UNE PLAINTE MONTAIT DE LA VALLÉE DE KOSSOVO
route que jalonnent les camions enlisés, les voitures et les chars renversés ou brisés, le bétail et les chevaux morts.
Aucun des tableaux qui évoquent la retraite de Russie ne donne une idée de TefTarant spectacle qui, dans sa réalité tragique, se déroule à perte de vue : un peuple entier, avec les vieillards, les femmes et les enfants, se traîne dans la boue gluante, sous la tempête de neige.
Tout à coup, je bute contre un obstacle : c'est le cadavre d'un vieillard. On le traîne hors de la route et il reste abandonné. Voici une femme étendue sur le marchepied d'un camion embourbé ; elle serre contre sa poitrine un bébé de deux ans, tout raidi. Elle meurt, elle aussi, de froid et de faim. Une fillette (huit ans au plus), grelottant sous un chàle en loques, cherche à la relever, puis, affolée soudain par le silence effrayant de sa mère, elle éclate en sanglots et se laisse tomber à genoux.
Plus loin, un petit garçon est accroupi sur le rebord du fossé. Des larmes coulent sur ses joues blêmes et ses dents s'entrechoquent. Je l'interroge. Il a perdu les siens, il n'a pas mangé depuis deux jours; il ne peut plus marcher. Que faire? Je lui donne ce qui me reste de mon pain de maïs et je m'éloigne, le cœur serré, incapable de retenir mes larmes.
Toute celle affreuse journée, j^ai vu mourir des êtres humains comme crèvent les bêles.
Je les ai vus s'affaisser, se relever, retomber, se relever encore, pour retomber définitivement.
La première de ces effroyables agonies me donna rimpression que celui qui mourait sous mes yeux était ivre. Après un suprême effort pour se remettre debout, il balança la tête et agita les jambes, puis ses mouvements faiblirent et cessèrent. C'était fini !
Et la neige tombait toujours, recouvrant les morts et les moribonds et cinglant au visage ceux qui résistaient encore.
L'histoire recommence ! Aujourd'hui évoque jadis, tragiquement ! Cette vallée de Kossovo, où succomba, au Moyen Age, l'Empire serbe, est maintenant, pour la seconde fois, devenue le tombeau de la Serbie !
L'armée, jusque-là, avait tenu I Suivant le conseil donné par les Alliés, elle avait reculé pas à pas, en cherchant, dans la mesure du possible, à garder ses forces intactes, en vue d'une coopération ultérieure avec eux.
Mais après un mois et demi de résistance, l'aide promise n'est pas arrivée ! Par contre, les Austro- Allemands ont reçu des renforts, et, grâce à ces renforts (prélevés principalement sur leurs troupes du front italien), ils ont pu exécuter un mouvement enveloppant sur l'aile gauche des Serbes. Ceux-ci, pour éviter l'encerclement définitif, ont dû précipiter la retraite des forces qui résistaient, dans les montagnes, au sud de la vallée de la Morava occidentale.
64 l'agonie de la SERBIE
Les forces qui luttaient à Test, contre la poussée bulgare, ont été obligées de suivre ce mouvement de recul.
C'est l'heure de la catastrophe ! Pour la conjurer, Tarmée serbe n'a plus d'espoir en un secours quelconque.
De recul en recul, elle a abandonné à l'ennemi toutes les villes et tous les villages. Tous, soldats et officiers, y ont tout laissé : leurs biens et leur famille, et, pour eux, la patrie est perdue tout entière.
Épuisés, démoralisés, les voici dans l'immense plaine. Là, leurs ancêtres, avant-garde héroïque du monde chrétien, succombèrent glorieusement, après une lutte gigantesque contre l'armée turque du sultan Mourad, cette armée qui (^ comptait autant de guerriers que la forêt a de feuilles » .
Et les descendants des héros, vaincus par l'écrasante puissance de l'adversaire, maintenant se traînent dans une boue épaisse et glacée, au milieu des bêtes crevées, qui pourrissent dans les champs et sur la route, la route de l'exil jalonnée par les corps des fugitifs, qui, un à un, y tombent pour ne plus se relever.
Abattus et courbés par les souffrances affreuses, ils suivent leur calvaire. Ils passent devant le tombeau du sultan Mourad et devant le tombeau du héros qui le frappa ; Miloch Obilitch.
Je les ai vus passer, troupeau lamentable, devant Gazi-Meslan, où la légende veut que « le sang versé coula si fort que Ton combattait dans le sang jusqu'aux genoux n .
Et officiers et soldats répétaient :
« Kossovo!,», ladno Kossovo/,.. » (Pauvre Kossovol)
Tous concevaient la grandeur du désastre. Tous se rendaient compte que tout effort était vain, qu'il était trop tard, — trop tard pour rien tenter d'utile, — trop tard pour sauver la Serbie.
Un morne désespoir les écrasait. Au passage d'une rivière, gonflée par les pluies et la neige, où il leur fallut, à un gué, entrer dans l'eau glacée jusqu'à mi-corps, j'ai vu plusieurs d'entre eux tomber et se laisser entraîner par le flot, sans avoir la force de se relever, sans en avoir le courage, surtout.
L'armée serbe, en quittant le sol de la patrie, y a laissé son âme.
AGOKIE DK LA BIRBIB
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Mais Pierre I", le vieux roi intrépide, taciturne et farouche, est encore au milieu des troupes. C'est dans un chariot, traîné par deux bœufs, que, le i8 novembre, je le vis arriver à Prichtina ('). Il avait dû abandonner dans les montagnes son automobile. Son équipage de misère était conduit par un vieux paysan, qui n'arrivait pas à lui frayer un chemin au travers de la cohue lamentable des réfugiés, de la débâcle des régiments pêle-mêle.
(( Si Tarmée doit capituler, Fennemi ne m'aura pas vivant ! » a déclaré le vieux souverain, quand il vit ce spectacle lamentable.
Alors, pour sauver leur roi, pour permettre aux vieillards, aux femmes et aux enfants de passer encore et d'échapper aux Bulgares, officiers et soldats se ressaisirent et tentèrent un suprême effort.
(i) A Prichtina, ville à moitié turque et à moitié albanaise, je retrouve le même entassement effroyable de réfugiés, de soldats et de blessés qu'à Mitrovitsa, qu'à Kraliévo, que partout où, pour souffler un peu, l'armée et les fugitifs ont fait halte.
L'exode de la Serbie a eu trois courants principaux : le premier, avec le quartier général et le Gouvernement, a remonté la vallée de la Morava occidentale puis est descendu jusqu'à Mitrovitsa par le couloir de l'Ibar et a continué à fuir vers Priszrend en traversant la plaine de Kossovo.
Le deuxième courant de fugitifs est descendu de Nisch par Prokouplié et Merdaré à travers les montagnes qui formaient l'ancienne frontière serbo-turque.
Le troisième courant s'est précipité d'Uskub et de tout l'Est devant la marche de l'armée bulgare.
C'est à Prichtina que ces trois flots de malheureux se sont rejoints et confondus.
Ce qui restait de l'armée du Timok bondit de Prichtina sur la ligne Lipliane — Ferizovitch, et, sans canons, se jeta à la baïonnette sur les Bulgares, qu'elle repoussa à dix kilomètres en arrière.
Le passage était dégagé. Le Roi put passer, et le flot des fugitifs put continuer à s'écouler vers Priszrend.
Et ce fut la bataille de Katchanik.
Là, j'ai assisté à la mort de l'armée serbe, impuissante à achever, à elle seule, la percée libératrice vers Uskub. La lutte dura six jours. Les troupes, épuisées, se battirent en désespérées. Ce fut une hécatombe. Tous, officiers et soldats, comprenant que leurs efforts étaient inutiles, cherchaient la mort des héros. Pas un seul régiment n'avait de vivres; bientôt les munitions s'épuisèrent, tandis que les Bulgares, ravitaillés par les Allemands, en avaient à profusion.
Alors, l'une après l'autre, les divisions, ou plutôt leurs débris, se replièrent vers Priszrend, vers l'Albanie et le Monténégro. Et, pour manger, comme il n'y avait plus rien dans le pays ravagé, comme il n'y avait plus une boule de pain dans toute l'armée qui mourait de faim, on dépeça les chevaux et les bœufs, morts le long des routes.
Et puis, il n'y eut même plus de bêtes crevées à manger...
A trente kilomètres de Priszrend, je m'étais arrêté, avec les soldats, auprès d^un « han » (auberge albanaise), afin de laisser passer Tartillerie, que Ton tentait encore de sauver en attelant quatre ou six bœufs à chaque pièce.
Depuis une quinzaine de jours, des milliers et des milliers de fugitifs s'étaient arrêtés là, et les soldats, mourant de faim, fouillaient dans le fumier et la boue, pour y chercher quelques détritus négligés par leurs devanciers.
L'un d'eux trouva un gros os, sec et net comme de l'ivoire ; il s'accroupit à mon côté et tenta de le ronger; ses dents grinçaient en vain sur la surface polie, sans parvenir à l'entamer; mais, acharné, il rongeait toujours... affolé par la faim.
Le 23 novembre, je suis à Priszrend, où les troupes et les fugitifs se sont accumulés pendant les jours précédents.
La veille, le quartier général, arrivé dans la ville depuis le 17 novembre, a brûlé ses archives.
J'apprends que les Austro- Allemands ont occupé Rachka et Novi-Bazar, le 19, presque sur mes talons. Ils sont déjà à Mitrovitsa.
Le canon tonne, tout proche, au nord et à Test, et les Bulgares, eux aussi, avancent rapidement.
Je monte à la citadelle, dont les fortes murailles sont les derniers vestiges du château, élevé ici, en Tan 1200, par Tempereur Douchan, le Gharlemagne serbe.
Au-dessous de moi coule la Bistritsa torrentueuse ; à l'est, dans un couloir creusé entre des rochers abrupts, culminent les cimes de la chaîne du Char, toute couverte de neige et qui élève sa haute barrière entre nous et les Bulgares, installés à Tétovo.
Sur la gauche, la ville apparaît, vaste agglomération turque et albanaise, d'où émerge, parmi cinquante minarets, le clocher d'une église orthodoxe.
Dans un coin se cache une chapelle catholique, dont le prêtre est subventionné par l'Autriche.
C'est la dernière étape. Tous ceux qui ont eu la force d'échapper à l'ennemi sont entassés dans Priszrend.
Le a5 novembre, les Austro-Allemands sont à Prichtina. Le même jour, les Bulgares occupent Lipliane avec deux divisions et, se rejoignant avec les premiers, ils enferment dans un encerclement complet tout ce qui est demeuré en Serbie.
Ils ne sont plus qu'à dix heures de marche de Priszrend. La route du Monténégro est coupée.
Celle de Dibra, vers Monastir, Test également ; car les Bulgares sont à Prilep et descendent vers cette ville.
L'exode suprême va s'achever par l'effroyable traversée de l'Albanie, à laquelle le Gouvernement serbe et ce qui reste des armées se trouvent acculés!...