CHEZ ESSAD PACHA
Nous sommes le 17 décembre. Voici cinq jours déjà depuis que j'ai quitté Scutari, cinq jours de voyage épuisant à travers l'eau, la boue et les marécages, sous des orages furieux.
Mais le ciel, ce matin, est splendide. Les lourds nuages de pluie se sont évanouis, et soudain, comme j'atteins le sommet d'une côte, la mer m'apparaît aussi bleue que le ciel, et voici là-bas, semblant sortir de la mer même, et étagée à flanc de coteau sur une presqu'île reliée à la côte par une étroite bande de terre, Durazzo, toute blanche sous le grand soleil.
Depuis Chiac, j'ai rencontré de pauvres campements installés dans les champs. On les prendrait pour des haltes de bohémiens, si ce n'étaient les mitrailleuses et les faisceaux de fusils alignés. Ce sont des bivouacs serbes... Pauvre vaillante armée! Ses soldats, maintenant, avec leurs équipements indigents, ont des aspects de gueux!
Au sommet de la dernière côte, l'une de leurs sentinelles, baïonnette au canon, nous arrête. Il
AGOms 0£ LA SERBIE
178 l'agonie de la SERBIE
faut ici montrer ses papiers, et, pour passer, il faut laisser ses armes.
Puis, la route descend et forme digue entre la mer et les marécages. C'est la dernière étape, et j'entre, enfin, à Durazzo, capitale et résidence d'Essad pacha.
Dans la grande rue et dans les ruelles adjacentes se presse une foule bariolée, composée en majorité de Serbes, officiers, soldats et civils. Seuls les askers, chargés de la police, sont en armes. La ville, malgré son animation insolite, est tranquille.
Pourtant l'heure est critique. C'est du moins ce que j'apprends au cours des premières visites que je fais. Le ministre de Serbie considère la situation comme désespérée; le représentant de l'Italie est aussi pessimiste, bien qu'avec plus de calme.
Les Bulgares avancent, en effet. Ils sont aux portes d'El-Bassan, où les Serbes — ce qui reste de l'armée du Timok '• — ne peuvent les arrêter, n'ayant que des canons sans munitions. Or, El- Bassan n'est qu'à deux jours de marche de Durazzo.
Mais — et ceci semble un anachronisme dans ce pays — voici une automobile qui gravit en haie-
(Photo Betsitch. CLimmuniquée par V Illustration)