‹ L'épopée serbe; l'agonie d'un peupleChapitre 21 sur 24 · CHEZ ESSAD PACHA I · texte numérisé non relu

CHEZ ESSAD PACHA I

tant l'ancien chemin de ronde de la vieille forteresse turque, dont il ne subsiste que les énormes murs de briques.

C'est Essad pacha qui se fait conduire à la légation italienne d'où je sors. Coiffé du fez rouge, tranquillement assis dans la voiture, calme et souriant, il répond de la main aux saints que provoque son passage.

C'est à cet homme que nous tous : Serbes, Français, Anglais, Russes et neutres, membres des missions militaires ou membres de la Croix-Rouge, nous sommes redevables de pouvoir échapper aux Austro-Allemands et aux Bulgares. C'est à lui — et à lui seul — que nous sommes redevables, nous et des milliers de prisonniers désarmés, d'avoir pu traverser, dans une paix relative, l'Albanie sauvage, l'Albanie inaccessible et hostile aux étrangers depuis la suite des siècles.

Par quel sortilège est-il arrivé, lui le premier, à faire régner l'ordre parmi ces tribus farouches, hier encore indomptables? Par quel miracle a-t-il réussi, en quelques mois, à discipliner cette race inculte, à imposer le respect de la propriété d' autrui à ces pillards qui n'ont jamais rendu « ni à Dieu ce qui est à Dieu, ni à l'empereur ce qui est à l'empereur », et chez lesquels le vol, droit inné, n'est pas considéré comme une faute? Comment, enfin,

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a-t-il pu courber sous le joug de sa volonté l'Albanie, jusqu'alors en rébellion ouverte et constante contre toute autorité d'où qu'elle vînt?

Dès le lendemain de mon arrivée à Durazzo, je me présente au palais du gouvernement, ce palais où le prince de Wied, pendant son règne éphémère et falot, avait établi sa résidence.

Comme je dépasse la sentinelle qui veille à la grille, une cacophonie de sons stridents éclate. C'est une douzaine d'askers (la musique du pacha), qui s'époumonent à qui mieux mieux dans des instruments de cuivre. C'est à hurler !

Malgré la double haie de gardes armés jusqu'aux dents, j'entre sans difficulté, et me voici en présence d'un petit homme, tout rond, tout remuant, qui n'est que paroles et amabilité, et coiffé, lui aussi, du fez rouge. C'est M. Stavro Stavrou, dont la carte de visite porte : Premier drogman de S. Exe. le Président d'Albanie.

Quelques minutes plus tard, je suis introduit auprès du pacha lui-même, qui m'accueille la main tendue.

Jusqu'alors, tout l'entourage du pacha m'a paru

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burlesque. Mon impression se modifie immédiatement dès que je suis en sa présence.

Essad pacha, vêtu à l'européenne d'un simple complet de chasse, m'apparaît de haute taille et de buste puissant. Il a à peine dépassé la quarantaine. Une courte moustache barre d'un trait d'encre son visage énergique et coloré. Ses yeux ont un regard droit, assuré, pénétrant. Tout en lui respire la force et l'intelligence.

Il me reçoit dans un salon du plus pur style Empire..., fabrication viennoise, car le président d'A.1banie, dans l'ancien palais du prince de Wied, a trouvé toute l'installation abandonnée par cette altesse dérisoire. Essad, d'un geste cordial et simple, m'offre un fauteuil. Il s'assied dans un autre, et, pendant tout notre entretien, il jouera avec un lorgnon qu'il met et enlève fréquemment.

Tout d'abord, mon interlocuteur, qui parle à peine français, s'en excuse à l'aide des quelques mots qu'il connaît de notre langue. « Car, dit-il, j'aime beaucoup la France, — nation aimée, d'ailleurs, par tout le monde, — et chaque jour je prie Dieu de lui accorder la victoire, à elle et à ses alliés. ))

Je ne peux m'empêcher de lui exprimer mon étonnement, et aussi mon admiration, pour la tranquillité qu'il a su faire régner en Albanie au moment

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même où toute l'Europe est à feu et à sang. Aussitôt il s'anime et me raconte un épisode de cette tâche difficile :

« Le gouverneur de Kroïa, un de mes parents, m'informa un beau matin — il n'y a guère que trois mois de cela — que 5.ooo rebelles qui se sont réunis dans sa ville ont décrété ma mort et s'apprêtent à marcher sur Durazzo.

(( C'était grave ! Sans hésiter, je suis parti pour Kroïa, et là, j'ai si bien parlé, crié, gesticulé (Essad s'est levé et me mime la scène) que, finalement, ces ennemis sont devenus mes alliés. Ils étaient si bien armés et équipés, que c'aurait été dommage de ne pas les utiliser; aussi les ai-je envoyés immédiatement combattre pour moi contre d'autres rebelles. »

Un rire éclaire son visage et il termine :

« C'est ainsi que la plupart de ceux qui, hier, étaient mes ennemis sont aujourd'hui mesaskers. »

Sans souci d'une étiquette que néglige la cordialité du pacha, nous continuons à causer familièrement. Je lui dis quelle reconnaissance les Serbes et tous les Alliés lui doivent, pour cette pacification d'un pays toujours troublé, et surtout pour le

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refuge inespéré que, grâce à son autorité, la population serbe, Tarmée et tous les étrangers ont trouvé en Albanie.

Le visage expressif d'Essad pacha est redevenu sérieux. Il me répond, et, pendant que mon interprète, M. Spendjopoulo, le drogman de notre délégation à Durazzo, l'écoute, je puis l'observer plus à loisir. Il est hors de doute que, si cet homme à h voix nette et rapide, au geste bref, aux yeux èiergiques, est parfois forcé d'user de ruse et d'halileté pour atteindre son but, ce ne peut être ([u'avec répugnance et à son corps défendant.

Mais voici qu'à plusieurs reprises je l'entends prononcer le nom de notre généralissime. Essad oacha parle de Joffre.

Et mon interprète me répète ce qu'il dit.

Après avoir tout d'abord exprimé l'admiration que lui inspire notre généralissime et son œuvre, après avoir évoqué la victoire de la Marne, qu'il appelle (( la grande victoire des Alliés », il a ajouté :

(( Joffre commande l'armée d'un pays où règne l'union et la fraternité; moi, je me suis trouvé en présence d'un pays divisé, dont une moitié tient pour l'Autriche et l'autre moitié pour la Turquie. Je me suis trouvé seul, avec des idées et des intentions qui étaient tout à fait différentes.

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« J'ai eu beaucoup de peine à les faire accepter par toute TAlbanie et, pourtant, j'ai réussi... »

Une nuance d'orgueil a passé dans la voix du pacha. Son autorité, en effet, s'étend aujourd'hui sur presque toute l'Albanie, depuis Scutari, au nord, jusqu'à Valona, au sud. Dans l'intérieur du pays, dans les montagnes même, il a su plier sous sa volonté la plupart des tribus.

La Mirditie lui obéit. Toutes les grandes villes , Kroïa, Tirana, El-Bassan, Bérat, sont gouvernées par des hommes à sa dévotion. Sa main de fer a su mater tous les rebelles. Il leur a pris leurs armes. Il a fait pendre leurs chefs. Les canons dont ses troupes sont aujourd'hui munies sont ces mêmes canons qui, naguère, assiégèrent le prince de Wied et l'obligèrent à chercher piteusement refuge sur un croiseur italien. i

Et pourtant, les forces dont dispose Essad pacha sont restreintes : quatre à cinq mille hommes, disent les uns; huit mille, prétendent les autres. Le nombre, ici, n'est qu'une question d'argent. Essad, s'il le veut et si ses finances le lui permettent, en aura demain trente mille.

Pour la plupart, ses askers sont des Albanais de

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rinlérieur, à l'aspect peu rassurant, il faut bien l'avouer. Guerriers dans l'âme et très adroits tireurs, ils ont, en outre, un mépris absolu de la mort.

Aussi, cette milice où, dans une majorité de fantassins, se voient à peine quelques cavaliers, n'estelle pas une force à dédaigner.

De plus, le « président d'Albanie » a le prestige d'être le chef de la grande famille des Toptan, une des plus anciennes lignées de la féodalité foncière, qui a toujours dominé l'Albanie. Il est surtout un homme intelligent, actif et fort, qui sait bien ce qu'il veut.

Je me lève pour prendre congé de lui, mais à ce moment il me saisit familièrement par l'épaule et m'entraîne vers la fenêtre du salon qui donne sur la mer.

(( Voyez ! me dit-il, — et sa main m'indique dans le port quatre voiliers albanais dont seuls les mâts émergent encore des flots, — voyez ! c'est la flotte autrichienne qui est venue les couler il y a quelques jours I... Et les troupes bulgares, en ce moment même, marchent sur El-Bassan! Ces actes

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d'hostilité ne peuvent rester sans réponse de ma part (^) ! »

Une dernière fois, nous nous serrons la main, et Essad pacha conclut par ces mots :

(( Quoi qu'il ad^^enne, je resterai fidèle à la Quadruple Entente. »

(i) Le lendemain de notre entrevue, le 19 décembre, sesaskers arrêtaient le chargé d'affaires d'Autriche et le représentant de la Bulgarie demeurés jusqu'alors à Durazzo. Ils furent embarqués sur un bateau neutre, un voilier américain qui se trouvait dans le port.

Et, le 21 décembre, Essad pacha, président d'Albanie, se rangeait définitivement aux côtés de la Quadruple Entente, en déclarant la guerre à l'Autriche et à la Bulgarie.

DERNIÈRES ÉPREUVES

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18 décembre.

Durazzo I Est-ce enfin le terme de nos souffrances ?

La mer qui s'étend sous nos yeux, seule nous sépare de l'Italie, de l'Italie accueillante et amie, vers laquelle, en peu d'heures, le moindre vapeur pourrait nous transporter.

Hélas ! depuis la visite de la flotte autrichienne et le bombardement, aucun bâtiment de guerre ou de commerce ne s'est plus aventuré jusqu'à Durazzo. L'ennemi, paraît-il, est toujours présent, bien qu'invisible : des sous-marins sont embusqués et, à l'entrée de la baie, montent la garde nuit et jour.

Le ministre d'Italie, Essad pacha que je viens de quitter, tout le monde ici me conseille de ne pas m'arrêter et de partir pour Valona, de partir sans retard. D'un jour à l'autre, en effet, les Bulgares peuvent descendre d'El-Bassan et couper les communications entre ce port et Durazzo.

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A Valona seulement j^aurai la certitude de trouver un bateau pour passer en Italie, car les risques d'être torpillé sont moindres qu'en partant d'ici.

C'est encore une perspective de quatre jours de voyage dans l'eau et dans la boue I Mais je suis résolu à tout affronter pour m'évader de l'enfer où je me débats depuis des semaines, et je prends la décision de partir dès le lendemain à l'aube.

Déjà j'ai trouvé un guide et une nouvelle monture — mon cheval épuisé de fatigue est mort la nuit dernière — lorsque au consulat italien on m'annonce qu'un vapeur est attendu.

Bientôt, en effet, vers deux heures après-midi, je le vois entrer dans la baie où il jette Tancre. Il repartira dès qu'il aura déchargé ses marchandises.

Cependant, dans Durazzo, les Albanais et les Turcs, Grecs, Italiens, Maltais, qui composent la population hétérogène de la ville, s'entendent comme larrons en foire pour rançonner impitoyablement les malheureux Serbes. Ils ont si bien réussi à déprécier les banknotes et même la monnaie d'argent qu'un repas coûte vingt dinars (francs) ! Du restC;, personne n'a plus la force d'opposer aucune

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résistance à leur odieuse cupidité, et ces misérables exploiteurs achèvent sans difficulté de nous dépouiller.

Notre aspect à tous est lamentable d'ailleurs. Le long des impossibles routes, qu'au milieu de tant d'épreuves il nous a fallu parcourir, nous avons laissé peu à peu nos ultimes bagages ; nos bardes usées n'ont pu naturellement être remplacées, et maintenant nous avons l'apparence de vagabonds invraisemblables.

Cette espèce de mendiant, coiffé d'une casquette crasseuse, vêtu de haillons dépareillés : veste de soldat et pantalon de civil, déchirés, troués, brûlés, c'est le plus riche propriétaire d'Uskub, M. Stevan Mladenovitch, qui possède dans cette ville une vingtaine d'immeubles.

Ce loqueteux hirsute, à la face hâve sous une guenille de chapeau mou sans forme ni couleur, et à qui on donnerait deux sous volontiers, était, hier encore, professeur à l'Université de Belgrade.

Et les autres n'ont rien à leur envier. Leur misère est égale, sinon pire !

Parmi cette foule qui n'a plus qu'un but et qu'une idée fixe : atteindre coûte que coûte la côte italienne, je rencontre Radoïé, mon gendarme !

Le pauvre bougre est dans la plus cruelle indigence. Il m'avoue qu'il a dû vendre sa montre pour manger et pour pouvoir acheter à plus pauvre que lui une vieille paire de bottes. Des siennes il ne subsistait que les tiges, les semelles étaient restées là-bas, quelque part dans la boue entre Alessio et Durazzo.

Je lui annonce que, devant m'embarquer sur le vapeur providentiel qui vient d'entrer dans la baie, je lui rends sa liberté. Gela le navre, mais j'ai toutes les peines du monde à lui faire accepter quelque menue monnaie. Il repartira demain pour Scutari.

19 décembre.

Afin de m'enquérir de l'heure exacte du départ du cargo, je monte au consulat italien, situé sur la hauteur, un peu en dehors de la ville.

Soudain, un coup de canon I... un autre! un autre encore!... Et maintenant les détonations se succèdent, angoissantes...

Je me hâte d'achever la montée de la côte qui me cache la mer. J'arrive au sommet et j'aperçois, à 800 mètres à peine du rivage, le dos brun d'un sous-marin, qui, en surface, examine le port.

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Le cargo Ta vu et c'est lui qui tire sur rerinemi. Près de moi, les canonniers d'Essad pacha activent la mise en position d'une de leurs pièces sur une petite plate-forme, et bientôt, eux aussi, ouvrent le feu.

Le sous-marin semble se moquer parfaitement des projectiles qui, d'ailleurs, tombent assez loin de lui. Tranquillement il se déplace et continue son examen. Je tremble à la pensée qu'il va certainement envoyer une torpille à mon cargo... Dieu merci, au même moment, un des obus, mieux dirigé, l'atteint — j'en ai du moins l'impression — et en quelques secondes il s'enfonce sous les flots.

A-t-il vraiment été touché ou s'est-il immergé volontairement? je l'ignore, mais toujours est-il qu'il ne reparaît plus.

Le départ du cargo reste fixé, malgré cette alerte, pour la nuit même. C'est le Daûno, un vieux bâtiment de la Société italienne de Navigation à vapeur Puglia. Il est armé contre les sous-marins, comme le sont aujourd'hui tous les bateaux de commerce, de deux petits canons.

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A quatre heures trente de raprès-midi, je monte à son bord, où sont déjà entassés trois à quatre cents Serbes.

Lentement la nuit tombe. A sept heures nous appareillons. Tous les cœurs débordent de joie et d'espérance : demain matin nous aurons enfin achevé notre calvaire l

Une brume légère, et que la lune rend vaporeusement lumineuse, nous enveloppe et traîne sur les flots calmes comme ceux d'un lac, où le vieux bateau se balance mollement.

La douceur de l'heure, après tant de tortures et de tragédies, berce la détresse des infortunés qui, loin de la terre maintenant maudite et souillée, mais qui reste la patrie sacrée, vont fuir... Et voici que de leurs groupes entassés sur le pont montent vers le ciel nocturne de lentes mélopées... La tristesse en est infinie. Le cœur serré par une indicible émotion, je crois entendre l'âme même de la Serbie suppliciée se plaindre et sangloter dans ces « pesmées » mélancoliques, dans ces chants désespérés où vibre toute la douleur déchirante de ces malheureux qui ont tout perdu et n'ont plus devant eux que l'exil inconnu...

Les heures ainsi lentement s'écoulent... Soudain je suis repris par la réalité, par l'inquiétude... car nous ne sommes pas partis... nous ne partons pas...

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20 décembre.

Les contre-torpilleurs qui devaient nous convoyer ne sont pas venus nous prendre, et le jour, en se levant, nous montre le même horizon que nous voyions hier.

Soudain un cri s'élève : a Un sous-marin I »

Dans le pçtit jour — il n'est que cinq heures vingt — j'aperçois l'odieux adversaire, cette fois encore en surface et qui, sans doute tapi à la sortie de la baie, a pu, grâce à la lune, nous guetter toute la nuit.

Nos petits canons tonnent aussitôt et lancent leurs obus, des bijoux d'acier, pointus comme des aiguilles. Au septième projectile le sous-marin disparaît.

Pour la seconde fois, c'est grâce seulement au peu de fond de la baie où nous sommes ancrés et qui lui interdit de nous approcher en plongée, que nous devons d'avoir échappé à sa torpille.

Mais l'émotion des passagers subsiste longtemps encore. Après tant d'épreuves, après tant de dangers, ces pauvres gens ne sont plus maîtres de leurs nerfs.

igô l'agonie de la Serbie

Il semble d'ailleurs qu'une fatalité s'acharne à nous poursuivre.

Le vent se lève, la mer devient houleuse. De l'horizon accourent de lourds nuages noirs et sur nous éclate une tempête d'une violence extrême, qui dure toute l'après-midi et achève d'abattre les derniers courages.

Et la nuit vient sans apporter le calme... Et nous ne partons toujours pas...

21 décembre.

Il était dit que nous devions mourir de faim jusqu'au bout !

Personne n'a emporté de provisions, car nous étions persuadés, en nous embarquant avant-hier, que nous serions le lendemain matin à Brindisi. Maintenant, une fois de plus, c'est la famine !

La mer est trop grosse pour permettre d'aller à terre chercher des vivres. Au reste, comment en trouverait-on en quantité suffisante pour nourrir les trois à quatre cents affamés que nous sommes?...

Mais enfin cette épreuve devait être la dernière.

Dans la nuit, en effet, brusquement un contretorpilleur italien surgit de la brume à quelques

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mètres de nous, glissant sans bruit, tous feux éteints, sur la mer calme. Trois autres, à la file, le suivent. Ce sont nos convoyeurs.

Vers minuit le Daûno lève Tancre et s'éloigne...

22 décembre.

Pendant toute cette nuit, où personne n'a dormi, nous avons longé la côte albanaise. Au jour, nous sommes à la hauteur de Valona. Alors, d'un brusque coup de barre, nous prenons franchement la direction de l'ouest.

Deux des contre-torpilleurs, autour de nous, décrivent, l'un suivant l'autre, d'immenses S afin de rester à notre hauteur, car nous ne filons que sept nœuds à l'heure...

Enfin... enfin... voici là-bas la côte italienne!

A deux heures après-midi, pilotés par un tout petit torpilleur français, qui est venu nous prendre en vue du port, et dont nous suivons scrupuleusement le sillage pour éviter les torpilles dormantes, nous entrons à Brindisi.

C'est la fin du voyage. C'est la fin du cauchemar.

Ahuri, je retrouve la vie civilisée...

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C'est ainsi que se sont déroulées pour moi les tragiques heures de cette immense agonie d'un peuple qui a tout perdu, sauf son honneur, son héroïsme et sa foi dans l'avenir.

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