec de vrais magasins où l'on vend de quoi manger 1

Et nous entrons dans l'immense caserne, que les Turcs avaient fait construire en plein centre de Scutari et où, à notre grand étonnement, mais avec un soulagement profond, nous retrouvons notre arrière-garde. Plus heureuse que nous, elle est arrivée hier, dans la nuit, grâce à un guide albanais, qui, après un assez long détour, la fit passer à flanc de coteaux et lui évita ainsi l'enlisement épouvantable dans la plaine de boue où, en pleine obscurité, nous avons failli trouver une mort affreuse.

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Le commandant Dangelzer et ses officiers pilotes sont là. Ils n'ont mis, eux, sur leurs aéros, qu'une heure et demie pour franchir le ciel lourd de neige et de mort de cette Albanie de malheur, où nous nous traînons depuis huit jours !

Ils nous étreignent, nous embrassent, nous disent leur angoisse en ne nous voyant pas arriver. Par leurs soins, une soupe fumante nous attend. Gomme des loups affamés, nous nous précipitons sur tout ce qui se mange. Puis, c'est la réaction, nos nerfs trop tendus qui se brisent... C'est l'effondrement!...

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