‹ L'épopée serbe; l'agonie d'un peupleChapitre 18 sur 24 · A SCUTARI · texte numérisé non relu

A SCUTARI

4 déoembre.

Scutari, Skadar pour les Serbes, Chkodra pour les Albanais, participe à la fois d'une ville turque (elle en a le cachet et les tares), avec son bazar boueux et ses places immenses, qui sont d'anciens cimetières abandonnés ; d'une ville albanaise, avec ses maisons bâties comme des blockhaus et capables de soutenir un siège, et d'une ville européenne, où l'occupation internationale d'avant la guerre a laissé comme principales traces les appellations des rues qui, suivant qu'elles avoisinent les diverses légations, éparpillées un peu dans tous les quartiers, ont des noms allemands, autrichiens, italiens, anglais ou français.

Sa population, 35.ooo habitants, est, en grande majorité, albanaise et musulmane : cependant l'Italie et l'Autriche catholiques et le Monténégro orthodoxe s'y partagent, ou plus exactement s'y disputent, une influence instable et précaire.

Jadis, comme tant d'autres villes de la péninsule

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balkanique, elle a été une capitale serbe : Constantin Bodine, dont la souveraineté s^étendait, à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième^ de la Morava à l'Adriatique et de la Save au Drim, y avait établi sa résidence. C'est là qu'il reçut et hébergea le prince sicilien Tancred, avec toute son armée, lorsque celui-ci se rendit à la première croisade. Et la vieille forteresse, démantelée par le temps, et dont les murailles, semblables à des frises de théâtre, dominent encore la ville, est une antique forteresse serbe.

Aujourd'hui, après tant de siècles écoulés, après tant de victoires et de gloires anciennes ou récentes, Scutari, berceau d'une des ères de plus grande puissance de la Serbie, abrite l'exil de cette nation de héros.

C'est à Scutari qu'est venue mourir la Serbie !

Ceci n'est pas seulement un mot et une image.

Lorsque je repris conscience, en effet, après un sommeil léthargique, — qui dura vingt-quatre heures (certains d'entre nous dormirent deux jours et deux nuits sans se réveiller) — lorsque je revins à moi, après la fin du cauchemar qu'avait été notre voyage, Scutari, dans la grisaille d'un

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ciel brumeux et sale, m'apparut peuplée d'ombres qui semblaient, comme évoquées par un nouveau cauchemar, surgir de l'autre monde.

Ces ombres, ces épaves humaines, qui vaguaient par les rues principales, c'étaient les rescapés du flot de femmes, de vieillards et d'enfants qui avaient, en masse, abandonné villes et villages pour fuir devant les trois armées austro-allemandes et bulgare; c'étaient aussi les débris de la vaillante armée serbe !

Pauvres soldats et pauvres exilés aux faces creuses et parcheminées, aux guenilles lamentables ! Combien, parmi ceux qui s'étaient mis en route, en était-il resté le long des chemins, sans plus avoir de force pour continuer leur calvaire ? Combien ont disparu dans les ravins, dans la neige, la glace et la boue ? Combien sont morts de misère et de faim ?

Les femmes et les enfants surtout, si nombreux naguère, ne sont plus ici qu'en minorité. Pareillement, je ne rencontre presque plus de blessés, ces blessés qui, avec leurs dernières forces, tentaient, au début, de suivre la retraite de l'armée, l'exode des fugitifs... Et les récits qui expliquent leur absence reculent encore pour moi les limites de l'horreur.

Pour la plupart, tous ces réfugiés sont passés

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par le Monténégro, par la route d'Ipek, moins effroyable, sans doute, que les pistes à peine tracées dans les montagnes de la farouche Albanie, bien terrible encore pourtant, puisqu'il leur a fallu monter à 2.000 mètres pour traverser les glaces du Tchakor et que quelques milliers à peine de fugitifs ont réussi à arriver jusqu'ici, sur les centaines de mille qui étaient partis...

Dans leur foule morne et abattue, où toutes les classes sociales se confondent, rivalisant de souffrances, de misère et de désespoir, des gens que, naguère, j'ai connu riches, n'ont plus aujourd'hui de quoi louer un logis, si humble soit-il, et sont couverts d'innommables guenilles.

Voici un député, membre influent de la Skouptchina. Il appuie sa marche chancelante sur un long bâton coupé le long de la route, et sur ses épaules maigres une couverture boueuse et effilochée lui tient lieu de manteau.

Tous, dans leurs yeux atones et comme décolorés, gardent la même expression de stupeur profonde, de morne effarement. Tous pleurent la mort de parents ou d'amis... Tous sont en proie à la même pensée obsédante, qui domine leur désespoir et déchire leur cœur : le souvenir de la patrie perdue.

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Parmi celte foule à bout de forces et de courage, et qui, avec ses haillons indigents, semble quelque mascarade de détresse et d'horreur, je rencontre des Français : voici le D"" Lépinay qui, depuis trois ans, a, comme moi-même, assisté aux campagnes serbo-turque, serbo-bulgare, et enfin à cette épouvantable et dernière guerre. Tous deux, face à face, nous hésitons à nous reconnaître, car je suis pareil aux autres : une épave humaine I

En quelques mots, il me décrit cet exode, également lamentable, des civils et des soldats qui passèrent par le Monténégro. (Ce fut vers la même époque où j'arrivais à Priszrend.) Il me décrit son entrée avec les ministres étrangers et la mission sanitaire française à Ipek, où la ville, encombrée par la file interminable des convois de la « komora » (train des équipages), était envahie par les troupes et toute une multitude de fugitifs. Plus d'hôtel où loger. Rien à manger. Gomme toujours et comme partout, la misère et la famine.

Gomme Lioum-Koula, Ipek (Petch en serbe) a été le bûcher de l'armée serbe, car après Ipek les routes manquaient.

Ordre fut donc donné de brûler des milliers de voitures et de chars, des monceaux d'approvisionnements et de faire sauter la plupart des canons avec leurs munitions, puis de se retirer dans les mon-

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lagnes albanaises sans chercher davantage à combattre, puisqu'il ne restait plus aucune chance de vaincre. En cette matinée désespérée de novembre, on fit jouer les musiques militaires sur la grande place pour remonter le moral des soldats. Tandis que les airs nationaux et les marches ranimaient un peu la triste bourgade et laissaient croire aux Albanais que les Serbes redevenaient victorieux, les explosions et les crépitements d'incendies se succédaient, pareils à des refrains, et marquaient la fin de la lutte.

Le lendemain, le ministre de France et les autorités monténégrines s'engagent dans la montagne, car l'ennemi approche. En même temps arrivent les familles françaises de la colonie de Bor, dont j'ai déjà parlé^ cent vingt personnes, qui, depuis deux mois, se traînent sur toutes les routes de la retraite.

C'est alors dans Ipek, au milieu de l'encombrement fou, du désordre et du vacarme, l'achat, à n'importe quel prix, d'ânes et de chevaux.

La neige tombe en tempête, et, dans les défilés qui montent au Tchakor, les hommes, dit-on, meurent comme des mouches. Cependant il faut fuir : les

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Austro-Allemands et les Bulgares ne sont plus qu'à quelques heures de la ville.

Les hommes encore valides se décident à tenter le passage. Les plus faibles, ainsi que la plupart des femmes et des enfants, restent, le désespoir au cœur, sous la protection de Kerim bey, notable Albanais, que les autorités monténégrines ont, en partant, nommé gouverneur de la ville.

Mais toute la nuit les projecteurs bulgares éclairent Ipek... Le lendemain, comme le D'^ Lépinay se met en route avec sa femme et ses deux enfants (que portent à bras deux prisonniers autrichiens), plusieurs dames de la colonie de Bor se joignent à eux. Elles ne peuvent se résigner à tomber aux mains des Bulgares et préfèrent affronter la mort avec leurs enfants.

La petite colonne, composée ainsi de vingt-deux personnes, se mit en route. Hélas! elle fondit bien vite, malgré les secours qu'elle trouva auprès des officiers et des soldats serbes, pourtant privés de tout eux-mêmes, et qui hébergèrent les femmes et les enfants, leur donnèrent leurs derniers vivres avec une abnégation admirable et sans jamais vouloir accepter la moindre rémunération.

Le D*" Lépinay me cite des noms de la liste de deuil. C'est M™^ Lhéridon, que l'on dut abandonner le premier jour aux soins des soldats d'une « ko-

mora ». C'est M. et M"*^ Richard, qui s'attardèrent et que l'on ne revit plus. C'est, le lendemain, M. et M""^ Lépine : ils ont enterré un enfant à Andriévitsa; eux-mêmes maintenant restent en chemin. C'est enfin M. Ricard qui, à bout de forces, tombe à Bérané. Et ceux qui trouvèrent l'énergie de continuer jusqu'à Scutari furent en proie à une famine de plus en plus menaçante.

(( Nous n'avions plus peur d'être faits prisonniers; nous n'avions plus peur des balles ni des bombes, me dit un autre rescapé, nous ne craignions plus rien que de mourir de faim ! »

Les soldats continuent à arriver à Scutari. Certains d'entre eux n'ont plus d'armes. 11 en est même qui sont presque en chemise. Ils ont commencé par donner leurs armes pour avoir du pain, puis ils ont donné leurs bottes, enfin leurs vêtements. Ils ont tous l'air épuisés, résignés. La même expression se retrouve sur le visage des prisonniers autrichiens qui passent dans leurs capotes bleues en loques et chaussés de chiffons retenus par des ficelles.

Personne, depuis des semaines, ne s'occupe plus

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de ces derniers. Abandonnés à eux-mêmes, ils auraient pu fuir, attendre l'armée austro-allemande. Ils ont préféré vivre le cauchemar de la retraite avec l'armée et le peuple serbes. Ici, on les' voit accroupis sur les trottoirs ou sur le pas des portes, faisant la chasse à la vermine qui les dévore ou bien se nourrissant de choses innommables.

Les Albanais, qu'ils soient de la ville ou qu'ils descendent des montagnes, n'ont guère de pitié pour l'affreuse misère des exilés; la plupart les regardent avec une dure indifférence et ne leur offrent aucun secours, si faible soit-il.

Mais voici, escortée par des « askers » à cheval (ce sont les gendarmes d'Essad pacha), une voiture qui traverse cette foule au grand trot. C'est le major V..., dont la rude poigne représente ici le Monténégro.

Commandant de la place de Scutari, il a pris en otage les plus riches commerçants et les notables albanais. Il ne les a molestés en rien, mais il a ordonné leur transfert à Cettigné où leurs têtes lui répondent de la tranquillité de la ville.

Et partout des postes ou des patrouilles de sol-

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dats monténégrins veillent nuit et jour, baïonnette au canon, sur la foule des réfugiés. Dans cette Albanie farouche, la révolte, avec ses corollaires, le pillage et le massacre, est toujours à Tétat latent, toujours à craindre !

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