COMMENT FUT ECRASEE LA SERBIE II
Jusqu'au dernier jour, les troupes serbes, qui luttaient contre les Bulgares, gardèrent leur énergie et leur vaillance, mais celles qui faisaient face aux Austro-Allemands furent gagnées peu à peu par le désespoir.
« Ce qui démoralise nos hommes, plus que notre retraite incessante, me confièrent à plusieurs reprises les officiers, c'est que les Austro-Allemands ne nous battent pas par leur qualité, ni même par leur nombre, mais par une supériorité de matériel formidable et par leur organisation supérieure. Ils nous battent parce que, toujours, ils peuvent amener, là où il le faut 6t quand il le faut, un matériel d'artillerie et une quantité de munitions toujours triple, quadruple et même quintuple de ce que nous pouvons leur opposer ! »
Le haut commandement serbe réussit cependant à replier ses armées vers le centre du pays, en les conservant presque intactes.
Les troupes connaissaient l'effort que les Français accomplissaient. Elles tournaient leurs regards d'angoisse vers les Russes et vers les Anglais, dont elles attendaient le secours.
Jusqu'au dernier moment, elles espérèrent !
Jusqu'au dernier moment, elles crurent que les Alliés sauraient les dégager en envoyant des renforts suffisants, qui, en prenant l'offensive dans la
direction de Velès, auraient gravement compromis la situation de l'armée bulgare, très aventurée en Nouvelle Serbie.
Cet espoir ne se réalisa pas, et, les tenailles ennemies se resserrant de plus en plus, les armées serbes durent se retirer dans ce qui restait de la Nouvelle Serbie, puis, de là, en Albanie.
C'était la suprême retraite î la fin de la lutte héroïque !
Tout était envahi ! Toute la Serbie, après deux mois de guerre sanglante et sans qu'aucune bataille décisive eût été livrée, était écrasée et conquise.
DE LA CONFIANCE AU DÉSESPOIR
DE LA CONFIANCE AU DÉSESPOIR
Dès le i4 octobre, les communications, tant par chemin de fer que par télégraphe, entre la Serbie et Salonique, étaient brusquement coupées par les Bulgares. Quelques jours plus tard, les relations avec la Roumanie étaient à leur tour interrompues. La Serbie alors se trouva totalement isolée du reste du monde, ce pendant que la pression de Tarmée austro-allemande, au nord, et que celle de Tarmée bulgare, à Test, se faisaient de plus en plus violentes.
Dès lors, aucun de mes télégrammes, aucune de mes lettres ne parvinrent plus au Journal, et, tandis que je vivais avec Tarmée et le peuple serbes leur dramatique odyssée, tandis que la Serbie agonisait sous la triple étreinte qui Tenserrait, un seul de mes articles, daté de Priszrend, parvint par la voie des airs au Journal. Il parut dans le numéro du 3o novembre 19 15, sous le titre « L'Exode tragique », et portait Tindication : (A suivre).
Hélas I le Journal n'a jamais publié cette suite, qu'il n'a jamais reçue.
Cependant, le calvaire du vaillant peuple serbe continuait, de plus en plus terrible.
Sans révolte ni défaillance, tous, non seulement les saldats, mais encore, et comme eux, les vieillards, les femmes et même les tout petits, luttèrent jusqu'à la dernière heure contre le destin fatal. Tous, et beaucoup, hélas ! jusqu'à la mort, employèrent leurs dernières forces à essayer de conjurer, de reculer au moins, Tinévitable catastrophe I
Vers le 20 octobre, je me trouvais au front nord avec les troupes serbes opposées aux forces du maréchal Mackensen.
Déjà toutes les routes étaient défoncées, mais, si la nature se montrait hostile, si la marche dans les terres détrempées était pénible, les soldats avaient gardé, dans la retraite, leur entrain et leur gaieté.
Culottés de boue, ruisselants d'eau, surmontant toutes les épreuves, ils restaient plus forts que le sort adverse. Quelle énergie se Usait alors sur leurs rudes visages, dans leurs regards assurés I Quelle belle confiance ils conservaient en leurs chefs, en eux-mêmes et en leurs alliés !
Ils reculaient, mais quand même ils affirmaient :
DE LA GONFUNCE AU DESESPOIR
« Nous battrons les Allemands comme nous avons battu les Schvabas (Autrichiens). Devrions-nous reculer aussi loin qu'en décembre dernier devant les armées du feld-maréchal Potiorek, et même plus loin encore, finalement nous reviendrons, nous les vaincrons, nous les chasserons de Serbie I »
Hélas I les jours et les semaines passèrent : les secours promis n'arrivèrent pas, ou vinrent trop insuffisants.
Abandonnée à elle-même dans sa lutte inégale, la Serbie, rapidement, se trouva terriblement éprouvée. Sa situation ne tarda pas à devenir tragique.
Toute la contrée du nord, depuis la Drina jusqu'à la frontière bulgare, avait déjà été évacuée, sous la pression de l'invasion austro-allemande. Toutes les régions de l'est, pareillement^ avaient été abandonnées par leurs habitants devant la menace bulgare.
L'une après l'autre, les villes les plus importantes du pays tombaient aux mains des ennemis.
Nisch, puis Kragouiévatz, pourtant au cœur de la Serbie, furent, dès la dernière semaine d'octobre, évacuées à leur tour. A cette époque déjà, aucune comparaison n'est plus possible entre le sort de la Serbie et le sort, pourtant effroyable, qui fut celui de la Belgique. Le peuple serbe n'avait plus d'issue
AGOrtlE DE LA SERBIE 2
pour s'échapper, plus de porte pour se ravitailler !
A Touest, au nord, à Test, rennemi î La route du sud est définitivement coupée. Personne ne sait déjà plus vers quel refuge diriger sa fuite...
Du nord et de Test, vers le centre du pays, reflue, comme un double flot, une foule épouvantée. Le centre, à son tour, s'affole et bientôt le peuple serbe presque tout entier quitte ses demeures, ses biens et son pays pour commencer Teffroyable calvaire.
Le Gouvernement, pas plus que la population, ne sait où chercher un refuge. Son premier projet, qui consistait à se transporter partiellement à Monastir et à Prichtina, — car, en dehors de Nisch, la Serbie n*a plus de ville assez importante pour abriter son Gouvernement en entier, — n'a pu être réalisé.
Il faut se diriger vers les petites villes du centre, échelonnées dans la vallée de la Morava occidentale, sur la ligne ferrée secondaire de Stalatch, Krouchevatz, Trestenik, Kraliévo, Tchatchak, Ougitsé. Le corps diplomatique va en partie à Kraliévo et à Tchatchak. Le Gouvernement se scinde également et s'arrête à Krouchevatz et à Trestenik.
Cet exode a commencé le i8 octobre. Depuis ce jour, tous errent de villes en bourgs et de bourgs en villages.
DE LA CONFIANCE AU DESESPOIR IQ
Brusquement, du 26 au 29 octobre, Ougitsé, puis Tchatchak, villes du sud-ouest, doivent être évacuées sous la menace enveloppante des Austro- Allemands par Fouest. Simultanément le quartier général recule de Kragouiévatz à Krouchevatz. Enfin, le I" novembre. Gouvernement, corps diplomatique et quartier général convergent vers la petite ville de Kraliévo, située au confluent de la Morava occidentale et de Tlbar. En même temps qu'eux, toute la Serbie y déferle pour s'engoufTrer dans Tétroite vallée de cette rivière et chercher un refuge derrière l'armée, dans Tépais massif montagneux qui, au sud de l'Ancienne Serbie, la sépare du sandjak de Novi-Bazar et de la plaine de Kossovo.
J'avais déjà vécu des heures bien douloureuses dans ce malheureux pays, au cours de la première phase de la guerre, mais rien n^approche des spectacles d'horreur et d'épouvante, de détresse et de mort auxquels j'allais assister.
Sur toutes les routes se pressent des cortèges de cauchemar : infortunés meurtris, transis, affamés, errant sans feu, sans abris et sans vivres, sous la pluie, dans la boue, où les trop vieux et les trop faibles s'abattent pour ne plus se relever.
Partout, les villes, de plus en plus pauvres et petites à mesure qu'on approche des montagnes du centre, regorgent de réfugiés. Partout, on voit des
campements en plein vent avec le bétail, les troupeaux et les chars où sont empilés, au hasard, quelques hardes et quelques meubles.
Cependant, les troupes serbes continuent sans faiblir à faire face aux ennemis coalisés.
Ils maintiennent encore Tarmée bulgare clouée à la frontière. Quatre fois, sur la ligne Zaïetschar — Kniagevatz, ils Font repoussée en lui infligeant d'énormes pertes. Si, sur le front nord, ils reculent devant l'enveloppement, devant la formidable avalanche de mitraille que vomissent les innombrables canons des Austro-Allemands, ceux-ci, au moins, ne les débordent pas.
Mais bientôt l'armée en retraite et la population en (Jéroute se mêlent. Les troupes reculent au milieu des gémissements des vieillards, des plaintes désespérées des femmes et des enfants, qui ploient sous la charge trop lourde des épaves qu'ils ont voulu arracher à la ruine de leurs foyers, qui poussent devant eux, accroissant la confusion, un bétail effaré et mugissant.
Tous les aspects lamentables de la détresse, de la faiblesse, de la souffrance humaines se déroulent sous les yeux de l'armée. Gomment resterait-elle impassible?
Il n'y a plus de pain pour personne ; les mères, défaillantes, n'ont plus de lait pour leurs nourris-
DE LA CONFIANCE AU DESESPOIR 21
sons ; une affreuse lassitude accable la foule infortunée, et pourtant, afin de frayer passage à Tartillerie et aux multiples trains des équipages, il faut écarter des routes cette cohue implorante et éperdue. C'est alors que dans les yeux des rudes soldats serbes j'ai vu des larmes, — des larmes de pitié, d'impuissance, de rage !
L'EXODE COMMENCE
L'EXODE COMMENCE
Comme le quartier général, comme le Gouvernement, comme les fugitifs, je me dirige vers Kraliévo.
Aux abords de toutes les gares, on s'écrase, mais à Stalatch, embranchement de la ligne secondaire qui va de Krouchevatz à Ougitsé, en passant par Kraliévo, Tencombrement est encore plus inouï que partout ailleurs.
Tout le matériel de chemin de fer, tout le matériel militaire, tous les vivres et munitions qu'on a pu sauver de Belgrade, de Sméderévo, de Valiévo, de Nisch, de Kragouiévatz, sont entassés là, et il en reflue encore au fur et à mesure du recul des armées.
Sur les voies de garage et sur les quais, tout est pêle-mêle, jeté au petit bonheur, en plein vent, sous la pluie.
On manque de vivres, on n'a plus de pain et on marche sur des sacs de farine éventrés I
Les troupes en retraite et celles que le haut commandement roque d'un front à l'autre, dans cet
encombrement, se bousculent avec la masse sans cesse grandissante des fugitifs affolés, des prisonniers autrichiens, allemands et bulgares, sans escorte, autant dire, et des blessés blêmes, aux pansements maculés, qui arrivent du nord et de Test à la fois.
Cette cohue vit, mange et couche dans la boue, où valises, caisses et ballots s'enlisent autour et dans la gare, dont les salles d'attente, pleines d'un brouillard irrespirable, fait de fumée et de la buée qui sort des uniformes trempés, sont encombrées par des soldats épuisés, qui dorment en tas.
Les trains, archi-bondés, sont pris d'assaut par une foule hurlante, qui s'accroche partout, jusques après les locomotives.
Après une demi-journée d'attente, je peux, le 3o octobre, au soir, me hisser dans un des derniers trains partant vers Kraliévo. Nous devons, sous la pluie, sur la plate-forme découverte où nous sommes entassés, rester immobiles pendant plus de trois heures, pour laisser passer les convois de blessés qui se succèdent.
Enfin, nous partons dans la nuit noire.
Le train serpente dans la vallée de la Morava
L EXODE COMMENCE 27
occidentale. Sa longue file de wagons à marchandises et de plates-formes découvertes avance lentement.
Je suis brisé de fatigue et, pourtant, le sommeil me fuit.
Derrière nous, dans le sombre lointain, les canons grondent.
L'armée résiste; elle tient bon; elle a toujours confiance.
— Si nous tenons encore quinze jours, nous sommes sauvés I m'a dit tout à l'heure le général Jivkovitch. Les Alliés seront arrivés. ..
Sur notre plate-forme, nous sommes une cinquantaine, accroupis et entassés : soldats qui ignorent où on les dirige, blessés dont les oreilles bourdonnent encore de l'écho puissant de la bataille et dont les yeux, grands ouverts dans des visages creusés, restent fixes comme des yeux de moribonds...
Et il y a aussi des paysans âgés et débiles, de vieilles femmes qui toussotent, de jeunes femmes, de fraîches jeunes filles et des enfants..., des enfants!... Et tous, sous la pluie glaciale, se tiennent recroquevillés, serrés les uns contre les autres, pour occuper moins de place et pour avoir plus chaud.
Parmi le vacarme du train, la plainte monotone
d'un blessé arrive à mon oreille... Au bout du wagon, une voix chante une mélodie lente et triste... A ma droite chuchote un murmure continu. C'est une petite vieille, dont les mains sont crispées sur les maigres genoux et qui, les yeux clos, prie...
— Mère, où vas-tu?...
— Hier, j'ai enterré mon fils et aujourd'hui j'ai dû fuir... Hélas I je n'ai même pas eu le temps de verser le vin sur son tombeau !...
A côté d'elle, une autre vieille soutient, sur ses genoux, le sommeil d'une fillette ; à ses pieds sont accroupis deux bambins de cinq ans à peine, aux yeux grands ouverts.
Des conversations se sont engagées, qui cessent quand la pluie tombe trop violente et qui recommencent aux accalmies. Un soldat décrit un combat; un autre raconte que, depuis Belgrade, il a vu mourir, de faim et de froid, plus de vingt enfants...
Mais, tout à coup, la locomotive siffle : c'est une station.
Devant leur cahute de bois et de paille, quelques vieux de la « dernière défense » se tiennent là, baïonnette au canon. Le quai est comble de soldats.
Le train stoppe.
— Maman, j'ai faim ! murmure soudain une faible voix.
La mère, une paysanne, feint de ne pas entendre. Un instant, j'entrevois, à la lueur d'une lanterne fugitive, son visage que la douleur crispe ; elle n'a plus de pain; elle n'a pas le courage de faire, au petit être qui souffre, la cruelle réponse : Néma! (Il n'y a pas !)
Mais le blessé, qui gémit, interrompt sa plainte. Avec un effort immense, il se dresse sur le coude, retire son sac de dessous sa tête, en sort un reste de « boule » de soldat et, tendant le pain à la mère ;
— Ouzmi!.., daï detsi I . . . (Prends!... donne aux enfants !...) souffle-t-il d'une voix épuisée.
On repart.
Un train croise le nôtre, un train bondé de soldats et sur les plates-formes duquel on distingue des espèces de pyramides.
Des voix questionnent ;
— Qu'est-ce?
— Des canons !... Frantzousi!,,, (des Français !) Tout le monde tressaille.
Le blessé se soulève pour suivre les pièces du regard; ses yeux se sont ranimés. La fillette, qui dormait^ se redresse. Les enfants, oubliant leur faim, crient :
— Des canons ! petite maman !... Des canons ! Ils ne savent pas au juste ce que c'est que des
« canons », mais ils prononcent ces mots avec
30 l'agonie de la SERBIE
respect, avec piété... Et la vieille, près de moi, se signe, pendant qu'au bout de la plate-forme un chant s'élève.
(( Oï Serbio, maïko mila.., (0 Serbie, ma mère bien-aimée...).
Dans la gare de Kraliévo, c'est le même encombrement que dans la gare de Stalatch : sacs de farine et sacs de maïs, ici aussi, pourrissent sur les quais, sous les averses, à côté d'amas de munitions.
Des hangars, réduits en cendre, fument encore. Ils servaient de dépôt à des milliers de bidons d'essence. Hier, une main criminelle les a incendiés.
Dans la petite ville, c'est une cohue indescriptible, boueuse, pouilleuse, loqueteuse, au milieu de laquelle circulent des autos, de lourds camions militaires et les longues files de chars à bœufs du train des équipages.
En quelques jours, la population — cinq mille habitants — s'est accrue d'au moins cent mille réfugiés, qui, une fois les maisons et les cours envahies, se sont entassés sur les trottoirs et jusque sur les chaussées.
Par le grand pont de Tlbar, un interminable convoi de prisonniers arrive et augmente, si possible, Tencombrement. La grande place circulaire, au centre de la ville, n'est plus qu'un cloaque de fumier et de fange, où, harassés de fatigue, des soldats, des blessés, des prisonniers, des réfugiés, campent et se vautrent au milieu des troupeaux de moutons, des chevaux, des bœufs, des voitures et des chariots.
Sur cette place, l'Hôtel de Paris, seul hôtel méritant ce nom à Kraliévo, présente un spectacle inoubliable.
Pour y entrer, il faut se battre à la porte. A l'intérieur, le vacarme est assourdissant, l'atmosphère suffocante. On ne jetterait pas une épingle à terre. Il y a des gens jusque sous les tables.
Les vivres, bien entendu, font défaut à peu près totalement. La vague nourriture que l'on peut à grand'peine se procurer est innommable.
Par contre, les fausses nouvelles abondent, tantôt bonnes — trop bonnes — tantôt terrifiantes. C'est à croire que l'agence Wolff a ici une succursale pour achever d'affoler les troupes et la population.
LA DÉROUTE DANS LA NUIT FROIDE ET LA BOUE
LA DÉROUTE DANS LA NUIT FROIDE ET LA BOUE
Kraliévo fut le premier point de concentration. Là, en quelques heures, sous la poussée des événements, se trouvèrent réunis le Gouvernement serbe, les députés, les fonctionnaires arrivant de toutes les régions envahies ou menacées, et la population de ces régions. Les diverses légations et leur personnel s'y joignirent. Puis, avec le quartier général, les missions militaires et sanitaires étrangères, notamment les missions françaises d'aviation, des mécaniciens automobilistes, de T. S. F., de médecins et d'infirmières, à l'exception des médecins en service aux ambulances régimentaires ou aux hôpitaux de campagne, qui devaient rester à leur poste, avec les troupes, jusqu'au dernier jour.
Pour tous, la situation est la même. Comme les réfugiés, ils dorment sur le plancher des auberges, dans les écuries, n'importe où, et principalement à la belle étoile, ou plus exactement sous la pluie.
Non seulement c'est dans Kraliévo un entasse-
36 l'agonie de la Serbie
ment inimaginable, mais en outre les prairies, les champs, les collines qui entourent la ville, sont transformés en immenses bivouacs. Bien entendu, tous les vivres sont épuisés. Une boule de pain noir se paie déjà dix et même vingt dinars (francs).
La foule, sans trêve, continue d'affluer. Voici la colonie française des mines de Bor, une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants, devenue, depuis trois semaines, une véritable tribu nomade. Et tous sont à peine arrivés qu'il leur faut fuir encore, fuir plus loin.
Le 3 novembre, on se bat à moins de 20 kilomètres au nord de Kraliévo. Dans la ville, les troupes de la première armée, en retraite, commencent à entrer avec les blessés. Le canon tonne presque aux portes, et c'est la panique.
Nuit et jour, un fleuve humain s'engouffre dans la vallée de l'Ibar, unique voie libre qui, par Rachka, permet de s'éloigner vers le sud, de gagner, à travers les montagnes, les contrées qui ne sont pas encore menacées : Novi-Bazar, Mitrovitsa, Prichtina.
L'exode devient indescriptible. La route est encombrée au point qu'elle apparaît comme un ruban mouvant. Sans arrêt, sans relâche, le flot
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roule des piétons et des véhicules qui se pressent se coudoient, se heurtent dans la plus hétéroclite confusion. Voici, au milieu d'une immense file de chars à bœufs, les voitures de la Cour, lamentables, aux ors ternis sous une couche de boue. Voici, coude à coude avec les réfugiés, des ministres et des fonctionnaires — quelques rares privilégiés ont seuls trouvé place dans des automobiles ou des camions militaires. Voici, parmi la masse des fugitifs, des prisonniers autrichiens ; par groupes de trois à quatre cents, ils avancent, à peu près livrés à eux-mêmes, sous la garde d'un seul soldat serbe, un vieux de la (( dernière défense ». Voici les blessés, dont personne ne s'occupe plus, et qui se traînent jusqu'à la fin de leurs forces pour échapper à l'ennemi. Et, étrange épisode de la guerre moderne, voici là-haut, au ciel, survolant la cohue lamentable, les aéroplanes qui battent en retraite eux aussi, qui vont vers le sud, comme tout ce qui existe, semble-t-il. Ils passent et s'éloignent au-dessus des cimes escarpées qui bordent l'étroit couloir où l'Ibar, parallèlement à la route, précipite ses flots torrentueux.
Pour donner une idée de ce que fut la déroute
dès ce moment, voici en quelques lignes Todyssée d'un groupe de médecins de la mission sanitaire française.
Ils étaient une vingtaine qui, les uns à cheval, les autres en chemin de fer, après vingt-quatre ou quarante-huit heures de voyage sur des platesformes ou dans des wagons à marchandises, avaient rallié Kraliévo. Mais là, le chef de la mission, le D"^ Jobert, ne pouvant, dans le désarroi général, leur procurer un moyen de transport quelconque, dut leur dire : « Débrouillez-vous ! »
Deux médecins principaux, les D'^ Collet et Gandart, neuf majors, les D" Loisel, Volters, Cotte, Treille, Delamare, Pierrot, Servières, Clerc, Troteski; six aides-majors, les D" Blanc, Sicart, Piot, Cotte, Lecq et Espelet, se groupèrent avec sept infirmières et réussirent, à prix d'or, à acheter cinq chars à bœufs pour sauver au moins les bagages indispensables.
Ils quittent Kraliévo le 3 novembre, à une heure de l'après-midi . Pas de provisions (on ne trouve plus rien à acheter dans la ville), quelques biscuits seulement dans un sac et aucun ustensile pour faire la cuisine en route.
Tous, à pied, se frayant un passage avec les plus grandes difficultés, au milieu de l'encombrement des véhicules et des piétons, avancent.
LA DÉROUTE DANS LA NUIT FROIDE ET LA BOUE Sq
A la nuit, ils n'ont pas encore rencontré un seul village et se décident à faire halte au centre d'un cirque majestueux de montagnes d'aspect désolé. Sur la rive opposée de l'Ibar, sur une cime élevée, les ruines d'un vaste château indiquent que jadis ces contrées furent prospères. Ce sont les ruines du château Maglitch, a le château des brouillards », datant d'Etienne Némaïa, qui régna sur l'empire serbe au Moyen Age.
Cependant nos compatriotes cherchent à s'installer de leur mieux. Dans un champ, ils coupent des tiges de maïs et s'en font une litière. Ils ont, sur la route, rencontré par bonheur un troupeau de moutons et ils ont acheté un de ces animaux ; ils l'embrochent tout entier sur une branche d'arbre, le font rôtir, et, à la lueur d'une bougie, le découpent et apaisent leur faim.
Pour la nuit, sur la litière de maïs ils s'étendent tous, serrés les uns contre les autres, car le froid est vif. Le ciel, d'abord, est étincelant d'étoiles, mais le vent se lève; vers minuit, la pluie commence; bientôt elle tombe en déluge et jusqu'au jour ruisselle sur les infortunés qui, faute d'abri, restent étendus sur leur paille inondée.
A six heures, départ. Le groupe, glacé, trempé jusqu'aux os, s'éloigne dans une boue épaisse et marche sans relâche.
A la nuit, épuisés, ils s'arrêtent. De tout le jour ils n'ont rien mangé et, comme il n'y a plus de champ de maïs, ils n'ont, pour se coucher, que la terre détrempée, où ils s'étendent à flanc de montagne.
Cependant, auprès d'eux, des prisonniers autrichiens viennent camper, et ces derniers réussissent à allumer de petits feux maigres.
La nuit brumeuse est glaciale. Sur la route, l'exode ne s'arrête pas. Des convois passent, précédés de torches. Autour des feux, nos compatriotes se pressent côte à côte avec des fugitifs, des prisonniers, des blessés. On parvient enfin à faire du thé (sans sucre), et ainsi la nuit passe. Aux premières lueurs de l'aube, tous se remettent en route.
Il fallut trois jours, au groupe affamé et épuisé, pour arriver à Rachka. Là, ils trouvèrent pour s'abriter deux tentes, avec de la paille mouillée, au milieu d'une prairie.
La malheureuse Serbie, dans son calvaire, a eu pour haltes successives chacun des lieux historiques qui furent, depuis des siècles, les témoins de sa destinée.
Après Belgrade, la capitale actuelle; après Nisch, la cité chrétienne de Joupan Némaïa, où s'arrêtèrent les armées de Frédéric Barberousse et les croisés français ; après Kragouiévatz, qui fut capitale aux premières années de la résurrection de la Serbie, alors que les Turcs tenaient encore Belgrade et Nisch; après Krouchevatz, la résidence, au Moyen Age, du dernier de ses grands empereurs, le tsar Lazar ; après Kraliévo, où, au monastère de Gitcha, le « R^eims » serbe, furent, jadis, et sont encore de nos jours sacrés ses souverains; après toutes ces étapes de son histoire, devenues les étapes actuelles de son exode tragique, la Serbie passa devant le monastère de Stoudénitsa, dont les murs de marbre blanc,
44 l'agonie de la SERBIE
dressés en pleine montagne, abritent la sépulture de ses anciens rois ; puis elle s'arrêta à Rachka.
Cette petite ville, véritable nid d'aigles accroché aux roches bordant l'étroit couloir de FIbar, et qui ne compte guère qu'un millier d'habitants, devint, à son tour, pendant une semaine, le siège, à la fois, du Gouvernement et du quartier général.
Cependant, tous les comestibles, quels qu'ils soient, ayant été enlevés en quelques heures par les premiers arrivants, la cohue des exilés affamés qui s'est abattue sur la ville et qui, autour, déborde sur le flanc des montagnes, doit continuer à fuir, pour ne pas mourir de faim sur place.
Rachka (qui s'appelait alors Ratsia) fut le berceau de la nation serbe aux temps de son arrivée dans la péninsule balkanique. Elle est située sur l'ancienne frontière serbo-turque ; aussi, le Gouvernement, ne pouvant se décider à quitter le sol de la patrie (car plus loin ce sont les nouvelles contrées reconquises, voici trois ans à peine), resta à Rachka jusqu'à la dernière heure.
— C'est ici que nous sommes nés..., me dit M. Pachitch que, le soir même de mon arrivée, je trouvai, solitaire et triste, sur le pont de l'Ibar.
Ses lèvres remuèrent en silence, comme pour une prière; il mit sa main devant ses yeux d'où roulaient, sur sa barbe blanche, des larmes qu'il
ne pouvait retenir, et le vieil homme d'État, qu'avec une intense émotion je voyais ainsi pleurer sur les malheurs de son pays, ajouta d'une voix brisée :
« Que Dieu fasse que Rachka ne devienne pas notre tombeau I »
Mais les Austro-Allemands débordaient vers l'ouest; les armées serbes se repliaient dans les montagnes, et, chassé par le canon, le Gouvernement fut contraint de suivre l'exode général.
Les uns partirent pour Novi-Bazar, les autres pour Mitrovitsa.
Les mots me manquent pour continuer à décrire cette retraite tragique des troupes, cette déroute éperdue de la population, de plus en plus découragées, de plus en plus affamées et épuisées.
Ce sont les mêmes tableaux déchirants, les mêmes scènes de détresse, de désespoir et d'horreur qui se succèdent sans relâche, qui se renouvellent constamment, plus na^Tantes, plus nombreuses à mesure que les jours s'ajoutent aux jours.
Cependant l'escadrille d'aviation continue à assurer, en pleine retraite, le service des recon-
46 l'agonie de la SERBIE
naissances, mais quel service, soit qu'il s'agisse d'aller affronter le feu de l'ennemi vers le nord pour survoler les armées austro-allemandes, soit vers l'est au-dessus des lignes bulgares !
Chaque vol est un véritable défi à la mort !
Pour s'évader de l'étroite cuvette où, à Rachka, les avions nichent au milieu des montagnes, il faut d'abord décrire une spirale étroite, se vriller littéralement dans le ciel au milieu de la traîtrise des coups de vent qui soufflent entre les pics. Puis, aller et retour, il faut voler au moins i5o kilomètres par-dessus un épais massif montagneux où n'existe aucun terrain d'atterrissage, où la moindre défaillance du moteur, la panne la plus insignifiante, se traduirait presque à coup sûr par la chute et la mort, la mort inévitable, car pilotes et observateurs savent que, s'ils ne s'écrasent pas avec leur appareil dans ce chaos de rochers déserts, ils y périront de faim avant qu'on ait pu les retrouver.
Néanmoins, journellement ils exécutent ces vols émouvants. Leurs avions pourtant — quelques morceaux de bois et de toile assemblés — sont depuis deux mois sans le moindre hangar et exposés nuit et jour à toutes les dégradations de la pluie et du vent. En outre, dans l'affolement et le désarroi qui ont bouleversé tous les services en retraite, il faut faire tout par soi-même, tout prévoir et sup-
pléer à tout. Il faut sauver et ménager précieusement les dernières réserves d'essence et d'huile, ainsi que les pièces de rechange indispensables. Il faut, au milieu de Texode général, du désordre et de l'encombrement, organiser le ravitaillement avec les faibles moyens de fortune dont on dispose. Pilotes, observateurs, mécaniciens et chauffeurs sont sur les dents.
Or, voici qu'un ordre du quartier général prescrit d'aller reconnaître le front bulgare du côté d'Uskub. C'est un vol de 3oo à 35o kilomètres. Une escale est donc indispensable. Une automobile légère part, emmenant un mécanicien et quelques bidons d'huile et d'essence pour l'installer à Mitrovitsa. Je profite de l'occasion pour gagner cette ville.
La route, taillée sur la rive droite de l'Ibar, dans le flanc même de la montagne, est à moitié ruinée, et même parfois complètement écroulée sur plusieurs dizaines de mètres. Des équipes de prisonniers autrichiens, à l'aspect famélique, la réparent tant bien que mal. Les outils leur manquent, et pour la plupart c'est avec leurs mains qu'ils posent les pierres et tassent la terre.
Jamais d'autres véhicules que les chars à bœufs ou les petites voitures rustiques des indigènes n'ont passé par ici; c'est dire à quel point sont nombreux les accidents pour les voitures, tracteurs
et camions automobiles qui tentent aujourd'hui de parcourir cette route.
Deux des tracteurs de notre escadrille, chargés de matériel et d'hommes, entraînent la chaussée sous leur poids et roulent dans Tlbar. L'un d'eux culbute trois fois sur lui-même pendant cette chute d'au moins trente mètres. Hommes et bagages sont projetés dans le vide. Par miracle personne n'est tué ni même grièvement blessé.
Quatre fois il nous faut traverser à gué des rivières, grossies par les pluies et où l'eau nous monte jusqu'à mi-cuisse. Ensuite, à la pelle et à la pioche, nous devons creuser dans la berge une issue pour permettre à notre voiture de remonter sur la route.
Un pont de bois s'effondre pendant notre passage. Grâce à la présence d'esprit de notre chauffeur, nous évitons la catastrophe, et, avec l'aide d'un groupe de prisonniers, nous sortons de ce mauvais pas.
Partout, des voitures brisées gisent au fond des précipices ou dans l'Ibar que la route surplombe continûment.
La nuit est tombée maintenant. La prudence la plus élémentaire nous commande de nous arrêter; mais^ si nous nous arrêtons, notre avion, demain matin, ne trouvera pas de quoi se ravitailler.
Mes compagnons ('), éreintés, tombant de fatigue, se relaient à tour de rôle au volant. Goûte que coûte ils veulent arriver ce soir à Mitrovitsa, et dans Tobscurité profonde nous continuons.
Tout à coup, le sol manque sous notre roue arrière de droite. Un miracle nous laisse en équilibre au-dessus du gouffre. Au risque d'être écrasés par la chute de la voiture, mes compagnons installent des crics et réussissent à la replacer sur la route. Plus loin, même accident. Cette fois c'est une de nos roues de devant qui reste suspendue dans le vide. Nous nous en tirons encore...
Enfin, à dix heures de la nuit, après avoir, à toutes les minutes, échappé à la mort sans cesse côtoyée, nous entrons à Mitrovitsa.
Comme les autres villes, Mitrovitsa regorge de réfugiés, et là, comme partout, les vivres, même le pain, commencent à manquer sérieusement.
(1) Les caporaux James de Rothschild, engagé militaire, simple conducteur d'auto, et Lestradet, jeune inventeur bien connu dans l'industrie automobile et ici mécanicien de Paulhan.