L'OBSTINATION SERBE
Scutari, lo décembre.
Scutari, but de tant d'efforts, Scutari vers quoi allaient tous nos espoirs au cours de notre effroyable voyage, nous apparaissait comme une terre promise où finiraient nos souffrances, et nous étions persuadés que notre dernière étape serait l'étape de la délivrance !
C'était une illusion, hélas ! et, dès notre arrivée, nous nous en apercevons cruellement.
Nous sommes épuisés, trempés, couverts de boue; notre plus grand désir est de nous réchauffer, de nous sécher.
C'est impossible ! Sur la ville pèse une brume malsaine, qui vient de la plaine de fange et qui ajoute à l'humidité de nos bardes. Or, Scutari ignore les poêles et les cheminées. Le seul mode de chauffage qu'on y connaisse est le « mangal », simple réchaud dans lequel quelques braises de charbon de bois se consument lentement parmi un tas de cendres. Les Albanais s'en contentent; pen-
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dant les rares journées de froid, ils s'accroupissent autour de ces maigres foyers, qu'ils attisent de leur souffle, tout en fumant leur éternelle cigarette.
Mais cela même, nous ne pouvons l'obtenir! Il n'y a plus de charbon de bois. La guerre, ici comme partout, a tout dévasté, tout absorbé... Nous devons nous passer de feu, et c'est une amère souffrance. Nous en aurions tant besoin! Nous sommes arrivés dans un état si lamentable ! De notre détachement, la moitié des hommes, épuisés par la fatigue et par les privations, doivent rester alités durant une semaine, et il a fallu en transporter à l'hôpital italien une quarantaine d'autres plus gravement éprouvés, ceux, par exemple, qui ont eu les pieds ou les mains gelés.
Cependant, notre exode si terrible, à travers le massif albanais, aurait pu être plus tragique encore. Nous n'avons pas été, comme les Serbes qui nous suivaient, attaqués, en route, par les Albanais, avides de pillage.
Ces sauvages montagnards, qu'aucune autorité, aucune loi n'a jamais pu soumettre, estiment la vie — surtout celle d'autrui — sans valeur. Entre
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eux, de tribu à tribu, c'est une perpétuelle vendetta, une haine constante et féroce, une suite ininterrompue de meurtres. Si deux montagnards albanais, inconnus Tun à l'autre, se rencontrent et s'ils ajoutent au salut la question : « Nga tséis yé? >) (de quelle tribu es-tu ?) très souvent, à peine la réponse faite, les pistolets sortent des ceintures, deux coups de feu se croisent simultanés et deux corps roulent par terre, mortellement atteints.
Que peut compter, pour ces bandes farouches, la vie de l'étranger qui traverse leurs montagnes désolées et qui ne leur apparaît que comme une proie bonne à attendre, à Tabri des rochers inaccessibles, pour l'assaillir et la dévaliser?
C'est à notre misère, à nos guenilles, à notre bagage réduit à presque rien, que nous sommes redevables d'être passés indemnes au milieu d'eux. Ils nous ont dédaignés, sachant avoir mieux à attendre derrière nous.
Le quartier général serbe qui, en effet, s'avançait avec un équipage autrement important que le nôtre, fut accueilli, tout le long de sa route, à coups de fusil.
Avant même d'être entré en pleine montagne, c'est-à-dire avant l'étape de Spach, il fut attaqué par une bande de pillards. A partir de ce point jusqu'après Pouka (soit pendant un peu plus de
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trois de nos étapes), tantôt sa tête de colonne, tantôt, et plus fréquemment, son arrière-garde, durent li\Ter de véritables combats pour traverser les cols, dont les défilés étaient propices aux guetsapens.
Un millier de soldats, tout ce qui restait d'une des meilleures divisions serbes, la division de la Morava, servait d'escorte et de défense au quartier général. Les Albanais blessèrent, tuèrent ou capturèrent — car ils firent des prisonniers, qu'ils relâchèrent ensuite, moyennant rançon — deux cent cinquante hommes et vingt officiers ; ils prirent trois cent cinquante chevaux ou bœufs avec leurs bagages.
Dès son arrivée à Scutari, cependant, le quartier général ébauche un essai d'organisation.
L'armée serbe, ayant héroïquement accompli son devoir jusqu'à la dernière heure, s'est engagée dans les montagnes, les débris de chaque unité suivant la direction qui avait été indiquée, sans s'occuper de ce que devenait l'unité voisine.
C'est vraiment une chose admirable que de voir l'énergie déployée par ces officiers du quartier général. A demi morts de fatigue eux-mêmes, sans
prendre une heure de repos, ils s'occupent déjà de réunir et de reformer tout ce qui reste de troupes pour continuer à faire face à l'ennemi, pour combattre encore, pour lutter jusqu'au bout, non seulement contre l'envahisseur^ mais aussi contre la misère et la mort !
L'âme du quartier général, c'est le colonel Jivko Pavlovitch, un colosse énergique et infatigable, chef d'état-major du voïvode Putnik.
Pour lui, comme pour son chef, la bataille continue. Jusqu'au dernier moment il a résisté, il s'est refusé à admettre la défaite. Aujourd'hui, sur la terre d'exil, sans prendre une heure de repos, il prépare déjà la revanche.
Son influence se fait sentir. Les bivouacs, accrochés à flanc de montagne derrière Scutari, deviennent de plus en plus nombreux. Et, en même temps que l'ordre renaît, le moral des troupes se relève. On ne voit plus, dans les rues, errer à l'aventure des soldats désemparés.
Les unités qui sont passées par le Monténégro ont, par un prodigieux tour de force, réussi à sauver, en les tirant à bras, quelques batteries de canons de campagne et de montagne.
Les autres troupes, qui ont essayé, par l'Albanie, de gagner Monastir, pour se joindre aux Alliés, n'ont pas eu le temps d'atteindre cette ville avant
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les Bulgares, contre lesquels elles se sont butées. En quarante-huit heures, le colonel Jivko Pavlovitch a réussi à reprendre contact avec elles et il les concentre autour de Kavaïa, de Tirana et d'El- Bassan.
Le vieux roi Pierre, que je pensais voir arriver à Scutari, est en route pour les rejoindre. Une obstination farouche le soutient; il ne peut se résigner à quitter l'armée. Lui non plus ne s'avoue pas
vaincu !
Malheureusement, il est un service que le quartier général, malgré toute son énergie, se voit bientôt incapable d'assurer. C'est celui du ravitaillement, dans ce pays où les montagnes glacées sont inaccessibles, où les plaines sont des lacs de boue, où les chemins sont des torrents fangeux.
A Scutari même, les provisions s'épuisent. Plus de farine, plus de pain. Les magasins ont un aspect lamentable avec leurs rayons et leurs vitrines aux trois quarts vides. Pourtant, une foule d'affamés s'y pressent encore et, à prix d'or, se disputent et s'arrachent les dernières denrées.
Un jour, cependant, on avait eu une lueur d'espoir. Des navires chargés de vivres entrèrent à Saint-Jean-de-Médua.
Mais une lointaine et puissante canonnade se fit entendre presque en même temps : la flotte autrichienne coulait, dans le port même, ces ravitaillements tant attendus. Depuis lors, à mesure que les jours passent, la famine devient de plus en plus menaçante.
A FHôtel de TEurope où, avec les officiers aviateurs, j'ai trouvé une table peu copieuse, mais présentable au début du moins, prennent aussi pension M. Pachitch et ce qui reste du Gouvernement serbe... Pauvre Gouvernement errant, qui abrite aujourd'hui son exil cruel dans les bureaux de l'Hôtel de Ville de Scutari!...
Cependant, ni M. Pachitch ni ses ministres n'ont perdu courage, pas plus, au reste, que le prince héritier, qui, avec sa maison militaire, est le pensionnaire d'un autre restaurant.
Ils dominent la destinée de toute leur énergie. Ils gardent la conviction que, grâce aux Alliés, ils verront leur patrie, affranchie du joug de l'ennemi abhorré, surgir de l'horreur des jours de deuil, plus grande, plus belle, plus vivante que jamais !
Mais la situation devient critique. Le Gouvernement n'est pas plus favorisé que la masse des réfu-
giés, et, un beau jour, il n'y a pas plus de pain sur sa table que sur la nôtre.
Il faut quitter Scutari. Il faut recommencer encore la vie errante par des routes incertaines et périlleuses. Il faut descendre le long de la côte où, nous le savons, c'est encore l'inondation et la boue, pour atteindre un port : Saint-Jean-de-Médua ou Durazzo, ou bien même, plus loin encore, Valona. Là, nous attendrons le navire sauveur qui nous emportera enfin loin de l'enfer dans lequel nous nous débattons depuis deux mois !
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Du i3 au i6 décembre.
...Avoir fui, pendant ces deux mois d'atroce cauchemar devant l'ennemi, que précédait sa terrible alliée, la faim ; avoir surmonté à force d'énergie toutes les difficultés que la nature et les éléments nous opposaient ; avoir triomphé des montagnes sauvages, des précipices et des inondations, de la pluie, de la neige et de la glace, — il n'y a qu'à travers le feu que nous ne soyons pas passés ! — avoir réussi miraculeusement à échapper à la mort, embusquée sans cesse et partout ; avoir autant souffert en quelques semaines que pendant toute une existence... et arriver enfin !... pour, à Scutari, retrouver encore, au lieu du repos, la famine et ses horreurs, n'y avait-il pas là de quoi abattre les courages les mieux trempés ?
Et voici que viennent s'ajouter aux angoisses de la faim de nouvelles épreuves, de nouveaux périls.
Un jour, à l'horizon, apparaît un aéro. Il monte dans la lumière du pâle soleil, qui a enfin dissipé
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le brouillard. Le ronflement de son hélice emplit l'espace. Il avance sur la ville, et les Albanais se mêlent aux réfugiés pour suivre dans le ciel le vol de l'oiseau, qu'ils croient être l'un des nôtres.
Soudain, une explosion retentit. . ., puis d'autres.. . Des cris, des gémissements leur succèdent. A terre gisent des femmes albanaises, des enfants... L'avion est ennemi. Il est venu semer la mort et la panique.
Les pauvres aéroplanes français, hélas ! nous n'en avons plus que quatre, des rescapés, eux aussi, et dans quel état, depuis deux mois et demi que, sans hangars, il reçoivent la pluie et la neige ! Maintenant, toujours sans abri, il achèvent de se pourrir, et sans mitrailleuses, avec leurs vieux moteurs poussifs, ils ne peuvent rien tenter pour éloigner l'oiseau de proie.
Et les Albanais, détrompés, furieux, se mettent à accabler les Serbes, qui, par leur présence, sont cause de cette nouvelle calamité. Désormais, les cloches de la ville ne sonnent plus que pour annoncer l'arrivée des sinistres oiseaux, qui viennent, quelquefois trois ou quatre ensemble, jeter la terreur dans la foule et y faire de nouvelles victimes. Et, sur Scutari, dans l'atmosphère lourde d'angoises et de deuils, c'est un glas lugubre et continuel...
{PIkAo Mariioroiitch. Communiqu.-e jiar \'Iiliistra!io/i)
Ai'Jiinl d"uii hàloii sa marche chancelante, le roi Pierre, -comme ses soldais, a traversé à [lied l'Albanie glacée et désolée.
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Alors Texode recommence, se poursuit plutôt, tant le répit fut bref. Ce n'est plus, à travers les montagnes, dans le froid et la neige, que l'on fuit maintenant. C'est le long de la côte adriatique, dans la plaine inondée qui n'est plus qu'une immense fondrière, où l'enlisement sournois guette les voyageurs, où les ruisseaux sont des fleuves impétueux, qu'il faut franchir à la nage, où les rivières sont des
bras de mer.
Le i3 décembre, je quitte Scutari, pour tenter de gagner Durazzo à cheval. Il est 7 heures du matin. La pluie menace.
La route — car il y a une route, de Scutari à Alessio — passe entre l'embarcadère du lac et le pied de la vieille forteresse démantelée qui se dresse là-haut, au sommet d'une falaise de rochers. Tout est désordre et confusion, et je me fraie péniblement un passage parmi la foule des fugitifs qui comme moi, s'éloignent de Scutari.
Je vais seul, maintenant, sur la route plate, avec le gendarme que le quartier général m'a donné pour escorte jusqu'à Durazzo, ou jusqu'à Valona, si je suis contraint de descendre jusque-là.
J'ai laissé à Scutari tous mes amis, tous mes compagnons d'épreuve et de misère — ceux dont j'ai cité les noms — et les autres : le capitaine Garbonnier, le lieutenant Carlier, infatigables seconds du colonel Fournier, notre attaché militaire ; l'adjudant de coloniale Rivron, à qui je dois de ne pas être tombé aux mains des Austro- Boches à Kraliévo, un dur à cuire qui en avait déjà vu de toutes les couleurs sous toutes les latitudes et qui, aux pires moments de notre effroyable voyage, se contentait de répéter : « Jamais je n'ai passé par aussi dur. »
Et les intrépides adjudants pilotes Sérès et Peté, qui livrèrent des combats mémorables et victorieux aux avions ennemis, et dont je partageai la tente et la popote à Rachka.
Et Joly^ le sous-officier qui suivit toute la retraite avec trois côtes cassées, après s'être enfui de l'hôpital, pour ne pas être fait prisonnier par l'ennemi.
Et le petit caporal James de Rothschild, engagé volontaire, qui, dans les moments les plus pénibles et les plus critiques, garda toujours son sourire de vaillance et de bonne humeur, même lorsque, sur la route de Mitrovitsa, comme je l'ai raconté plus haut, nous faillîmes à deux reprises, en pleine nuit, trouver ensemble une mort affreuse au fond d'un précipice.
Et Largeau, le boute-en-train impayable qui trouvait toujours, aux heures de détresse et de découragement, le moyen de nous faire sourire.
Et le chauffeur Raton, toujours la chanson aux lèvres, toujours prêt au plus dur travail, et qui, ayant les pieds et les mains gelés, se contenta de s'exclamer : « Ah ! maintenant, si jamais quelqu'un me traite d'embusqué, qu'est-ce que je lui mettrai sur la... figure I î
Et Daubert, le mécano de Pantruche, qui m'aida comme un frère, dans les montagnes albanaises.
Et tous les autres, enfin : ceux de la tribu du (( Méchoui », qui avaient encore quelques boîtes de singe qu'ils partagèrent avec moi, — et ceux de la tribu rivale, qui ne fut pas moins généreuse, la tribu « du lait concentré » ! Car, au milieu des pires épreuves, tous ces vaillants trouvaient encore la force de plaisanter et avaient baptisé de surnoms imprévus et cocasses chacune de leurs escouades !
A Scutari, — qui, dans l'éloignement, m'apparaît maintenant comme une grande épave échouée au bord du lac, — tous sont restés, y attendant (avec quelle impatience !) l'ordre qui leur permettra, à eux aussi, de gagner la côte, de s'embarquer
pour la France...
Ma première journée de route se passe sans autres incidents que quelques coups de fusil tirés c( pour le plaisir » par les « askers » d'Essad pacha, chargés d'assurer la police de la contrée. A la nuit tombante, je franchis le Drim sur le grand pont de bois lancé près de son embouchure, à l'entrée d'Alessio.
La petite ville, une trentaine de maisons habitables, regorge de troupes serbes. Néanmoins, grâce à une lettre — hiéroglyphique pour moi — que m'a donnée un Albanais influent de Scutari, je trouve asile dans la maison même du président de la municipalité, un Albanais musulman, qui met une pièce de sa propre demeure à ma disposition.
Mais, après cette première et facile étape, le voyage, dès le lendemain, allait redevenir terriblement pénible.
Pendant quelques kilomètres, après Alessio, la route existe encore, mais ce n'est plus qu'une ruine de route, où les trous sont aussi nombreux que les pavés, et qui disparaît à chaque instant, coupée par les ruisseaux débordés. Sous la nappe d'eau, chevaux et piétons trébuchent et ont grand'peine à passer sans accidents.
Puis, brusquement, ce vestige de route se perd en pleine boue. Il n'existe plus qu'une piste à peine tracée...
En même temps, ua véritable cyclone m'enveloppe. Les orages se succèdent, se chevauchent sous la poussée du vent qui souffle de la mer. Je connais, pour avoir été pris dans leur tourmente, les tornades du Sénégal et du Soudan. Jamais de ma vie je ne me suis trouvé au milieu d'une tempête comparable à celle-ci.
De Radoïé, mon gendarme qui, courbé sur son cheval, me suit comme mon ombre, je n'aperçois plus que le bout du nez et un œil qui se montrent par la fente de la toile de tente dont il s'est enveloppé.
La pluie tombe, torrentielle ; les éclairs incessants qui zèbrent les nues nous enveloppent d'une véritable nappe de feu.
Nous pataugeons en pleine eau et pleine boue, au milieu de fugitifs, de soldats, de prisonniers pêle-mêle qui s'aident mutuellement, et se portent secours. Il n'y a plus d'ennemis ni de haine de race. Il n'y a plus que des infortunés qui unissent leurs dernières forces pour lutter contre le cataclysme et sauver leur vie.
Pendant plus de deux heures, en plein cyclone, nous longeons la rivière Mati, à la recherche d'un moyen de passage, car son courant impétueux, gonflé par les pluies, n'est plus guéable.
Enfin, en face d'un hameau misérable, des Alba-
nais ont installé un va-et-vient avec deux pirogues accouplées — de véritables pirogues de sauvages, creusées dans des troncs d'arbre — et, après de longs pourparlers, ils acceptent, moyennant quelques pièces blanches, de nous transborder sur l'autre rive.
Dans ce hameau dont le nom est Gourzi, je trouve abri dans une cahute de bois et de paille d'un (( tchaoutch » (caporal d'askers d'Essad pacha) qui, en apprenant ma qualité de Français et de catholique, me prend en amitié, car il est lui-même catholique. Il m'offre raki sur raki pour me réchauffer, tandis que la tempête continue à faire rage au dehors, et que, devant un maigre feu de brindilles humides, je tente, sans y parvenir, de me sécher et de sécher les deux musettes qui forment tout mon bagage.
Le i5 décembre, le voyage se poursuit, aussi pénible, dans la boue de l'inondation. Pourtant, la pluie a cessé, mais il faut encore traverser une lagune, puis la rivière Imchi, sur les mêmes bacs de fortune : deux pirogues accouplées. Mon cheval manque des pieds de devant, tombe à l'eau et passe
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la rivière à la nage. De nouveau, mes deux musettes et leur contenu deviennent des éponges.
Enfin, à la chute du jour, l'escalade d'une petite chaîne rocheuse de faible hauteur, qui coupe la plaine et s'avance jusqu'à la mer, nous permet de sortir de la boue.
Un village est accroché dans les roches. Nous y trouvons l'hospitalité, moi et quelques Serbes devenus mes compagnons de voyage.
Nous recevons la visite d'Albanais du village. Parmi eux, il y a un vieux qui lit l'avenir dans la carcasse du poulet — aubaine inespérée — que notre hôte nous a fait rôtir. Nos visiteurs sont assez inquiétants de prime abord, car tout ce que nous possédons les intéresse et les tente. Mais ces Albanais de la plaine sont de braves gens, quoique bien incultes encore; pour la plupart, ce sont des hommes intelligents et travailleurs, et fort éloignés comme mentalité des insociables et farouches habitants des montagnes.
Tout se passe le mieux du monde. Ils nous offrent même du tabac, et, quand nous nous étendons sur les nattes pour dormir, ils s'en vont et nous laissent en repos.
J'espérais, en quittant Alessio, atteindre Durazzo en trois jours. Hélas ! cette dernière journée fut la plus pénible de ce dernier voyage.
Pendant la nuit, la pluie a repris et dès le départ, le 16 décembre, il nous faut réaliser de véritables prodiges d'équilibre pour achever la traversée des faibles hauteurs où, le long de dangereux précipices, l'argile détrempée glisse sous nos pas.
Le panorama est merveilleux. Derrière, vers le nord, la vue embrasse la vaste baie de Saint-Jeande-Médua et l'on distingue, au lointain, la petite agglomération blanche d' Alessio, puis, plus près, l'embouchure de la rivière Mati et toute la plaine marécageuse traversée hier avec tant de peine. Enfin, au pied des hauteurs, la rivière Imchi.
Vers l'est, les cimes du massif albanais s'étagent sur des plans successifs et ferment l'horizon qui s'étend à l'ouest jusqu'à ses confins sur l'Adriatique, calme aujourd'hui comme un lac...
Là-bas, derrière cet horizon^ c'est l'Italie, c'est l'espoir.
Nous retrouvons la plaine, mais là une vraie fusillade nous accueille. C'est un poste d' ? askers d, à la physionomie peu rassurante, qui salue notre approche et dont le chef « désire » échanger quelques billets serbes contre une monnaie moins fiduciaire...
Nous nous en tirons avec une poignée de pièces d'argent. Quelques minutes de trot dans la plaine inondée nous éloignent de ces vigilants gendarmes, et nous entrons dans un taillis de chênes nains qui nous cachent à leurs yeux.
Soudain, nouveaux coups de fusil. Encore un poste d' « askers ». La contrée est bien gardée, trop bien même, à notre gré. Ceux-ci s'amusent à viser un but qui émerge de la boue à une centaine de mètres de la piste que nous suivons. Pour montrer sans doute leur adresse, ils continuent à tirer pendant notre passage, et leurs balles sifflent à nos oreilles comme un essaim de guêpes menaçantes.
Ensuite, à perte de vue, la plaine n'est plus qu'un lac, dont la nappe d'eau cache à notre vue le chemin, les trous, les fossés et même les rivières... Et mes compagnons et moi-même faisons à tour de rôle des pleines eaux aussi dangereuses qu'inopinées.
Trempés des pieds à la tête, poussant nos chevaux harassés de fatigue, nous cherchons en vain un passage et la nuit approche.
Enfin, un jeune bûcheron albanais a pitié de nous et consent à nous tirer de notre situation périlleuse ; mais il nous faut faire un long détour jusqu'aux montagnes qui s'élèvent à l'est de la
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côte, et c'est encore, pendant une heure et demie, une marche affreusement pénible, d'abord dans l'eau, puis dans une boue si épaisse, que deux fois mon cheval s'embourbe et tombe, m'entraînant dans sa chute.
Finalement, mais couverts de fange des pieds à la tête, nous atteignons, grâce à notre guide, la route empierrée et construite à flanc de coteau qui va de Tirana à Durazzo. Nous sommes sauvés !
Pourtant, nous ne pouvons plus compter arriver à Durazzo. Il fait nuit noire.
La route, très bonne, nous permet néanmoins de pousser, malgré l'obscurité, jusqu'à la petite ville de Chiac, où nous couchons dans un « han ».
Durazzo n'est plus qu'à une heure et demie de marche.