COMMENT FUT ÉCRASÉE LA SERBIE
De la Serbie il ne reste pas un pouce de territoire qui ne soit aux mains de l'envahisseur. De l'armée serbe, c'est à peine si la moitié des soldats, échappant à la mort et à l'ennemi, ont réussi à atteindre la côte adriatique.
J'ai vécu, depuis la première heure, toutes les journées de l'atroce agonie de cette vaillante petite nation frappée en pleine vie, en plein essor. J'ai parcouru avec son peuple et son armée intrépides toutes les douloureuses étapes de leur effroyable calvaire.
Devant leur sort immérité, le monde entier s'incline avec respect, et, si les Alliés reconnaissent maintenant les fautes qu'ils ont commises, l'heure n'est pas sonnée encore de départir les responsabilités.
Je n'entreprends donc ici que le récit vécu de la mémorable tragédie qui s'acheva par l'écrasement complet de la Serbie.
Cependant, avant de commencer la publication de mes notes, prises au jour le jour, il convient, je
crois, de faire ressortir nettement l'impressionnante leçon qu'on peut tirer des événements qui se sont déroulés en Serbie pendant les quelques semaines que dura la marche victorieuse de l'ennemi. Il importe, avant tout, de mettre en pleine lumière le principe de l'offensive austro-allemande, qui atteignit son but avec un minimum de troupes.
En économisant un matériel humain, qui se raréfie de plus en plus en Allemagne et en Autriche, le maréchal Mackensen a obtenu tous les résultats qu'il souhaitait, grâce à un matériel industriel formidable, grâce à ses gros canons, grâce à une artillerie innombrable qui se livra à une véritable orgie de munitions. C'est cela qu'il fallait avant tout faire ressortir et proclamer. Ainsi que l'a dit et prédit tant de fois M. Charles Humbert, au cours de son admirable et célèbre campagne patriotique : Des canons ! Des munitions ! il n'est pas de mur de poitrines humaines dont une artillerie puissante ne se rende maîtresse.
Les grandes lignes du drame sont connues. Je ne reviendrai donc ni sur la félonie des Bulgares ni sur l'aveuglement prolongé dont fît preuve à leur égard la Quadruple Entente.
COMMENT FUT ÉCRASiéE LA SERBIE 5
La mobilisation bulgare coïncidant avec le groupement des forces austro-allemandes aux frontières de Touest et surtout du nord de la Serbie, le haut commandement serbe vit clairement ce qui allait arriver. Il proposa d'abord à son Gouvernement de ne laisser en face des Austro-Allemands que de modestes troupes de couverture et de jeter toutes ses forces contre les Bulgares pour empêcher leur mobilisation et leur concentration. On reviendrait ensuite contre les Austro-Allemands.
Mais ce plan impliquait en lui-même un élément politique. Le Gouvernement serbe dut en demander l'approbation aux Alliés.
Elle fut refusée.
D'après les renseignements de son quartier général, l'armée serbe — 260.000 hommes en chiffre rond — allait avoir à combattre, d'un côté environ 200.000 Austro-Allemands, et jusqu'à 35o.ooo Bulgares de l'autre côté.
La tâche était difficile ; elle devint écrasante quand les Grecs, sous de singuliers prétextes, refusèrent d'exécuter le traité d'alliance qui, incontestablement, les obligeait à se porter au secours de la Serbie avec toutes leurs forces armées.
Pour défendre le pays et faire face à ses ennemis, le haut commandement s'efforça de parer au plus urgent.
Les plus grandes forces, naturellement, furent portées face aux Bulgares. Défendre toute la frontière serbo-bulgare était cependant irréalisable. Dans ces conditions, et comme on prévoyait que le but des ennemis était d'opérer leur jonction aussitôt que possible en se frayant un passage sur le sol de l'Ancienne Serbie, on se préoccupa de garantir la frontière entre l'Ancienne Serbie et la Bulgarie, tandis qu'on ne laissait en Nouvelle Serbie (vallée du Vardar) que de faibles forces combinées avec des troupes de réserve.
Avec celte disposition, le quartier général serbe se croyait certain de pouvoir contenir la poussée ennemie jusqu'à l'arrivée des troupes alliées qui lui étaient promises. Le rôle de celles-ci devait consister à protéger la frontière de la nouvelle Serbie contre l'invasion bulgare.
Le quartier général serbe s'attendait du reste à recevoir plus tard un secours plus important, qui devait lui permettre, après avoir contenu l'ennemi, de le chasser hors des frontières et de le vaincre définitivement.
Tel fut le plan primitif du voïvode Putnik. Il prêtait à la critique, car il laissait la ligne ferrée Uskub — Salonique presque sans protection de la part de l'armée serbe. Gomme, malheureusement, les secours des Alliés vinrent en retard, cela permit
{Photo Henry liarby) LE VOÏVODE PUTNIK, fiEN Éf\ALISSIME DES AU.MKES SEUHES
COMMENT FUT ÉCRASéE LA SERBIE
aux Bulgares, dès les premiers jours des opérations, de couper cette ligne ferrée, la seule par quoi on pouvait ravitailler la Serbie.
Cependant, tandis que les Bulgares, malgré de grands sacrifices d'hommes, ne réussissaient pas à avancer en Serbie, du côté de l'ancienne frontière serbo-bulgare, les Austro- Allemands progressaient, soutenus par leurs canons qui leur frayaient la route.
Grâce à l'énorme supériorité numérique de leur artillerie de campagne et de montagne, grâce surtout à la grosse artillerie allemande, les troupes du maréchal Mackensen obligèrent les Serbes, de jour en jour, à céder le terrain.
La proportion des infanteries serbe et austroallemande était, au début des hostilités, d'après les chiffres mêmes du haut commandement serbe, de I fantassin serbe pour i,5 fantassin austroallemand.
Cette légère infériorité numérique n'empêcha pas, dans les rares rencontres où les infanteries adverses purent se mesurer, que l'avantage, chaque fois, resta aux Serbes.
Il fallait voir, en effet, quels tristes échantillons de la race germanique étaient la grande majorité des prisonniers allemands I
Recrues de dix-huit ans à peine, ou territoriaux de quarante-cinq à cinquante ans, pour la plupart
ils semblaient avoir été prélevés (et l'avaient certainement été) parmi des ajournés et des réformés. Je puis affirmer n'avoir pas vu, parmi eux tous, un seul homme vigoureux.
Mais le maréchal Mackensen avait à sa disposition cinq batteries d'artillerie là où les généraux serbes pouvaient à peine lui en opposer une, mais ses soldats faibles et maladifs marchaient précédés d'une nappe de feu et d'acier à laquelle rien ne pouvait résister. Quand ils arrivaient sur les positions serbes, labourées et retournées par un ouragan de mitraille, leur rôle, peu glorieux, mais suffisant, consistait simplement à occuper le terrain abandonné.
Et, tandis que les troupes serbes étaient décimées, les pertes des troupes austro-allemandes restèrent minimes, sauf pendant les premiers jours des opérations, lorsqu'il leur fallut traverser la Save et le Danube.
Les troupes serbes, officiers et soldats, étaient navrées et exaspérées. Combien de fois, quand ils voyaient défiler devant eux ces rebuts de la race germanique qu'étaient les prisonniers, ne les ai-je pas entendus maudire l'artillerie formidable qui les obligeait à -reculer, chaque jour, devant des ennemis dont ils constataient avec rage l'infériorité, tant physique que morale !