‹ L'Épopée toulousaineChapitre 6 sur 17 · AU COURT NEZ · texte numérisé non relu

AU COURT NEZ

« En 1217, * la couronne d'Arles et de Vienne avait passé » dans la maison des Baux , en la personne de Guillaume des » Baux , prince d'Orange , surnommé del court naz. 11 avait » été installé à ce titre par l'empereur Frédéric. Espérant » faire valoir un jour cette concession , il tenait le parti des » croisés contre les Albigeois. A l'instigation du Comte de Tou- » louse , les Avignonais le surprirent près de leur ville et » l'écorchèrent vif. Le Pape indigné lui chercha des ven-

* Nous pensons que rette dite est une erreur typographique ; il faut lire J207.

» geurs. » — (Notice historique sur la ville et sur la maison des Baux , pag. 21 et 22.) Il est vrai que M. Canonge ne parle point du siège d'Orange ; mais l'épithète del court naz (au court nez ) donnée à Guillaume , ne laisse pbint de doute sur l'identité du personnage ; il y a évidemment erreur de la part de M. Fauriel.

Il nous semble (pie ce savant philologue aurait pu éviter cette méprise , s'il avait fait un peu plus d'attention au sens général des paroles qu'il met lui-même dans la bouche des guerriers du château de Beaucaire , pour s'engager réciproquement à une résistance désespérée. Us parlent beaucoup plus au point de vue du sort terrible qui les attend s'ils tombent entre les mains du Comte de Toulouse , qu'au point de vue d'une délivrance que la durée de la résistance et la constance dans les privations rendraient possible. Ainsi, dans un autre passage (car ils y reviennent à deux fois), maître Ferrier dit (vers 4670) : « Il vaut mieux mourir (en bataille) » qu'être crucifiés vivants. » Ainsi , dans les passages transcrits au commencement de la présente note , Lambert de Limoux dit à ses compagnons (vers 4096 etsuiv.) : « Le jeune )> Comte est de droit héritier du château ; et s'il peut venir à » bout de nous , de manière à nous tenir captifs , il nous » fera bien voir qu'il ne veut pas de nous pour feudataires. » Et puis Reynier de Cauderon ajoute , après avoir parlé du fameux Guillaume au court nez : « Si le jeune Comte peut » nous prendre , notre sort est décidé ; et celui-là sera le plus » fortuné, qui mourra le premier. » Ajoutez à cette déclaration la ligne plus haut transcrite : a II vaut mieux mourir en )> bataille , qu'être crucifiés vivants » , et il ne restera pas le plus léger doute sur le sens des paroles échangées entre les guerriers croisés qui défendaient le château de Beaucaire.

Et puis , quelle apparence que Reynier de Cauderon veuille faire un appel à l'érudition de ses compagnons d'infortune , en leur rappelant l'exemple de constance qui aurait été donné par le héros plus que douteux d'une épopée carlovingicnne ? 11 est bien plus naturel de penser qu'il a fait allusion à un fait terrible , et qui était connu de tous , puisqu'il était de fraîche date, et qu'il s'était accompli dans la contrée.

8 11 dit; et le donjon arbore à l'instant même , De leurs pressants besoins le double et triste emblème ; Auprès d'un fl.icon vide , on voit flotter le lin Dont le tissu revêt la table du festin ; De la soif , de la faim cette naïve image Frappe l'œil attentif de son muet langage.

(( Le gardien de la tour se lamente et crie : « Montfort nous )) a perdus ! Mais la faute et le tort n'en sont pas à lui que » nous ne pouvons entendre : c'est le vaillant jeune Comte qui )> nous a réduits à cette détresse ! » Et là-dessus , il montre une nappe et une bouteille luisante , pour signifier que les vivres leur manquent , qu'ils ont mangé tout leur pain et bu tout leur vin. Le comte de Montfort qui a compris le signal, de dépit et de douleur s'est assis à terre. Mais quand il s'est bien désolé , il s'écrie à voix haute : « Aux armes , chevaliers ! » Et il est si bien obéi , que de toutes les tentes s'élève aussitôt un bruit , une clameur , et qu'il n'y reste pas un seul homme , jeune ni chenu. Tous s'arment à la fois , eux et leurs destriers à beaux crins ; les trompettes et les clairons aigus résonnent (de toutes parts). » {Canso , vers 4509-4522. Fauriel.)

7 Un gros de cavaliers qu'inspirent ses pensées , Se jette avec fureur sur les piques dressées ;

Puis , chacun se retourne , et, pressant son coursier , Se renverse avec lui sur le tranchant acier.

C'est la manœuvre de désespoir qui fut exécutée par les Mameluks à la bataille des Pyramides ; voyant qu'ils ne pouvaient pas entamer les carrés de l'infanterie française , ils firent cabrer leurs chevaux et se renversèrent avec eux sur les baïonnettes.

8 Au héros toulousain un seul guerrier s'oppose; C'est Berlitz

L'auteur de la Canso raconte aussi la mort de Berlitz ; mais il le fait tomber sous les coups de Cavaillon.

9 La tente de Montfort , où le conseil s'assemble , Réunit les prélats et les guerriers ensemble.

Ce conseil, tenu, après la bataille, dans la tente de Montfort, se retrouve aussi dans la Canso. Les discours des interlocu-

teurs se ressemblent dans les deux poèmes pour le fond des idées.

10 Seul , l'évêquc de Nlme a rompu le silence.

« Un revers vous abat ! Quelle est votre constance?

» Un brillant chevalier succombe avec vaillance ;

» 11 est tombé martyr ; oh ! ne le plaignez pasl

» Il a conquis le ciel en cherchant le trépas »

<( Là-dessus l'évéque de Nîmes s'est tellement avancé , qu'il parle le premier , et il est bien écouté : « Seigneur, comle , » dit-il , adorez Jésus-Christ , et remerciez-le également du

» bien et du mal Quand il a pris en ce inonde station et

» demeure , ( ça été pour vous donner l'exemple) de supporter » tranquillement vos fatigues et vos peines , et de bien vous » défendre contre qui vous dépouille ; car, puisque entre le )> bien et le mal le choix vous est laissé , si vous perdez en ce » monde , vous gagnez dans l'autre. Et quant au chevalier qui » a été (là-bas) aujourd'hui pendu à un olivier, je vous dis » qu'il a souffert le martyre pour l'amour du Christ ; à lui et à )) tous les autres qui ont été de même tués ou blessés , ( Dieu ) » leur pardonne leurs fautes , péchés et forfaits. » ( Canso , vers 4314-4326. Fauriel.)

1 1 Bercy répond : « Pour moi , seigneurs , je n'ose dire » Que pour ouvrir le ciel la mort doive suffire , » Si l'on n'a pas d'abord , au ministre de Dieu , » Des fautes de son cœur fait le sincère aveu , » Et si le saint pardon que le prêtre proclame , » Des liens du péché n'a pas affranchi l'âme.

( Suite du passage transcrit dans la note précédente. ) — « À » ce discours , Foucault de Bercy a le premier répondu : « Par- » dieu, seigneur évèque, vous parlez de la sorte, parce que » notre bien déchoit et que notre mal augmente ; je m'émer- » veille fort de voir comment vous autres gens latiniers , vous » absolvez et pardonnez sans pénitence. Mais si le mal était du » bien , si mentir était vérité , l'humilité serait de même là où » est l'orgueil. Quant à moi, je ne puis croire , si vous ne le » prouvez mieux , qu'aucun homme soit digne ( du paradis ) , » s'il ne meurt confessé. » ( Canso , vers 4327-4335. Fauriel. )

12 Marcel , impatient

Et sur le plus haut fatte , au donjon du château, Des comtes de Toulouse il plante le drapeau.

Voici le récit qu'ont fait les savants Bénédictins de la restauration des Comtes de Toulouse en Provence , et de la prise du château de Beaucaire.

(( EU] mond VI , comte de Toulouse , et le jeune comte Raymond son fils , n'eurent pas plutôt débarqué à Marseille , qu'ils songèrent à recouvrer les domaines dont Us avaient été dépouillés. Comme le décret du concile de Latran n'avait adjugé à Simon de Montfort que les conquêtes faites par les croisés , lesquelles s'étendaient seulement depuis le diocèse de Beziers jusques vers la Gascogne ; que les villes de Beaucaire , de Nîmes , et les autres domaines de la maison de Toulouse , situés aux environs du Rhône , bien loin d être compris dans le décret , étaient réservés nommément au jeune Raymond, et que, par conséquent , Simon n'avait aucun droit , même apparent , sur ces dernières places dont il s'était emparé , les deux Comtes de Toulouse résolurent de commencer par là.

» L'accueil que leur firent les Marseillais les encouragea beaucoup ; et ces peuples , qui se donnèrent entièrement à eux , promirent de les secourir de toutes leurs forces. Quelques jours après , les habitants d'Avignon leur envoyèrent une députation solennelle pour leur faire les mêmes offres , et les imiter à venir prendre possession de leur ville. Raymond VI et le Comte son fils profitèrent d'une conjoncture si favorable. S'étant rendus à Avignon , tout le peuple courut en foule audevant d'eux , et les reçut avec les plus grandes démonstrations de joie. Arnaud d'Auguyers , l'un des principaux , les harangua à la porte de la ville au nom des habitants , et ils furent ensuite introduits dans Avignon aux cris redoublés de Vive Toulouse, le comte Raymond et son fils! que le peuple faisait retentir de toutes parts. Le Comte de Toulouse , après avoir reçu l'hommage et le serment de fidélité des Avignonais , et donné ses ordres , s'assura de Tarascon qui lui fit les mêmes promesses. 11 retourna ensuite à Marseille , et laissa son fils à Avignon , où plusieurs seigneurs du pays vinrent joindre ce

jeune prince , et lui offrir à l'envi de le servir , pour l'aider à rentrer dans le patrimoine de ses ancêtres. Raymond VI étant revenu quelque temps après à Avignon, il y assembla son conseil , auquel les principaux de la ville furent admis ; on y réso lut de reprendre les places que ce prince avait perdues , et de déclarer la guerre à tous ceux qui les détenaient , nommément à Simon de Montfort. On conclut aussi , qu'avant que de se mettre en campagne , le jeune Raymond irait prendre possession du comté Vénaissin , et y établirait de bonnes garnisons. Ce prince partit aussitôt à la tète d'un corps de troupes , et fut parfaitement bien reçu par tous les peuples , qui lui firent hommage et lui prêtèrent serinent de fidélité ; et après avoir pourvu à la sûreté du pays , il rejoignit le Comte son père à Avignon. Ce dernier , qui avait appelé ses vassaux et ses alliés à son secours , fut rejoint bientôt après par Raymbaud de Celm, Raymond Pelet , Lambert de Monteil , Rertrand Pourcelet , Raymond de Montauban , Pons de Montdragon , et plusieurs autres seigneurs de distinction , qui , joints aux communes d'Orange, de Courtheson, de Marseille, d'Avignon, des autres villes de Provence et du comté Vénaissin , que le jeune Comte avait rassemblées , formèrent un corps considérable.

» Raymond VI en conGa le commandement au jeune Comte son 01s , à qui il donna pour conseil les principaux barons du pays ; il partit ensuite pour l'Aragon , dans le dessein d'y lever d'autres troupes , pour s'en servir à assiéger la ville de Toulouse , dont les habitants , las de la domination de Simon de Montfort , ne souhaitaient rien tant que de se remettre sous la sienne. Ainsi , tout conspirait en sa faveur, et il avait tout lieu d'espérer de reprendre bientôt toutes les conquêtes des croisés. Un ancien historien * admire à cette occasion la profondeur des jugements de Dieu. « Tant que les croisés, dit cet auteur , )> ne combattirent que pour le rétablissement de la foi calholi- » que et pour l'extirpation de l'hérésie, ils réussirent partout. » Mais dès que le comte Simon , personnage digne de toute » louange , eut achevé la conquête du pays , et qu'il l'eut par- » tagé à ses barons et à ses chevaliers , ils commençaient à

' Guillaume de Puylaurens.

» peine à en jouir, que , se gouvernant par une autre foi que » celle pour laquelle ils l'avaient acquis , ils cherchèrent leurs » propres intérêts plutôt que ceux de Jésus-Christ , lâchèrent » la hride à leurs cupidités et à leurs désirs déréglés , attribuè- » rent leurs victoires à leurs propres forces et non à Dieu , et » ne se donnèrent presque aucun soin de rechercher ou de » punir les hérétiques * ; c'est pourquoi le Seigneur leur fit » hoire le calice de sa colère , comme il paraîtra par la suite. » On peut ajouter à cette réflexion , que l'affaire de la croisade contre les Albigeois ayant été terminée en quelque manière au concile de Latran, Simon ne reçut plus depuis, ces nombreux secours de croisés qui lui venaient auparavant de toutes parts , et qui , excités par un zèle de religion , s'exposaient aux plus grands périls. 11 fut donc obligé , pour se maintenir dans la possession des domaines qu'il avait envahis , de se servir de stipendiaires et de soldats mercenaires qui , n'étant pas animés du même esprit , ne combattirent pas avec la même ardeur. D'ailleurs, les anciens sujets du Comte de Toulouse, indignés de la manière dont ce prince avait été traité , mais surtout de voir que son fils qui n'était pas coupable avait été privé du patrimoine de ses ancêtres pour en investir un étranger qui usait d'une extrême dureté à leur égard , firent à l'cnvi tous les efforts imaginables pour secouer le joug de la domination de la maison de Montfort , et pour se remettre sous l'autorité de leurs anciens seigneurs.

)> Le jeune Raymond était prêta passer le Rhône à Avignon, à la tète de son armée , lorsque les habitants de Deaucaire l'invitèrent à se rendre dans leur ville , avec offre de la lui livrer , nonobstant la garnison que Simon de Montfort avait mise dans le château. Ce prince se mit en marche trois jours après , et entra dans Reaucaire aux acclamations du peuple qui lui prêta serment de fidélité. 11 reçut dans cette ville de nouveaux renforts qui lui vinrent du côté de Tarascon , et se mit en état d'assiéger le château de Reaucaire , place très forte et très bien

* Il nous semble pourtant que les croisés s'étaient passablement acquittés de ce soin-là. Nous ne concevons pas le reproche de Guillaume de Puylaurens et le mécontentement qu'il laisse percer.

munie , située sur les bords du Rhône , et dont Simon de Montfort avait confié le gouvernement à Lambert de Limoux , brave chevalier , son sénéchal dans le pays. Lambert n'attendit pas les premières attaques ; il fit aussitôt une sortie à la tète d'une partie de sa garnison. Mais les troupes du Comte , aidées des habitants de Bcaucairc , l'obligèrent à rentrer avec précipitation dans le château , et lui tuèrent bien du monde. Le jeune Comte attaqua la place par terre et par eau du côté du Rhône , après avoir entouré son camp de retranchements et de fortes barrières. Il tenta ensuite l'assaut , tandis que ses soldats ayant ramassé une grande quantité de bois autour des portes du château , s'efforçaient de les brûler. Le gouverneur se voyant extrêmement pressé et n'ayant aucune espérance de secours , demanda alors à capituler , et offrit de remettre la place , pourvu qu'on lui accordât la vie sauve et à toute la garnison. Le Comte, du conseil de ses barons, rejeta sa demande , et ne voulut le recevoir qu'à discrétion. Sur cette réponse , le gouverneur résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité , repoussa l'attaque , et obligea le jeune Raymond à se retirer. Ce prince fit ensuite élever des pierriers pour battre les quatre portes du château , auquel il fit donner un nouvel assaut quelques jours après , mais il fut encore repoussé; il trouva moyen cependant d'empêcher les assiégés de puiser de l'eau dans le Rhône, ce qui, joint au défaut de vivres qui commençaient à leur manquer , les incommoda beaucoup.

)> Guy et Amaury de Montfort qui étaient dans le Toulousîsin , où ils commandaient pendant l'absence de Simon , avertis du péril où se trouvait le château de Beaucaire , ramassent aussitôt le plus de troupes qu'il leur est possible , et marchent au secours de cette place , suivis de Guy , éveque de Carcassonne. Us dépèchent en même temps divers courriers à Simon, qui était parti de France au mois de mai de cette année , à la tète de cent vingt chevaliers qu'il avait pris à sa solde , pour le presser de hâter sa marche. Etant arrivés à Nîmes , à quatre lieues de Reaucaire , ils se disposent au combat par la confession et la communion , et marchent le lendemain en ordre de bataille. On leur donne avis en chemin que le jeune Raymond s'était assuré du château de Rcllegarde , qui est sur leur route ;

et jugeant qu'il était important de reprendre celte place, ils l'assiègent et s'en rendent maîtres le jour même. Le lendemain, ils partagent leurs troupes en trois corps , et s'avancent jusqu'aux portes de Beaucairc, sans que le jeune Raymond daignât sortir de ses retranchements. Ayant appris que Simon s'avançait à grandes journées , ils vont à sa rencontre à Bellegarde , et retournent ensuite tous ensemble à Beaucairc , dans le dessein d'attaquer le jeune Raymond , qui les attendait dans la résolution de les bien recevoir. Deux chevaliers de ce prince, nommés Raymond de Bclaros et Aymery de Caire, s étant détachés , donnent sur les avant-coureurs de l'armée de Simon , et engagent le combat qui dura jusqu'à la nuit, avec beaucoup d'opiniâtreté de part et d'autre ; mais enfin Simon fut obligé de reculer et de se retirer à Bcllegarde.

» Ce général partagea le lendemain son armée en deux corps. 11 donna le commandement de l'avant-garde à Guy son frère , et à Amaury son Gis. 11 se mil à la tète du corps de bataille , et marcha vers Beaucaire avec une grande quantité de machines et d'instruments propres pour un siège. Il campa sur la grève le long du Rhône , et assiégea le bourg ou la ville de Beaucaire. Le jeune Raymond , à l'abri de ses retranchements , continua néanmoins l'attaque du château , et reçut dans le même temps divers renforts d'Avignon , de Tarascon , de Valabregues , et des autres places du voisinage , que lui amenèrent Raymond de Montauban , Sicard d'Aydic, Guillaume de Bellafar , et divers autres seigneurs. 11 ût construire ensuite un bélier d'une grandeur énorme ; mais les assiégés trouvèrent moyen d'y mettre le feu , ainsi qu'à la plupart de ses autres machines. Simon se retrancha de son côté dans son camp , et se servit pour cela des arbres des environs qu'il fit couper. 11 donna l'assaut quelques jours après , et fut repoussé avec perte. On lui fit prisonnier, en celte occasion, Guillaume de Bolic, l'un de ses plus chers chevaliers , que les habitants de Beaucaire firent pendre aussitôt , à sa vue, sur leurs remparts. Le lendemain, le jeune Baymond fit braquer ses pierriers contre les retranchements de Simon , tandis que ce général faisait construire une gâte , ou une grande machine que ses ouvriers ne purent achever , parce que les batteries de Baymond mirent en pièces

tout ce qui en avait été fait. L'inutilité de tous ces efforts découragea Simon , qui commençait d'ailleurs à manquer de vivres, parce que tout le pays s'étant déclaré contre lui , il n'en pouvait tirer à grands frais que de Nîmes et de Saint-Gilles , et qu'il fallait envoyer pour cela de grosses escortes qui l'affaiblissaient beaucoup. De plus, ses troupes étaient extrêmement fatiguées , à cause que la troisième partie était obligée de monter la garde jour et nuit , de crainte de quelque surprise , et il n'avait qu'un seul pierrier pour battre en brèche.

)) La garnison du château de Beaucaire n'était pas dans une meilleure situation. Se voyant fort pressée, elle arbora un drapeau noir , pour faire connaître à Simon de Montfort l'extrémité où elle se trouvait. Ce général, résolu de tenter l'impossible pour prendre la ville , fit dresser une machine appelée boso , et abattit enfin une partie des murailles. Les assiégeants lui ayant opposé une autre machine , ils enlèvent la sienne et rendent tous ses efforts inutiles. Ils s'aperçoivent cependant qu'il avait attaché le mineur au rocher sur lequel les murailles de Beaucaire étaient bâties. Ils préparent aussitôt une mixtion de soufre en poudre qu'ils joignent avec beaucoup d etoupes , et y ayant mis le feu , ils jettent le tout sur les mineurs , qui sont tous ou étouffés ou brûlés *. Baymond redouble en même

* L'auleur de la Canso établit le même fait entre les soldats de Raymond et les assiégés du château ; sa version est beaucoup plus vraisemblable ; on conçoit en effet que les murailles du fort fussent bâties sur le rocher . puisque le fort était lui-même au sommet de ce rocher. Mais les Bénédictins , qui n'ont pas connu la Canso , ont adopté la version de l'anonyme languedocien qu'ils ont constamment pris pour guide. Ainsi l'anonyme raconte que les soldats de Montfort piquèrent la muraille, et que ceux de Raymond firent la mixtion de soufre en poudre qui étouffa ou brûla les premiers , tandis que l'auteur de !a Canso attribue l'attaque aux soldats de Raymond , et la défense aux soldats de Lambert. Ce défaut de concordance entre ces deux auteurs dérange un peu l'hypothèse de M. Fauriel , qui prétend que l'ouvrage de l'écrivain anonyme , postérieur à la Canso et calqué sur elle , n'est autre chose qu'une traduction des vers romans en prose romane , et que lorsque l'anonyme parle de l'histoire qui l'a précédé (or dis la historia ), ce qui revient très fréquemment , c'est à la Canso qu'il fait allusion.

temps ses attaques tant contre le château que contre les retranchements des croisés ; et le gouverneur du château , ne pou- \ant plus résister, arbora une seconde fois le drapeau noir. Simon, voulant faire diversion, pour le favoriser, range ses troupes au puits des pendus , ou aux fourches patibulaires de Beaucaire; et, après avoir exhorté ses soldats à vaincre ou à périr , il se dispose à donner l'assaut. Le jeune Raymond sort alors de ses retranchements , et l'attend de pied ferme à son passage. Les deux armées en viennent aux mains, et on combat des deux cotés avec une égale fureur. Durant l'action , les soldats de la garnison du château font une tentative pour s'évader ; mais les troupes qui les tenaient assiégés les en empêchent. Enfin la nuit étant survenue, les combattants sont obligés de se séparer.

)> Le gouverneur du château se défendit encore pendant quelque temps , malgré la disette de vivres , qui fut si grande , qu'on fut obligé de manger les chevaux qui étaient dans la place. Les assiégeants continuant cependant de pousser l'attaque , appliquent une machine appelée mostelle contre les murs du château , et donnent l'assaut. Les assiégés les repoussent avec vigueur , et jettent sur cette machine un grand pot de terre rempli de poudre allumée, qui la réduit presque entièrement en cendres. Simon se dispose en même temps à faire une nouvelle tentative pour prendre la ville d'assaut. Le jeune Raymond le prévient et marche à sa rencontre. Un des chevaliers de Simon , nommé Philippe d'Encontre ou de Contre , s'avance alors pour engager le combat. Geraud de Bellafar, qui le voit venir , se détache , et lui ay ant porté un rude coup de lance , il 1 étend raide mort sur la place. Les troupes des deux partis se mêlent, et on se bat jusqu'à la nuit qui les sépare. Le jeune Raymond , âgé seulement de dix-neuf ans , fit des prodiges de valeur dans cette occasion. Il ne cessa de combattre , assisté de Dragonet son gouverneur , qui se tint toujours à ses côtés. Ray mond de Rabastens , l'un de ses chevaliers , se distingua aussi beaucoup.

» Simon de Montfort s étant retiré dans son camp , assembla le conseil de guerre. On y résolut d'exécuter le stratagème suivant : on posta la nuit cent chevaliers choisis entre le château

et la porte de la ville. Dès la pointe du jour , Simon masqua avec le reste de l'armée la porte opposée. Il comptait par celte attaque qu'il attirerait toutes les troupes ennemies vers cette dernière porte , et que les cent chevaliers qui avaient ordre de sortir alors de leur embuscade , trouveraient l'autre sans défense , et s'en empareraient aisément ; il fut trompé dans son attente. Il se rendit maître d'abord , à la vérité , de la porte qu'il attaquait ; mais il fut bientôt obligé de l'abandonner , et de se retirer après une grande perte ; tandis que les cent chevaliers furent repoussés avec une égale vigueur , et presque tous tués ou faits prisonniers. Simon , au désespoir du mauvais succès de cette entreprise, assembla de nouveau son conseil de guerre. Guy son frère proposa de convenir d'un traité avec le jeune Comte de Toulouse , de lever le siège , et de lui abandonner la ville de Beaucaire , si ce prince voulait accorder la vie et les bagues sauves à la garnison du château. On délibérait là-dessus , lorsqu'un soldat de cette garnison , qui avait trouvé moyen de s'échapper , entra dans le conseil , et représenta que ses camarades étaient réduits à la dernière extrémité, et qu'il ne leur restait plus rien à manger depuis trois jours. Cet exposé détermina enfin Simon à envoyer offrir la paix au jeune Comte , aux conditions dont on vient de parler. L'envoyé s'adressa à Dragonet , gouverneur de Raymond , qui assembla aussitôt son conseil pour écouter les propositions. Ce jeune prince les accepta ; mais il ne voulut accorder que la vie sauve à la garnison ; et Simon fut obligé d'en passer par là. Ce général envoya dix des principaux de son armée , à la tête desquels était Guy son frère , pour signer en son nom la capitulation. Le jeune Comte reçut les députés avec honneur ; et , après avoir signé les articles , il donna à la garnison du château la liberté de se retirer où elle voudrait. Il prit possession de la place ; et Simon , ayant levé le camp , se retira du côté de Nîmes. C'est ainsi que rapporte , dans un plus grand détail , les circonstances de ce fameux siège , un ancien auteur *, dont la relation est conforme aux historiens du

* L'anonyme qui a écrit en languedocien.

temps. L'un d'eux * prétend seulement que la garnison du château de Beaucaire sortit avec tous ses bagages ; mais cette circonstance est contredite par les autres. ** » {Histoire générale de Languedoc , liv. 23, ch. 1, 2, 3, 4, 5 et 6.)

* Pierre de Vaux-Sernay , c. 83.

** Guill. dePuylaurens , c. 28.

SOMMAIRE

Le monastère de Prouille. — Hymne du matin. — Une novice refuse de prier pour Montfort. — Lévis veut la faire brûler. — Dominique l'exorcise. — Combat sous les murs du couvent. — Accord entre Lévis et Raymond. — Elma revêt les habits d'un jeune page et suit Raymond. — Montfort se présente en armes devant Toulouse. — Il châtie Casser et Puylaurens. — L'Occitanie apparaît à Montfort. — Montfort, de concert avec Foulque , attire les Toulousains dans un piège. — Insurrection des Toulousains. — Montfort rentre dans Toulouse avec son armée. — Il incendie la ville. — lin orage éteint miraculeusement les feux. — Montfort rassemble une nouvelle armée , et va sur les bords du Rhône combattre le jeune Raymond. .

L'on entendait au loin une cloche ébranlée , Dont les longs tintements roulaient dans la vallée; C'est l'airain vigilant, qui, précurseur du jour, De la prière sainte a chanté le retour. Aux rayons du matin, sur la haute colline, D'un asile pieux le profil se dessine ; L'on voit se dégager les murs au lourd portail , La chapelle et l'ogive au flamboyant vitrail, Et le clocher vibrant , qui , de sa flèche aiguë , Elancé dans les airs, semble percer la nue. Sur l'aride sommet un monastère assis, S'élève , et montre au loin une sainte oasis.

Quand l'erreur de Manès , par Bruis rajeunie ,

Eut souillé tant de cœurs de sa semence impie ,

Dominique , ennemi de leurs dogmes impurs ,

Dans la terre de Prouille avait fondé ces murs. 1

C'est là , c'est à sa voix que des âmes trompées ,

Aux eaux pures du ciel doucement retrempées ,

Heureuses de quitter le sentier de l'erreur ,

Se plongeaient dans l'extase et la sainte ferveur.

Tels, quand la flamme étend son vol incendiaire,

Ou quand l'onde envahit le seuil de leur chaumière,

De timides bergers, que poursuit la terreur,

Se pressent dans l'asile ouvert à la douleur.

Le besoin de prier unit ces chastes filles;

On les vit , s'arrachant du sein de leurs familles ,

Sous les arceaux du cloître enfermer leurs désirs ,

Dans l'austère devoir puiser tous leurs plaisirs.

La paix garde leurs jours : Dominique est près d'elles ;

L'Esprit consolateur les couvre de ses ailes ;

Et dans de doux transports, vers le divin séjour,

A flots mélodieux monte l'hymne d'amour.

a L'astre du jour se lève ; à Dieu , clarté première, De nos cœurs suppliants élevons la prière, 2

Pour qu'il nous éclaire ici-bas,

Et que , loin des pièges du vice ,

Dans les sentiers de la justice

Ses rayons dirigent nos pas!

» Puissions-nous conserver, fragiles créatures, Nos lèvres et nos mains exemptes de souillures,

Fermer notre esprit à l'erreur !

Daigne mettre , Esprit qui consoles ,

La vérité dans nos paroles,

La charité dans notre cœur !

» Pendant que de ce jour s'écouleront les heures , 0 Christ ! veille sur nous des célestes demeures ; Garde les portes de nos sens ; 3 Que ta grâce qui nous protège, De l'ennemi qui nous assiège Rende les assauts impuissants !

» En nous associant aux divines phalanges , Nous mêlons le travail au chant de tes louanges ! Permets que l'œuvre de ce jour , Qui commença sous ton auspice , Se continue et s'accomplisse Sous un regard de ton amour !

» Afin que notre chair orgueilleuse et rebelle, N'opprime pas l'esprit qui se débat en elle , Et tremble au souffle de l'enfer , Réprimons une ardeur fatale , Et que l'austérité frugale Dompte l'aiguillon de la chair !

» Au Père créateur , gloire , éternel hommage ! Gloire au Fils dont le sang, immortel héritage,

Racheta notre humanité !

Gloire à l'Esprit qui , dans nos âmes ,

Allume avec ses saintes flammes

Les transports de la charité ! »

A ce concert pieux succède le silence ;

La méditation , où l'âme se balance ,

Prodigue au saint troupeau ses tranquilles douceurs.

Dominique se lève et dit : « Mes chastes sœurs,

» La guerre exerce encor ses fureurs meurtrières ;

)> Aux preux qui sont tombés nous devons des prières:

» Daigne le Tout-Puissant leur ouvrir à jamais

» Un séjour de bonheur , de lumière et de paix !

» Montfort passe sa vie au milieu des alarmes;

» Prions pour obtenir le succès de ses armes ;

» Nous le devons ; élu par le concile saint ,

» Le ciel dans ce pays l'établit souverain.

» Prions ! . . . . Jeune novice , ô vous qui dans votre âme

)> D'un zèle encor naissant devez sentir la flamme ,

» Récitez l'oraison des guerriers de la croix ;

» Et nous , formant le chœur, nous suivrons votre voix. »

A cet ordre fatal , la novice éperdue

Tremble dans tout son corps ; et , d une voix émue :

<( Mon père , pardonnez , dit-elle , je ne puis ;

» Ma mémoir e se trouble et m'abandonne. ... et puis ,

» Je ne sais quel démon dont je subis l'empire ,

» Quand on bénit Montfort , me force à le maudire. »

Dominique aussitôt reprend avec douceur :

« Osez vous affranchir d un reste de terreur ;

» Luttez contre Satan ; chassez l'esprit rebelle ;

» L'Esprit-Saint soutiendra votre âme qui chancelle;

» Dites , nous écoutons. »

Et la novice alors :

(( 0 Dieu ! juge éternel des vivants et des morts , » Toi qui fais les grands noms, qui dispenses la gloire, » Qui places les héros sur un char de victoire , » Protège l'héritier d'une illustre maison, » Et donne le triomphe aux armes de Raymond ! »

« De Raymond!... ô blasphème!... ô trahison fatale! »

S'est écrié le chœur tout ému du scandale.

La novice , qu'agite un affreux tremblement ,

Laisse tomber son corps privé de sentiment ;

Des gémissements sourds soulèvent sa poitrine ;

De sa sombre fureur un esprit la domine;

Sa bouche écume. . . horreur ! . . . ses membres sont tordus;

A travers des sanglots et des accents confus ,

Sa voix disait : « Ce cœur que le remords déchire ,

» Promit de l'oublier , mais non de le maudire. . . .

» Faible femme !.. oh ! c'est plus que tu ne peux tenir. . . .

» Tu peux briser ton cœur. . . mais vaincre un souvenir ,

» Jamais ta ne pourras! » Ce souvenir l'obsède;

Son œil est furieux. ... un démon la possède. On l'emporte; on écarte un spectacle odieux; L'effroi semble glacer ces murs silencieux ; Les vierges du Seigneur gémissent éperdues; Mais bientôt mille cris s'élèvent jusqu'aux nues.

Une troupe envahit les portes du couvent ;

Les soldats de Montfort grondent comme un torrent ;

Lévis conduit leurs pas; sa prudence inquiète

Des croisés fugitifs protège la retraite;

Pour arrêter leur marche, il cherche un point d'appui.

Le cloître, aux murs puissants, s'est ouvert devant lui

Il occupe l'enceinte ; il prépare à l'avance ,

Contre un choc imminent , la plus prompte défense.

Ainsi , quand sur sa tête un voyageur prudent

Voit l'éclair sillonner le nuage grondant ,

Alors, pressant les pas de son coursier agile ,

Au toit le plus prochain il demande un asile.

Bientôt jusqu'à Lévis monte le bruit confus De scandale odieux, d'incroyable refus, De trahison infâme. Il s'informe ; on lui conte Du couvent consterné la surprise et la honte. Lévis s'indigne ; il veut qu'on arrache à l'autel , Qu'on livre la coupable au bûcher solennel ; Qu'un châtiment subit , en frappant la novice , Montre aux yeux effrayés l'appareil du supplice;

Et lui-même, emporté par un affreux désir, Dans l'asile pieux entre pour la saisir.

Dans un calme profond , au pied du monastère ,

Se prolonge une voûte obscure et solitaire ;

Là, le cloître déroule en arceaux réguliers

Sa mince colonnade et ses larges piliers,

Ses doubles chapiteaux qui couvrent de leurs ailes ,

Le gracieux hymen des colonnes jumelles.

Au fond, une chapelle, au milieu d'une tour,

Sanctuaire ignoré, se ferme nuit et jour,

Ouverte seulement quand une heure fatale

La force à recéler quelque odieux scandale.

C'est là que l'homme saint, palpitant, l'œil en feu,

N'ayant d'autre témoin que l'autel et son Dieu ,

Seul avec la novice à ses genoux jetée ,

Dispute au noir démon cette âme tourmentée.

Dans ce lieu redoutable, abri silencieux,

Lévis fait retentir ses pas audacieux ;

Du sanctuaire auguste il force la barrière ;

Il entre. Il a trouvé Dominique en prière ;

Dominique inspiré, dont la puissante voix

Force l'esprit impur d'obéir à ses lois;

Qui lui livre combat, le poursuit, et le chasse

De ce corps asservi qu'il veut rendre à la grâce.

A l'aspect de la lutte, assaut mystérieux

Entre l'esprit immonde et le saint radieux,

Lévis troublé s'arrête; un invincible obstacle

Le retient immobile en l'ace du miracle ;

Il écoute, il admire; et le saint poursuivant :

<( 0 père des humains ! éternel , Dieu vivant !

» Daigne prendre en pitié ta faible créature ,

» A l'esprit tentateur retire sa pâture.

» Que ce souffle exhalé de ma bouche à son front ,

» Chasse le souffle impur qu'y jeta le démon ! . . . . » 4

Il dit ; et sur le corps l'eau sainte est répandue ;

Il impose les mains , bénit l'âme éperdue ;

Puis il touche les yeux ; organes profanés ,

Il enduit de salive et l'oreille et le nez ;

Aux lèvres s'écartant sous le doigt qui les presse ,

Il applique le sel, symbole de sagesse,

Et verse l'huile sainte, emblème de combat ,

Qui prépare le corps et l'âme au pugilat.

Cependant le démon , que la rage dévore ,

Au corps qu'il va quitter gronde et s'agite encore.

Dominique le presse , il impose ses lois ;

Terrible , il le poursuit du geste et de la voix :

« Esprit impur , ô toi dont l'audace m'étonne,

» Au nom du Tout-Puissant, réponds, je te l'ordonne! »

(( — Je me tairai. » — « Je vais te contraindre à parler;

» Par la croix du Sauveur !.. » — « Ah ! je me sens brûler! »

Car le saint appliquait aux bras , à la poitrine

Un fragment redouté de cette croix divine.

« Eh bien! que me veux-tu? » — « Je veux savoir ton nom. »

<( — L'enfer me nomme Elma, » dit alors le démon.

« — Elma, je t'ai vaincu, sors! repart Dominique;

» Sors de ce corps chrétien que le ciel revendique !

» Esprit impur , va-t-en ! » Lévis , plein de terreur ,

Se fait un bouclier du signe rédempteur ;

Il se couvre d'eau sainte , échappant par la fuite

Au funeste ennemi dont il craint la poursuite.

Trompé dans son attente, et tout-à-coup contraint

D'abandonner sa proie à l'empire du saint ,

Le démon fait alors éclater sa furie ;

Par un coup de tonnerre il marque sa sortie;

Il lance en s'échappant d'effroyables éclairs ,

Perce l'épaisse voûte et s'enfuit dans les airs.

Marie ouvre les yeux , sourit au ciel qu'elle aime ;

Car ce n'est plus Elma ; ce nom de l'anathème

Fait place au nom divin , au nom qui le premier

La couvrit en naissant comme d un bouclier.

Dominique lui dit : « Vous renaissez , ma fille ;

» Le Seigneur vous rappelle ; entrez dans sa famille ;

» Affranchie , échappée à l'ennemi cruel ,

» Brisez un joug fatal , soyez enfant du ciel !

» C'est peu de vaincre , il faut affermir la victoire ;

» De vos engagements conservez la mémoire.

» Ne vous souvient-il plus , quand vos pieux remords

» Accusaient à mes pieds de coupables transports ?

» De vos égarements vous détestiez l'ivresse ;

» Je vis briller en vous un rayon de sagesse ;

» Votre bouche jura d'oublier sans retour

» Tout ce qu'avait chéri votre imprudent amour;

» Je crus voir dans les pleurs s'éteindre votre flamme ;

» Un céleste désir purifiait votre âme.

» Alors je vous choisis ; ma tendresse voulut

» Guider vos pas tremblants au sentier du salut.

» Dans ce lieu de prière et d'éternel silence ,

» Où règne avec la paix l'austère pénitence ,

» Ma main vous conduisit; j'assurai vos secours ;

» A des yeux vigilants je confiai vos jours ;

» L'Esprit de vérité, qui remplit cette enceinte,

» Devait par sa puissance accomplir l'œuvre sainte.

» Entraîné par des soins qui m'ont préoccupé ,

» Je vous quittai. . . Grand Dieu ! combien je fus trompé!

» Dites-moi quel penser, quel changement étrange

» D'un cœur qui l'appelait écarta le bon ange ;

» Et comment , loin de lui repoussant le pardon ,

)> Il devint tout-à-coup l'esclave du démon ? »

<( Mon père , dit Marie ; écoutez-moi , mon père ! » Ne jetez pas sur moi des regards de colère ; » Prenez pitié d'un cœur tristement tourmenté, » Dont un pouvoir fatal trahit la volonté. » Lorsque , du fol amour qui consumait mon âme , » Le ciel, d'un coup de foudre, eut déchiré la trame, » L'excès d'un désespoir , plus affreux que la mort , » Absorba tout mon être, et je crus au remord.

» Je pris pour repentir une douleur extrême ;

» Mon malheur m'abusait; je m'abusais moi-même.

» C'est alors, qu'abjurant de trop chères erreurs,

» Je vins mettre à vos pieds ma misère et mes pleurs ;

)) De ce breuvage amer j'épuisai le calice ;

» J'embrassai les autels, témoins du sacrifice.

» D'un si fatal amour je crus (espoir trop vain!)

» Avoir détruit le germe , arraché de mon sein ;

» De ce sein déchiré j'étouffais le murmure ;

» Et pourtant je sentais palpiter ma blessure ;

» Le perfide ennemi que flattait mon erreur,

» Un moment abattu , vint ressaisir mon cœur;

» Ma tête se perdit dans un confus délire ,

» Et l'esprit des enfers reprit tout son empire ;

» Il égara mes sens , pervertit ma raison ,

» M'accabla de terreurs , m'abreuva de poison.

» Vous seul , prenant pitié de mon âme asservie ,

» Avez dompté le monstre et racheté ma vie.

» Ecoutez ma prière, ô mon guide ici-bas!

» A mon mauvais destin ne m'abandonnez pas !

» Vous êtes tout pour moi , mon espoir et mon aide.

» Une image me trouble, une image m'obsède;

» Protégez-moi contre elle ; et contre ce héros

» Dont le nom me poursuit, protégez mon repos.

» J'accepte pour abri l'ombre du sanctuaire;

» Que du cloître ignoré la voûte solitaire

» Me couvre de silence , afin que , sous sa loi ,

» Je sois tout à ce Dieu qui s'immola pour moi. »

Dominique repond : « La céleste clémence

» D'un zèle si parfait vous doit la récompense ;

» Vous l'obtiendrez, ma fille; et toutefois je crains

» Que ce lieu ne résiste à vos pieux desseins ;

» Ces toits sont menacés d'une funeste atteinte.

» Que dis-je? un cri de guerre a troublé cette enceinte;

» Lévis dans cet asile a conduit ses soldats.

» Les guerriers toulousains marcheront sur leurs pas ,

» Et peut-être ces murs, qui les verront combattre,

» D'un assaut furieux deviendront le théâtre. »

Dominique disait. 0 surprise ! . . . . soudain ,

L'air frémit, agité d'un murmure lointain;

De sinistres rumeurs montent de la vallée ;

Sous les pas des chevaux la terre est ébranlée ;

Une troupe s'avance; un héros la conduit;

C'est Raymond poursuivant son ennemi qui fuit.

Ce prince , dont le Rhône a contemplé la gloire ,

Loin de ces bords conquis , cherche une autre victoire ,

Et de Montfort vaincu défiant le courroux ,

Il presse les croisés qui tombent sous ses coups.

Bientôt , de toute part , des cris se font entendre ;

Lévis prévit l'attaque ; il cherche à se défendre ;

Il dispose sa troupe , anime le soldat ;

Le clairon belliqueux proclame le combat ,

Et l'on entend déjà, sous le vent des bannières,

Le lourd frémissement des armures guerrières.

Déjà, les murs sacrés sont partout investis ;

Tous les arcs sont tendus ; mille traits sont partis. Tels, autour d'un sommet qu'assiègent les orages, Les autans furieux entassent les nuages ; Tels de leurs flancs noircis s'élancent mille éclairs , Qui frappent la montagne et grondent dans les airs. L'on prépare l'assaut ; mille mains empressées Appliquent à la fois les échelles dressées ; L'on s'élance en tumulte avec des cris confus ; Les glaives acérés , les javelots aigus Résonnent sourdement , laissant de larges traces Au cuir des boucliers, sur le fer des cuirasses ; Le sang coule, et bientôt une atroce fureur Remplit l'asile saint de carnage et d'horreur. A ce tumulte affreux, tremblantes, consternées, Les vierges du Seigneur , à l'autel prosternées , Priaient, et, prévoyant le plus indigne sort, Ne demandaient au ciel qu'un seul bienfait. ... la mort.

Dominique ! oh ! pour lui quelle angoisse mortelle !

Il souffre les douleurs de son troupeau fidèle; Il songe avec terreur aux autels profanés , Aux outrages sanglants, aux transports effrénés, Qu'un assaut furieux laisse sur son passage. Il aborde Lévis et dit : « Si le courage » Assurait la victoire , oh ! qu'il me serait doux » D'affronter l'ennemi , de combattre avec vous ! » Je voudrais , le premier, aux coups qu'il vous destine , » Le crucifix en main , présenter ma poitrine. m. 2i

» Mais , pour un dévoûmcnt si beau , si cher à Dieu , » Il faut un autre temps , surtout un autre lieu. » Par un combat funeste, et surtout inutile, » Des vierges du Seigneur vous profanez l'asile. » Evitons tant de maux ; combattants éperdus , » Abandonnons ces lieux vainement défendus, » El d'un assaut fatal préservant ces murailles, )> Assurons le repos de mes saintes ouailles. »

Ainsi dit Dominique, et Lévis se soumet;

On propose un traité qu'il accepte à regret.

Entre les combattants Dominique s'avance ;

Il désarme les bras , commande le silence ;

On s'arrête , on l'écoute , et chacun désormais

Lui permet d'accomplir son message de paix.

Par le jeune Raymond une trêve est signée ;

La troupe de Lévis, à l'heure désignée,

Quitte le saint asile. On laisse à ses guerriers ,

Comme marque d'honneur , leurs armes , leurs coursiers.

Dominique les suit; son pieux ministère,

Môme en l'abandonnant, sauve le monastère.

A travers ce tumulte et tous ces cris de mort , De la triste Marie on ignora le sort.

Que devint sa faiblesse après ce grand orage? On ne sait. Mais un jour , on vit un jeune page , Dont les traits délicats , le regard inquiet , D'un sort mystérieux gardaient mal le secret. 5

Du héros toulousain il suivait le cortège ;

On le nommait Albert ; un heureux privilège

Lui donnait près du Comte un emploi plein d'attraits ,

Et semblait à Raymond rattacher de plus près.

Cependant , de Toulouse excitant les alarmes , Montfort devant ses murs se présentait en armes. Devant ses murs ! que dis-je ? 0 transports insensés ! Ses murs n'existent plus; il les a renversés. Sur un peuple soumis et qui souffre en silence , De l'affront de Beaucaire il veut tirer vengeance. Ce silence l'aigrit ; désireux de punir , Il cherche une révolte et ne peut l'obtenir. Trompé dans son attente , il sent croître sa haine ; Enfin , comme un volcan , sa fureur se déchaîne :

<( J'ai reçu vos serments; vous êtes mes sujets, » Et du jeune Raymond vous servez les projets , » Perfides Toulousains ! . . . dit-il ; votre arrogance » Met en lui tout ses vœux , toute son espérance. » Votre bouche en public me prête hommage et foi , » Et puis , vous conspirez sourdement contre moi. » Votre fidélité me doit de nouveaux gages; » En deux mots , il me faut de l'or et des otages. » La guerre vient de vous ; vous êtes aujourd'hui » De tous les révoltés et l'attente et l'appui. » Vous le savez ; la guerre exige des subsides ; » C'est vous qui les devez : acquittez-les , perfides !

» Ou la flamme et le fer , dans ces murs abattus , )> Me rendront , dès demain , raison de vos refus. »

Ainsi parle Montfort. Sa menace insolente Au cœur des Toulousains a jeté 1 épouvante. Ce peuple infortuné qu'il pousse au désespoir , Haletant sous le joug d'un odieux pouvoir , Epuisé tant de fois, ne peut plus satisfaire Aux avides besoins d'un tyran sanguinaire. Il attend, immobile; un silence glacé Répond seul aux fureurs dont il est menacé. Tel le noble captif que le destin contraire Fit tomber dans les mains d'un cruel adversaire, Digne et silencieux se résigne à son sort, Et d'un front calme attend la torture et la mort.

Mais, d'où vient que Montfort diffère sa vengeance ! A-t-il donc écouté la voix de la prudence ? L'indulgente pitié, la justice, l'honneur Auraient-ils amolli le marbre de son cœur ? Non; mais, pendant la nuit, un messager fidèle D'un échec imprévu lui porta la nouvelle. De son autorité secouant le fardeau , Casser et Puylaurens ont changé de drapeau ; 6 Les soldats de Montfort, dans une heure maudite, La plupart égorgés , le reste mis en fuite , Sont tombés sous le fer du peuple et des routiers. Guiraud de Pépieux et trente chevaliers

Vont , par ce coup hardi , cette attaque opportune , Du drapeau toulousain relever la fortune.

Montfort prétend détruire, aussitôt qu'ébruité,

Un échec dont il sent toute la gravité ;

Il ne veut pas qu'aux lieux de son obéissance,

On puisse, un seul instant, douter de sa puissance.

Il mande Guy son frère, et son fils Amaury.

Guy, plein de ses conseils, de son esprit nourri,

Qui sait sa politique et conçoit ses alarmes ,

Marche avec cent archers, avec cent hommes darmes;

Amaury, dont le zèle est plein de dévoûment ,

Des machines de siège a le commandement;

Enfin , pour assurer leur prompte réussite ,

Montfort conduit lui-même une troupe d'élite.

Casser est investi; Casser, aux hautes tours,

Sous les coups du héros succombe dans trois jours.

Puylaurens , que protège une vive défense ,

Est bientôt emporté , malgré sa résistance.

La victoire rugit sur ses murs abattus ;

Le glaive sans pitié boit le sang des vaincus;

Des bûchers, des gibets, des cendres, des ruines,

Des cadavres hideux couronnent ces collines;

Et vers les Toulousains, l'heureux Montfort , vainqueur,

Retourne , précédé de haine et de terreur.

Tel un tigre féroce , affamé de carnage ,

Se baigne dans le sang , et déchire , et ravage,

Et, dans un cri terrible exhalant sa fureur, Jette au loin devant lui l'épouvante et l'horreur.

Superbe , et souriant aux fureurs qu'il médite ,

Montfort traverse un bois qu'une horreur sombre habite.

La nuit couvre le ciel ; du chef et des soldats

L'obscurité profonde a détourné les pas.

Un orage lointain , chargé d'éclairs livides ,

Perce ce voile noir de leurs sillons rapides;

La foudre à l'horizon, plein de sourds roulements,

Mêle son bruit lugubre au murmure des vents.

Montfort chemine seul ; autour de lui personne.

Des humaines terreurs l'heure fatale sonne ;

C'est un de ces moments , terribles , solennels ,

Où l'effroi tremble au cœur des vulgaires mortels;

Où, dans la solitude, à la voix des orages,

Les grands événements déroulent leurs présages;

Où le ciel fatigué, résolu de punir,

Des princes qu'il délaisse éclaire l'avenir.

Tout-à-coup, un fantôme, une forme inconnue

Se présente à Montfort. L'éclair qui fend la nue

L'environne de flamme , et découvre à ses yeux

Une femme , une reine au port majestueux.

Ses grands traits sont meurtris et couverts de souillures;

Son sang à larges flots coule de ses blessures ;

Son front est couronné d'un débris de créneau ;

De ses longs vêtements quelque riche lambeau

Couvre à peine son sein ; mais un sceptre ( ô risée ! )

Protège sous ses doigts une lyre brisée.

Elle arrête Montfort, et, du ton le plus fier,

Fixant sur lui ses yeux d'où part un double éclair :

(( Montfort, reconnais-moi; je suis l'Occitanie!

» C'est moi qu'opprime encor ta longue tyrannie.

» Ecoute !... Quand le Dieu que j'osais oublier,

)> De mes tristes erreurs voulut me châtier,

» Ce fut toi qu'il choisit. Instrument de colère,

» Tu n'as que trop rempli ton fatal ministère.

» Mais , le ciel désarmé , qui s'ouvre au repentir ,

» Voulait me châtier, et non m'anéantir;

» Et toi, jusqu'à l'horreur tu poussas la vengeance.

» En tous lieux on vantait la fertile Provence ;

» On courait admirer mon horizon vermeil,

» Les trésors de mes champs, les feux de mon soleil;

» Vingt peuples fortunés que réchauffaient mes ailes ,

» Suçaient le lait puissant de mes fortes mamelles ;

» Le charme des beaux-arts embellissait leurs jours ;

» Sous leurs mains frémissait la lyre des amours ;

» Mille châteaux puissants, trente cités guerrières

» Couronnaient mes coteaux , défendaient mes frontières.

» Maître de tant de gloire et de prospérité, » Qu'en as-tu fait , barbare , et que m'est-il resté ? » J'ai vu la torche ardente incendier mes plaines , » Mes peuples égorgés, ou courbés sous tes chaînes. » Tu te dis mon vainqueur , tu fus mon assassin ;

» Le fer de tes bourreaux a déchiré mon sein.

» Au lieu de ces remparts , de ces villes riantes ,

» Mon sol est hérissé de ruines fumantes;

)> Le ravage s'attache à chacun de tes pas ;

» Les mères , en tremblant , te maudissent tout bas ;

» Ton nom seul les remplit d'horreur et d'épouvante ;

» Partout leur apparaît ton image sanglante.

» C'est peu de ta colère et de ton joug d airain ,

» Ta sombre ambition n'a point connu de frein.

)> Vengeur du ciel, lu veux régner; ta main félonne

» De mes plus nobles fils a ravi la couronne.

» De ton devoir sacré tu méconnus la loi;

» Le sceptre des Raymonds n'était pas fait pour toi.

» Après tant de forfaits, il te reste à commettre

» Un crime, le dernier , le plus hideux peut-être.

» Une grande victime , odieux ennemi ,

» Que tes embrassements étouffent à demi,

» Palpite encor : je sais que ta fureur jalouse

)> Par le fer et le feu veut détruire Toulouse ;

» Tu le veux, je le sais; et c'est le noir dessein

» Qui couve, en ce moment, dans ton perfide sein.

» Mais tremble ! si ta main , trop féconde en ruines ,

» Ose outrager encor ces demeures divines ,

» Livre aux feux dévorants ces trésors précieux ,

» La gloire de mon nom , jadis l'amour des cieux ;

» La vengeance d'en-haut , souvent lente à descendre ,

» Pourrait bien cette fois ne pas se faire attendre.

» Là, se termineront tes lâches cruautés,

» Car ton heure est prochaine , et tes jours sont comptés.

» Une main invisible et chère à mon attente,

)) Une main conduira la pierre intelligente; 7

)> Le coup sera terrible. ... et Toulouse , ô Montfort !

» Bondira d'allégresse en apprenant ta mort. »

Le fantôme , à ces mots , disparaît sous la terre ,

Et L'air est ébranlé par un coup de tonnerre.

Montfort paraît troublé ; mais , cédant au destin ,

Il a rejoint sa troupe , il poursuit son chemin.

L'orage se dissipe et fuit , l'aquilon cède ;

Au fracas de la foudre un long calme succède ;

La lune, dans un ciel qui n'est plus agité,

Verse les doux rayons de son disque argenté.

De l'enceinte qu'il voue à ses sanglants caprices,

Montfort découvre au loin les pâles édifices.

11 s'arrête. . . A l'aspect de la triste cité ,

Il tressaille de haine et de férocité;

Il ne peut contenir les élans de sa joie ,

Maintenant qu'il est sûr de ressaisir sa proie.

Il lui semble déjà qu'il remplit les prisons ;

Que sa main sacrilège allume les brandons;

Qu'il voit fumer les toits dévorés par les flammes;

Qu'il sourit aux longs cris des vieillards et des femmes.

Pourtant, de son esprit il ne peut pas bannir

Du fantôme effrayant l'importun souvenir.

Ce souvenir l'agite ; et , quoique son courage

Méprise le danger et brave un vain présage ,

Le présage est vainqueur ; vainement il le fuit ,

Au Château-Narbonuais cette image le suit.

Ainsi , lorsqu'un vieux pâtre, aux flancs des Pyrénées,

Ramenant au bercail ses brebis consternées ,

Fuit l'orage grondant ; si la foudre en éclats ,

Avec un bruit horrible , au-devant de ses pas

Tombe ; le vieux berger qu'a saisi l'épouvante ,

En songe est poursuivi par la foudre brûlante ,

Et voit longtemps encor , sous son œil ébloui ,

La colonne de feu qui tombe devant lui.

Montfort , pendant la nuit , s'agite et délibère ; Mais à ses noirs projets l'évêque est nécessaire; Il l'appelle. Docile à fournir son appui , Aussitôt que mandé, Foulque est auprès de lui. Ensemble ils ont mûri leur complot sacrilège ; Malheur aux Toulousains attirés dans le piège ! Pour le choix des moyens il n'est point d'embarras ; Le pasteur s'est chargé de conduire leurs pas , De tendre le filet, horrible stratagème , Où ce peuple séduit se jettera lui-même. 8 Ainsi, pour amorcer le crédule poisson, La ruse du pêcheur prépare l'hameçon ; Ainsi l'oiseau gourmand , complice de sa perte , Court se prendre à la glu que l'appât a couverte.

Quand le jour est venu , dépouillant sa fierté ,

Le cauteleux prélat parcourait la cité ;

Il sourit à chacun ; sa voix dissimulée

Des premiers citoyens convoque l'assemblée.

(( Amis, dit-il, je viens, prévenant vos souhaits,

» Porter auprès de vous un message de paix.

» Montfort , qui pour toujours dépouille sa colère ,

» Vous offre par ma voix une amitié sincère.

» Que cinq cents Toulousains, les premiers d'entre vous,

» Se présentent à lui, portant à ses genoux

)> Votre foi, votre hommage. Au nom des saints apôtres,

)> Vous prendrez ses serments, il recevra les vôtres.

)> Par là , mettant un terme à ces débats haineux ,

» D'une sainte union vous serrerez les nœuds.

» Quant au tribut, Montfort, désireux de vous plaire,

» Veut bien se contenter d'un tribut volontaire ;

» Et moi, de ce troupeau conducteur paternel,

» Du succès de mes soins je bénirai le ciel, »

Au discours du prélat, l'assemblée inquiète

Reste là , sous ses yeux , immobile et muette.

Cependant un lettré , le légiste Bernard ,

Qui connaît toute chose et qui parle avec art ,

Répond : « Vous nous flattez d'une belle espérance ;

» Mais le nom de Montfort pèse dans la balance.

» Montfort nous est connu. Qui de nous aujourd'hui ,

» Qui de nous oserait se confier à lui?

)> Vous voulez alléger le poids de notre chaîne ,

» Digne prélat, c'est bien; mais, votre attente est vainc

» Si vous pensez unir par des liens sacrés

» Des cœurs que si longtemps la haine a séparés.

» D'ailleurs, que veut Montfort? Ces détours, ce message

» Laissent sur ses desseins planer beaucoup d'ombrage.

» S'il voulait franchement à nous se rallier,

» Pourquoi ce camp? pourquoi cet appareil guerrier?

» Sous cette offre de paix s'il cache un artifice,

» Livrés entre ses mains , jouets de son caprice ,

» Qui donc romprait nos fers? »

« — Qui donc ? ce serait moi ; » Moi qui connais ses voeux, moi qui reçus sa foi. )> Allez , soyez sans crainte , et croyez ma parole , » Dit l'évêque. Demain, venez au Capitole; » Venez-y tous ! Montfort vous ouvrira son cœur ; » Montfort vous y rendra la paix et le bonheur. » L'assemblée hésitait; ce discours la rassure; Personne n'ose croire à l'horrible imposture.

Le lendemain, à peine un soleil radieux

De sa pourpre brillante illuminait les cieux ,

Du centre, des faubourgs et des rives du fleuve,

On s'empresse , on se porte au quartier Villeneuve ;

Un cortège se forme ; il court , plein de candeur ,

Se jeter au lacet tendu par le pasteur.

Les murs du Capitole, où ce long flot s'écoule,

Semblent s'être élargis pour recevoir la foule;

Là , sont les citadins , attendant que Montfort

Vienne signer la paix qui doit fixer leur sort.

Mais, quel effroi soudain! l'appareil des batailles Tout-à-coup se déploie autour de ces murailles; Les soldats de Montfort, fantassins, cavaliers, Arrivent en courant, s'entassent par milliers. Toulouse ! ô trahison ! ô rigueurs inhumaines ! Tes enfants désarmés sont pris , chargés de chaînes ; Otages malheureux, lâchement abusés, On les traîne en triomphe aux tentes des croisés. Montfort , qui ne craint pas d'ajouter à ses crimes , Demande la dépouille , ou le sang des victimes : « Qu'on choisisse ! »

Il s'élève un long cri de douleur ; Mais l'indignation excite la fureur.

Ce n'est plus la stupeur qui règne avec des larmes ; Le peuple se réveille; il cherche , il prend les armes, Se jette sur les Franks ; immole sans pitié Ces objets odieux de son inimitié; Et , repoussant bien loin une lâche prudence , Cède au premier besoin du cœur, à la vengeance.

Ainsi, le sanglier, blessé par un chasseur, Sur les chiens haletants s'élance avec fureur, Se hérisse, et, montrant ses armes meurtrières , Frappe , renverse , égorge , assouvit ses colères ; Sous sa dent implacable il déchire leurs flancs, Et tout autour de lui les rejette sanglants. Tel le peuple se rue ; et sa main frénétique Saisit avec transport le fer , le plomb , la brique ;

Et L'huile qui bouillonne, et les feux dévorants Plcuvent du haut des toits sur la tête des Franks. L'air siffle , sillonne par de lourds projectiles ; Le courage triomphe aux mains les plus débiles ; Les soldats de Montfort, sous les toits embrasés, Cèdent à la terreur, ou tombent écrasés; Us n'osent affronter cette homicide grêle. Plus d'un Frank est frappé d'une atteinte mortelle , Et leur troupe replie un front épouvanté, Sous l'orage grondant que vomit la cité.

Montfort , qui voit de loin la colonne guorrière , Par un choc imprévu rejetée en arrière, S'étonne, s'inquiète, et, le sourcil froncé, Pour soutenir ses rangs, soudain s'est avancé. Il revêt son armure, il a saisi son glaive; Il commande ; à sa voix le camp entier se lève : Hommes d'armes, sergents, barons et chevaliers, Sous les casques brillants , sous les noirs boucliers, S'agitent; l'air frémit; une puissante armée S'avance sur Toulouse , ouverte et désarmée.

Consternés à l'aspect d'assaillants si nombreux , Les braves citadins délibèrent entre eux ; Plusieurs , sans s'effrayer du sort qui les menace , Au nombre formidable opposeront l'audace ; D'autres , n'osant défendre une ville sans mur , Cherchent dans leurs foyers un asile plus sûr.

Montfort les y poursuit ; ses ardentes cohortes Assiègent chaque toit, brisent toutes les portes.

Quelques jeunes seigneurs, par l'espoir abusés, Repoussaient cependant l'attaque des croisés; L'honneur parle, il n'est point d'effroi qui les retienne. Au quartier Baragnon, près le temple d'Etienne, On entend le galop des coursiers bondissants Heurter sur le pavé leurs pieds retentissants ; Sous l'affreux cliquetis des lances , des épées , Coulent les flots de sang dont elles sont trempées. Mais le destin trahit leur généreux effort; Ils tombent sous les coups des guerriers de Montfort ; Ils tombent; on les voit, dans ce champ de carnage, Entourés d'ennemis qu'immola leur courage.

L'usurpateur triomphe ; il foule sous ses pieds Des fronts qu'il a meurtris , mais non humiliés; Il sourit au butin; il abreuve d'outrages, 11 traîne dans son camp quelques nouveaux otages ; Mais d'un long souterrain peuplant la profondeur, Mille autres qu'il recherche ont trompé sa fureur. Foulque est auprès de lui ; ce ministre en délire Lui souffle à chaque instant la haine qui l'inspire : (( Il faut perdre Toulouse ; il faut , avec le feu , )> Exterminer un peuple abominable à Dieu ! » Temples, palais, maisons, habitants, édifices, » Que tout brûle à la fois! ils furent tous complices;

m CHANT VINGT ET UNIÈME.

» Qu'il n'en reste pas trace! et que dans l'avenir » On n'en retrouve rien, pas même un souvenir! » Tel est l'affreux conseil de l'indigne ministre.

Montfort cède sans peine à ce conseil sinistre.

Par son ordre aussitôt , des soldats furieux

D'un incendie immense ont préparé les feux;

La torche est dans leurs mains; déjà la flamme brille;

La résine s'allume et le bois sec pétille;

Une fumée épaisse inonde les croisés,

Et les toits vermoulus rayonnent embrasés.

Adieu , Toulouse ! adieu! ton dernier jour se lève !

Ta perte est résolue et ton destin s'achève ;

C'en est fait , tu péris ! si tes saints protecteurs

Ne te prodiguent plus leurs puissantes faveurs.

La prière et les cris d'un peuple qu'on opprime Etaient déjà montés à leur séjour sublime. Etienne et Saturnin veillaient ; ils ont tendu Une main secourable à ce peuple éperdu. Bientôt , de leur secours éclate un témoignage. Tout-à-coup le jour fuit ; le plus sombre nuage Couvre un ciel radieux ; la vapeur qui grossit Monte de toute part , s'amoncelle , noircit ; L'air gémit sous le poids de l'onde qui s'entasse ; Les torrents descendus précipitent leur masse ; Ils inondent les toits à demi-consumés , Et les feux sont éteints aussitôt qu'allumés.

Montfort , muet témoin de ce nouveau prodige ,

Lève les yeux au ciel ; il s'étonne et s'afflige.

La perte de Toulouse est son constant désir ;

Mais il la jure en vain , il ne peut l'accomplir.

<( Oh ! quel peuple est-ce donc ? qui soutient sa faibles

» Quel merveilleux destin? Lorsqu'un péril le presse

» Une puissante main , prompte à le protéger ,

» Conjure la menace , écarte le danger. »

Montfort n'insiste plus ; il s'arrête , il s'incline

Devant l'autorité de cette main divine.

Bientôt, grâce au butin qui grossit ses trésors ,

Ses rangs se sont ouverts à de nouveaux renforts. 9

Vaux-Sernay , dans le Nord , a prêché la croisade ;

Il conduit sur ses pas une troupe nomade ;

Le chantre de Paris suit le comte de Dreux ;

Vingt mille pèlerins cheminent avec eux.

De ces nombreux convois une puissante armée ,

A la voix de Montfort est aussitôt formée.

Tels , au milieu du jour , cent nuages épars ,

Sous un ciel embrasé courant de toutes parts,

Rassemblés dans l'espace au souffle des tempêtes ,

Forment soudain l'orage et grondent sur nos têtes ;

L'ouragan furieux s'échappe de leurs flancs;

Au feu des longs éclairs les laboureurs tremblants

Ecoutent un bruit sourd , formidable présage ;

Et bientôt sur leurs blés vient fondre le ravage ,

Qui de ces longs travaux , tant de fois entrepris ,

Détruit en un moment l'espérance et le prix.

Montfort voit les croisés réunis dans la plaine ; Il rouvre à leur courage une sanglante arène; 11 leur promet la gloire et de nouveaux combats , Et le Rhône est le but où s'adressent leurs pas.

1 Quand l'erreur de Manès , par Bruis rajeunie , Eut souillé tant de cœurs de sa semence impie , Dominique , ennemi de leurs dogmes impurs , Dans la terre de Prouille avait fondé ces murs.

ce Plusieurs pauvres gentilshommes du pays n'étant pas en état de faire élever leurs filles , en confiaient l'éducation à des femmes hérétiques qui s'en chargeaient volontiers pour étendre leur secte. Saint Dominique , voulant remédier à un si grand mal , se chargea lui-même de pourvoir à l'instruction de ces filles. Il en rassembla un certain nombre , les joignit à quelques autres qu'il avait converties à la foi catholique , et leur fit embrasser la profession religieuse avec la clôture perpétuelle. Elles n'avaient pas encore de demeure fixe au mois d'août de l'an 1207 , lorsqu'un nommé Sanche Gascus et sa femme donnèrent « à la sainte prédication , au seigneur Domi- » nique d'Osma , et aux frères et sœurs qui sont et qui seront » à l'avenir , une maison au château de Vilar, dans le Rasez. »

Le saint missionnaire les établit , bientôt après , partie à Fanjaux , partie auprès de l'église de Prouille , située à un quart de lieue de ce cbâteau, comme il paraît par un acte, suivant lequel Bércnger, archevêque de Narbonne , « donna le 17 )> avril de l'an 1207 (1208) , à la prieure et aux religieuses qui » s'étaient nouvellement converties par les exhortations et les » exemples de frère Dominique d'Osma et de ses associés , et )> qui habitaient au château de Fanjaux et dans l'église de No- )> tre-Dame de Prouille, l'église de Saint-Martin de Limoux , )> située dans son diocèse et dans le Rasez. » Frère Guillaume Claretli , compagnon de saint Dominique , prit possession de cette église , le 17 de mars de l'année suivante , au nom de la prieure et des religieuses , en présence de Bernard Raymundi , élu évèquede Carcassonne. Enfin, les religieuses converties par saint Dominique se ûxèrent entièrement, en 1211, à Prouille, après que Foulque , évèque de Toulouse , leur eut donné cette année l'église de ce lieu. Ce prélat leur donna aussi alors l'église de Bram , dans le Lauraguais. Elles reçurent cette année et la suivante diverses autres donations qui furent faites « à Sainte- » Marie de Prouille , au seigneur Dominique , chanoine » d'Osma , et à tous les frères et sœurs présents et à venir qui » servent Dieu dans le monastère de Prouille » , lequel est

qualiûé abbaye dans quelques-uns de ces actes On voit

par ces donations que le monastère de Prouille fut double dès

sa fondation , comme il l'est encore aujourd'hui Telle est

l'origine de ce célèbre monastère , qui conserve encore (1720) beaucoup de restes de son ancienne splendeur. » ( Histoire générale de Languedoc, liv. 21 , chap. 31.)

ce Le couvent de Prouille a été complètement démoli , et l'on y chercherait en vain les restes d'ancienne splendeur que dom Vaissette indique. La charrue sillonne le sol de celte ancienne maison religieuse , et nous avons en vain recherché la place du caveau qui renfermait la dépouille mortelle des religieuses de ce couvent. Jadis on allait prier sur ces sépultures ; aujourd'hui on ignore la place qu'elles occupaient. Mais le souvenir des saintes filles de Prouille n'est pas effacé dans l'ancien diocèse de Saint-Papoul , et nous avons vu des vieillards se rappeler, en versant des larmes, et leur mémoire et leurs

bienfaits. » ( Note de M. Du Mège , nouvel éditeur de l'Histoire générale de Languedoc. )

2 L'astre du jour se lève ; à Dieu , clarté première , De nos cœurs suppliants élevons la prière....

Le poète a placé ici une traduction un peu libre de l'hymne du dimanche à prime , jam lucis orto sidere , etc. ; c'est toujours de la couleur locale relativement à l'époque. Dans ce grand tableau de la société européenne au xme siècle , l'intérieur d'un couvent ne pouvait manquer de trouver sa place.

3 Garde les portes de nos sens.

Portas tuere sensuum.

4 Que ce souffle exhalé de ma bouche à son front , Chasse le souffle impur qu'y jeta le démon !

Le poète a voulu rappeler quelques-unes des circonstances de l'exorcisme , si souvent mis en usage à cette époque. Voici comment elles sont expliquées dans le grand ouvrage de saint Thomas , que son immense savoir Gt appeler lange de l'école. Toutes ces circonstances sont autant de symboles.

(( Expelluntur dsemones per exorcismos : quam quidem ex- » pulsionem signiûcat essufflatio ; benedictio autem cum ma- » nus impositione , praecludit expulso viam , ne redire possit. » 5a/ autem in os missum , et narium et aurium sputo linitio , » signiûcat receptioncm doctrinœ fidei quantum ad nares , et » confessionem quantum ad os. Olci vero inunctio signiûcat » aptitudinem hominis ad pugnandum contra daemones. » ( Somme de Saint-Thomas , 3e partie.)

5 On vit un jeune page,

Dont les traits délicats , le regard inquiet , D'un sort mystérieux gardaient mal le secret.

Cette évasion d'Elma , pour marcher à la suite de Raymond, n'a rien , comme on le verra dans la suite , qui puisse effaroucher les susceptibilités les plus délicates. La destinée d'Elma doit finir sous les murs de Toulouse ; il faut que cette destinée s'accomplisse. Quant à saint Dominique , son rôle est assez re-

levé par la haute mission qu il a remplie , en préservant le couvent de Prouille des horreurs de la guerre.

6 De son autorité secouant le fardeau , Casser et Puylaurens ont changé de drapeau.

De suite après la prise de Lavaur (1211), Montfort s'empara de Puylaurens , et de Casser , château très fort , où les croisés trouvèrent soixante hérétiques qu'ils brûlèrent tout vifs avec une joie extrême , comme l'atteste Pierre de Vaux-Sernay.

7 Une main invisible et chère à mon attente , Une main conduira la pierre intelligente.

Cette complicité ou cette obéissance de la pierre qui doit frapper Montfort , est indiquée par l'auteur de la Canso de la Crozada. Déjà il avait prédit , aux vers 3590 et suivants : la chute de la pierre sur le pécuedr :

« Car be ouit Merlis que fo bos devinaire )) Ouencar vindra la peira cel que la sap traire » Si que per totas parts auzirels dir e braire » Sobre pecador caia. »

« Car tu sais bien que Merlin , qui fut si bon devin (a dit ) : )) qu'à la fin viendra la pierre , et qui la saura lancer , telle- )> ment que de toutes parts vous entendrez crier et dire : la » pierre est tombée sur le pécheur. » ( Traduction de Fauriel.)

Et puis , en racontant la mort de Montfort , il ajoute :

« E venc tôt dreit la peira lai ou era mestiers. » (( La pierre ( part) , elle vient tout droit où il fallait. » (Vers 8451. Fauriel.)

8 Le pasteur s'est chargé de conduire leurs pas , De tendre le filet , horrible stratagème, Où ce peuple séduit se jettera lui-même.

Dans l'histoire , cette trahison concertée entre levêque Foulque et Montfort présente deux scènes successives. L'auteur du poème, pour ne pas tomber dans une sorte de répétition , n'en a retracé qu'une ; il a dû choisir la plus saisissante.

(c Ainsi vont les paroles entre eux ( entre levêque et les barons toulousains ) , si bien que , moitié force et moitié gré , ils

entrent dans le nœud coulant. » (Canso, vers 5341-42. Fauriel. )

9 Bientôt , grâce au butin qui grossit ses trésors , Ses rangs se sont ouverts à de nouveaux renforts.

La trahison de l'évêque Foulque et le complot tramé par Montfort, avec son assistance, contre les Toulousains, sont racontés de la manière suivante dans l'Histoire générale de Languedoc :

« Après le renouvellement de cette trêve (avec le comte de Foix ) , Simon , voulant exécuter le dessein qu'il avait formé contre les Toulousains , marcha vers Toulouse en ordre de bataille. Ces peuples envoyèrent aussitôt au-devant de lui un certain nombre de leurs concitoyens pour tâcher de l'apaiser et lui faire leurs soumissions ; mais il refusa do les recevoir , leur reprocha d'avoir été d'intelligence avec les habitants de Beaucaire, et de favoriser secrètement le comte Raymond et son fils , et fit serment de ne pas quitter les armes jusqu'à ce qu'ils lui eussent remis en otage les principaux d'entr'eux. Les députés s'excusèrent sur tous ces reproches , assurèrent Simon de Montfort de leur fidélité , et lui demandèrent son amitié , sans pouvoir le fléchir. Il les fit arrêter, lier et garrotter , et conduire prisonniers dans le Chàteau-Narbonnais , nonobstant les remontrances de quelques-uns de ses barons , qui tentèrent de lui faire comprendre les suites d'une telle démarche. Le comte Guy, son frère, fit en particulier tout son possible pour le porter à pardonner aux Toulousains , et à se contenter de les punir , en exigeant le prix de la quatrième ou de la cinquième partie de leurs biens , afin d'avoir de quoi reprendre Beaucaire; il ne fut pas plus écouté que les autres , et Simon préféra l'avis de Foulque , évèque de Toulouse , qui fut de tirer vengeance de ces peuples en les dépouillant de tous leurs biens , et en mettant les principaux en prison. Ce prélat , non content d'avoir donné un conseil si contraire à l'humanité , offrit à Simon d'aller lui-même dans la ville , et d'engager tout le peuple à aller au-devant de lui , afin qu'il pût arrêter ainsi tous ceux qu'il jugerait à propos. Montfort ayant accepté les offres de Foulque , ce prélat entre dans Toulouse , et persuade aux

lousains , qui , renforcés par ceux, du quartier de la Croix-Baragnon , l'attaquent avec toute l'intrépidité dont un peuple en fureur est capable. 11 se fait là un combat très acharné : les Toulousains préférant la mort à la tyrannie de Simon de Montfort , l'obligent à leur abandonner le champ de bataille , et à se retirer dans la cathédrale , après avoir laissé un grand nombre des siens sur la place. Ce général , ayant cependant de nouveau rallié ses troupes dans cette église , revient à la charge. Il attaque d'abord ceux qui gardaient la porte Sardane ; mais il est reçu avec une valeur à laquelle il ne s'attendait pas , et obligé d'abandonner entièrement son entreprise et de se retirer au château. Montfort se fait alors amener les Toulousains qu'il retenait prisonniers dans cette forteresse , et leur déclare que s'ils n'engagent leurs compatriotes à lui rendre la ville , il leur fera couper la tète à tous. Foulque , évèque de Toulouse , le détourna de cette résolution , et lui proposa un stratagème qu'il goûta , et que ce prélat exécuta fidèlement. Foulque alla trouver l'abbé de Saint-Sernin , également dévoué à ce général ; et , l'ayant fait entrer dans ses vues , ils allèrent de concert dans toutes les rues , publiant , pour apaiser le peuple , que Simon s'était enfin rendu aux remontrances de son conseil ; qu'il était très mortifié de ce qui venait d'arriver , et prêt à donner la liberté aux prisonniers , et à pardonner le passé , pourvu que les habitants rentrassent chez eux , et qu'ils lui remissent incessamment leurs armes et les tours de leurs maisons , avec promesse de leur rendre tout ce qui leur avait été enlevé dans le pillage, et de vivre à l'avenir avec eux en bonne amitié. Ils ajoutèrent qu'ils se rendaient cautions de l'exécution de ces promesses ; et que si le peuple de Toulouse refusait d'accepter des conditions si raisonnables, Simon était résolu de faire mourir tous ceux qui étaient en son pouvoir , entre lesquels on comptait les plus apparents de la ville.

» Les Toulousains s 'étant assemblés pour délibérer sur cette proposition , les uns étaient d'avis de la rejeter , persuadés que leur évèque ne cherchait qu'à les tromper , comme ils l'avaient éprouvé si souvent ; les autres voulaient , au contraire , qu'on l'acceptât. Enfin , après plusieurs débats , l'envie de sauver leurs prisonniers les fit résoudre à faire la paix aux conditions

qu'on leur offrait pourvu que Simon donnât la liberté aux prisonniers. L'évéque et l'abbé qui attendaient la résolution de l'assemblée , ne l'eurent pas plutôt apprise , qu'ils allèrent en faire part à Simon. Ce général l'approuva, et fit déclarer aux Toulousains par les deux prélats , que , pour rendre la paix plus authentique , il irait lui-même le lendemain , suivi de ses barons , la signer dans l'Hôtel-de-Ville , et qu'ils n'avaient qu'à s'y trouver à l'heure marquée , avec leurs armes. 11 entre dans l'assemblée , et l'abbé de Sainl-Sernin prenant la parole dit : « Messieurs , M. le comte qui est ici présent , vous a fait as- » sembler pour faire la paix avec vous , et vivre dans la suite » en une parfaite union , ainsi que M. l'évéque Foulque vous )) l'a déclaré. Ce prélat a pris beaucoup de peine pour con- « clure l'accord , et il faut que vous disiez si vous l'approuvez.» Tout le peuple répondit par acclamation qu'il y consentait. L'abbé, reprenant alors la parole, dit : « Le comte offre de » donner sauf-conduit à tous ceux qui, n'étant pas contents du » traité, voudront se retirer ailleurs , et il ne sera fait aucun » mal à ceux qui demeureront ; M. l'évéque et moi , nous » sommes garants des articles. » Ensuite Simon se fait remettre les armes que les habitants de Toulouse avaient apportées ; se saisit des tours des maisons de la ville, et y établit des soldats en garnison ; et puis , par la plus noire perfidie, il fait arrêter et mettre aux fers les principaux habitants. 11 assemble son conseil , et y propose de mettre la ville au pillage , et de la raser entièrement. Guy son frère lui représenta avec liberté le tort qu'une pareille conduite ferait à sa réputation, attendu que les Toulousains s'étaient soumis à tous ses ordres. Un baron nommé Valais appuya cette représentation , et dit à Simon : (( Seigneur, vous savez que la plupart des habitants de » Toulouse sont gentilshommes ; ainsi , par un sentiment » d'honneur et de générosité , vous ne devez pas exécuter une )) telle résolution. » Quelques autres de ses conseillers lui firent de semblables remontrances. Enfin , Lucas , l'un d'eux , qui avait beaucoup d'ascendant sur son esprit , soutenu par l'évéque de Toulouse et par le reste des assistants , le détermina à retenir les prisonniers, à les disperser, et à faire racheter aux Toulousains par une grosse somme le sac de leur ville.

Aussitôt Simon envoie les prisonniers en divers endroits ; et ayant fait assembler le reste des habitants de la cité et du bourg à Saint-Pierre de Cuisines , il leur ordonne de payer trente mille marcs d'argent , somme exorbitante pour une ville épuisée ; avec menace, si cette somme ne lui était entièrement payée le premier de novembre , de les faire tous périr. Les Toulousains furent obligés de subir cette dure loi.

» Un ancien historien* remarque que ceux qui conseillèrent à Simon d'imposer une si grosse somme sur ces peuples , le firent à mauvais dessein , parce qu'ils savaient bien que les extorsions et les violences qu'il faudrait nécessairement qu'il exerçât pour la lever, ne manqueraient pas d'aigrir encore davantage les habitants de Toulouse contre lui , et de les rendre de plus en plus favorables au rappel de leur ancien Comte. Les duretés dont on usa dans la levée de cet impôt , jetèrent , en effet, les Toulousains dans le dernier désespoir. » ( Hist. yen. de Languedoc , liv. 23 , chap. 9. )

* Guill. de Puylaurens , ch. 29.

SOMMAIRE

Le Chàteau-Narbonnais. — La cour d'Alice. — Le vieux Raymond quitte Saragosse et revient à Toulouse. — Fête au Chàtcau-Narbonnais. — Cour d'amour. — Chant de Guillaume de Tudèle ( le Soufflet du juif). — Chant de Hiraval la Reine aux pieds d'oie ]. — Figuéri refuse de chanter. — L'insurrection des Toulousains éclate. — Alice députe un messager à Montfort. — Triomphe de Raymond. — On relève les remparts de Toulouse. — Montfort reçoit les dépêches d'Alice. — 11 marche sur Toulouse. — Le jeune Raymond l'y suit. — L'Ange de la guerre retrempe les armes du jcuue Raymond. — Le bouclier de Raymond. — Tableaux historiques. — L'Ange dépose au Capilole les armes de Raymond.

Mais , tandis que Montfort , qu'aucun remords n'arrête , Court au jeune Raymond disputer sa conquête ; Que, sur les bords du Rhône, il caresse l'espoir D'emporter les créneaux ravis à son pouvoir ; Qu'il conduit aux combats une ardente milice , Le Château-Narbonnais reçoit la cour d'Alice.

L'épouse de Montfort, femme au cœur indompté , Au plus ferme courage unissait la beauté ; 1 Elle aimait les beaux-arts ; son illustre origine Empruntait quelque éclat de leur flamme divine. On vantait ses aïeux ; le pur sang des Coucy , Le sang des Lusignan et des Montmorency ,

Noblement confondus , se mêlaient dans ses veines ; Elle affectait le rang et la pompe des reines. Le palais des Raymonds , magnifique séjour , Rassemblait autour d'elle une brillante cour. Là , rayonnait la fleur des plus nobles familles ; Tous les barons croisés, leurs épouses , leurs filles , Tous ces jeunes seigneurs , aventureux guerriers , Qu'attachait à Montfort l'honneur de ses lauriers; Les vaillants chevaliers, dotés par ses conquêtes, 2 Composaient à l'envi l'ornement de ses fêtes. La mandore plaintive y modulait des airs; Maître des chants d'amour et des divins concerts , Le troubadour errant qu'enflamme le génie , Y portait à son tour un tribut d'harmonie. La Canso célébrait les héros de la croix , Les prouesses des Franks vainqueurs des Albigeois , 3 Carcassonne conquise, ou Beziers dans les flammes, Et la voix des légats électrisant les âmes; Ou, d'un jeune guerrier le merveilleux destin; Bouchard, captif le soir, affranchi le matin, Voyant , à son réveil , ses bras libres d'entraves , Et ses geôliers soumis devenus ses esclaves. Astre de cette cour et de ces jeux vantés , Alice présidait à ces solennités.

Que faisait cependant Raymond?. . . Malheureux père ! . . . Aux murs de Saragosse , exilé volontaire , 4 Le vieux Raymond traînait ses jours infortunés.

Tout-à-coup , ô surprise ! . . . . à ses yeux étonnés , Un messager se montre, essoufflé , hors d'haleine ; C'est un vieux serviteur qu'il reconnaît sans peine , Bertrand le Toulousain. « Oh ! parle , explique-toi ! » Dit Raymond ; quel sujet t'amène ici vers moi ? »

Et Bertrand Lui répond : « Aveuglé par la haine, » Montfort a ravagé la cité toulousaine ; » Il a rempli ces murs de sang et de débris. » Ses tristes habitants, dépouillés ou proscrits , » Rongeant leur frein superbe avec impatience, » Appellent chaque jour l'heure de la vengeance; » Ils espèrent en vous, ces fidèles sujets. )) L'absence de Montfort seconde leurs projets. » Conduisant vers le Rhône une puissante armée , » Ce chef ambitieux , fier de sa renommée , )> Veut prendre à votre fils Beaucaire et Tarascon. » Du Château-Narbonnais la faible garnison » Ne pourra soutenir notre attaque imprévue. » De secouer le joug l'heure est enfin venue ; » Ce peuple qu'on opprime embrasse vos genoux, » Et pour se déclarer il n'attend plus que vous. »

(( Il suffit ; je saurai répondre à son attente , » Repart le vieux Raymond. 0 loyauté constante ! » Bon peuple ! chers enfants que je porte en mon cœur! » Oui , j'irai vous soustraire au joug de l'oppresseur. >> Oh! si le ciel daignait, changeant mes destinées, H. 23

» Me rendre la vigueur de mes jeunes années!

» Ou si j'étais encor tel que j'étais jadis ,

» Quand , signalant mon bras par tant de coups hardis ,

» Dans un camp ennemi je semais les alarmes,

» Et contraignais Richard à déposer les armes ;

» Comme l'on me verrait, moi, le premier soldat,

» Marcher à votre tête et voler au combat!

» L'âge a glacé mon sang et mon ardeur guerrière;

)> Mais qu'importe ? le fils remplacera le père.

» Devant vos bataillons si je ne puis marcher ,

» Du fer de l'ennemi je saurai m'approcher ;

)> Nous vengerons ensemble, émules de courage,

)> Mes droits qu'on méconnaît, ma cité quon outrage;

» Ou, si le ciel condamne un généreux effort,

» Sur ses débris fumants je chercherai la mort. »

Ainsi , Raymond retrouve au fond de sa vieille âme ,

Un reste de chaleur que la douleur enflamme.

Cependant, pour Toulouse il presse son départ;

Sa vigilante ardeur n'admet point de retard.

Cédant avec bonheur au feu qui le transporte ,

Le prince d'Aragon lui fournit une escorte.

Ils sont cent chevaliers , près du Comte assidus ,

Aux terres de Comminge avec lui descendus ,

Qui marchent dans la nuit, se glissent dans les ombres ,

Et choisissent aux bois les détours les plus sombres.

Dans les champs de Toulouse, à l'heure de minuit,

Leur marche inaperçue en six jours les conduit.

La lune brille au ciel ; sa lueur incertaine

Eclaire faiblement les coteaux et la plaine.

Le Comte ému s'arrête. ... 0 bonheur ! . . . doux espoir !

Tout ce qu'il peut entendre et tout ce qu'il peut voir

Le saisit , le pénètre. ... Eh ! quelle âme flétrie ,

Après un long exil retrouvant sa patrie,

N'eût pas tremblé d'amour ?. . . Comme un chant solennel ,

Le murmure lointain du fleuve paternel

Monte à lui ; de ces bords sa poitrine brûlante

Aspire avec bonheur la brise caressante.

Comme son cœur palpite au bruit de son cheval ,

De ses pas cadencés foulant le sol natal !

Toulouse ! en te voyant , quels transports il éprouve !

Quelle il t'avait laissée ! et quelle il te retrouve !

Tes remparts, il les cherche; hélas! ils ne sont plus !

Ces toits demi-brûlés, dégradés, abattus,

N'offrent plus à son œil qui s'attriste et s'étonne ,

De tes superbes tours l'imposante couronne.

Tel qu'un père qui voit l'enfant de son amour ,

Déchiré par le fer, sanglant, privé du jour ,

Sur ses restes aimés pleure et gémit ; de même

Raymond verse des pleurs sur la cité qu'il aime.

Il voit au loin, muni de son rempart puissant ,

Le Château-Narbonnais se dresser menaçant ;

Séjour de ses aïeux et le sien ! . . . noble enceinte ,

Où la gloire a gravé son héroïque empreinte ,

Et que depuis souilla de son souffle ennemi ,

L'indigne usurpateur qui s'y croit affermi !

Aux coteaux du couchant, dans une humble retraite, Hôte pour une nuit, le vieux Comte s'arrête; C'est là qu'il attendra le moment convenu. Mais déjà , dans Toulouse en secret parvenu , 5 Bertrand court avertir les amis de son maître , Que Raymond est près d'eux, qu'au jour il va paraître, Que pour l'heure prochaine ils fassent leurs apprêts , Et que ses partisans à le suivre soient prêts.

Ils sont tous résolus ; chacun s'arme en silence ; , Ils attendent le jour avec impatience. On dirait que la nuit , fuyant avec lenteur , Veut prêter à Raymond son voile protecteur. Il entre dans Toulouse; un brouillard favorable Environne ses pas d'une ombre impénétrable ; 5 Au centre de la ville il marche inaperçu ; Guy, frère de Montfort, n'a rien vu, n'a rien su. Raymond, qui s'abandonne au périlleux mystère, Ouvre d'un toit ami la porte hospitalière; Là, ses chauds partisans échappés aux verroux, Viennent le reconnaître , embrasser ses genoux , Dune constante foi renouveler l'hommage, Mettre à ses pieds le fer dont s'arme leur courage; D'un dévoûment sans borne ils promettent l'appui , Ils jurent tous de vaincre ou de mourir pour lui.

C'était le jour d'octobre, où, dans des chants de gloire,

Rome d'un saint apôtre honore la mémoire. 6 Du patron de Montfort brillaient partout les traits; Tout était fête et joie au Cliâteau-Narbonnais. De festons et de fleurs les murs sombres rayonnent; Les étendards soyeux de lauriers se couronnent ; Le lion triomphant , sur le superbe seuil , Aux créneaux, au donjon étale son orgueil; Cent chiffres radieux proclament ses victoires. Au sein des vastes cours , dans les longs réfectoires , Les tables que l'on dresse en l'honneur de ce jour , De viandes et de fruits se couvrent tour à tour. Aux coupes des soldats les vins qu'Alice envoie, Encor chauds du pressoir , font déborder la joie. Au palais , l'or scintille aux grands appartements ; Leur voûte retentit du son des instruments ; Une brillante cour se presse autour d'Alice. Des danses et des jeux l'ingénieux caprice Abrège la journée , et les vagues désirs Se bercent mollement sur l'aile des plaisirs. Puis , tes chants ont leur tour , ô muse inspiratrice ! Les troubadours rivaux, jaloux d'entrer en lice, Accordent le téorbe, et, suspendant le bal, Du tournoi poétique attendent le signal.

D'une voix qu'accompagne un magique sourire , Alice dit : « 0 vous , les princes de la lyre, » Docteurs du Gai-Savoir, maîtres des lois d'amour, » De vos jeux immortels c'est maintenant le tour.

» Chantez; nous écoutons. »

Alors, un savant maître , Guillaume , clerc fameux que Tudèle vit naître , 7 Se lève, et de son luth accompagnant sa voix : « Seigneurs , si je chantais mes chansons d'autrefois , » Je dirais la croisade , offrant à votre hommage » La gloire de Montfort, ses grandeurs, son courage. » Mais, vos riches barons ont bien mal accueilli » Les chants du troubadour ; il est pauvre et vieilli ; 7 » Et de son dévoûment, dirai-je de sa gloire? » A peine a-t-on gardé la stérile mémoire. » Aujourd'hui l'indigence accable ses vieux ans ;

» Et même »

Alice alors : « Si jusqu'ici vos chants , » Féconds en renommée et si dignes de plaire , )> N'ont point , maître Guillaume , obtenu leur salaire , » Il en faut accuser , non un ingrat oubli , » Mais cet âge fatal, de troubles si rempli , » Qui laisse peu de place aux soins de l'harmonie , » Et ne nous permet pas d'honorer le génie. » Vous êtes malheureux ; pour Montfort c'est assez ; » Vos chants, dont il est fier, seront récompensés. » En attendant, souffrez qu'Alice vous envoie » Son coursier de Navarre et son manteau de soie. » Toutefois , laissez-nous vous entendre en ce jour ; » Ne nous punissez pas. »

Soudain le troubadour :

« Gloire à Montfort! et gloire à son illustre épouse!

» C'est le soufflet du juif, aboli dans Toulouse,

» Que je voulais chanter 8 ; écoutez donc. Or sus ,

» Vous savez, messeigneurs , que le divin Jésus,

» Quand il fut immolé par une race ingrate,

» Fut conduit chez Hérode , et de là chez Pilate.

» Les juifs le tourmentaient ; du Sauveur des humains

» Ils ont fait, ces bourreaux, le jouet de leurs mains.

» On Tinsulte, on l'outrage en gestes, en paroles ;

» D'une laine écarlate on revêt ses épaules ;

» On attache à ses mains pour sceptre un vil roseau ,

» Sceptre digne en effet de ce royal manteau ;

» On fléchit les genoux, ironique grimace ,

» Devant la majesté que Ton bafoue en face.

» D'épines que l'on tresse on couronne son front ;

» On lui couvre les yeux; et, pour dernier affront,

)) Aussitôt un infâme , insolent qui se joue ,

» Ose appliquer sa main sur la divine joue ,

» Et, l'insultant, lui dit : Toi que rien n'a trompé,

» Devine maintenant ; dis-nous qui t'a frappé ?

)> Or, afin de venger sur la maudite race

» L'outrage fait par elle à la céleste face ;

» Pour imprimer au front de ces lâches Hébreux

» L'opprobre et le mépris qui les suit en tous lieux ,

)) Les anciens de Toulouse établirent l'usage

» De frapper tous les ans un juif sur le visage.

» Quand le Saint Vendredi , dans nos temples sacrés

» Inspirait de son deuil les autels éplorés ,

» Désigné par le sort, loi juste et nécessaire, » Un juif était conduit au pied du sanctuaire. » Là, devant tout le peuple, un diacre en surplis, « Vengeur de tant d affronts sur le Juste accomplis , » Rendait au juif tremblant, forcé de se soumettre, » Le soufflet que d'un juif reçut le divin Maître.

» Mais, un jour, il advint que le vengeur sacré,

» Jeune et plein de vigueur, par son zèle égaré,

» Soit qu'il se prit d'horreur pour ce damné , soit même

» Qu'il l'entendît vomir quelque horrible blasphème ,

» Suivant de sa ferveur l'emportement brutal ,

» Imprima tant de force à son soufflet fatal , 9

» Qu'on vit, le front brisé , sur la terre rougie ,

» Sous le coup foudroyant le juif tomber sans vie.

» Ce fut un tort sans doute ; on blâma hautement

>> La ferveur du diacre et son emportement ;

» Et le blâme était dû. Ce n'était pas justice

» Qu'un simple châtiment se changeât en supplice.

» D'où vint que, par bonté, bien qu'il en eût regret,

» L'évêque de Toulouse abolit le soufflet.

» Il eut tort ; c'était mal que l'offense oubliée ,

» Ne fût pas tous les ans justement expiée;

)> Car l'impunité blesse , et chacun la hait fort.

» Pourquoi , je fais requête à monseigneur Montfort ,

» Qu'il veuille rétablir, comme fait exemplaire,

» Cette expiation morale et nécessaire;

» Qu'il ordonne qu'un juif, suivant les anciens us ,

» Reçoive le soufflet qui contrista Jésus ; » Qu'un diacre en surplis , sur une face impure , » Jette affront pour affront , souillure pour souillure ; » En lui recommandant , crainte d'une autre mort , » De modérer son zèle et de frapper moins fort. »

Guillaume avait chanté ; mille mains applaudissent ; D'un doux frémissement les voûtes retentissent : A son noble talent hommage réservé.

Le calme enfin renaît ; Miraval s'est levé ; Miraval qui brillait sur un double théâtre , Guerrier non moins habile à chanter qu'à combattre, Et pour qui la nature , épandant ses trésors , Prodigua la beauté de l'esprit et du corps.

« Nobles seigneurs , souffrez que je vous dise

» Le sort fatal de la reine Adalgise ,

» Reine aux pieds d'oie 11 , et dont le monde fit ,

» Aux temps anciens , un merveilleux récit.

» Elle sortait de souche visigothe ,

» Race inhumaine et surtout peu dévote ,

» Qui, près d'un siècle , ainsi Dieu le voulut ,

» Força Toulouse à lui payer tribut.

» Jeunette encor, la princesse Adalgise

)) N'avait souci du prêtre ou de l'Eglise ;

» Ou , pire , hélas ! ne venait au saint lieu

» Que pour narguer les serviteurs de Dieu.

» Elle était fière , arrogante , orgueilleuse ,

» (Car sa beauté la rendait vaniteuse), » Et pour le peuple avare d'amitié, » Ne se sentait d'amour , ni de pitié.

» Advint qu'un jour, où, d'un œil sataniquc,

» Elle affrontait la pompe catholique ,

» Elle aperçut venir sur son chemin

» Un mendiant qui lui tendait la main.

» Pauvre perclus! à la marche essoufflée,

» Des Visigoth's victime mutilée ,

» Qui se traînait, tremblant, presqu'aux abois,

» Sur ses deux pieds , qu'on priva de leurs doigts.

» C'était pitié d'en voir , toute rougie ,

» La plante informe , écrasée , élargie.

» A son aspect, Adalgise, sans cœur,

)) Fait éclater un grand rire moqueur :

« Viens donc ici , l'ami , que je te voie

» Marcher un peu sur tes larges pieds d'oie, »

» Dit-elle, et rit de son rire insultant,

» Sans assister le malheureux souffrant.

» Le pauvre alors, dans un élan sublime,

» Levant son front que la colère anime,

» Lui dit: « Là-haut, l'humble a son protecteur;

» C'est mal à vous d'insulter le malheur.

» Il se pourra que le ciel vous punisse ,

)> Un jour, princesse, et ce sera justice.

» Oh! puissiez- vous sentir , près de l'autel ,

» Dans un moment pour vous bien solennel ,

» Vos pieds mignons qu'emprisonne la soie , )> Subitement s élargir en pieds d'oie ! » Et moi, témoin du prodige obtenu , » Je rirai bien ; mon tour sera venu. » » J'eusse tremblé ; mais la princesse passe , )> Nargue le pauvre et rit de sa menace.

» Deux ans plus tard , le bruit de sa beauté

» Se répandant déjà de tout côté ,

» Un roi puissant se sentit l'âme éprise

» Pour les attraits de la jeune Adalgise.

» Il était beau, jeune, vaillant, bienfait;

)> Il devait plaire ; il lui plut en effet ;

» Il la demande , il l'obtient pour épouse ,

)> Et le voilà chevauchant vers Toulouse.

» Ce que l'on fit , pour unir leurs destins ,

» De jeux brillants, de superbes festins,

» Ma voix, seigneurs, ne saurait vous le dire ;

» Homère seul aurait pu le décrire.

» Lorsque Adalgise , offerte aux yeux de tous ,

)> Devant le peuple accepta son époux ,

» Ce cri sortit de la foule enivrée :

(( Dieu ! qu'elle est belle, et qu'elle est bien parée ! »

» Puis on disait : « Qu'ils sont beaux tous les deux !

» Quel joli couple ! et qu'ils seront heureux ! »

» Mais le bonheur , ainsi qu'un météore » Qu'on croit saisir, dans les airs s'évapore.

» Quand la princesse , aux autels de sa loi ,

» Au noble époux veut engager sa foi ,

» Dans tout son corps que la terreur agite ,

)> Elle ressent une atteinte subite :

» Le vœu du pauvre autrefois outragé

» S'accomplissait; le pauvre était vengé.

» Ses pieds mignons , ses deux pieds s'élargissent ;

» Les os, les chairs, les tendons s'aplatissent;

)) Ce sont trois doigts palmés , unis entre eux

» Par le tissu d'un cartilage affreux.

» Le prince a vu ( cet aspect le foudroie)

» Deux pieds humains transformés en pieds d'oie.

» Le mendiant, près d'eux, témoin fatal,

» A leur douleur jette un rire infernal.

» Le prince fuit. Adalgise pâmée

» Tombe à l'autel, mourante, inanimée.

» 0 châtiment ! . . . . Depuis ce triste jour ,

» Au fond des bois elle fit son séjour.

» Elle s'enfuit sous des abris sauvages ;

» Elle se plut au bord des marécages;

» Puis, pour cacher aux yeux de la cité

» L'horrible aspect de sa difformité ,

» Un long chemin qu'on creusa sous la terre

» La conduisit au palais de son père.

» Là, toujours triste, et n'osant plus sortir,

» Elle mourut , en proie au repentir.

» Tel fut le sort de la belle Adalgise ;

» Leçon qui dit, si je l'ai bien comprise , » Qu'on doit toujours plaindre les malheureux ; » Qu'on peut soi-même être affligé comme eux ; » Et que d'ailleurs la pitié qu'on leur donne, » La pitié seule, est encore une aumône.

)) J'ai chanté. » Miraval s'est assis. A son tour Les battements de mains couvrent le troubadour. Tel fut de Miraval le chant simple et modeste, Que modulait sa voix , qu'accompagnait son geste. Alice, qui d'un mot savait récompenser, Dit ce mot bienheureux , qu'elle eut l'art de placer; Mot simple et ravissant, louange qui nous flatte, Et qu'on préfère à l'or , quand elle est délicate. Bientôt sa voix plus douce invite un troubadour. « Figuéri, lui dit-elle, ornement de ma cour, » Vous, des murs toulousains l'enfant et le poète, )> Votre lyre aujourd'hui serait-elle muette ? 12 » Montfort vous inspirait; ses exploits éclatants » Furent plus d'une fois le sujet de vos chants. »

Mais , Figuéri , levant un œil plein de tristesse :

« Je ne puis pas chanter; excusez-moi, princesse, »

Répond-il. — « Et pourquoi ? » repart Alice. — « A moi,

» Quand Toulouse est en deuil, on demande pourquoi !

m De ma triste patrie, en proie à leurs rapines,

» Nos oppresseurs ont fait un amas de ruines ;

» Ces murs d'un sang tout chaud me semblent dégoutter;

» Ma patrie est aux fers ; je ne puis pas chauler.

» Comme un fils d'Israël qu'opprimait l'esclavage,

» J'ai suspendu ma lyre aux saules du rivage ;

» Souffrez que je ressemble aux fidèles Hébreux;

» Comme eux je suis captif, je suis muet comme eux.

» Ah ! ne me parlez pas des chants de ma jeunesse !

» Comme un remords vengeur ce souvenir m'oppresse.

» Si j'ai chanté Montfort alors qu'il était grand ,

)> D'une commune erreur j'ai suivi le torrent.

» Vous les vantez, ces chants; votre bouche me loae;

» Ces chants ! . . . eh bien ! sachez que je les désavoue ;

» Ces chants ! je les déteste ! . . . et je voudrais pouvoir

» Noyer un souvenir qui fait mon désespoir.

» Je célébrais Montfort vainqueur de l'hérésie ;

)> Des traits de la vertu j'ornais l'hypocrisie.

» Insensé ! . . . . trait fatal qui déchire mon flanc !

» Mon cœur est toulousain aussi bien que mon sang.

» Vous me traînez ici , comme un de vos trophées. . . .

» Mais viendra le grand jour des plaintes étouffées

» Que dis-je? — il est venu !.... Du sein de ces débris,

)) Entendez- vous sortir ces chants , ces nobles cris ?. . . .

» Oh ! moi , je les entends ! . . . Non , ce n'est pas un rêve ;

» Toulouse rompt ses fers, Toulouse se soulève.

» Un exil a pris fin. Armé de notre amour,

» Dans ces murs abattus Raymond est de retour;

)> Il marche environné de son peuple fidèle ;

» C'est un torrent de joie immense , universelle.

» On le porte en triomphe... Ecoutez, écoutez

» Ces cris : Vive Raymond ! mille fois répétés !

» Quel délire ! Je cède au feu qui me transporte ;

)) De ses vaillants amis je cours grossir l'escorte.

» Croisés , défendez-vous ! nous forcerons vos murs.

» L'heure approche où vos coups seront un peu moins surs.

)> Je proclame tout haut le seul but où j'aspire ;

» Je ne veux qu'expier la honte de ma lyre ,

» Et sur les pas du Comte, enfin, cherchant la mort,

» Effacer dans mon sang l'éloge de Montfort. »

Disant ces mots, il part. L'assemblée interdite

Sent croître à chaque instant le trouble qui l'agite.

Déjà l'on entendait, montant de tous côtés,

Sous les murs du château les chants des révoltés ,

Et les défis jetés par les haines farouches :

(( Mort aux Franks ! » cri fatal vomi par mille bouches;

Ce cri gronde, menace, et va toujours roulant,

Et dans chaque maison trouve un écho sanglant.

Alice , contenant ces subites alarmes ,

Suspend tous les plaisirs et fait prendre les armes.

Cependant , par son ordre aussitôt prévenu ,

Guy , frère de Montfort , auprès d'elle est venu ;

Sa bouche a confirmé la fatale nouvelle :

Raymond est dans ces murs, Toulouse le rappelle ;

Tout le peuple se lève , et , d'un bras furieux ,

Se jette sur les Franks qu'il massacre en tous lieux. 13

Guy court aux révoltés; Alice , toujours sage,

Dépêche vers Montfort un rapide message.

Toulouse cependant offrait, à son réveil , Un tableau plein de trouble et d'un sombre appareil. Sitôt que du vieux Comte il connut la présence , Le peuple se sentit renaître à l'espérance. Un long étonnement vint le frapper au cœur; D'abord , il n'osait pas croire à tant de bonheur. On voyait par essaim des femmes empressées , Sortir de ces maisons à demi-renversées ; Jeunes gens et vieillards, dans le trouble croissant, S'interrogeaient l'un l'autre, et couraient s'embrassant. A l'aspect de Raymond que le ciel leur renvoie , C'étaient partout des cris, des chants, des pleurs de joie. « C'est donc lui, » disaient-ils, et tous, sur son chemin , Baisaient ses vêtements , ou lui pressaient la main. u Mais bientôt , déborda l'ivresse populaire ; L'enthousiasme armait sa sublime colère ; La joie était féroce , et le même transport Aux cris de son amour mêlait des cris de mort. Deux démons furieux qu'aigrit l'impatience , Dévorent tous les cœurs : l'amour et la vengeance. L'enseigne des Raymonds , ces étendards chéris , Des remparts abattus couronnent les débris ; Devant le vieux Raymond en triomphe on les porte; Le peuple tout entier compose son escorte ; Il le suit , le précède ; et mille fois malheur Aux amis de Montfort que surprend sa fureur ! Leurs toits sont ravagés , leurs têtes abattues ; Leurs cadavres sanglants sont traînés dans les rues.

Au sein de son triomphe, on voit Raymond gémir De ces premiers excès qu'il n'a pu prévenir ; Ses ordres sont donnés pour contenir la foule; On arrête à sa voix les flots du sang qui coule. Son triomphe est clément. Par des signes divins, Le ciel qui le chérit protège ses destins ; En faveur de sa cause il opère un prodige. La multitude a vu ( n'est-ce pas un prestige ?) Etienne et Saturnin qui , du ciel descendus , Marchaient à ses côtés, portant deux glaives nus. Ils combattront pour lui ; la victoire est certaine. Cependant, on prévoit une attaque prochaine. On ne veut point laisser la défense au hasard ; On fouille l'ancien mur , on prépare un rempart ; On creuse des fossés; la primitive enceinte Par un travail rapide est bientôt hors d'atteinte : Femmes, enfants, vieillards rivalisent d'effort ; Tous n'ont qu'une pensée : « Échapper à Montfort C'est le cri , c'est l'espoir qui soutient leur courage. Partout , des vieux débris sort un nouvel ouvrage ; On voit sous mille mains le travail se presser , Les murailles grandir et les tours se dresser ; Et Toulouse a semblé renaître de sa cendre , Par un enchantement que l'on ne peut comprendre

Semblable à ce serpent , par l'hiver refroidi , Qu'un villageois crut mort, le voyant engourdi ; Quand le soleil de juin , réchauffant ses entrailles , il 24

Jette un rayon de flamme à ses vertes écailles,

On voit soudain la vie en lui se ranimer,

Et frissonner sa croupe , et ses yeux s'allumer;

Il s'agite ; il reprend sa souplesse première ,

Ses sifflements aigus , ses poisons , sa colère ;

Et se dressant , terrible , il menace , il poursuit

Le villageois troublé, qui s'épouvante et fuit.

Ainsi, Toulouse aux fers, que son joug humilie,

Longtemps dans le cercueil parut ensevelie;

Mais , sitôt que Raymond , brisant ce joug fatal ,

De ses pas adorés presse le sol natal ;

Au moment où l'on croit que sa force succombe ,

Toulouse se ranime ; et , du sein de la tombe ,

Déchirant de ses mains le linceul de la mort ,

S'élance , et fait pâlir le lion de Montfort.

La voilà qui renaît , prête au choc des batailles,

Avec ses étendards, ses créneaux , ses murailles ,

Ses portes que protège une herse , une tour ,

Et ses larges fossés à l'humide contour !

La voilà ! . . . . c'est Toulouse avec sa face altière ;

Toulouse d'autrefois, triomphante, guerrière;

Jetant à l'ennemi l'éclair de ses regards,

Et dont trente vassaux pressent les étendards.

Ils sont tous accourus à la voix de leur maître , Ardents à le servir, prompts à le reconnaître. Alvar , abandonnant ses châteaux d'Aragon , A voulu partager le destin de Raymond.

Ici, Comminge et Foix, ces alliés fidèles ,

De loyauté constante admirables modèles ,

Sont venus; auprès deux, Montaut, Roger d'Aspel

Se montrent, répondant à l'honorable appel;

Lamothe, Montaigu, Gourdon, Jourdain de File ,

Joannis, Amanieu, Labarthe, Gameville,

Aymar et Pestillac , La Valette et ses fils ,

Tous vassaux dévoués , chevaliers aguerris ;

Ils ent rent dans Toulouse , ainsi qu'aux jours de fête ,

Etendards déployés , au bruit de la trompette.

Mais , pendant que Raymond voit marcher tous les jours

De nouveaux alliés et de nouveaux secours ,

Le frère de Montfort armait avec prudence

Le Château-Narbonnais commis à sa défense.

Au grand jour du réveil , quel bras eût arrêté

Un peuple qui se lève et veut sa liberté ?

Guy n'a pu soutenir la fureur de l'orage ;

Le destin des combats a trahi son courage ;

Toulouse , de son joug secouant le fardeau ,

L'a rejeté vaincu dans les murs du château.

Mais bientôt vingt barons que sa cause intéresse ,

Se hâtent de répondre au cri de sa détresse ;

A leur tête on distingue Encontre , Lébrali ,

Guy de Lucé , Valats et Bouchard de Marly.

Ils accourent; et Guy, jetant le cri d'alarmes,

Engage le combat avec cent hommes d'armes ,

S'efforçant d'enlever ces murailles, ces tours,

Qui du sol toulousain surgirent en vingt jours. Raymond , prêt à rentrer dans ce sanglant théâtre , Voudrait garder pour lui l'honneur de le combattre ; Mais le comte de Foix déjà l'a devancé. Il a vu l'ennemi s approchant du fosse , Préparant pour l'assaut d'innombrables échelles. Jaloux de prévenir des atteintes nouvelles , Par la porte Sardane il sort avec fracas , Et fond sur les croisés qui ne l'attendaient pas. Toulouse contemplait, du haut de sa muraille, Roger-Bernard courant sur le champ de bataille ; Il lance son coursier dont il presse les flancs , De la horde ennemie il enfonce les rangs , Et la troupe de Guy fuit, ou tombe frappée , Sous les coups foudroyants de sa terrible épée. Il la prend à deux mains ; en cercles inégaux , 11 la promène au loin, comme une large faux, Et la foule des morts , sur la terre couchée , S'élève à tas épais, comme l'herbe fauchée.

Guy, qui voit ses soldats meurtris et renversés, Veut rallier en vain les fuyards dispersés ; Il n'a pu retenir la multitude errante , Qu'environne la mort , que saisit l'épouvante. 11 se jette au-devant; il veut, dans son courroux, Braver Roger-Bernard et s'offrir à ses coups. Valais est près de lui; cœur ardent, esprit sage , Valais dont la prudence égale le courage : io

<( Gardez- vous; lui dit-il , en arrêtant ses pas , » De tenter aujourd'hui le hasard des combats ; » Les hommes et le sort , contre vous tout conspire. » Voyez sur ces remparts tout un peuple en délire ; » D'un maître qu'il adore il chante le retour. » Voulez- vous irriter cette fièvre d'amour? )> Attendez que le temps l'ait un peu refroidie ; » L'attaque, en ce moment, serait plus que hardie. » Un jour, qui n'est pas loin, calmera, sans efforts, )> Cette première joie et ces bruyants transports; » Aujourd'hui , vous auriez tout un peuple à combattr )> Voyez-les par milliers dans la plaine s'abattre , » Comme un vol menaçant d'implacables vautours; » Du fond de ces créneaux , du sommet de ces tours, » Ils viendront, en poussant des clameurs insultantes , )) Enhardis par le nombre , incendier nos tentes. » Dépouillons devant eux tout aspect menaçant ; » Gardons nos pavillons , défendons notre camp. )> Nous attendons Montfort ; Alice lui demande » L'appui de son génie et des preux qu'il commande ; » Il va nous porter aide; il ne saurait tarder. » Guy , qu'un danger pressant ne peut intimider , Des conseils de Valais approuve la prudence ; Il rentre dans le camp , pourvoit à sa défense ; . De fossés et de pieux l'entoure, comme un fort , Et , tout prêt à combattre , il attendra Montfort.

Montfort avait reçu, comme un amer calice.

Avec le messager les dépèches d'Alice. ,(i

Sitôt qu'il l'aperçoit , il l'accueille avec soin ,

L'introduit dans sa tente , écarte tout témoin ,

Et l'interroge : « Ami , toi qui viens de Toulouse ,

» Dis-moi ce qui s'y passe et que fait mon épouse. »

« Seigneur, la daine Alice éprouve un noir souci,

» Et c'est un triste emploi dont je m'acquitte ici.

» Tenez, voilà sa lettre. » Et le comte, au supplice,

A reconnu le sceau, l'écriture d'Alice.

11 lit : <( Seigneur , Toulouse échappe de vos mains ;

» Le vieux Comte est rentré. Ses soldats inhumains

» Ont massacré les Franks et soulevé la ville ;

» Il triomphe , appuyé sur ce peuple indocile ;

» Il relève ses murs, plus puissants que jamais ,

» Et nous sommes captifs au Château-Narbonnais.

» Je vous attends. » Soudain , Montfort d'un air farouche :

« Prends garde qu'un seul mot ne sorte de ta bouche S

)> Voilà deux écus d'or, dit-il au messager ;

» Ris , chante ; et si quelqu'un venait t'interroger ,

» Réponds : Le comte Guy, que le Seigneur assiste,

)> Est toujours triomphant , et rien ne lui résiste.

» Rien de plus, rien de moins. De ta discrétion

)> Ta tête, entends-tu bien, ta tête me répond.

» Retire-toi. »

Ricntôt Montfort sort de sa tente ; Il prend un front joyeux , une face riante , Appelle les barons , les rassemble , et leur dit : i Du ChAtoau-Narbonnais la Comtesse m'écrit ;

» Elle m'apprend qu'enfin la victoire est gagnée ; )> Les peuples sont pour moi ; Toulouse est résignée.

Ainsi parle Montfort. Par ce récit menteur , Des esprits abusés il entretient Terreur ; Il court en profiter pour conclure une trêve , Et le jeune Raymond a déposé le glaive. 17

Mais, lorsqu'au point du jour, on voit, dans tous lesran Plier le lourd bagage et les tentes des Franks , Les croisés s'éloigner en colonne confuse , Des discours de Montfort on soupçonne la ruse. Plus de doute; on sait tout; Toulouse est l'horizon Où Montfort attendu veut devancer Raymond. Cependant, le héros , par un autre émissaire , Est bientôt informé des succès de son père. Il court le seconder; il va combler l'espoir Du peuple toulousain qui brûle de le voir, Se joindre aux alliés que nul péril n'arrête , Diriger leurs efforts et combattre à leur tête.

Escorté de Marcel et de quelques amis, Raymond court à travers les donjons ennemis ; Sur les pas du héros, Albert , le jeune page , Conduit son destrier , ses armes , son bagage. Mais, au déclin du jour, et, tandis qu'à l'écart, 11 suivait, tout rêveur, le rivage du Tarn ,

M(i CHANT VINGT-DEUXIÈME.

Un prodige inouï se présente à sa vue.

Un sillon de lumière a traversé la nue ;

L'éclair s'ouvre, et du sein du lumineux foyer

S'élance , casque en tête , un superbe guerrier.

Sur des ailes d'azur il flotte et se balance ;

L'escarboucle et l'onyx font rayonner sa lance;

Un large diamant forme son bouclier;

Son glaive et son haubert mêlent l'or à l'acier.

On dirait, à le voir, l'archange des batailles ;

Son front semble une tour sur de fortes murailles ;

L'épouvante jaillit de ce front belliqueux ;

L'ouragan , de sa voix; la flamme, de ses yeux.

Toutefois , pour calmer la terreur qu'il inspire ,

Il place sur sa bouche un gracieux sourire ,

Et dit: « Ami, tu vois un habitant du ciel ;

» Dissipe ta frayeur; j'ai nom Ituriel.

» Je suis le chef des preux et l'ange de la guerre ;

» Dieu confie à ma main les flèches du tonnerre.

» Je conduirai ton maître au milieu des hasards ;

» Je prendrai dans ma main ses nobles étendards ;

» Ses armes oublîront leur terrestre origine ;

)) Ma main va les tremper dans la flamme divine.

» De combattre Montfort quand l'heure sonnera ,

» Aux murs du Capitole on les retrouvera.

» Donne ! » Disant ces mots , l'ange saisit les armes ,

Remonte dans l'espace , et laisse tout en larmes ,

Albert, qui tremble encore, et suit longtemps des yeux

La main qui lui ravit ce dépôt précieux.

Mais , l'ouvrier divin , vainqueur de la nature , Aux célestes fourneaux va refondre l'armure. Au métal qui bouillonne il jette à flot vermeil , Un rayon de la foudre , un débris de soleil ; La lance sort du moule , et le glaive homicide S'embrase d'un éclair qu'il a rendu solide. Les ciselures d'or du riche baudrier Enlacent pour Raymond la palme et le laurier; D'un splendide métal il polit la surface; Il arrondit le casque, élargit la cuirasse ; Il les plonge aux torrents d'un lumineux éther, Qui rend leur double lame impénétrable au fer; Enfin le bouclier, tableau plein d'harmonie, De l'artiste divin révèle le génie. 18

Là, brillent, merveilleux d'ensemble et de détail , La plus riche matière et le plus beau travail. Du bœuf de Bethléem la dépouille sacrée , Des eaux vives du ciel par l'ange saturée , Qu'un fil d'aimant enchaîne à l'orbe du pavois, Quatre fois se replie et s'étend quatre fois. De vingt clous de rubis la spirale invisible Y fixe par dessous le cèdre incorruptible ; Les nœuds de la topaze et du saphir tressés , Revêtent la double anse aux reflets nuancés ; Composé merveilleux, l'orbe éclatant rassemble L'or et le diamant mêlés, fondus ensemble. Sur' la face, on dehors, le céleste burin

Des plus nobles sujets a tracé le dessin.

L'on y voit tout autour , vénérable bordure ,

Des apôtres du Christ l'imposante figure ,

Au front calme , paré des plus rares vertus,

Et leurs cheveux blanchis, et leurs saints attributs.

Au centre relevé , rayonne Dieu le père ,

Retirant du chaos le monde et la lumière ;

L'on voit autour de lui les montagnes, les mers,

Les plaines, les forêts du naissant univers;

L'Edcn si frais, si pur; ses hôtes sans défense,

Si riches de jeunesse , et si beaux d'innocence !

Du centre à la bordure un espace s'étend ,

Que remplit un prodige encor plus éclatant :

Les tableaux variés sont au nombre de douze ,

Peignant, aux anciens jours, les grandeurs de Toulouse.

D'abord, on voit un chef entraînant sur ses pas De nombreux combattants en de lointains climats ; A ses bonnets de poil , à ses haches de pierre , Toulouse , on reconnaît ta phalange guerrière. 19 La victoire sourit à leur cœur indompté ; Les hardis conquérants fondent une cité ; Semblable à l'oasis , pleine de frais ombrages, Ancyre a consacré le nom des Tectosages, Et l'heureux Sangaris, au front ceint de roseaux, Berce une autre Toulouse au doux bruit de ses eaux. m

Plus loin , c'est la Garonne; on voit près de la grève

Du temple d'Apollon l'enceinte qui s'élève, Superbe ; et , sous l'abri du temple révéré , Noire et fumante , dort l'onde d'un lac sacré. Quand Rome conquérante eut imposé sa chaîne, Les prêtres , pour tromper l'avarice romaine, Confièrent aux flots leur immense trésor. L'odieux proconsul cède à la soif de l'or; Il dessèche le lac 21 ; on voit des mains impies Retirer les métaux de ses ondes taries. Un châtiment terrible a suivi l'attentat.

La scène change. Ici, c'est Rome et son sénat. Cépio, qui brava le divin privilège, Sent retomber sur lui le poids du sacrilège , Et d'un arrêt de mort le ravisseur frappé , Mesure en expirant la roche de Tarpé. 22

Là, c'est Rome et Toulouse, à l'autel en présence, De deux peuples amis qui scellent l'alliance , 23 Echangent leurs serments et se pressent les mains. Le coq gaulois s'unit à l'aigle des Romains ; Au laurier triomphal , à la palme civique , S'enlace avec le gui le chêne druidique; Et Toulouse inaugure, à l'ombre des faisceaux , Un autre Capitole et des consuls nouveaux. 2i

Mais , le ciel lui gardait des grandeurs inconnues. Une croix lumineuse a brillé dans les nues ;

L'apôtre est descendu ; sa courageuse main Dans le champ Tectosage a répandu le grain. A sa voix, l'Evangile agrandit ses conquêtes; Les faux dieux sont vaincus, les idoles muettes; Leurs prêtres, atterrés du prodige divin, Demandent au préteur la mort de Saturnin. 25 Us enchaînent l'apôtre au pied de leurs statues ; Un taureau furieux le traîne dans les rues; Et Toulouse, qu'appelle un céleste avenir , Fleurit, régénérée au sang de son martyr.

L'admirable ciseau mit encore en lumière , Dans le tableau suivant , la gloire d'Exupère. 26 Toulouse trouve en lui ses remparts les plus sûrs ; Une puissante armée enveloppe ses murs. Farouches ennemis du divin tabernacle, Les vandales frappés tombent sous un miracle; L'évêque est là, debout aux créneaux toulousains, La prière et l'eau sainte arment ses faibles mains ; Mais l'onde qu'il répand , terrible météore, Tombe en flèches de feu, les perce et les dévore.

Puis, l'ange a figuré, comme un flot menaçant, Vingt peuples belliqueux qu'entraîne le croissant. Distingués au turban qui couronne leur tête , Arabes, Sarrazins, noirs enfants du prophète, Plus nombreux , plus serrés que les épis mouvants Que balance l'été dans le souffle des vents ,

Ils fondent sur Toulouse, et de la cité sainte Leur sacrilège ardeur veut profaner l'enceinte. El-Samah les commande 27 ; émir victorieux , Le triomphe rayonne à l'éclair de ses yeux. Mais Eude est descendu ; dans la poudreuse plaine , Sa voix fait tressaillir les fils de l'Aquitaine; Bientôt sont accourus trente peuples divers , Que le Maure insolent voulait charger de fers. Toulouse a consommé, sous le choc des batailles, Un immense holocauste autour de ses murailles ; Le sang fume ; on voit fuir l'Arabe frémissant , Et l'Emir foudroyé tombe avec le croissant.

Mais , de ces régions longtemps infortunées , Le vainqueur des Saxons fixe les destinées; Charles , pour couronner le berceau de son fils , Les érige en royaume et les donne à Louis; Toulouse se relève, heureuse capitale, Et Chorson y reçoit la couronne comtale. 28

Voici des jours de gloire un monument pompeux ; Toulouse élève un temple au martyr glorieux ; •Le corps de Saturnin , adorable relique , Accepte pour tombeau l'immense basilique ; 29 On voit les murs grandir; le clocher, sur l'autel, Phare de la prière élancé vers le ciel. 30 Urbain verse l'eau sainte au sublime édifice ; Bernard pre!e à la nef sa voix consolatrice;

;m CIJANT VINGT-DEUXIÈME.

Et mille pèlerins , de foi vive altérés , Fléchissent le genou devant les murs sacrés.

Le grand Raymond paraît ; conduit par la victoire ,

Du Cid-Campéador il balance la gloire. 31

Dans les champs de l'Ibère , indomptables guerrière ,

Au sang de l'Infidèle ils trempent leurs lauriers;

Ils goûtent , ces héros , des transports pleins de charmes ,

Dans la fraternité du triomphe et des armes;

Le Maure épouvanté jette ses étendards ,

Et la Cité-Rodrigue affranchit ses remparts.

Voyez sur l'Orient quelle ardeur précipite L'Europe, qui se lève à la voix d'un Ermite ! Pierre parle , et le monde a tressailli ; les rois , Tous les princes chrétiens ont arboré la croix ; Ils courent arracher aux mains de l'Infidèle La tombe où refleurit l'espérance éternelle. Raymond conduit leurs pas ; ses étendards flottants Guident aux bords sacrés cent mille combattants. 32

Enfin, l'ange a gravé , dans son œuvre sublime , Les monts de la Judée, et les tours de Solyme. Il figure un assaut ; on voit de toutes parts , Les hardis Toulousains monter sur les remparts; Raymond plante la croix, s'élançant à leur tête, Sur la tour de David dont il fait sa conquête. 33 Le sang des Sarrazins lave un sol profané ;

Le héros , les pieds nus et le front prosterné , Célèbre de Sion l'heureuse délivrance; Sur le tombeau du Christ il dépose sa lance ; Le sceptre est dans sa main ; mais son pieux refus Repousse la couronne offerte à ses vertus.

L'ange ayant terminé sa riche ciselure , D'un merveilleux éclat pare toute l'armure. Il l'emporte ; il descend au séjour des humains ; Toulouse ouvre pour lui d'invisibles chemins. Les murs du Capitole à ses yeux se découvrent ; Devant lui les verroux cèdent , les portes s'ouvrent D'un pas mystérieux , dans l'ombre de la nuit , Sous la voûte muette il se glisse sans bruit ; Dans une vaste salle , avec art décorée , Il append aux lambris l'armure consacrée ; Et, de son doigt de feu qu'illumine un rayon , Il écrit au-dessus : « Armes du preux Raymond. »

1 L'épouse de Montfort , femme au cœur indompté , Au plus ferme courage unissait la beauté.

La femme de Montfort se nommait Alix de Montmorency ; elle appartenait à cette famille illustre dont le chef a porté pendant si longtemps le titre de premier baron chrétien. La comtesse de Montfort suivit et aida son mari dans ses expéditions. Elle lui amena plusieurs fois des corps de croisés qui marchaient sous son commandement , notamment au siège du château de Pénautier , au siège de Moissac , etc.

2 Les vaillants chevaliers , dotés par ses conquêtes....

A mesure que Montfort étendait ses conquêtes , il dépossédait et proscrivait les seigneurs qui lui avaient résisté. Ces barons déposés étaient les faidits dont il est si souvent parlé dans les historiens du temps. Leurs fiefs furent donnés par Montfort aux chevaliers français qui s'étaient attachés à sa bannière. Plus tard , les faidits se rangèrent autour des comtes de Toulouse , et ils ne contribuèrent pas peu au rétablissement des Raymonds et à l'expulsion des croisés.

ii. 23

3 La Canso célébrait les héros de la croix ,

Les prouesses des Franks vainqueurs des Albigeois.

Allusion à la Canso de la Crozada contra els erelges albiges, attribuée à Guillaume de Tudèle.

1 Que faisait cependant Raymond ?.... Malheureux père! Aux murs de Saragosse, exilé volontaire

Pendant que le jeune Raymond affermissait son pouvoir en Provence et achevait la conquête du château de Beaucairc , le vieux Raymond , retiré à Saragosse , y rassemblait un corps de troupes pour rentrer dans le pays toulousain.

<( Pendent que tout aquo se fasia , lo comte Ramon arribet » dever son nebot le comte de Curacnge an une bela et granda » compania de gens que menava d'Espania , et aisso a causa » que los habitans de Tolosa lavian trametut serca per certains » messatgiers en Espania , et adonc lodit comte Ramon a dict » et déclarât aldit comte de Cumenge tout le fait , et les mes- » satgiers de Tolosa ly a monstrat. » ( L'anonyme languedocien. )

5 Mais déjà , dans Toulouse en secret parvenu , Bertrand court avertir les amis de son maître ,

Que Raymond est près d'eux , qu'au jour il va paraître...

Il entre dans Toulouse; un brouillard favorable Environne ses pas d'une ombre impénétrable....

« Adonc lo comte Ramon a trametut un messatgier aïs de » la bila Ior fasen asaber quel era arribat et que venguam » dcmvers el per le mètre dins la bila , et quand es vengut » sur le maty son se levadas de grans brumas et espessas que » lun no vesia pas lautre. Adonc so venguts de la bila dem- » vers lo comte Ramon so es Jean et Ramon Relinguier et au- » très des plus apparens , que per lors y fossan , losquals lo » comte Ramon a ressanbuts fort joiousamen et lor a faita )> granda chera. » (L'anonyme languedocien. )

6 C'était le jour d'octobre , où , dans des chants de gloire , Rome d'un saint apôtre honore la mémoire.

Du patron de Montfort brillaient partout les traits ; Tout était fête et joie au Château-Narbonnais.

L'entrée du vieux Raymond dans Toulouse est fixée par

l'histoire au 13 septembre 1217. L'histoire dit aussi que cette entrée fut favorisée par un brouillard épais. Il était permis au poète de transporter ce fait au 28 octobre, jour où la liturgie romaine a placé la fête de Saint-Simon ; il y était d'autant mieux autorisé , que les matinées des derniers jours d'octobre sont ordinairement chargées de brouillard. Ce changement lui a fourni l'occasion de faire éclater l'insurrection au milieu d une fête , et de lui donner un effet plus dramatique et plus saisissant.

7 Alors un savant maître ,

Guillaume , clerc fameux que Tudèle vit naître....

Mais, vos riches barons ont bien mal accueilli Les chants du troubadour

Le poète a voulu mettre en scène le troubadour Guillaume de Tudèle , auquel on attribue la Canso de la Crozada contra els eretges albiges. Guillaume , qui d'abord , dans son poème , avait donné les plus grands éloges aux barons de la croisade , plus tard les accabla d'injures. 11 paraît qu'il avait à se plaindre de leur parcimonie. Voici comment il exprime ses plaintes dans son poème :

ce Ce fut au mois de mai (1210), au temps où les buissons » fleurissaient , que maître Guillaume la composa ( la Canso ) , » à Montauban , où il était ; et certes , s'il avait eu même bon- » heur et même aventure que maint extravagant jongleur , et » maint chétif vagabond , il n'y aurait point d'homme preux ou » courtois qui faillit à lui donner vêtement ou manteau de » soie , et (bon) cheval , (bon) palefroi breton , pour le porter » doucement ambiant par la campagne. Mais en voyant comme ( » le temps tourne à mal , et que les hommes puissants , qui » devraient être généreux , ne savent plus donner la valeur » d'un bouton , je ne leur demanderais pas le plus vil charbon » de la cendre amassée à leur foyer. Que le Seigneur Dieu les » confonde , celui qui fit le ciel et le tonnerre , et sa sainte » mère Marie ! » ( Traduction de M. Fauriel. )

11 est évident que celte boutade fut inspirée à maître Guillaume par quelque violent désappointement. Elle suppose une

disgrâce cl explique le changement de son langage à l'endroit des guerriers et des chefs de ta croisade.

* C'est le soufflet du juif , aboli dans Toulouse , Que je voulais chanter

Le soufflet du juif est une légende toulousaine dont l'origine est fort ancienne. Voici comment Lafaille , l'annaliste loulousain , raconte rétablissement de cette bizarre coutume.

<( 11 y a une histoire de la vie de saint Théodard , archevêque )> de Narbonne , de laquelle il faudrait inférer que Toulouse » fut livrée aux Sarrasins par les juifs, qui étaient alors dans » cette ville ; car il est raconté dans cette histoire , qu'ancien- » nement on avait accoutumé dans Toulouse de donner pu- » bliquement un soufflet à un juif , que ceux de cette nation » étaient obligés de fournir , en mémoire et en punition de ce » qu'ils avaient autrefois donné l'entrée dans cette ville aux )) Sarrasins. L'auteur de cette histoire ajoute que , sous le rè- » gne de Charlemagne, les juifs s étant adressés à cet empereur » pour le supplier de les délivrer de celte honte , Charles com- » mit un certain nombre d'évèques pour connaître de ce dif- » férend , et donner sentence là-dessus. Selon le même écrit , » ces prélats s étant assemblés un jour à la place de Saint- » Etienne pour donner audience aux. parties , après que les » juifs eurent été ouïs , 1 evêque de Toulouse fit signe à un » jeune homme de se lever et de leur répondre. Ce jeune » homme était Théodard, qui, comme je l'ai dit, fut depuis » archevêque de Narbonne , et mis au rang des saints après )) sa mort. A ce signe , Théodard s'élant levé , et ayant pris la » parole , il répondit avec tant de force à celui qui répondait » pour les juifs , et avança tant de raisons pour établir la jus- » tice de cet usage , que les juifs en furent accablés , et que , » de peur d'un pire traitement , ils déclarèrent qu'ils consen- » taient de subir cette peine à l'avenir. » ( Lafaille , Abrégé de l Histoire ancienne de la ville de Toulouse, 4e partie, chap. 6.) Cette coutume , comme on va le voir, fut abolie vers le xn° siècle.

9 Mais un jour il advint que le vengeur sacré

Imprima tant de force à son soufflet fatal , Qu'on vit , le front brisé , sur la terre rougie , Sous le coup foudroyant le juif tomber sans vie.

Voici comment dom Vaissctte raconte ce fait , d'après un auteur qu'il copie :

(( L'historien qui rapporte l'entreprise des Sarrasins sur la )) ville de Narbonne , tait mention d'un fait singulier qui ar- )) riva vers le même temps (1018) à Toulouse. 11 raconte * » qu'Aymeric , vicomte de Rochechouard , ayant fait un voyage » dans cette ville , accompagné d'Hugues , son chapelain , ce- » lui-ci fut chargé de faire la cérémonie de donner un soufflet )> à un juif à la fête de Pâques , comme il avait toujours été » d'usage. Il ajoute que le coup fut si violent , qu'il fil tomber » par terre la cervelle et les yeux du juif, qui expira sur le » champ , et que la synagogue de Toulouse enleva de la ca- )) thédrale de Saint-Etienne pour l'inhumer dans son cime-

» tière Cette peine était déjà commuée au commence-

» ment du xne siècle en un leude ou péage que les juifs étaient » obligés de payer dans le faubourg de Toulouse , au profit » des chanoines de Saint-Saturnin. » {Histoire générale de Languedoc , liv. 13 , ch. C7. )

10 Al ira val s'est levé ,

Mira val qui brillait sur un double théâtre , Guerrier non moins habile à chanter qu'à combattre.

Tel était le double et vrai caractère du troubadour de cette époque. Les poètes qui se bornaient à faire et à chanter des vers, étaient proprement appelés Jongleurs. Miraval est un personnage historique. Dom Vaissette lui a consacré un assez long article. (Voir Histoire générale de Languedoc , liv. 23, chap. 65. )

11 Nobles seigneurs , souffrez que je vous dise Le sort fatal de la reine Adalgise ; Reine aux pieds d'oie....

C'est encore une légende toulousaine fort ancienne que l'exis- ' Adem, Cab. , p. 177.

lence de cette regino pedauque. , en langue vulgaire ; en français , reine aux pieds d'oie. Nous ne saurions mieux faire qu< de transcrire ce qu'en dit Lafaille , aux additions de la première partie de ses annales. Cet auteur relègue cette merveilleuse histoire au rang des fables.

(( Un des faits les plus chimériques de l'histoire fabuleuse de )> Toulouse est celui de la regino pedauquc ; c'est-à-dire de la » reine aux pieds d'oie. Là-dessus, le vulgaire a cru, et le croit » bien encore , qu'il y avait anciennement une reine de Tou- » louse qui , étant née avec les pieds d'un oison , en avait aussi » les inclinations; que, ne pouvant vivre hors du bain , elle en » avait fait bâtir un fort somptueux joignant son palais. Ce fut » pour cette même raison , selon eux , que pour donner de » l'eau à ce bain , elle Qt construire cet aquéduc , élevé sur » des arceaux , dont les ruines et quelques piles sur quoi por- » taient les arceaux paraissent encore aux avenues du bourg » Saint-Cyprien. C'est la créance du vulgaire , comme j'ai dit ; » et il ne faut pas s'en étonner , puisqu'il n'y a guère de ville » qui n'ait ses fables qu'on a bien de la peine à déraciner de » l'esprit même de ceux qui ne sont pas tout-à-fait peuple. 11 » y en a qui , moins littéraux , veulent que pied d'oison s'en- » tende métaphoriquement d'une reine qui aimait extrême - » ment le bain , et à laquelle on donna pour cela le surnom » de la reine aux pieds d'oie. De ceux-là est Chabanel , docteur )) en théologie et curé de l'église de la Daurade * , qui a cru » avoir découvert cette reine dans Sidonius Apollinaris; et sur » cette belle découverte , il ose assurer que c'était Ranichildis , » épouse d'un des rois visigoths qui régnèrent dans Toulouse. )) Mais ceux-ci , et plus qu'eux tous Chabanel , n'ont pas » mieux rencontré que les autres. Comme il y a souvent quel- » que principe de vérité dans ces sortes de fables , j'ai songé à » ce qui pouvait avoir donné naissance à celle-ci, et voici ce » que j'en ai pensé. On appelle en latin regio, un quartier de » ville ou de territoire adjacent ; nous disons aussi le pied d un » mur, pour dire la naissance d'un mur; le pied d'un arbre , » pour signifier le bas du tronc ; le pied d'une montagne, etc.

1 Histoire de cette église.

NOTES DU CHANT VINGT-DEUXIÈME. :ïùl

» De là , peut venir qu'on donna le nom de pieds aux piles sur » quoi portait cet ancien aqueduc , et qu'on appela l'endroit » où sont ces piles, regio pcdum aquœ, en latin ; d'où se forma » par corruption regino pedauque en notre langue vulgaire , » en laquelle on dit regino pour reine. » ( Lafaille , Additions à la fin du 2e volume , pag. 4. )

On peut aussi lire sur la regina pè d'auca , un mémoire très intéressant et rempli d'érudition , ainsi que de saine critique , qui est l'ouvrage de M. Alex. Du Mège. Ce mémoire a été publié dans le tome IVe , 3e série , des Mémoires de l'Académie des Sciences , Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse.

M. Du Mège a découvert dans ce personnage fabuleux et dans les traditions qui s'y rattachent , un mythe , un souvenir de la mythologie gallo-romaine , et les traditions à demi-effacées du culte de Diane. Chabanel a cru voir dans la regina pedauque une reine visigothe du nom de Ranichildis. Bertrand Noguier et Boissonnade en ont fait une reine Austris, fille de Marcellus, fils premier de Thabor et cinquième roi de Toulouse. Lafaille a expliqué cette dénomination par une corruption de langage. Dans ce conflit d'opinions et cette obscurité d'origines , l'auteur de l'Epopée Toulousaine a bien eu le droit de composer sa légende.

12 Figuéri , lui dit-elle , ornement de ma cour , Vous , des murs toulousains , l'enfant et le poète , Votre lyre aujourd'hui seiait-elle muette?

Figuéri est encore un nom historique , celui d'un troubadour de l'époque. Voici la note que dom Vaissette lui a consacrée :

« Guillaume Figueire , fils d'un tailleur d'habits de Toulouse , et tailleur lui-même , et non pas gentilhomme avignonais , comme le dit Nostradamus , qui le fait vivre dans le temps que les papes transférèrent leur résidence à Avignon , à moins que ce ne soient deux différents poètes du même nom. Le Toulousain quitta sa patrie lorsque les croisés s'en rendirent maîtres , et se retira en Lombardie , où il se fit jongleur. 11 savait très bien chanter , et il fut accueilli des seigneurs et du peuple; mais il était fort libertin. 11 n'y a qu'une de ses

chansons dans les manuscrits du roi. » ( Histoire générale de Languedoc, liv. 23 , ch. C5. )

<( On conservait , dans la bibliothèque des Cordcliersdc Tou- » louse, un manuscrit des poésies des troubadours, dans le- » quel , outre la chanson qui existe encore dans la bibliothè- » que du roi, il y en avait deux autres de Guillaume Figueira.» (Note de M. Du Mègc , sur le livre 23 de l'Histoire générale de Languedoc. )

13 Tout le peuple se lève , et , d'un bras furieux , Se jette sur les Franks qu'il massacre en tous lieux.

« ( En parlant ainsi ils s'arment) , qui de pique ou de masse, » qui de bâton de pommier , et dans toutes les rues s'élève un » cri, un signal (de mort) ; de ceux des Français qu'ils rencon- » trent ils font boucherie et carnage ; les autres s'enfuient pré- » cipitamment au château ( Narbonnais) , poursuivis de cla- » meurs et de coups. » ( Canso , vers 5897-5903. Fauriel.)

14 A l'aspect de Raymond que le ciel leur renvoie ,

C'étaient partout des cris , des chants , des pleurs de joie ; « C'est donc lui ! » disaient-ils , et tous , sur son chemin , Baisaient ses vêtements , ou lui pressaient la main.

<( Et adonc es intrat lodit comte Ramon an sas gensdins To- » losa an grand joia que menavan grans et petits ; car los uns » baisavan sa rauba , los autres sas cambes, et pes coma po- )) dian , que grand causa era de so veser. » ( L'anonyme languedocien. )

15 Valats est près de lui ; cœur ardent , esprit sage , Valats dont la prudence égale le courage....

« Adonc ly a respondut ung fort sage et valen home , apcl- » lat per son nom Valatz. » ( Anonyme languedocien. )

lfi Montfort avait reçu , comme un amer calice , Avec le messager , les dépêches d'Alice...

« Cependant son messager ( d'Alice) a tant cheminé , à journées si pleines et d'une allure si prompte , qu'il est arrivé devant le comte ; il lui parle en roman , s'agenouille devant lui et se prend à soupirer quand il lui rend sa lettre. Le comte le

regarde et puis se met à le questionner : — « Ami , donnemoi des nouvelles : comment mes affaires vont-elles ? » — « Sei- » gneur , dit le messager , mes nouvelles sont pénibles à ra- » conter. » — (c Ai-je donc perdu Toulouse ?» — « Oui , sei- » gneur , sans aucun doute ; mais vous pouvez la recouvrer , » si vous y allez tout de suite , et sans laisser aux habitants le » temps de s'armer et de se fortiûer. » — « Ami , qui donc me » l'a enlevée? » — « Seigneur, c'est ce qu'il est facile à tout » le monde d'imaginer, ainsi qu'à moi. J'ai vu l'autre comte » entrer avec grande joie dans la ville, en compagnie d'autres » barons qui l'y ont introduit. » — « Ami , a-l-il une troupe » nombreuse ?» — <c Seigneur, je ne saurais le dire; mais ceux )> qui sont venus avec lui n'ont pas l'air de v ous aimer ; car les » Français qu'ils y ont trouvés , ils les ont taillés en pièces ; et » ceux qui ont pris la fuite , ils les ont poursuivis. » — « Que )> font ceux de la ville ?» — « Seigneur , Us travaillent avec )) ardeur aux fossés , aux retranchements , et à dresser des » échafaudages , ayant le projet , à ce qu'il me semble , d'as- » siéger le Châleaù-Narbonnais. » — « Les comtesses y soul- » elles? » — (c Oui , seigneur, elles y sont; mais tristes, )) marries et ne faisant que pleurer, de la peur et de l'effroi » qu'elles ont d'être égorgées. » — « Où était mon frère Guj?» » — (( Seigneur , j'ai entendu conter qu'avec la bonne compa- » gnie (de guerre) que vous conduisiez d'ordinaire, il allait )) marcher droit sur Toulouse , pour attaquer la ville et la re- » prendre de force ; mais il ne me semble pas qu'il puisse la » reprendre. » — « Ami , songe a tenir bien secret tout ce » que (tu viens de dire ) ; et (songe) que si personne te voit » faire autre chose que rire et jouer, je te fais pendre, ou )> brûler , ou mettre en pièces. A qui te demandera des nou- » velles, sache bien répondre ; dis qu'il n'y a pas au monde » d'homme qui ose entrer dans ma terre. » — « Seigneur , ré- » pond le messager, je n'ai pas besoin d'autre leçon. » — Après avoir entendu le contenu de la lettre , le comte se retire , et tous les autres chefs , tous les autres pairs s'en viennent à lui ; mais il est si prudent et sait si bien se contenir ; il sait si bien cacher son mal et faire valoir ses avantages , qu'il se prend à rire des lèvres , tandis qu'il soupire du cœur. Ses barons lui

demandent des nouvelles , et le voilà qui se met à plaisanter. « Seigneurs, leur répond-il , je puis bien vous le dire et vous » l'assurer : je dois bien craindre et remercier Dieu ; car ja- » mais à mon pareil Dieu ne donna si haute aventure. Mon » frère m'envoie des lettres dont je dois fort me réjouir. ( Il me » mande ) que nulle part personne ne peut lui résister ; que le » comte Raymond s'en est allé courir à l'aventure , en Espa- » gne , n'ayant pas un recoin pour reposer ; que les faidits » s'enfuient par liordeaux jusqu'à la mer, de sorte que l'on » n'en trouve plus un seul sur ma terre ; que le roi d'Angle- )) terre veut traiter avec moi et me céder du pays pour que je » le laisse tranquille. » (Canso , vers 6135-6189. Fauriel. )

17 II court en profiter pour conclure une trêve, Et le jeune Raymond a déposé le glaive.

(( Et adonc lodit comte de Monlfort a trobat moyen daver )) tresvas an lo comte joune afin de s'en venir vers Tolosa dona » secors a sasditas gens. » ( L'anonyme languedocien. )

18 ... Enfin , le bouclier , tableau plein d'harmonie , De l'artiste divin révèle le génie.

Hésiode a fait le bouclier d'Hercule ; c'est tout un poème. Homère a fait le bouclier d'Achille ; c'est une peinture pleine de suavité et de fraîcheur, riche de tableaux variés ; précieuse , en ce quelle retrace les vestiges d'une civilisation éteinte. Virgile , dans le bouclier d'Enée, a versé à grands flots les plus riches couleurs de la poésie ; il a célébré la gloire et le triomphe d'Auguste. C'eût été de la part de notre poète une haute témérité de vouloir entrer en lutte avec ces grands maîtres de l'art dont il fait profession de suivre et de vénérer les traces ; telle n'a pas été sa pensée ; il a fait cependant le bouclier de Raymond; mais ce bouclier était le complément indispensable de son œuvre. L'Epopée Toulousaine doit embrasser , dans son large cadre , toutes les époques glorieuses de l'histoire de Toulouse jusqu'à nos jours. A l'aide du livre du destin (chant 16e ), le poète a pu dérouler l'avenir de cette ville ; il s'est servi d'un autre artifice épique, le bouclier de son héros, pour retracer les événements antérieurs à l'époque où l'action du poème commence.

19 A ses bonnets de poil , à ses haches de pierre , Toulouse , on reconnaît ta phalange guerrière.

Les Celtes , anciens habitants de la contrée , à lepoque où l'usage du fer ne leur était pas connu , taillaient le silex, en forme de hache. L'on retrouve encore dans les champs qui environnent Toulouse un grand nombre de ces haches celtiques. Celles qui sont déposées dans les cabinets des archéologues, étonnent quelquefois par le poli et la manière dont le tranchant est aiguisé.

20 Et l'heureux Sangaris , au front ceint de roseaux , Berce une autre Toulouse au doux bruit de ses eaux.

Allusion à la fondation d'Ancyre par les Tcctosages dont il a été parlé dans une note du 16e chant , à l'occasion du tableau d'Antoine Rivais, où cette fondation est représentée.

21 L'odieux proconsul cède à la soif de l'or ; Il dessèche le lac

Voir une note du 2e chant dans laquelle il est question du temple d'Apollon , du lac sacré , des trésors qui lui furent confiés , et de la profanation commise par le proconsul Cépio.

22 Et d'un arrêt de mort le ravisseur frappé , Mesure en expirant la roche de Tarpé.

Dans la même note du 2» chant , on a transcrit le passage de Lafaille où il est dit : « Cet or fut si funeste à Cépio et à tous )) ceux entre les mains desquels il passa , qu'ils périrent tous » malheureusement. » L'histoire ne s'expliquant pas sur le genre de mort de Cépio , le poète a pu supposer qu'il avait été précipité du haut de la roche Tarpéienne.

23 Là , c'est Rome et Toulouse , à l'autel en présence , De deux peuples amis qui scellent l'alliance.

« Il est constant , par le témoignage de Ptolomée , dans sa » géographie , que les Romains , tandis que cette ville fut sous » leur puissance , y établirent une de leurs colonies ; ce qui est » confirmé par une ancienne médaille , représentée par Tru- » bertus Goltsius , dans son trésor des antiquités , autour de » laquelle est écrit : Tolosa colonia. Ajoutez à cela sou amphi-

» théâtre et son ancien Capitolc , qui sont des marques certai- » nés de colonie romaine. » (Lafaille, Noblesse des Capitouls.)

24 ... Et Toulouse inaugure , à l'ombre des faisceaux , Un autre Capilole et des consuls nouveaux.

« Comme il faut tenir pour constant que Toulouse a été une )> colonie des Romains , on ne peut douter non plus que les » capitouls ne descendent des anciens consuls ou duumvirs de » leur ville , pendant qu'elle fut colonie. Le seul nom de Ca- » pitoul fait assez connaître leur origine ; car il ne faut point )) douter que ce nom ne leur soit venu de la garde de l'ancien » Capilole de cette ville, etc. » ( Lafaille , ibid. )

Voir une note du 2« chant.

25 Leurs prêtres , atterrés du prodige divin , Demandent au préteur la mort de Saturnin.

Voir la note du 2e chant sur le martyre de Saint-Saturnin.

26 L'admirable ciseau mit encore en lumière Dans le tableau suivant la gloire d'Exupère.

La légende de Saint-Exupère le représente sur les créneaux de Toulouse , renversant avec de l'eau bénite les Vandales qui veulent escalader la muraille. Dans le v illage de Blagnac , à une lieue de Toulouse , l'on voit encore sur le mur d'une ancienne chapelle dédiée à Saint-Exupère, des peintures très curieuses et de la plus haute antiquité, qui retracent dans douze tableaux distincts les divers actes de la vie de ce saint évèque.

27 Us fondent sur Toulouse , et de la cité sainte Leur sacrilège ardeur veut profaner l'enceinte ; El Samah les commande

Ce tableau retrace la victoire remportée auprès de Toulouse, en 720 , par Eudes , duc d'Aquitaine, sur l'émir El-Samali , chef des Arabes. Les historiens assurent que les lnûdèles perdirent plus de 300,000 hommes dans cette immense défaite. Quoique ce nombre soit peut-être exagéré, il est certain que la bataille de Toulouse porta un coup terrible à l'Islamisme ; elle sauva la France et l'Europe chrétienne , comme l'ont prouvé MM. Revnaud et Fauriel , de l'Institut. Les batailles de Tours

cl de Poitiers , avec lesquelles on l'a souvent confondue , eurent peut-être moins d'importance. Les Arabes ont gardé le souvenir de ce grand revers , et encore aujourd'hui ils appellent les plaines de Toulouse la Chaussée des Martyrs. On peut voir le beau poème de M. Firmin Jaffus , Toulouse sauvée , couronné par l'Académie des Jeux-Floraux , recueil de l'année

28 Charles , pour couronner le berceau de son fils, Les érige en royaume et les donne à Louis ; Toulouse se relève , heureuse capitale , Et Chorson y reçoit la couronne comt.ile.

(c Charles , à son retour (d'Espagne) , trouva que la reine II- » degarde, son épouse , était accouchée dans le château royal » de Cassaigneul, en Agenais, de deux jumeaux ; l'un desquels » mourut presque aussitôt qu'il fut né ; l'autre fut Louis, qu'on » nomma ensuite le Débonnaire , et qui hérita seul de l'empire » et des autres couronnes de son père. Dès sa naissance, Charles » le fit roi d'Aquitaine , et lui donna Arnoul pour gouverneur » et pour chef de son conseil. Ce nouveau royaume compre- » nait la première et la seconde Aquitaine, la ville et pays de » Toulouse , la Gascogne , le Languedoc et les nouvelles con- » quêtes d'Espagne. Toulouse en fut la capitale, et cette ville » se vit par là chef de royaume pour la troisième fois. L'au- » teur de la vie de Louis-le-Débonnaire dit que , pour assurer » à son fds ce nouveau royaume , Charles mit des comtes dans » les principales cités ; ces villes étaient au nombre de huit , » dont cet historien rapporte le nom , aussi bien que de leurs » comtes , entre lesquels est Chorson pour Toulouse. Ce fut » en l'an 778. » ( Lafaille , abrégé de l'ancienne Histoire de la ville de Toulouse. )

(( Il est pourtant assuré , à l'égard de Toulouse , que Chor- » son , ou Torsin ( car on lui donne aussi ce nom ) , en fut le )) premier comte. » ( Ibid. )

29 Toulouse élève un temple au martyr glorieux ; Le corps de Saturnin , adorable relique , Accepte pour tombeau l'immense basilique.

Voyez au 2e chant une note sur la construction de l'église de

Saint-Sernin ou Saint-Saturnin ; ces deux noms sont également adoptés.

30 Le clocher, sur l'autel ,

Phare de la prière élancé vers le ciel.

Le clocher de l'église Saint-Sernin se fait également remarquer par la beauté de son architecture , l'élévation et l'élégance de la flèche qui le surmonte. Nous laisserons parler l'historien de Saint-Saturnin.

(( Vers le commencement du xive siècle , on construisit au )> point de jonction des lignes transversales de la croix d'énor-

)) mes piliers destinés à recevoir la tour du clocher Le

» beau clocher qui domine la basilique a été construit vers la » fln du xmc siècle, ou au commencement du xive. Sa forme » est octogone et parfaitement régulière. Il présente dans son )) ensemble plusieurs ordres d'architecture ; le style bizantin » règne dans la partie inférieure ; celui de la partie supérieure » est assez difûcile à déterminer. Ces arcs angulaires pourraient )) appartenir à l'architecture mauresque ou plutôt allemande , » espèce de transition du plein ceintre à la gothique ogive ; la » flèche qui termine cette majestueuse tour est très hardie ; » elle est surmontée d'une boule d'airain sur laquelle est pla- » cée une grande croix. » (Histoire de Saint-Saturnin, par M. l'abbé Salvan , p. 9i et 107. )

Nous ajouterons que le défaut d'unité dans le style de cette remarquable construction , démontre assez qu'elle a été faite à deux reprises et à deux époques dilférentes.

31 Le grand Raymond paraît ; conduit par la victoire , Du Cid-Campéador il balance la gloire.

« Raymond fut marié à Elvire ou Gesloire , fille d'Alphonse,

» roi de Castille. Ce mariage fut la suite d'une aventure célè-

» bre dans l'histoire. Alphonse était en guerre avec les Sarra-

» sins d'Espagne , qui lui avaient enlevé la plus grande partie

» de ses états. Trois seigneurs français , amateurs de la vraie

» gloire , passèrent en Espagne au secours d'Alphonse : ces

» trois seigneurs étaient Henri de Lorraine , Raymond de

» Bourgogne , et Raymond de Saint-Gilles. Ce fut par les » grands faits d'armes de ces fameux aventuriers qu'Alphonse » chassa les Sarrasins de tous ses états. Ce roi avait trois filles, » toutes trois fort belles : Thérèse , Uraque et Elvire. Il crut )) ne pouvoir mieux reconnaître les grands services de ses » trois libérateurs , qu'en faisant épouser à chacun une de ses » trois filles. Henri fut marié à Thérèse , à qui son père donna » en dot le Portugal. Uraque épousa Raymond de Rourgogne , » à qui elle porta la Galice; et notre Raymond eut pour sa » part Elvire , avec une grosse somme d'argent , qui lui fut » d'un grand secours pour son voyage de la Terre-Sainte. » (Lafaille, abrégé de l'Histoire de Toulouse. )

3- Raymond conduit leurs pas ; ses étendards flottants Guident aux bords sacrés cent mille combattants.

L'on sait le rôle important que joua le comte Raymond de Saint-Gilles dans la première croisade , à laquelle il conduisit cent mille croisés , et dont il fut l'un des principaux acteurs et des plus puissants auxiliaires.

33 Raymond plante la croix , s'élançant à leur tête , Sur la tour de David dont il fait sa conquête.

(( Je ne m'arrêterai point à décrire ce fameux siège ( de Jé- )) rusalem ) ; je dirai seulement qu'on ne peut refuser de don- » ner à Raymond la principale gloire de la prise de cette ville » si célèbre. C'est lui qui commandait l'attaque la plus impor- » tante ; aussi avait-il la meilleure et peut-être la seule bonne » infanterie de l'armée ; on peut encore ajouter, la mieux » payée

)> Agiles assure que la royauté ayant été offerte à Raymond,

» il la refusa Raymond , lors de la prise de la ville ,

» s'était rendu maître de la tour de David. C'était comme une » forteresse qui commandait la ville. Godefroi , après son élec- » tion , demanda que Raymond lui cédât cette tour , sans quoi » il ne pouvait se dire maître de Jérusalem. Raymond en fit » refus ; et tout ce qu'on put gagner sur lui , fut que la tour » serait mise en main neutre , jusqu'à ce que ce différend eût

» été jugé par les princes croisés. On en commit donc la garde » à l'évèque d'Albanie ; mais ce prélat ne l'eut pas plutôt en » son pouvoir, qu'il la livra à Godefroy. Il n'en fallait pas tant » pour exciter la colère de llaymond ; piqué de cette perfidie , » il se sépare de Godefroy , et se retire avec ses troupes. » { Lafaille , loco citato. )

CHANT VINGT-TROiSIÈME

SOMMAIRE

Montfort prépare le siège de Toulouse. — Un conseil se réunil au Capilole. — Marcel annonce que f attaque a commencé. — Les guerriers toulousains arièlfiil les Franks.

— Lévis veut tenter l'assaut. — 11 est repoussé. — Pendant la nuit, un conseil s'assemble dans la tente de Montfort. — Ce chef annonce l'attaque pour le lendemain.

— Préparatifs de défense. — Portes de Toulouse dont la défense est confiée par Raymond aux divers chefs. — Episode des deux frères Arnaud et Bernard. — Toulouse donne leur nom à une de ses portes. — Raymond repousse Montfort. — Montfort va délivrer son camp et secourir le Chàteau-Narbonnais. — La nuit sépare les combattants.

Toulouse , que transporte un élan populaire , A fêté le retour du vainqueur de Beaucaire; Lui-même a revêtu , dans un jour solennel , L'éblouissante armure , heureux présent du ciel. Le terrible Montfort est au pied des murailles ; Il s'apprête à donner le signal des batailles ; Il marche, accompagné de guerriers, de vassaux Qui des plaines du Rhône ont suivi ses drapeaux. Il a formé ses rangs en entrant à Baziège ; De la cité rebelle il prépare le siège ; 1 D'un long cercle de fer il presse ses remparts ; Les renforts attendus viennent de toutes parte.

Des cimes de Comminge on voit Joris descendre ; 2

Sur vingt pleuples du Nord, Foulque, ardent à répandre

Le fiel de ses discours et ses cris insultants ,

Fait marcher avec lui cent mille combattants. 3

Le comte de Soissons, ceux de Brie et d'Auxerre

Ont levé l'étendard pour une sainte guerre.

Ainsi, lorsque l'automne au soleil décroissant

A mûri les trésors du pampre jaunissant ,

Les ilôts des vendangeurs descendus des montagnes,

Pour moissonner la grappe inondent nos campagnes.

Toulouse, que menace un immense appareil,

Aux murs du Capitole assemble son conseil.

Là, se sont réunis les esprits les plus sages,

Les premiers citoyens , les plus nobles courages ;

Les deux Raymonds , Montaut fameux par tant d'exploits,

Le comte de Comminge et le comte de Foix.

Le chef des Capitouls préside l'assemblée.

(( Notre cité, dit-il , souffre et n'est point troublée; » Elle souffre avec joie, en combattant Montfort. » Seigneurs , entre elle et lui , c'est un combat à mort ; » Il faut qu'elle périsse, ou que Montfort succombe; » Vaincus, nous n'avons plus d'asile que la tombe. » Tout ce que la cité peut vous fournir d'appui , » Je viens donc en son nom vous l'offrir aujourd'hui. » De nos biens , de nos jours c'est l'entier sacrifice ; » Nul ne veut s'affranchir d'un périlleux service ;

)> Les femmes, les enfants y prétendent leur part;

)> Pour défendre Toulouse il n'est plus de vieillard;

» Ils ont tous recouvré les forces du jeune âge.

» Tandis que , hors des murs , votre brillant courage

» Dans les rangs ennemis va répandre l'effroi,

» Ces bras impatients demandent un emploi ;

» Leur zèle, que réchauffe un dévoûment sincère,

» Servira sur nos murs les machines de guerre.

» Cher Comte , notre amour vous suivra jusqu'au bout ;

» Acceptez notre offrande et disposez de tout. »

Le vieux Comte à ces mots : « Rien ne doit me surprendre.

» Oh ! combien n'ai-je pas de grâces à vous rendre ?

» Bon peuple! chers amis! un si beau dévoûment

» Me remplit de bonheur , mais non d'étonnement.

» Je vous dois tout ; vos bras relèvent ma fortune;

» Votre amour a rendu notre cause commune;

» Je souffre autant que vous des maux que vous souffrez ,

» Et j'accepte à mon tour tout ce que vous m'offrez.

» Montfort vient d'épaissir , fidèle à sa pensée ,

» La ceinture de fer dont Toulouse est pressée ;

» Sa troupe semble prête à tenter les hasards ,

» Et d'un assaut prochain menace nos remparts.

» Je prétends, dès ce jour, réprimer tant d'audace,

)> Et, frappant le premier, prévenir sa menace.

» Je sors à votre tête; avec vous j'accourrai;

» Je conduirai vos pas , ou bien je les suivrai ;

» Ensemble , et déployant nos bannières flottantes ,

» Nous irons défier les croisés dans leurs tentes,

» Arracher la victoire au lion de Montfort,

» Et porter dans son camp l'épouvante et la mort. »

Le vieux Raymond se tait , et l'assemblée entière Applaudit avec joie à sa chaleur guerrière. Mais le jeune Raymond se lève : « Ecoutez-moi, » Seigneurs, et vous, mon père, à chacun son emploi, » Dit le prince; évitons de trompeuses amorces, » Et sachons le grand art de disposer nos forces ; )) C'est le secret de vaincre. Ici , sur nos remparts , » Les femmes, les enfants et même les vieillards » Qu'enflamme un dévoûment prêt à tout sacrifice , » Peuvent rendre à la cause un immense service. » Mon père , il faut un guide à ces cœurs généreux ; » Vous serez leur soutien , vous resterez près d'eux. » Pardonnez, si j'enchaîne une ardeur que j'admire; » Votre haute sagesse est là pour nous conduire ; » Plus jeunes , laissez-nous le hasard des combats ; » A vous d'être la tête , à nous d être le bras. » Vous le voyez ; du ciel l'assistance visible » Me couvre tout entier d'une armure invincible; » Mon poste est à l'attaque, et je l'ai réservé; » Mais le vôtre, mon père, est bien plus élevé. » Au-dessus de nous tous la sagesse vous place ; » C'est à vous d'éclairer , d'inspirer notre audace ; » Et nous , exécuteurs de vos ordres chéris , » Nous porterons les coups que vous aurez prescrits.

» Je cours, à l'instant même, où le péril m'invite; » Mes nobles compagnons marcheront à ma suite; » Ces guerriers pleins d'ardeur , partageant notre sort , » Vont se précipiter aux tentes de Montfort. » Tel est le rendez-vous que ma voix leur assigne , » Où je les conduirai , quoique le plus indigne. »

Il achevait à peine ; une sourde rumeur , D'un danger imprévu sinistre avant-coureur, Au-dehors du conseil commence à se répandre, Roule, grossit; bientôt des cris se font entendre. Marcel est accouru ; haletant , effaré , Dans le sein du conseil Marcel a pénétré; Chacun l'interrogeait; il pousse un cri d'alarmes : « L'ennemi ! . . . l'ennemi ! . . . seigneurs, prenons les armes! » Tout le camp de Montfort s'est levé ; ses soldats » Vers nos murs menacés s'avancent à grands pas; » Le long de nos fossés, brûlant les toits de chaume, » La colonne de fer marche comme un seul homme. » Montfort est à leur tête , et de ses rangs nombreux » S'élève en tourbillon un nuage poudreux. » Nul doute qu'il ne veuille , en poussant ses cohortes , » Escalader nos murs , ou bien forcer nos portes. )) Déjà même on combat. »

Le conseil , à ces mots , Se lève , et du regard consulte le héros. « Mes amis , dit Raymond , sortons de ces murailles !

408 CHANT ViNGT-TROISlÊME.

» Il luit enfin pour nous le grand jour des batailles; » Courons à l'ennemi ! » Le conseil tout entier Qu'électrise sa voix , suit le jeune guerrier. Aussitôt chacun s'arme, et les coursiers rapides Emportent ces héros, de renommée avides; Ils volent hors des murs dans un fougueux transport , Et Raymond les conduit au-devant de Montfort. Tels des coursiers ardents que le cavalier presse , Disputent en champ clos le prix de la vitesse , Dévorant la distance, et laissant après eux, Dans leur vol circulaire, un tourbillon poudreux.

Les Franks , à leur aspect , s'arrêtent et balancent ;

Les guerriers toulousains d'un pas ferme s'avancent;

Bientôt , leurs bataillons , savamment disposés ,

S'étendent et font face aux masses des croisés.

Quel spectacle ! on voyait , dans la plaine enflammée ,

Mille étendards flottant sur une double armée;

Ici, de dards aigus les rangs se hérisser ;

Là, sur des fronts noircis les piques se dresser;

Un immense appareil de guerre et d'épouvante ,

Et de lances au loin une forêt mouvante ,

Dont le fer scintillant à l'horizon vermeil ,

Reflète en longs éclairs la flamme du soleil.

La terre resplendit sous l'éclat des armures;

Mille confuses voix , en belliqueux murmures ,

S'élèvent ; les coursiers écument sous le frein ;

Du sol retentissant que bat leur pied d'airain

Partout le feu jaillit en larges étincelles ,

Et leur essor brûlant semble emprunter des ailes.

Du côté des remparts, des combattants nouveaux,

Soldats improvisés , se pressent aux créneaux ;

Sur les points menacés une foule s'élance ;

Un peuple tout entier travaille à sa défense ;

Les femmes, sans pâlir , se mêlant aux guerriers,

Dressent les mangonneaux , détendent les pierriers ,

Et sous leurs faibles mains qu'anime l'espérance ,

Le trait part , siffle , vole et porte la vengeance.

Etienne et Saturnin, protecteurs glorieux,

Sur un peuple opprimé veillez du haut des cieux !

Couvrez tant de valeur d'une égide céleste!

Ecartez loin de lui toute atteinte funeste !

Mais les chefs ont donné l'homicide signal.

On voit de rang en rang courir l'ordre fatal;

De tous les combattants excitant le courage ,

La trompette a sonné ; c'est l'heure du carnage.

Aussitôt ces grands corps, par un mouvement prompt,

Marchent l'un contre l'autre, et se heurtent de front.

Tels deux astres rivaux se heurtent dans l'espace;

Au choc impétueux de leur pesante masse ,

Ils font trembler le ciel sur son axe agité,

Et leurs vastes débris couvrent l'immensité.

Tous les bras sont levés , tous les glaives frémissent ;

Les armures de fer sous les coups retentissent ;

On s'attaque , on se presse , on frappe avec fureur ;

Et bientôt s'offre aux yeux un spectacle d'horreur. Le sang coule ; déjà , dans l'affreuse mêlée , La mort se précipite ardente, échevelée , Et la terrible faux que promène son bras Abat les rangs entiers des plus braves soldats. Mille guerriers sont morts ; on dirait qu'ils renaissent; Sur les rangs écrasés de nouveaux rangs se pressent ; Holocaustes humains qu'immolent au hasard, Et la pique, et la lance, et le glaive , et le dard. Et l'on voyait au loin cette foule couchée , Les débris palpitants dont la terre est jonchée , Tous ces membres épars , tous ces corps mutilés , Sous les pieds des chevaux indignement foulés.

Lévis , pour préparer l'assaut qu'on lui demande , Etend comme un réseau les archers qu'il commande. Tous les arcs sont bandés ; au geste impérieux , Les traits , comme un nuage , ont obscurci les cieux. 4 Mais, du haut des remparts , où les machines grondent -, Par mille traits rivaux les assiégés répondent , Et les rochers sifflants qui tombent autour d'eux Font reculer Lévis et ses archers nombreux.

Montfort s'étonne ; il sent sa puissance affaiblie ; L'héroïque défense en secret l'humilie; Il voit avec douleur ses grands coups effacés, Ses efforts impuissants et partout repoussés ; Il voit , et c'est surtout un échec qui l'afflige ,

Des terreurs de son nom s'effacer le prestige. Toulouse lui résiste ! aujourd'hui le lion Ne peut plus déchirer 1 étendard de Raymond ; Ses griffes et ses dents qu'émoussent les batailles , Se brisent au contact des nouvelles murailles.

Tant qu'a duré le jour , on a vu ces guerriers Epuiser leur constance en efforts meurtriers; Terribles ennemis, ils couraient dans l'orage Faire assaut de fureurs, s'assouvir de carnage. Oh ! combien de héros , jeunes et fortunés , Que dans ce jour fatal le fer a moissonnés! Combien, pour qui la vie était pleine de charmes, A qui Montfort lui-même a donné quelques larmes Emules de valeur, Godefroy, de Voisins, Presque au même moment terminent leurs destins ; Du premier , sans respect pour sa haute origine , La lance de Montaut traverse la poitrine; Du second, dont Bouvine admira les exploits, Le crâne est partagé par le glaive de Foix; La mort jette à leurs fronts son hideux diadème. Le frère de Montfort, son fils, son fils lui-même, Dont le fer d'une lance a sillonné le corps, Mêlent leur sang au sang des plus illustres morts. Mais enfin , rappelant les croisés à leurs tentes , La nuit a suspendu ces fatigues sanglantes.

Montfort , dont l'œil hagard repousse le sommeil ,

Au milieu de la nuit assemble son conseil.

L'on y voit accourir un prince de l'Eglise,

Le cardinal Bertrand, Arnaud, Foulque, Thédise,

Vaux-Sernay, vingt prélats dont la voix et le cœur

S'armèrent trop souvent d'une injuste rigueur ;

Et près d'eux sont rangés ces preux dont les services

Ont sillonné leurs fronts de larges cicatrices.

Montfort leur dit : « Sans vous, messeigneurs, dans ce jour,

» Toulouse m'eût peut-être échappé sans retour.

» Cette impure cité se relève puissante;

» Sous le fer qui l'abat , c'est l'hydre renaissante ;

» Mais ses têtes en vain renaissent ; grâce à vous ,

» La dernière bientôt tombera sous mes coups.

» La dernière qu'attend la foudre vengeresse ,

» C'est celle qui rugit maintenant et se dresse;

» Qui , d'un suprême effort , jette sur nos croisés

» Les flots de son venin, déjà presque épuisés.

» Toulouse a fait ici ce qu'on devait attendre ;

» Sa défense n'a rien qui puisse nous surprendre;

» Mais sa force s'éteint et manque de secours ,

» Et la nôtre, au contraire, augmente tous les jours.

» Ainsi , que d'entre vous nul ne se décourage !

» Demain, nouveaux combats; demain, nouveau carnage.

» Nous allons essayer , portant des coups plus sûrs ,

» De forcer une porte et d'entrer dans ces murs.

» Si je puis profiter d'une heureuse surprise ,

» Si j'entre un seul moment , Toulouse est reconquise.

» Voulez-vous supposer qu'on nous repousse ?. . . Alors » Il reste un champ plus libre ouvert à nos efforts : » Nous traversons le fleuve ; et , si Dieu nous protège , » Sous les murs du couchant je transporte le siège ; » Là , s'offrent les succès que nous voulons tenter ; » La place est découverte et ne peut résister. »

11 dit ; mais ce discours que suit un froid silence ,

Excite peu d'ardeur et peu de confiance.

Foulque s'en inquiète ; au fond des cœurs éteints

Il cherche à raviver de belliqueux instincts.

« Nobles seigneurs, dit-il, que devient votre zèle?

» La froideur que j'observe est pour moi bien nouvelle.

>> Croirai-je, ô de l'Eglise héroïques vengeurs!

» Que la crainte a trouvé quelque accès dans vos cœurs?

» Non , bien sûr ; il faut donc soupçonner autre chose.

» Le doute!.... est-il permis?.... Vous servez une cause

» Que soutient le miracle et le divin secours ,

» Qui chancelle un moment , qui triomphe toujours.

» Toulouse est sous le poids d'un terrible anathème ;

» Le ciel , en l'épargnant , se trahirait lui-même ;

» Toulouse doit périr ; nul effort ici-bas ,

» Nul pouvoir ne saurait l'arracher au trépas.

)> Même , si j'en croyais à ces clartés intimes

» Qui nous viennent parfois des régions sublimes ,

» Le jour va se lever où , dans ses grands desseins ,

» Dieu mettra ses remparts en vos puissantes mains.

» Alors, souvenez-vous des divins anathèmes ; *

k\\ CHANT VINGT-TROISIÈME.

» Ministres rigoureux des vengeances suprêmes , » Dans un sang criminel vous devez vous baigner ; » Le feu , comme le fer , ne doit rien épargner. » Partagez la dépouille ; et pour ces toits infâmes , » Des torches de Beziers qu'on rallume les flammes ! » Que le inonde , apprenant quelle nous résista , » Demande un jour la place où Toulouse exista ! »

Ce discours , cette soif de sang et de vengeance Etonne le conseil , qui s'indigne en silence. Pourtant l'un des barons, Amalric de Crivi , s Noble esprit qu'aucun joug n'a jamais asservi , Ne pouvant maîtriser le dégoût qui l'inspire , Répond: « Seigneur évêque , en vérité, j'admire » Qu'au peuple toulousain vous portiez tant d'amour , » Et votre charité pour lui brille au grand jour. » Votre zèle , à grands cris , demande sa ruine ; » Pour vous être agréable, il faut qu'on l'extermine;

» Vous voulez dans son sang baigner notre fureur

» Pourtant, de ce troupeau l'on vous dit le pasteur!....

» Vous êtes généreux ! votre munificence

» Du plus riche butin nous comble en espérance; 5

» Sa dépouille est à nous ; vous daignez nous l'offrir ,

» A la charge par nous d'oser la conquérir.

» C'est peu; votre grand cœur, soigneux de notre gloire,

» Des flammes de Beziers évoque la mémoire;

» Le glaive, des combats vous paraît trop humain ;

» La torche le remplace ; il faut que notre main

)) De Toulouse aujourd'hui fasse un monceau de cendre.

» Mais, d'abord, donnez-nous les moyens de la prendre?

» Je ne sais; mais je crois, sans vouloir vous blesser ,

» Que de longtemps encor nous n'y devons penser. 6

» Et puis , d'un vieux soldat excusez la franchise :

» Nous aimons à servir la cause de l'Eglise ;

» Sur un champ de bataille , on nous voit , sans remord ,

» Verser des flots de sang et prodiguer la mort ;

» Mais, avec le combat, cesse notre furie;

» Et, vainqueurs, nous laissons le meurtre et l'incendie

» A des bourreaux payés pour ces vils attentats ;

» Nous restons purs d'un sang qui ne se défend pas.

» Si le glaive ennoblit, la torche déshonore.

» Pour moi , seigneur Montfort , je dois le dire encore ,

» Je ne puis concevoir qu'on obéisse à Dieu ,

» En dérobant son bien au vrai maître du lieu.

» Le droit est contre vous ; votre cause est injuste.

» Je déclare tout haut dans ce conseil auguste ,

» Que si j'eusse connu ce qu'on fait aujourd'hui ,

» J'aurais à vos drapeaux refusé mon appui. 7

» Mais, d'un serment sacré je respecte la chaîne. »

« Je la romprai pour vous ; que rien ne vous retienne ! )> Reprend Montfort: partez; allez, guerrier félon, » Mêlez- vous, j'y consens, aux soldats de Raymond; » A ses faibles secours allez joindre les vôtres ; » Car sa cause a besoin de vous et de bien d'autres.

41f> CHANT VINGT-TROISIÈME.

» Je préfère compter, vous rendant votre foi,

» Un ennemi de plus, qu'un traître auprès de moi. »

« Ah ! seigneurs , arrêtez ! . . . 0 funeste démence !

» Où le succès finit la discorde commence ,

» Dit Vaux-Scrnay. Vainqueurs, non, nous ne verrions pas

» Eclater parmi nous de si tristes débats.

» Voulez- vous des croisés consommer la ruine?

» Au nom du ciel, au nom de cette croix divine,

» Pour qui, depuis dix ans, dans mille assauts fameux

» Vous avez répandu tant de sang généreux ,

» La paix!... car la discorde entre vous deux m'afflige j

» La paix ! ... je la demande ! . . . et , s'il faut, je l'exige ! »

Guy, malgré sa blessure, au conseil s'est traîné;

Guy , frère de Montfort , qui dit à Vaux-Sernay :

« Rassurez- vous ; la paix que votre cœur souhaite,

» Prélat, vous l'obtiendrez; j'en réponds sur ma tête.

» D'un trouble passager je gémis comme vous.

» Les deux guerriers , en proie à ce fatal courroux ,

» Sont deux frères pour moi; l'un, qu'implorent mes larmes,

» Donné par ia nature , et l'autre par les armes;

» Ces cœurs, que l'honneur guide au milieu des combats ,

» A mes vœux empressés ne résisteront pas. »

« Je ne puis cependant, car j'ai l'âme oppressée, » Evêque toulousain , vous taire ma pensée. 8 » Vous avez allumé, par d'injustes affronts ,

» L orage qui déborde aujourd'hui sur nos fronts ; » Vous seul avez rendu, juge trop inflexible, » Entre ce peuple et nous tout retour impossible. » Trop de sang a coulé ! . . . Savez- vous le pouvoir » D'un peuple qui se jette aux bras du désespoir?

» Vous voulez le détruire, abolir sa mémoire

» Si nous détruisons tout, à quoi sert la victoire? » La haine naît du sang qui rougit nos drapeaux ; » Demandons à la paix l'oubli de tant de maux.

)> Peut-être »

« Il n'est plus temps , dit , d'une voix altière , » Montfort, qui s'est hâté d'interrompre son frère. » Un abîme sépare et Toulouse et Montfort ; » L'abîme ne sera comblé que par la mort. » Plus de retard ! il faut que mon sort s'accomplisse ; » Il faut que l'un des deux sur la brèche périsse.

» De l'étroite union dont le ciel fut témoin

» Nous avons aujourd'hui plus que jamais besoin ;

» Oublions un moment d'imprudente colère;

» Que dans chaque guerrier mon cœur retrouve un frère!

» Je voudrais tous ici les presser dans mes bras.

» Une fraternité de gloire et de combats

» Dans les champs de l'honneur chaque jour nous appelle;

» Tombés ou triomphants , la palme est immortelle.

» Demain , dans les jardins qui bordent les remparts , » Je lancerai d'abord quelques archers épars.

» Vous verrez aussitôt les Toulousains descendre; » Je fonds sur eux ; leur fuite est facile à comprendre. » J'entre, en les poursuivant, dans ces murs pleins d'effroi; » Je frappe ce vil peuple , et Toulouse est à moi. »

Le conseil est levé. Dans l'ombre et le silence Sur l'aile de la nuit le sommeil se balance; Sur l'une et l'autre armée enfin le doux repos Descend et les dispose à des combats nouveaux.

Le vieux Raymond veillait. Ardent , plein de courage ,

Du combat de la veille il saisit l'avantage.

Il prépare à Montfort des coups plus meurtriers ;

Il mande auprès de lui les meilleurs ouvriers ;

Là , sont Parayre et Grand , deux enfants de la ville ,

Ingénieurs vantés 9 ; leur industrie habile

Assemble avec le chêne un puissant appareil

Dont les sièges encor n'ont point vu le pareil ;

Un triple cuir l'embrasse , et l'immense machine

Du Château-Narbonnais prépare la ruine.

L'aurore à flots de pourpre illumine les cieux ;

Le soleil va paraître étincelant de feux.

Que de sang doit couler! quel deuil ! combien de larmes !

Que de guerriers meurtris ou tombés sous les armes ,

Avant que ce soleil qu'on ne voit pas encor ,

Aille sous d'autres cieux cacher son disque d'or !

Quel démon se complaît à ces grands holocaustes!

t:tIANT VmGT-TftÔISIÈÉflE. 419

Le héros , dès l'aurore , a parcouru les postes ■ A chaque combattant , qu'il sait encourager, il indique un devoir, il signale un danger ; H place plusieurs chefs à la garde des portes. 1(1 Les femmes, à leur tour, se forment en cohortes; D'une main courageuse elles vont brandissant La pique au large fer , ou l'arc retentissant ; Les travaux, les périls n'ont rien qui les étonne. Telle, aux remparts de Troie, on voyait l'amazone Se mêler, intrépide, aux plus vaillants guerriers, Et conquérir sa part de sang et de lauriers.

Kaymond garde avec Foix les dehors de la ville; Il confie à Mon tau t la porte Posamille; 1(1 Il livre le Bazacle à Giraud de Gordon ; Villeneuve défend la porte de son nom.

Arnaud de Vilamur, couvrant la barbacane , S'établit au-devant de la porte Sardane. Marcel , à Montoulieu , prêt à braver la mort , Se signale, et fait face aux tentes de Montfort. Montgaillard, où l'attaque est toujours meurtrière, Du valeureux Lomagne arbore la bannière ; Plus loin, le vieux Raymond , armant les mangonneaux, Du Château-Narbonnais menace les créneaux ; Saint-Etienne est remise à Pestillac le brave; Lascrozes pour gardien reçoit Bernard-d'Asnave; Le pcrthuis voit briller Puntis , Lamothe, Alfard , Et Malabo demeure à Jordan dv Lautard.

Reste une porte au nord , nouvellement armée , Qu'un brillant souvenir n'a pas encor nommée, Mais que doit consacrer, dans ce jour de malheur, Un titre trop fatal de gloire et de douleur. Deux frères, deux héros sont là... couple sublime! Puissent-ils maîtriser l'ardeur qui les anime!

Mais bientôt dans les airs des bruits lointains et sourds

Grondent; aux roulements, à l'appel des tambours,

Le clairon frémissant mêle son cri d'alarmes ;

Tous les chefs sont debout, tout guerrier prend les armes.

Un essaim vagabond de légers fantassins,

A la voix de Montfort , occupe les jardins ;

11 les jette en amorce , et , prévoyant leur fuite ,

Il attend que Raymond s'oublie à leur poursuite.

Le héros voit le piège ; il va , court au-devant ,

Les enferme bientôt dans un réseau vivant;

Mais il laisse après lui des cœurs pleins de courage ,

Qui viendront l'appuyer , si le combat s'engage.

Il s'engage en effet; Montfort veut protéger Les croisés que menace un si pressant danger. Il court avec Joris ; ses chevaliers s'élancent ; Le comte de Soissons et ses soldats s'avancent ; Et , jaloux d'effacer de tristes différends , Amalric de Crivi lui-même est dans les rangs. On se mêle , on combat. Une masse profonde Se déroule et s'étend dans les champs qu'elle inonde.

Les guerriers toulousains , de mille traits frappés , Par les Franks à leur tour vont être enveloppés ; Le sang coule à grands flots ; Raymond soutient la lutte Et défend pied à pied le sol qu'on lui dispute. Bientôt, Roger-Bernard, Arcis de Montesquieu, Comminge avec Astorg , Loup de Foix , Amanieu , Vingt autres chevaliers, champions intrépides, Conduisent au combat leurs colonnes rapides. Jamais fureur plus grande, en ses coups obstinés, N'enflamma deux partis, lun sur l'autre acharnés. C'est plus que de l'ardeur, c'est plus que du courage; Partout les combattants s'attaquent avec rage; L'un contre l'autre on voit fondre les chevaliers , Et dans ce grand combat cent combats singuliers. Dieu ! quels torrents de sang ! quel débris ! quel carnag De membres mutilés quel hideux assemblage ! Quel lamentable amas ! quels horribles monceaux De cadavres broyés , déchirés en lambeaux ! Là, des fronts entr'ouverts sous des lances rompues; Là , des fronts écrasés par le fer des massues; Ici , volent dans l'air les javelots stridents , Et les murs ont lancé mille rochers grondants. Ainsi tombe à grand bruit de la nue orageuse , Au milieu des éclairs , la grêle impétueuse ; Tel le cratère , armé de feux étincelants , Lance des flots de lave et des rochers brûlants.

Dans ce choc meurtrier , la fortune sévère

Aux guerriers de Toulouse est un moment contraire- Sous le fer d'un croisé qui lui perce le front , Morosi tombe mort à côté de Raymond; 11 Il emporte avec lui dans la sombre demeure , Les regrets du héros qui le venge et le pleure ; Amalvis , Arnaudon , sont portés expirants , Et Loup de Foix blessé se traîne hors des rangs. 12

Monlfort que réjouit un succès éphémère ,

De Toulouse conquise embrasse la chimère.

11 appelle Valats : « La fortune est pour nous ;

» A la porte du nord sans retard lancez-vous ,

» Dit-il; les deux guerriers chargés de la défendre

» Sont jeunes ; vous savez quel piège il faut leur tendre.

» Courez! c'est le moment. Bientôt victorieux,

» Nous entrerons par là dans ces murs odieux. »

Il dit. Valats s'élance , et Lévis l'accompagne; Un escadron brillant le suit dans la campagne. Il marche vers le nord où l'on ne l'attend pas ; Après un long détour, il revient sur ses pas, Et découvre , au milieu d'une nombreuse escorte , Les deux jeunes héros qui défendent la porte.

Il était dans Toulouse une antique maison, Dont un siècle de gloire avait sacré le nom ; Des barons Luzenac la tige fécondée

Compta plus d'un héros dans les champs de Judée; 1S Leur chef, du grand Raymond avait suivi les pas, Prodigue de son sang , versé dans cent combats. Dernier représentant de sa vaillante race , Arnaud, brillant encor de jeunesse et d'audace, Quand Muret vit tomber un roi digne d'amour, Sous les coups de Montfort avait perdu le jour. Blanche, sa triste épouse, au printemps de son âge , Par les soins maternels consolait son veuvage; On la vit cultiver , arroser de ses pleurs , Les fruits d'un tendre hymen , si fécond en douleurs , Deux fils , qu'à leur audace on pouvait reconnaître , Qu'un seul baiser créa , qu'un même jour vit naître. Celui qui le premier vit la clarté des cieux, Reçut le nom si cher d'un père glorieux ; On le nommait Arnaud. L'autre , double espérance, Dut le nom de Bernard au jour de sa naissance. La nature, féconde en caprices heureux, Les soumit , dès l'enfance à ses aimables jeux , Et, revêtant leur front d'une beauté jumelle , Ne créa qu'une forme en un double modèle. C'étaient les mêmes traits; un merveilleux hasard D'une flamme pareille anima leur regard ; Leur voix n'avait qu'un son ; leur grâce était rivale ; Leurs têtes s'élevaient d'une hauteur égale ; Leurs amis , leurs parents , bien dignes de pardon , Confondaient leur personne , aussi bien que leur nom Et, parfois, oubliant des marques indécises,

Leur mère s'égarait dans de douces méprises.

Quand la lance et le glaive eurent armé leur bras y

Quand leur corps revêtit l'armure des combats ,

Qu'un casque, au long panache ondoyant avec grâce ,

De leur front belliqueux eut couronné l'audace ,

Blanche, livrant son âme aux transports les plus doux,

Croyait, en les pressant, embrasser son époux.

(c Chers enfants , leur dit-elle , ô vous dont le courage

» D'un héros adoré me rend la noble image;

» Vous en qui je revois , vivant ou ranimé,

» Et tout ce q»i m'est cher , et tout ce que j'aimai!

» Souvenez- vous , mes fils, qu'un tigre , en sa furie ,

» A répandu le sang qui vous donna la vie;

» Que la patrie expire, et que, bravant Montfort,

» Elle met son espoir dans un dernier effort.

» Frappez donc le tyran ; vengez le sang d'un père ,

» Les douleurs de Toulouse et les pleurs d'une mère! »

A ce vœu maternel leur courage applaudit.

Bientôt, Valats approche ; un mouvement subit

Le lance avec sa troupe au-devant de la porte.

Les deux jeunes guerriers , que son aspect transporte ,

Courent à sa rencontre, et, bouillants de courroux,

Echangent avec lui les plus terribles coups.

Sous le choc orageux leur cuirasse s'allume ;

Les casques sont brisés , le sang ruisselle et fume.

La lance, traversant les boucliers fendus,

Déchire les hauberts : dix croisés abattus .

Que protègent en vain les heaumes de Pavie,

Sous les coups de Bernard déjà tombent sans vie. 14

Emule de courage, Arnaud, de son côté,

Egale les exploits d'un frère redouté.

D'un regard assuré, qui mesure sa perte,

Valats compte les Franks dont la terre est couverte ;

Il juge que pour lui le moment est venu

D'attirer les héros au piège convenu;

Il donne le signal. Sa troupe inquiétée

Exécute aussitôt la fuite concertée ,

Et l'on voit sur ses pas courir avec bonheur

Les deux frères trompés qu'entraîne leur ardeur.

Ils se croyaient vainqueurs; à cet âge de flamme,

L'ivresse du succès emporte leur jeune Ame ;

Il leur semble déjà que Valats enchaîné,

Dans les murs de Toulouse en triomphe est traîné...

Imprudents!.... ô destin!.... le trépas vous menace

Valats qui semblait fuir , s'arrête. . . et leur fait face.

Tout-à-coup , d'un repli creusé dans le terrain , On voit sortir des dards, des cuirasses d'airain, Des casques, des coursiers, une troupe secrète De nombreux combattants, et Montfort à leur tête. Il s'élance; aux guerriers qu'entraîne leur destin, Déjà de la retraite il coupe le chemin. Dans un cercle de fer Montfort les emprisonne , Eux et leurs compagnons que le piège environne; Le terrible lion se rue échevelé

Sur un faible ennemi par le nombre accablé ,

Se baigne dans son sang , le déchire avec joie.

En vain , pour lui ravir une si chère proie ,

Quand on voit le péril qui meuace leurs jours ,

Des remparts toulousains s'élance un prompt secours;

Nul ne peut pénétrer l'enceinte meurtrière.

Peut-être ils auraient pu retourner en arrière ,

Se frayer une issue, échapper à Montfort;

Mais fuir! .... fuir devant lui ! . . . plutôt , plutôt la mort ! . .

De ces cœurs généreux toute crainte est absente ;

Les voilà soutenant une lutte impuissante.

Bernard , hors de lui-même , et les yeux égarés ,

Dirigeant sur Montfort ses coups désespérés,

Ose ainsi le braver : « Viens , bourreau de mon père ,

» Viens aussi dans mon sang abreuver ta colère!

)> Ici , sont ses deux fils qui viennent le venger ;

» Si tu ne veux périr, tu dois les égorger. »

Il dit; et de sa lance appuyant sa menace ,

Du terrible Montfort il frappe la cuirasse.

La lance de Bernard, qu'enflamme un long éclair,

Se brise en vingt éclats que rejette le fer.

Et Montfort : « Pauvre enfant , quelle ardeur insensée

» De t'attaquer à moi t'inspira la pensée?

» Loin d'un père adoré, c'est trop longtemps gémir.

» La main qui le frappa devait vous réunir;

» Si son fils lui fut cher, je lui rends son idole;

» Va le joindre; dis-lui que le bras qui t'immole

» Sait frapper à Toulouse aussi bien qu'à Muret. »

Il dit; le glaive brille et siffle comme un trait, Et du jeune héros dont la tête s'incline , Déchire la cuirasse et perce la poitrine. Bernard cherche son frère; au moment d'expirer, Il lui jette un regard qui semble l'implorer , Avec le faible adieu que sa bouche murmure. L'écume d'un sang noir souille sa riche armure; Ses yeux se sont fermés ; il tombe ; ainsi la fleur Que le soc mutila, penche la tête , et meurt.... 15

Arnaud!.... Oh! qui dira sa douleur, sa colère!

Sous les coups de Montfort il voit tomber son frère.

Il s'élance — il rugit ses transports meurtriers

D'abord à sa vengeance immolent deux guerriers. Thibaut est le premier qu'il frappe dans la foule ; Sous le rapide fer sa tête tombe et roule ; Le second, c'est Raoul; du terrible vengeur Le glaive furieux lui traverse le cœur. • Puis , il frappe , il renverse , il foudroie , il dévore Tous ceux qui de Montfort le séparaient encore. Il l'attaque et lui dit : « Destructeur inhumain, » Mes parents les plus chers sont tombés sous ta main ; » Tu m'as privé, barbare, et d'un père et d'un frère; » Ta mort doit me payer les larmes de ma mère. » Je trancherai tes jours, ou tu prendras mon sang. » Il lui porte , à ces mots , un coup terrible au flanc. Mais , l'espoir qui le flatte , hélas ! n'était qu'un rêve ; Au choc rude du fer il a rompu son glaive.

Et Montfort lui répond : « Je vais te rendre heureux ; » Car je puis exaucer au moins l'un de tes vœux. » Jeune homme, y penses-tu de inappeler barbare? » Je veux faire cesser l'exil qui vous sépare. » Va rejoindre ton père au séjour de bonheur, » Où brûle, avec Manès, l'hérétique imposteur. )> Meurs ! » . . . Il frappe aussitôt. L'inexorable épée Brise, comme un jouet, l'armure mal trempée; Au-dessous du sein droit le fer deux fois plongé , Fait jaillir un sang noir de ce sein partagé. Arnaud tombe; nul cri n'a trahi sa souffrance; La nuit couvre ses yeux où s'éteint la vengeance ; Il tombe ; il s'est roulé sur son frère expirant , Et ses bras convulsifs le pressent en mourant. Ainsi , deux peupliers , nés au même rivage , Se couchent l'un sur l'autre , abattus par l'orage.

Jeunes infortunés, dignes d'un meilleur sort,

La gloire a couronné votre héroïque mort ! 16

Rien ne manque aux grandeurs de votre apothéose;

Votre sang fut versé pour la plus sainte cause ;

Vous eûtes le plus beau de nos destins mortels :

Mourir en défendant les foyers paternels !

La patrie en pleurant vous consacre une tombe ;

Bientôt, le meurtrier servira d'hécatombe,

Et Toulouse, honorant de si hautes leçons ,

Dans le nom d'une porte unira vos deux noms.

Un jour, la main du temps, dont tout subit l'outrage.

La main de l'homme, hélas ! plus féconde en ravage ,

Effacera du sol cette tour, ce rempart

Qui réunit les noms d'Arnaud et de Bernard,

Et peut-être on verrait tomber de la mémoire

Un pieux souvenir d'infortune et de gloire.

Mais , si mes faibles vers , gravés dans quelques cœurs ,

De l'épreuve des ans peuvent sortir vainqueurs ,

Vos noms , jeunes héros dont la gloire est si pure ,

D'un oubli dédaigneux repousseront l'injure,

Et nos derniers neveux les entendront vanter ,

Quand ces murs abattus cesseront d'exister ! ,7i

L'heureux Montfort poursuit le succès de ses armes ; Il marche dans le sang , il répand les alarmes ; Les nouveaux combattants , contre lui rassemblés , Jusqu'au fossé profond sont bientôt refoulés ; Il disperse , il immole , il écrase , il ravage ; C'est la trombe en fureur qui vomit le carnage. Déjà même il touchait au rempart crénelé ; Dans cet affreux tumulte , aux citadins mêlé , Il allait s'élancer vers la porte , et peut-être Pénétrer dans Toulouse et s'en rendre le maître. - Encor quelques instants , c'en était fait. . . . mais Dieu Du terme de sa marche avait fixé le lieu.

Tout-à-coup dans les airs s'élève un long murmure ; C'est Raymond , revêtu de la céleste armure.

Il paraît; il s'élance, il bondit.... des créneaux Mille cris d'allégresse accueillent le héros. On le voit, devant lui, balayer dans la plaine, Les guerriers de Montfort , éperdus , hors d'haleine. Comme un vent furieux , des Alpes descendu , Chasse l'épais brouillard sur un lac étendu ; Ainsi Raymond poursuit, disperse, écrase, broie Les Franks épouvantés que sa lance foudroie. Mais ce poids le fatigue ; en un rapide élan, Il saisit à deux mains son glaive étincelant. Non , jamais les épis dont la moisson fourmille , Ne tombèrent épais sous l'ardente faucille , Comme tous ces guerriers, fauchés de rang en rang , Que frappe dans son vol cet éclair dévorant. Les croisés étourdis, que la terreur domine, Renversés par l'éclat de l'armure divine , Reculent , et Montfort que cet éclat poursuit , Cède aux flots renaissants de sa troupe qui fuit. En vain à ce torrent on oppose une digue ; Valais ne soutient plus les efforts qu'il prodigue; Alain Roussy succombe, et Lévis entraîné, Dans ce chaos mouvant se débat consterné.

Des Toulousains vainqueurs resplendit la bannière. Déjà mille croisés gisent dans la poussière ; Près des soldats meurtris les chefs ont succombé; Plus d'un baron puissant sous le fer est tombé. Les guerriers que Raymond conduit à la victoire ,

imitent son courage et partagent sa gloire;

Sous leurs coups redoublés les Franks sont abattus :

Foucault , Bartas , Aymard , Séguret , ne sont plus.>

Mon (fort, à ses côtés, sous des traits qu'il dédaigne,

A vu tomber Sicard qui portait son enseigne;

Du glaive de Raymond, qui prodigue la mort,

Je ne sais quel prodige a préservé Montfort;

Une sombre vapeur, sur le Frank descendue,

Du héros toulousain a fasciné la vue ;

Il échappe au vainqueur ; l'arbitre des combats

Lui réserve sans doute un moins noble trépas.

Mais , qu'annonce à Montfort un rapide émissaire ?

Dieu ! . . . . Marcel , de son camp a forcé la barrière ;

Lomagne et Cahuzac, unissant leurs efforts,

Brûlent ses pavillons, enlèvent ses trésors;

Enfin , le vieux Raymond , sous le choc des machines ,

Ebranle le château qu'il remplit de ruines ;

Sous le poids des rochers qui volent en éclats,

La tour Ferrande penche et croule avec fracas. 18

Mais Alice est debout; sa voix, pendant l'orage,

Des croisés incertains raffermit le courage.

Pour délivrer son camp et pour la secourir,

Montfort devant Raymond se détermine à fuir ;

Il jette, en s'éloignant , sur la cité maudite,

Un regard de fureur; il fuit, mais, dans sa fuite,

Il a pour l'escorter , l'insulte et le mépris ,

Qui, du haut des remparts, le suivent de leurs cris.

Il vole à Montoulieu ; la terreur l'accompagne ;

Il repousse Marcel , Cahuzac et Lomagne ;

Il délivre le camp ; pour relever ses tours ,

Au Cliàteau-Narbonnais il porte des secours.

Bientôt la sombre nuit suspendant les alarmes,

Force les combattants à déposer les armes ,

Et Toulouse revoit ses glorieux enfants,

Qui rentrent dans ses murs , tristes , mais triomphants.

1 11 a formé ses rangs en entrant à Baziège ; De la cité rebelle il prépare le siège.

(( Et ledit comte de Montfort a tant fait , qu'il est arrivé et » venu à Toulouse. Et quand il a été à Baziège , il a fait mettre » ses gens en ordre de bataille. Ledit comte de Montfort leur a » dit : « Seigneurs , l'heure est venue où nous devons nous » venger de nos ennemis , prendre et écorcher le comte » Raymond. » ( Anonyme languedocien. )

2 Des cimes de Comminge on voit Joris descendre.

Pour l'intelligence de ce vers qui est conforme à l'histoire , il faut savoir que les terres du comte de Comminges avaient été saisies par Montfort, et que ce dernier en avait investi Joris, un des barons de sa suite et de la croisade.

3 Sur \ingt peuples du Nord , Foulque, ardent à répandre Le fiel de ses discours et ses cris insultants ,

Fait marcher avec lui cent mille combattants.

L'évêque Foulque , ennemi implacable du comte Raymond , fut l'un des plus ardents promoteurs de la croisade et des plus puissants auxiliaires de Montfort.

il. 28

(( Et pendant que ledit comte de Mon (fort parlait, un mcs- » sager est arrivé , qui lui a dit : « Seigneur, vous allez recc- » voir le grand secours que vous amène l évèquc de Toulouse. » 11 y a plus décent mille hommes dans sa troupe.» (An. lang.)

4 Alors, souvenez-vous des divins annthemes.

Les senliments exprimés dans ce vers et les suivants sont mis par 1 anonyme languedocien dans la bouche du cardinal Bertrand. Ce prélat dit à Montfort : « Seigneur comte, ne sois )> étonné de rien ; car Dieu t'aidera , et tu recouvreras Tou- » louse en peu de temps , et (u mettras à mort et détruiras » tous ses habitants ; tu ne laisseras pas pierre sur pierre ; tout •» sera renversé cl détruit. »

5 Pourtant , l'un des seigneurs , Amalric de Crivi

« Vous êtes généreux ! voire munificence

» Du plus riche butin nous comble en espérance. »

(( Or , un des barons lui ( Montfort) a répondu avec fous les )> autres ; on le nommait Amalric de Crivi. « Seigneur, nous » vous devons bien chacun aimer et servir , puisqu'avec si peu » de façon vous nous donnez toutes les richesses qui sont )) dans Toulouse; mais je dois bien vous dire, seigneur, » que peut-être il est vrai que celui qui trop se hâte , tard se » repent. » [Anonyme languedocien. — Traduction de M. Du Mège. )

Et plus bas , le comte de Soissons répond à Montfort : « Seigneur , comte de Montfort , je vous remercie du plai- )> sir que vous m'avez fait ; car , en peu d'heures , v ous m'avez )) grandement récompensé , si nous pouvons avoir ou prendre » Toulouse. » ( Idem. — Traduction de M. Du Mège. )

0 Je ne sais ; mais je crois , sans vouloir vous blesser , Que de longtemps encor nous n'y devons ]>enser.

« Mais il me semble qu'elle ne sera pas prise durant cette » année; car, selon ce que j'ai entendu , ils ne vous craignent » guère ; car ils ont tout ce dont ils peuvent avoir besoin , et » ils ont de bonnes gens pour la défendre , ainsi que leur sei- » gneur naturel. » (Idem. — Traduction de M. Du Mège.)

Déjà , un peu avant , Monlfort arrivant devant Toulouse ,

avait fait serment de ne pas décharger ses bêtes de somme , ni tendre ses tentes , avant que les siens ne fussent au milieu de la place du marché ; et Valais lui avait répondu : « Seigneur , » ne faites pas un tel serment , car je vous assure qu'avant )> longtemps vous parlerez tout autrement ; car , si pour dé- » charger vos bêtes de somme et planter vos pavillons , vous » voulez attendre d'être , comme vous dites , dans cette ville , » je vous assure que la Noël serait arrivée. » ( Anon. lang. )

7 « Je déclare tout haut , dans ce conseil auguste,

» Que, «i j'eusse connu ce qu'on fait aujourd'hui , » J'aurais à vos drapeaux refusé mon appui. »

« Amalric a répliqué en disant : Seigneur cardinal , où » avez-vous trouvé que le droit est pour qui a tort, et que , » sans cause , il faut que vous laissiez déshériter le comte. » Raymond et son ûls et les autres barons de leur compagnie? )) Pensez-vous que Dieu ne permette pas dans la suite qu'ils » recouvrent leurs terres et seigneuries '? Je vous jure que si » j'avais connu la querelle telle quelle est , jamais je ne serais )) venu , et que mes gens ne seraient pas sortis de mes terres » pour cela. » {Anonyme languedocien. — Traduction de M. Du Mège. )

8 « Je ne puis cependant , car j'ai l'Ame oppressée , » Evêque toulousain , vous taire ma pensée :

» Vous avez allumé , par d'injustes affronts ,

» L'orage qui déborde aujourd'hui sur nos fronts. »

Dans la Canso , un reproche de ce genre est mis par Guy de Montfort sur le compte de son frère.

« Don Allard, répond le comte Guy, il vous souviendra » bien comment les hommes de Toulouse \inrent à notre » merci ; maintenant il semble fort que Dieu ait entendu leurs » plaintes et leurs griefs. Le comte mon frère , dur et tyran « comme il est, ne voulut jamais leur rendre son amour, et » leur a ainsi donné le bon droit. Mais , si ce mauvais vouloir » eut pu changer en lui , nous ne perdrions pas Toulouse et » n'éprouverions pas de revers. » ( Vers G082-6089. )

Mais voici les reproches que Robert de Pipin adresse directement à l'évèque Foulque : « Seigneur évèque , vous parlez

» à votre aise ; et si le comte n'eût cru ni vous, ni vos pareils, » il ne serait pas dans la tristesse où il est , et , au contraire, il » serait maître tranquille de Toulouse , aimé des habitants ; » car vous êtes cause de tout ceci , et de la mort de mille hom- )> mes et plus ; et jamais terre mal conquise ne peut être gar- » dée longtemps ; et je vous dis que quand même tout ce peu- )> pie serait à votre merci , vous ne sauriez lui nuire , ni lui » (aire du mal , car ils combattent pour leur seigneur naturel ; )i et d'autre part les secours leur viennent de tous côtés, et )) nous n'en pouvons obtenir , à cause du mal que nous leur » avons fait. » {Anonyme languedocien. )

9 Là , sont Parayre et Grand , deus enfants de la ville , Ingénieurs vantés

(( Et , après s'èlre retirés , ils ont fait venir un nommé Ber- » nard Paraire et un autre appelé maître Grand , et leur ont » ordonné d'aller promptement mettre les trébuebets ( trabu- » quets ) et les pierrières , pour abattre ce qui restait encore » debout du Chàteau-Narbonnais ; ce que ces hommes Urent ; » car ils étaient les plus subtils maîtres qui fussent au monde » pour cette chose. » [Arum. lang. — Trad. de M. Du Mège.)

10 II place plusieurs chefs à la garde des portes

Il confie à Montaut la porte Posarnille ;

Il livre le Bazacle à Giraud de Gordon.

L'on trouve dans la Canso une énumération des portes de la ville avec les noms des chefs qui les défendent ; mais elle se rapporte à une époque postérieure à la mort de .Montfort ; il s'agit , dans ce passage de la Canso, du siège de Toulouse par Louis de France , père de Saint-Louis.

1 1 Morosi tombe mort à côté de Raymond.

« Et quand ceux de la ville se sont retirés , ils ont reconnu » qu'ils avaient perdu beaucoup de gens , et entre tous les au- » très un vaillant homme appelé Guiraud de Morosi. » ( Anonyme languedocien. — Traduction de M. Du Mège. )

'2 ... Et Loup de Foix blessé se traîne hors des rangs. " FA aussi ils ont eu , fort blessé, Loup de Foix , un autre

» vaillant homme , el beaucoup d'autres , dont le nom n'est pas » ici. » ( Idem. — Traduction de M. Du Mège. )

13 Des barons Luzenac la tige fécondée ,

Compta plus d'un héros dans les champs de Judée

Un guerrier du nom de Luzenac est mentionné avec éloge dans la Canso de Guillaume de Tudéle : « Ei es W. B. de )> Luzenac Marviers. » (Vers 8379. ) « Guillaume Bernard de » Luzenac , l'adroit. »

' '< Dix croisés abattus ,

Que protègent en vain les heaumes de Pavie , Sous les coups de Bernard déjà tombent sans vie.

Il paraît qu'à celte époque les heaumes fabriqués à Pavie étaient en .grande réputation. Dans la Canso , Montfort parle de son heaume de Pavie. « Je n oterai point mon haubert , ni » mon heaume de Pavie.... » (Vers 5015. ) Et ailleurs on lit : « Ils revêtent leurs hauberts et leurs heaumes de Pavie. » (Vers 8003.) « Que de beaux coups frappes sur les heaumes de Pavie ! » ( Vers 1215. )

*5 Ses yeux se sont fermés ; il tombe ; ainsi la fleur Que le soc mutila , penche la tête , et meurt.

Image bien souvent reproduite et toujours gracieuse ; imitalion de ces vers qui sont dans la mémoire de tout le monde :

(( Purpureus veluti cuni flos succisus aratro

» Languescil moriens » ( Enéide , liv. 9. )

,G Jeunes infortunés , dignes d'un meilleur sort , La gloire a couronné votre héroïque mort....

L'épisode des frères Arnaud el Bernard est une nouvelle imitation du célèbre épisode de Nisus et Euryale , déjà imité plusieurs fois dans d'autres poèmes épiques. Ici, du reste, cet épisode n'est pas un hors-d'œuvre ; il a un mérite qui ne saurait lui être contesté ; il se lie intimement au sujet dont il amène le dénouement. C'est un coup de pierre qui doit frapper Montfort ; la pierre , d'après le récit historique , fut lancée par une femme. Maintenant la femme est trouvée ; c'est hlanche

qui sera l'instrument de la colère céleste , et qui vengera en même temps son époux et ses enfants.

17 ... Et nos derniers neveux les entendront vanter , Quand ces murs abattus cesseront d'exister !

Le rempart et la porte Arnaud-Bernard n'existent plus. Napoléon , à son passage à Toulouse , en juillet 1808 , décréta la démolition des vieux remparts de cette ville. Ce décret a reç u son exécution au bout de trente ans. Le parapet de brique , la grande levée de terre qui le soutenait , et quelques tours au protil pittoresque , ont disparu du sol. Aujourd'hui , des boulevards agréables remplacent ces vieilles murailles.

18 Sous le poids des rochers qui volent en éclats , La tour Ferrande penche et croule avec fracas.

Tour Ferrande ; tel était le nom d'une des tours du Chàteau- Narbonnais ; elle fut ruinée à l'époque du siège de Toulouse par les machines que faisaient jouer les Toulousains assiégés.

« Et ils ont tant tiré , qu'ils ont abattu une grande partie de » la tour Ferrande , dont se sont fort ébahis ceux qui étaient » dans la forteresse.» (Anonyme lang. — Trad. de M. Du Mège.)

SOMMAIRE

Invocation et adieux à la muse. — Invocation à Toulouse. — On porte à Blanche les tètes de ses enfants. — Monlfort s'empare du faubourg Saiut-Cyprien. — Il esl arrêté par les deux tours qui défendent le fleuve. — Une tempête relient les secours.

— l'ont suspendu jeté par Domingo. — Combat sur le fleuve. — ltaymond vainqueur reprend le faubourg. — Monlfort chassé repasse le fleuve à Muret. — Mort d'Eluia. — Trêve pour ensevelir les morts. — Monlfort fait construire une immense tour en bois. — Il est condamné par le jugement de Dieu. — Songe de Blanche. — Songe d'Alice. — Monlfort fait avancer la grande tour. — Elle est brisée. — Monlfort marche au secours de son frère. — Il va sous le cormier fatal.

— Blanche l'aperçoit — Monlfort tombe frappé d'une pierre. — Les Croisés lèvent le siège. — Epilogue.

Muse, soutiens ma voix, avançons d'un pas ferme! Ma course est mesurée , et j'aperçois le terme ; Pour prix de ces labeurs que nul n'osa que moi , Je sollicite encore un sourire de toi ; De mes jours de douleurs chère consolatrice, Toi qui de mon destin corrigeais l'injustice, Dont la main répandit quelques gouttes de, miel Dans cette coupe amère où j'ai bu tant de fiel , Ne m'abandonne pas dans ce champ de carnage ! Sans ton appui divin que pourrait mon courage? Viens ! arrachons Toulouse à son joug odieux ! C'est le suprême chant, c'est le chant des adieux. Avant de nous quitter, en ce jour de victoire, Couvre mon luth pieux des éclairs de ta gloire.

•142 CHANT VINGT-QUATttlÉME.

Et loi dont le vieux nom, digne d'un sceptre d'or, Sur les champs du Midi semble régner encor , Cité qu'enorgueillit l'éclat du Capitole , Berceau de mon enfance et ma plus chère idole , Toulouse! oh! si mes vers peuvent dans l'avenir Des jours de ta grandeur porter le souvenir , Conserve, avec mes chants, le nom de ton poète! Accorde dans tes murs une tombe secrète A celui dont la muse à toi se consacra , Que ton amour remplit, que ta gloire inspira. Hélas! bien jeune encor, ma fidèle tendresse, A dédaigné pour toi les pompes de Lutèce : Ces palais, ces splendeurs , ces prestiges des arts Qui des mortels séduits fascinent les regards, Dans mon cœur , tout ému de tes douces images , Ne purent balancer l'amour de tes rivages. J'admirais ces grandeurs , sans pouvoir les aimer; Ce qui n'était pas toi ne pouvait me charmer ; Dans les froides vapeurs d'une sombre atmosphère, Je cherchais ton soleil , ton azur , ta lumière , L'air si doux qu'en naissant ma bouche a respiré, Et les brillantes eaux de ton fleuve sacré. Pour prix de tant d'amour , écoute ma prière : Conserve à tes enfants des entrailles de mère! Tu portes dans ton sein , tant de fois agité, Tous les germes de gloire et de fécondité ; Cultive avec amour ton superbe héritage ; Assez d'autres cités envîront ton partage.

De ton sol, de Ion fleuve honore le trésor; Invoque le travail ; donne un nouvel essor A ton ambition plus noblement placée :

Tu régnas par le fer , règne par la pensée ! Un jour, puisqu'il n'est rien qui ne doive finir, Quand tu ne seras plus qu'un noble souvenir , Tu paraîtras aux yeux de ces races lointaines , Avec tes monuments , tes canaux , tes fontaines , Et ces riches travaux que ton peuple adopta , Qu'en tes murs rajeunis l'industrie enfanta ; Ces gloires des aïeux par le temps confirmées ; Ces noms grands à jamais , ces vastes renommées ; Et le poète obscur, qui dressa ton pennon , Heureux d'avoir chanté tes armes et ton nom !

Mais , de nouveaux combats , un choc opiniâtre , Me ramènent encor sur un sanglant théâtre.

Montfort , qu'aigrit toujours l'échec de ses drapeaux ,

Refuse sa paupière aux douceurs du repos;

Il veille. Guy , son frère, oubliant sa blessure,

De l'orgueil irrité veut calmer la torture.

Ainsi , le médecin qu'inspire l'amitié ,

Et qui cède à l'élan d'une douce pitié,

Joint au secours de l'art celui de la parole ,

Assiste le blessé , le panse et le console.

Mais Montfort. le repousse : « 0 douloureux affront !

» C'en est fait, mes lauriers sont flétris sur mon front!

» Je ne sais quelle main , que ma grandeur offense ,

)> Se fait un jeu cruel d'abaisser ma puissance.

» Je suis vaincu; mon nom n'inspire plus d'effroi;

» Et l'enfer, et le ciel, tout s'arme contre moi.

» Ma couronne pourtant ne fut pas usurpée;

» Car Rome consacra les droits de mon épée. 1

» Cette ville est à moi; je la veux, je l'aurai;

» Avant de renoncer à l'avoir.... je mourrai !... »

Et pendant qu'il veillait dans l'ombre et le silence , Le barbare médite une atroce vengeance. Par son ordre secret , dans la foule des morts , Des frères Luzenac on va chercher les corps. Des cadavres sanglants les têtes détachées , Ces têtes qu'on unit , lune à l'autre attachées , Front à front , bouche à bouche , et , par un jeu cruel , Qui semblent se donner le baiser fraternel, Par des anneaux de fer étroitement fixées , Par-dessus les remparts dans la nuit sont lancées : Montfort , pour se venger d'un mépris insolent , Envoie aux Toulousains cet horrible présent.

Le peuple , au point du jour , voit ces têtes chéries Dans la poudre rouler , sanglantes et meurtries ; On relève , on recueille avec un soin pieux , On porte à Blanche , hélas ! ce tribut douloureux.

Un mensonge prudent, dans la triste journée, Lui cacha de ses fils la noire destinée; Vainement sa tendresse attendit leur retour ; Une lueur d'espoir soutenait son amour.

La nuit s'écoule, et rien, dans cette nuit si lente, N'interrompt un silence affreux pour son attente; L'angoisse la torture ; un désespoir muet S'amasse sur son cœur qu'il dévore en secret. Ainsi ce fruit doré , trésor de miel et d'ambre Que mûrit de ses feux le soleil de septembre ; Par un insecte impur lentement déchiré, Garde et nourrit le ver dont il est dévoré. Mais, sitôt qu'elle a vu, de sang teintes encore, Les têtes de ses fils , ces têtes qu'elle adore , Que cet aspect confirme un malheur trop certain , Un cri terrible, un cri s'échappe de son sein; Elle tombe ! . . . . On accourt ; une sœur, une amie , Par leurs soins empressés, la rendent à la vie.

Déplorable bienfait ! Elle ouvre enfin les yeux :

« Mes fils ! . . mes fils ! . . dit-elle. Ils sont là !.. ce sont eux ! . . » Si beaux! quand de ces murs je les voyais descendre. » Etait-ce en cet état qu'on devait me les rendre ? » Morts ! mais , que dis-je '? à qui me plaindre de leur sort? » C'est moi qui , la première, ai causé votre mort, » Chers enfants! . . oui, c'est moi. . c'est moi seule. . ô disgrâce! )) A combattre Montfort j'excitai votre audace. . . . » Mon Dieu! vous le voulez ! . . . . soumise aux saintes lois , » Je me jette expirante au pied de votre croix....

iifi CHANT VINGT-QUATRIÈME.

» Au Christ, dont à longs traits je bois l'amer calice,

» De tout ce qui m'est cher j'offre le sacrifice.

» Que n'ai-je pu m'offrir toute seule à vos coups!

» Si le courroux céleste éclate contre nous,

» S'il est quelque attentat que notre sang expie ,

» Ne pouviez-vous, grand Dieu! m 'accepter pour hostie,

)> Et défendre mes fils contre un fer ennemi?

» Montfort!.... tigre abhorré que l'enfer a vomi!....

» Bourreau de tous les miens!.... fléau de ma patrie!...

)> Je suis femme, et ma main est faible et peu hardie;

» Mais, que le Tout-Puissant daigne me protéger,

» Cette main sera forte et pourra les venger.

» Exaucez-moi , grand Dieu ! que ma douleur vous touche!

» Je serai la Judith de ce monstre farouche !....

» Si , le fer à la main , je puis le déchirer ,

» Si mon œil triomphant peut le voir expirer ,

» Que la foudre du ciel tombe alors sur ma tête !

» Mes maux sont effacés , et je meurs satisfaite ! »

Elle dit , presse encor ces restes précieux ; Un long torrent de pleurs ruisselle de ses yeux: Lenard coule, et bientôt ces têtes parfumées, Dans le cèdre odorant reposent enfermées.

Montfort , dont la fureur tente un nouveau moyen , Franchit le fleuve et marche au faubourg Cyprien. Avant que le soleil ramenât la lumière , Déjà , deux cents bateaux , à la rame légère ,

Sur les deux bras du fleuve en ordre disposés , Ont transporté les Franks jusqu'aux bords opposés. Montfort est là, suivi d'un imposant cortège; Sous les murs du couchant il établit le siège. La troupe de Joris , déployant l'étendard , Au signal convenu , s approche du rempart ; Sur un point découvert l'attaque est décidée. L'enceinte du faubourg est faible et mal gardée; Comminges la défend. Vainqueur jusqu'aujourd'hui , Il vit le fier Joris reculer devant lui. Mais, après vingt combats , brillants de renommée , Sa troupe est peu nombreuse et presque désarmée; De ses fiers combattants il n'a plus qu'un débris. Qu'importe ?. . . . Il sort et marche au-devant de Joris. Joris sonne la charge, et le combat s'engage. Dans les rangs opposés brille un égal courage. Bientôt , d'un sang vermeil le sol est imbibé-; Et peut-être, en ce choc, Joris eût succombé, Sans un secours puissant qui vole à sa défense.

Sous les pas mesurés d'une colonne immense , La plaine se dérobe ; on sent le sol trembler; On voit les bataillons au loin se dérouler ; L'horizon se noircit d'une sombre fumée; L'impétueux Montfort conduit sa grande armée. Comminge , environné de ses faibles soutiens , D'un choc trop inégal veut préserver les siens; Il rentre , et , pressentant une fatale épreuve ,

4îK CHANT VINGT-QUATRIÈME.

Il court armer las tours qui défendent le fleuve. Ainsi, le laboureur, par un torrent pressé, Qui voit le flot grossir et son champ menacé, Sans relâche appliqué , redouble de fatigue , Pour relever son tertre ou réparer sa digue.

Les murs cèdent bientôt à l'effort des croisés; Les vieux toits du faubourg pétillent embrasés ; Montfort , en peu d'instants , est maître du rivage ; Mais deux puissantes tours l'arrêtent au passage. Cet obstacle écarté , pour gagner l'autre bord , Le trajet est facile avec le moindre effort ; La rive est sans défense , et la voile et la rame Conduiront les croisés qui porteront la flamme; Enfin , si les deux tours tombent en son pouvoir, De conquérir Toulouse il conserve l'espoir.

Mais, les tours sont debout, et la défense est prête; Les archers de Commingc en couronnent le faîte ; Par les arcs frémissants mille traits sont lancés, Qui frappent de Montfort les soldats avancés. Joris, pour se défendre et battre ces murailles, Tente avec les pierriers de promptes représailles ; Le ciel est obscurci, dans ces assauts divers, De cailloux et de traits qui traversent les airs. Montfort presse les tours ; la plus forte l'appelle ; Deux mille combattants s'entassent autour d'elle; Ils redoublent d'ardeur ; les rochers en éclats

Sur les créneaux brisés volent avec fracas ; Au front des assiégés qu'écrase sa colère , Tombe , tombe toujours la grêle meurtrière. En vain , pour repousser les assaillants nombreux La tour vomit sans cesse un déluge de feux ; Rien ne peut ralentir les bruyantes machines ; La brèche s'est ouverte au milieu des ruines , Et 1 échelle se dresse , et d'un essor nouveau , Les croisés , plus ardents, s'élancent à l'assaut. Les assiégés, battus par ce terrible orage , En vain à la fortune opposent le courage ; Ils cèdent sous le nombre, et, vers la fin du jour Courent se retrancher dans la seconde tour.

Montfort, de ses succès poursuivant la carrière , Sur ces débris sanglants arbore sa bannière ; 11 rend la nuit témoin de ces hardis travaux; Il a fermé la brèche , il refait les créneaux , Et , creusant des fossés où l'onde se replie , Dans le poste conquis bientôt se fortifie. Sur l'horizon lointain le soleil de retour, Le voit déjà porter ses coups sur l'autre tour; Il l'attaque ; à ses yeux , cette double conquête De Raymond désarmé garantit la défaite.

Enfermés par les flots, de toute part pressés, Comminge et ses soldats , par Joris menacés , Implorent à grands cris les secours de la ville. 11. 29

Un vieux pont présentait un passage facile.

Déjà les deux Raymonds, partageant leur effroi ,

D'armes et de guerriers préparaient un convoi.

On accourt ; mais soudain une tempête éclate ,

Qui retient les secours rassemblés à la hâte.

Un orage effroyable, aux sinistres lueurs,

Enveloppe le ciel de ses noires vapeurs ;

Aux éclats redoublés de la foudre qui gronde ,

Au tumulte des vents , à la fureur de l'onde ,

Se joignent les torrents qui, des airs tourmentés,

A grand bruit , tout un jour, tombent précipités.

Le flot s'enlle et mugit, le fleuve rompt ses chaînes ,

Franchit ses larges bords et couvre au loin les plaines ;

Renverse , envahit tout 2. Les forêts , les troupeaux,

Les ouvrages de l'art, les débris des hameaux ,

Emportés dans son cours , roulent mêlés ensemble.

Sous l'effort du torrent bientôt le vieux pont tremble;

Il chancelle , s'affaisse , et ses débris poudreux

Tombent avec fracas dans le fleuve écumeux.

O douleur! oh! comment, dans l'horreur qui les presse ,

Des tristes assiégés assister la détresse !

Sur le fleuve orageux conduisant des secours ,

A des périls certains qui dévoûra ses jours ?

Un jeune Aragonais, aventureux génie ,

D un art audacieux signale l'industrie.

Domingo (c'est son nom) jette aux flots courroucés

Un énorme tissu de câbles enlacés ; 3

Du côté de la ville il l'attache au rivage ;

Puis, seul dans un esquif, et bravant le naufrage,

Sur le tleuve il s'élance, emportant avec lui

L'extrémité qui flotte et demande un appui.

Battu par le courant et la vague brisée,

11 descend , et s'arrête à la rive opposée ;

Fixe au pied de la tour le cordage tendu ,

Et le fleuve mugit sous un pont suspendu.

Témoin de tant d'adresse et d'un si grand courage,

Toulouse applaudissait au merveilleux ouvrage;

Domingo s'abandonne à ces hardis travaux ,

A travers les périls de la terre et des eaux ;

Le fleuve le poursuit de ses vagues rapides,

Et, plus loin, les croisés de leurs traits homicides;

Il les brave; il échappe à leur double fureur,

Et sur l'œuvre accomplie il s'avance vainqueur.

Tel , un jouteur hardi , dans nos fêtes publiques ,

Dirige vers le but des efforts héroïques ,

Etreint le mât glissant, grimpe, monte au sommet,

Et prend seul le laurier que chacun se promet.

Déjà, par cette voie, arrivent dès l'aurore

Tous ces premiers secours que le besoin implore ;

Et plus d'un combattant se hasarde à marcher

Au long balancement du flexible plancher.

Mais le fleuve s'irrite ; à son aide il appelle ,

Pour secouer ce joug d'une espèce nouvelle ,

Tous les fleuves amis qui grossissent son cours.

Ils arrivent. Aidé de leur bruyant concours , Il croît encor , bouillonne , ébranle , brise , arrache Les câbles, les poteaux, leur impuissante attache, Et dans ses flots grondants il emporte à grand bruit > Courageux Domingo, ton ouvrage détruit.

Les tristes assiégés, dont la détresse augmente, Ont vu naître autour d eux et grandir la tourmente. Tant que le flot grossit , nul espoir de secours; Aux efforts de Joris ils résistent dix jours. Pendant dix jours , on vit des forces inégales Soutenir le combat entre les tours rivales; Toujours les assiégés se défendaient. Enfin , Accablés par les traits, dévorés par la faim, S'échappant tout meurtris de la fatale plage , Ils tentent hardiment le périlleux passage. Après de grands efforts , d'un élan empressé , Sur de frêles esquifs l'espace est traversé ; Au sommet des deux tours , qui deviennent sa proie , Le superbe lion se balance avec joie.

Bientôt , l'onde décroît , et le fleuve calmé Reprend avec ses bords son cours accoutumé. Mais, un long cri de guerre en sort; son sein mobile A de nouveaux combats présente un champ facile. Sur les bords opposés , d'innombrables bateaux , Réparés ou construits , sont lancés sur les eaux ; Les armes, les soldats, les enseignes flottantes

Couvrent de leur éclat les vagues inconstantes, Et Toulouse contemple , au sein de ses remparts , L'ardente naumachie offerte à ses regards. 4

Sous le vol cadencé des rames affermies , S élancent à grand bruit les (lottes ennemies; Leur choc impétueux fait retentir les airs ; L'ardeur des combattants rayonne en vifs éclairs; Mais, le fleuve, fidèle à son antique gloire, Aux armes de Toulouse a promis la victoire. Les bateaux, deux à deux par les grappins liés, Chancellent sous l'effort des coups multipliés; Les haches , les poignards , les dards , les javelines Vont partageant les fronts , déchirant les poitrines. Partout c'est l'abordage et ses noires fureurs ; L'audace brille aux yeux , la rage est dans les cœurs ; Le sang bouillonne et fuit des blessures profondes ; Cent braves sont tombés et rougissent les ondes ; Ce sont des cris de mort et d'horribles clameurs. Les marins de Toulouse, intrépides rameurs, Reconnaissent un chef dont le courage habile Manœuvre avec plus d'art leur escadre docile. 5 Fulcrand, qui s'est rendu maître du cours des eaux, Aux bateaux ennemis lance ses lourds bateaux ; Les barques de Montfort, trop faibles pour la lutte, Sombrent avec les Franks entraînés dans leur chute. De cadavres au loin les flots roulent chargés ; A peine on voit les bras de quelques naufragés

iïi CHANT VINGT QUATRIÈME.

S'agiter et saisir un débris qu'ils étrcignent ; Des archers toulousains les flèches les atteignent; L'œil a marque le but, et par le trait sifflant Les membres sont cloués sur le poteau tremblant.

La flotte de Raymond triomphe ; avec ivresse ,

Du fleuve qui la porte elle se rend maîtresse ;

Et déjà, dans leur camp refoulant les croisés,

Conduit ses combattants sur les bords opposés.

Point de trêve; en trois corps, du vieux pont au Bazacle,

L'armée a traversé les ondes sans obstacle;

On la voit attaquer et l'une et l'autre tour ,

Disputer à Montfort sa conquête d'un jour ,

Poursuivre avec constance une lutte acharnée.

Un courage si grand vaincra la destinée.

Le superbe lion , par la honte accablé,

Sous la main des vainqueurs dans le fleuve a roulé ;

Il tombe aux yeux émus de Toulouse attentive ,

Aux applaudissements qui font trembler la rive ;

Il tombe ; mais la flamme , en vengeant les croisés,

Ne laisse aux Toulousains que des murs embrasés.

Roger, Marcel, Lomagne, ainsi qu'une avalanche, Inondent le faubourg où Montfort se retranche. Après un long combat et des succès égaux, La victoire flottait entre les camps rivaux. Raymond , quand la fortune encor tient la balance , Met dans un des bassins le poids de sa vaillance.

CHANT VINGT-QUATU1ÉME. 45o

Il apparaît, il marche; il montre à tous les yeux.

Du céleste pavois 1 éclat victorieux.

L'armure a des éclairs brillants comme la foudre ;

Les Franks épouvantés se roulent dans la poudre.

Montfort veut le combattre , et ne peut avancer ;

Une invisible main semble le repousser;

L'orgueil commande en vain qu'il triomphe ou qu'il meure ;

Le grand juge, en ce jour, n'a pas marqué son heure;

Son pouvoir le dérobe aux plus terribles coups.

Il cède en frémissant de honte et de courroux;

Sa troupe qui s'enfuit , éparse dans la plaine ,

Malgré lui, dans ses flots, comme un torrent l'entraîne ;

Et , d'un sort ennemi croyant subir l'arrêt ,

Pour repasser le fleuve, il court jusqu'à Muret. u

Ainsi , lorsque la trombe , au gré de sa colère , Roule en un tourbillon le chêne séculaire ; Suspendu , mais surpris d'obéir à ses lois , L'arbre résiste encor par la masse et le poids ; Entraîné malgré lui dans la force puissante, En bonds irréguliers il cède à la tourmente , Et la suit jusqu'aux lieux , en proie à la terreur, Où s'arrête sa marche et tombe sa fureur.

0 changement fatal de fortune et de gloire! Montfort revoit ces murs témoins de sa victoire ; Ces murs où s'imprima, sous son glaive insolent, D'un triomphe immortel le souvenir sanglant,

«6 -U. t >.,i -.i| ATIUEilfL

Oes loi* ra ii a T^ouiiis < ie sang, et de \ictimes . Le œi vent .40e loi-uiemt- -a -ùnae les ahùnes . Le oei l'y preerpte: en lems- hmniripg oris . Momibrr et son coursier tombent ensereas. ruuieîois . m secours 'arrachant an nauirase. Heure le isaerrar cpn ^aene le rivaee:

>Jais Mention .1 ueore -on •oursier e nos beaa. Qwfl. a nomme Lion, in nom de son trarjeaa: • le > omriasnen s* ârrde ses gnua. les jataiHes. Ce coursier de la mort, amant des timeraifles . <)iu. nm 4anraude. ^ufamme par -a voix. Dans es arus -nnemis "a Torre :ant te :01s: .. .

Au jaomeat »u ftavmonu -e luronne le -ooire. Une louienr bien vire attriste -a ictoire. Le jeune paee Albert, iom on secret iroibna Dissimula .e -1- .ussi jien rue .e nom.. Sur les pas m héros rue -on œur luoiàtre. Aux côtés de ilarcei avait jse combattre. Dim javeiot . rue Lance me :ataie rnam . La. xunte e rencontre et loi trappe le sem.

sang, et la droteur lecaseat -a aiessore: 'lais a raoeur m.os torte 1 vaincu la nature. Il se tait ; ii >4ouife un douloureux somar :

I T-rase m -eeours nu pourrait .e mmr.

i n-zr -et levant 1m: la awfc, avs.msM»de joace. Fîétnt. -n e ouchani. -e iront si pieni de ^ràee>

II appelle Ravmomi : e naître -u-nt-reox

CHANT VI NGT-QU ATR1ÉME. i67 D'un serviteur souffrant dai§ne exaucer les vœux. Il approche ; il a vu ses yeux près de s'éteindre : « Jeune ami, lui dit-il, que ton sort est à plaindre! » Combien je m'intéresse à tes jours menacés ! »

« Je vous suis chère encor plus que vous ne pensez, » Raymond ■ ce sein qui souffre et que la mort réclame , » Que le fer a percé, c'est le sein dune femme. » Reconnaissez Elma ! »

Ce nom cher et maudit Fait tressaillir Raymond, qui recule, interdit, Comme le voyageur, quand , du sein de la nue, Eclate sur ses pas la foudre inattendue. « Vous Elma! . . vous, grand Dieu! . . c'est donc vousque je vois! » Ces yeux mourants, ces traits. . . le son de cette voix ! . . » Oui, c'estvous! . . Dansquel trouble un souvenir me plonge! . . » Sous ce déguisement , vous , près de moi ! . . quel songe! . . » Est-ce un affreux prestige?. . . un piège du démon ?. . . «

« J'ai peu d'instants à vivre: écoutez-moi, Raymond. » Après des jours de honte, au repentir livrée, » Un cloître me reçut , faible et désespérée. » Là, Dominique , armé des célestes trésors , )> Chassa l'esprit impur qui possédait mon corps. » Vous venez. ... le combat avec Lévis s'en^a^e ■ » Parmi les morts s'offrait la dépouille d'un page ; » J'osai la revêtir. Albert , à votre insu, » En effaçant Elma, vous suit inaperçu.

4o8 CHANT VINGT-QUATRIÈME.

» Je vous voyais, seigneur; près de vous j'osais vivre.

» Trembler, prier pour vous, vous bénir et vous suivre ,

» C'était là mon bonheur , bonheur d'autant plus doux

» Qu'il était ignoré de tous, même de vous.

» Mais, Dieu me le ravit!... j'expie ainsi mon crime!..

» Laissez-moi déposer sur ce front magnanime

» Un baiser que le ciel ne peut plus m'envicr ;

)> Baiser pur, baiser tendre, hélas! et le dernier!...

)) Que Dieu, se souvenant des pardons qu'il accorde ,

» Daigne m'ouvrir les bras de sa miséricorde ,

» Et qu'il fasse descendre , à ces derniers moments ,

» Un regard de pitié sur mes égarements !

» Adieu!... qu'un souvenir, faible et précieux gage,

» Au fond de votre cœur consacre mon image ! . . .

» Approchez! . . que je meure en pressant votre main ! . . »

Elle dit , et ses yeux brillent d'un feu soudain. Sur le front du héros sa bouche s'est posée ; Sa main froide saisit une main embrasée; Elle aspire un moment ce douloureux plaisir , Et son âme s'échappe avec un long soupir. Ainsi , dans nos foyers , la lampe solitaire Jette un éclat plus vif en perdant sa lumière.

Raymond , les yeux en pleurs et le cœur oppressé , Contemple avec douleur ce front pâle et glacé; Nul ne sait du héros le trouble et les alarmes ; La nuit a dérobé le secret de ses larmes.

Huit jours sont écoules ; les belliqueux efforts

Cèdent au soin pieux d'ensevelir les morts.

Raymond dans ses remparts, les croisés sous leurs tentes,

Ont suspendu le cours de leurs luttes sanglantes.

Mais , ces moments de calme , au travail assidus ,

Les guerriers de Monlfort ne les ont pas perdus.

Le superbe lion rugit de sa défaite ;

Il n'a pas abdiqué sa plus belle conquête ;

Toulouse est sous sa main; pourquoi désespérer?

Par des moyens nouveaux il veut s'en emparer.

Tel , autour de l'enceinte où les troupeaux mugissent,

Rôde un tigre affamé dont les poils se hérissent,

Portant de tous côtés un œil explorateur,

Et cherchant une issue ouverte à sa fureur.

Montfort a fait construire une machine immense , Qui des plus forts remparts égale la puissance ; Haute comme une tour , et dont le large sein Porte mille guerriers qu'anime un grand dessein. Une vaste forêt, dont les chênes antiques Ombragèrent longtemps des autels druidiques , Pendait sur ces coteaux, sommets hospitaliers, Où Toulouse naissante abrita ses foyers. 8 Sous les coups de la hache , aux pentes ébranlées , Roulent avec fracas les tiges mutilées.

Le fleuve , mugissant sous les nombreux apprêts, Les reçoit et les porte au Château-Narbonnais. Là , d'un art tout puissant , le travail les assemble ;

La scie et les marteaux, criant, tonnant ensemble,

Préparent 1 édifice, et dressent dans les airs ,

L'un sur l'autre élevés , sept étages divers.

De cent taureaux choisis la dépouille puissante,

Une armure de fer qui soutient la charpente,

De la cité mobile embrassent les parois ,

Et des feux ennemis la gardent à la fois.

Du lourd géant de bois la tête enfin se hausse;

La roue est impuissante à porter le colosse ;

L'art vient à son secours. Par le chanvre enchaîné,

Sur d'immenses rouleaux péniblement traîné,

Il s'ébranle l'on voit marcher l'énorme masse,

A la voix de Montfort qui lui marque sa place ; Tout est prêt, tout annonce un carnage nouveau, Et le soleil naissant verra le grand assaut.

La nuit étend son voile; à la voûte étoilée S'élance une comète, ardente, échevelée, Qui s'arrête, et suspend, ministre de terreur, Sur le camp des croisés sa sinistre lueur. Quel horrible fléau, quel immense désastre Au monde plein d'effroi vient révéler cet astre; Ce messager qui verse, avec ses feux errants, Les flots de sa colère au front des conquérants?

Etienne et Saturnin, dans les champs de lumière , Sondent les profondeurs du céleste mystère ; Les saints , les séraphins , tous ces esprits de feu

Attendent en tremblant le jugement de Dieu.

Un ange, des héros mesure les journées,

Et des balances d'or pèsent leurs destinées.

Par ordre du Très-Haut il les prend dans sa main ;

Il a jeté deux noms dans le double bassin :

Deux mortels sont jugés. L'un, âme noble et pure;

L'autre, qui des forfaits a comblé la mesure:

C'est Raymond , c'est Montfort. Pesant le double sort ,

La balance divine a condamné Montfort.

L'Eternel , qu'environne un sublime silence,

D'un signe tout puissant proclame la sentence;

Il incline son front tonnant de majesté ;

Signe mystérieux, des anges redouté,

Qui jette les saints même en des terreurs profondes ,

Qui fait trembler les cieux , et l'espace , et les mondes.

Fidèle exécuteur du décret solennel ,

Un messager rapide est descendu du ciel ;

D'un songe prophétique il revêt l'artifice ; 9

Il va consoler Blanche , il épouvante Alice.

Blanche gémit toujours ; à cette mère en pleurs ,

S'offre un objet chéri qui suspend ses douleurs;

Du héros qu'elle aima ses yeux ont vu l'image ;

Ce sont ses traits , sa forme , et jusqu'à son langage ;

C'est lui. Tel il brillait au jour de son trépas,

Lorsqu'aux champs de Muret, s'élançant aux combats,

Il attaqua Montfort dans une heure maudite.

Il s'approche; et, calmant le trouble qui l'agite:

« Blanche , rassure-toi ; c'est moi , c'est ton époux. » Le jour de la vengeance est arrivé pour nous, » Dit-il. D'un monstre affreux il faut trancher la vie; » Le ciel nous l'abandonne , et ta main est choisie. » Va te mêler au peuple; accours dès le matin; » Monte l'étroit degré du rempart Saint-Sernin ; » En face du cormier dont l'ombre se déploie, » Va t'asseoir ; le Seigneur t'amènera ta proie. » Docile au mouvement que Dieu t'inspirera , » Du puissant mangonnoau ta main s'emparera ; » Et la pierre, instrument de vengeance suprême , » Vengera tes enfants , ton époux , et toi-même. »

Il dit. Blanche attendrie , et l'appelant en vain , Voudrait le retenir, le presser sur son sein ; L'ombre s'évanouit ; mais cette noble image La laisse résolue et pleine de courage.

Au Château-Xarbonnais , un songe plein d'horreur Descendait sur Alice, en proie à la terreur. 10 Sous un ciel orageux que les éclairs sillonnent , Au souffle déchaîné des vents qui tourbillonnent, Il lui semblait errer ; loin d'elle , son époux Défiait la tempête et le ciel en courroux. Tout-à-coup , déchirant la ténébreuse nue , Sur le front du guerrier la foudre est descendue ; Il tombe. Alice accourt , poussant des cris affreux , Et ses bras n'ont reçu qu'un cadavre hideux.

Alice se réveille en sursaut ; son courage

Veut écarter le songe et la sanglante image :

Trois fois, frappant ses yeux du plus sombre appareil,

Montfort pâle et mourant a troublé son sommeil.

Elle se lève, et l'œil tout humide de larmes,

Elle aborde Montfort qui revêtait ses armes.

A peine l'aube aux cieux jette un douteux éclat,

Et déjà le héros se prépare au combat.

« Noble seigneur, dit-elle, écoutez-moi. J'ignore

» Quels périls renaissants vous attendent encore ;

» Mais, j'atteste le ciel, jamais jusqu'à ce jour,

» Jamais semblable effroi n'a troublé mon amour.

» Partout je vois du sang; un songe, un songe horrible

» A pénétré mon sein d'une crainte invincible ;

» Je vous ai vu trois fois , ô tableau déchirant !

» Trois fois je vous ai vu dans mes bras expirant.

» Un noir pressentiment m'assiège osez le croire ;

» N'exposez pas des jours si chers, si pleins de gloire. » Fuyez pour un moment les hasards des combats! » Mes terreurs , mes conseils , ne les méprisez pas ! » Par pitié, demeurez !.... »

(t Y pensez-vous, madame?

» Montfort s'arrêterait aux frayeurs d'une femme? )) Une image si vaine, un songe vous fait peur, » Vous , si ferme d'esprit, et si noble de cœur! » Rassurez- vous ; le ciel me permettra de vivre. » Nos destins sont écrits là-haut, dans ce grand-livre,

» Par Dieu même; un seul jour ne peuts'en retrancher ,

» Et de mortelles mains ne peuvent y toucher.

» Et (Tailleurs, fût-il vrai qu'un tel sort dût m'attendre ;

» Moi-même eussé-je vu tout mon sang se répandre ,

» Bien loin que ce présage un instant m'arrêtât ,

» Je donnerais plutôt le signal du combat.

» Plus nous sommes puissants, plus notre dette est grande;

» Je me dois en exemple aux preux que je commande.

» Calmez- vous ; dissipez un puéril effroi ;

» Soyez digne de vous , soyez digne de moi ! »

Il dit; et cependant le jour venait declore ;

L'horizon rougissait des splendeurs de l'aurore ;

Les chefs , les écuyers , pour ce dernier effort ,

Viennent prendre à l'envi les ordres de Montfort.

Alice se retire, étouffant ses alarmes ,

Et cache son visage inondé de ses larmes.

Foulque , le cardinal , Pierre de Vaux-Sernay ,

Le prélat de Paris , Robert de Courtenai ;

Guy, tout prêt à combattre, oubliant sa blessure,

Sont auprès de Montfort, dont l'aspect les rassure.

On lui dit que le camp a reçu , dans la nuit ,

Quelque nouveau secours, par d'Aguilar conduit.

On compte les croisés ; ils sont soixante mille ;

Ils surpassent encor les forces de la ville.

Montfort prie un moment ; puis , marchant à grands pas ,

Il demande son casque et s'élance aux combats.

Il court dans tous les rangs, parle, agit, examine;

îl dispose l'armée et l'immense machine,

Et laisse , en leur jetant un élan de son cœur ,

Les chefs et les soldats déjà brûlants d'ardeur.

Toulouse , que menace un si terrible orage ,

De ses nobles vengeurs voit grandir le courage.

La vigilance active arme tous les remparts;

Partout des javelots , des piques et des dards ;

Et l'on entasse au pied des machines mobiles

Les cailloux, les rochers, les plus lourds projectiles.

Mais j le jeune Raymond , que nul n'a devancé ,

Au-devant du péril déjà s'est élancé ;

Il réveille des siens l'ardente sympathie ;

Sa belliqueuse voix commande la sortie.

Ivres d'un beau succès , ces héros pleins de feu ,

Vont surprendre Montfort au camp de Montoulieu.

Bientôt , la tour immense et de fer hérissée , Portant mille guerriers , par mille bras poussée , Cratère au large flanc , par qui seront vomis Des bataillons entiers sur les murs ennemis, Affreux géant de bois dont le front se balance , S'ébranle lentement et lentement s'avance. Dès que le vieux Raymond au loin voit approcher Cette masse qu'à peine on peut faire marcher , Il dispose aussitôt, pour la battre en ruines, Le concours redouté des plus fortes machines , Et lui lance un rocher, vaste bloc que vingt bras il. 30

m CHANT VINGT-QUATRIÈME.

Unissant leurs efforts ne soulèveraient pas. Chassé par les ressorts de la puissante fronde , Le silex orageux dans les airs roule et gronde , Et tombe, et frappe, et brise en éclats meurtriers Les créneaux , les parois , le fer , les madriers. Tout cède; les croisés que ces débris déchirent, Au-dehors , au-dedans , courent , tombent , expirent. Un second coup succède; à ce coup désastreux, Le ravage est plus grand » le débris plus affreux ; La haute tour chancelle , à demi-renversée ; L'on voit fuir à grands pas sa garde dispersée. Enfin , la foudroyant de leur immense poids , Trois rochers monstrueux l'écrasent à la fois. Un craquement bruyant retentit; la machine S'affaisse, et n'offre plus qu'une vaste ruine.

La joie, à cet aspect, couronne les remparts;

Mille cris de bonheur montent de toutes parts ;

Elle tombe en débris l'énorme citadelle ,

Et Montfort abattu croit tomber avec elle.

0 supplice ! ô vengeance ! un moment a détruit

Son espoir , ses travaux dont il perd tout le fruit.

Que fera-t-il? Ses yeux semblent lancer la flamme;

Un sombre désespoir s'empare de son âme.

<( Allons , amis , dit-il , plus de retardement ;

» De vaincre ou de mourir , c'est ici le moment.

» Point d'autre choix pour nous : ou triomphe , ou ruine ;

» Le duel de dix ans aujourd'hui se termine.

CHANT VINGT-QUATUI ÈME. iC>7

» Tremblez , vils ennemis ! Montfort va vous briser ; » Oui , par le nombre seul je veux vous écraser ! » Que tout marche avec moi ! que tout croisé se lève ! » Que jamais tant de sang n'ait fumé sous le glaive! » Immolons ces maudits à mon juste «courroux ; )> Que tous , jusqu'au dernier , expirent sous mes coups ! » Marchons ! n

Il dit et part ; et sa fureur transporte Son coursier et ses preux , frémissante cohorte ; C'est le camp tout entier qui se soulève , ardent , Et qui , devant Raymond , roule comme un torrent.

D'un choc impétueux bientôt les deux années

Se heurtent , de courroux l'une et l'autre enflammées ,

Et d'effroyables cris élevés en cent lieux ,

Ebranlent les coteaux, et la terre, etlescieux.

Partout est la fureur , la rage , le délire ;

C'est l'enfer qui rugit , l'enfer qui les inspire ,

Qui plonge au sein des preux d'impitoyables mains ,

Qui prodigue la vie et le sang des humains.

Non, depuis que la guerre, en ses haines stupides,

Arme les combattants de glaives homicides ,

Jamais, dans les assauts des épais bataillons,

Massacre plus affreux n'a rougi les sillons.

Raymond, couvert de sang, à travers mille flèches,

Dans les rangs des croisés ouvrait de larges brèches;

Montfort , que semble aider un pouvoir infernal ,

Broyait les Toulousains aux pieds de son cheval ;

Une sueur sanglante inonde son armure ;

Son glaive se fatigue et rend un sourd murmure.

Soudain, un messager pénètre jusqu'à lui :

« Votre frère, seigneur, implore votre appui ,

» Dit-il; un grand danger pour lui nous inquiète;

» Sa poitrine a reçu le trait d'une arbalète;

» Il perd son sang ; les siens sont prêts de succomber ;

» Aux mains des ennemis lui-même il va tomber. »

— « Mon frère ! » dit Montfort , et soudain il s "élance.

Il arrive , il combat ; sa formidable lance

Frappe les Toulousains , dont les fronts mutilés ,

A l'aspect du lion , reculent ébranlés.

La terre fume au loin de sang et de carnage ;

Les Franks victorieux reprennent l'avantage.

Telle , au bord de la mer qui commence à s'enfler ,

La vague qui descend et qu'on voit reculer ,

Revenant sur ses pas au souffle de l'orage ,

Se dresse impétueuse et couvre le rivage.

Mais, tandis que son frère est porté hors des rangs,

Montfort fuit du soleil les rayons dévorants.

Il était près des murs; l'arbre au riant feuillage

Présente à sa fatigue un séduisant ombrage ;

Il cède au doux attrait. Un informe créneau

A ses yeux abusés cachait le mangonneau.

Il s'assied. Nul danger ne peut troubler son âme;

11 regarde aux remparts , et ne voit qu'une femme : Celait Blanche!!!

Incertaine et l'esprit effrayé De l'emploi redoutable à son bras confié, Blanche au pied de la croix dans la nuit s'est jetée; Vers le Dieu tout puissant sa prière est montée; Et bientôt , dans ce cœur qu'élève son destin , Elle a senti descendre un courage divin. Sitôt que dans les airs la clarté se déploie, Elle a jeté loin d'elle et le crêpe et la soie, Et revêt, empruntant une armure d'acier , Ses membres délicats d'un vêtement grossier. Elle descend , se mêle aux masses populaires ; Elle affecte une allure, un langage vulgaires; Des travaux, des dangers elle exige sa part, Et va choisir sa place à l'angle d'un rempart. Là, l'œil sur le cormier, disposant sa machine, Elle attend l'ennemi que le ciel lui destine. 11

Sa haine a reconnu Montfort. « Le doigt de Dieu , » Enfin, pour me venger, me l'amène en ce lieu. » Grand Dieu ! soutiens mon bras. . . conduis ce trait rapide ! Elle détend le câble.... et le bloc homicide, Fatal comme la mort, comme la foudre prompt, Avec un bruit strident, frappe Montfort au front. Meurtri, sanglant et noir, il tombe'2.... Ame farouche, A peine quelques mots expirent sur sa bouche..

« Toulouse!.... Alice!.... adieu!.... » Son fidèle écuyer Couvre, en pleurant, le corps du célèbre guerrier ; 13 Il étend un manteau sur la cotte de mailles, Et cache à tous les yeux le géant des batailles.

Toi loi se , honneur à toi! gloire! jour triomphant ! Ton ennemi superbe est à tes pieds gisant ! Ce terrible lion , dont la cruelle rage Te noya dans le sang , te remplit de ravage , Il tombe, il est tombé! libre de tant d'effroi, Une ère de bonheur peut commencer pour toi. Il est tombé meurtri! la vengeance est complète; La pierre de Lavaur retombe sur sa tête!... 14

Aux croisés, que devait épouvanter sa mort, L'on cachait avec soin le destin de Montfort. Mais , Toulouse le sait ; du haut de sa muraille , Elle a jeté ce bruit sur le champ de bataille ; Et bientôt ses guerriers , par mille et mille cris , Le jettent à leur tour dans les rangs ennemis. Les Franks sont consternés; la croisade est vaincue; L'âme de ce grand corps est à jamais perdue ; Dans le sein désolé de la sainte union , Ce n'est plus que douleur, effroi, confusion. Marcel, Roger-Bernard saisissent l'avantage; Ce n'est pas un combat, c'est plutôt un carnage. Mis en fuite , abattus, les malheureux croisés

CHANT VJNGÏ-QUATR1ÊME. 471

Dans leurs retranchements retombent écrasés ; Enfin, pour mettre un terme à la fureur du glaive, Avant la fin du jour on conclut une trêve.

Oh! quel beau lendemain pour un peuple sauvé! Les Franks se retiraient, le siège était levé. Le vieux Comte a repris les droits de sa naissance; Le Chateau-Narbonnais rentre sous sa puissance. Alice, inconsolable, Amaury, chef du deuil, Suivis de vingt prélats, conduisent un cercueil , Et l'armée, autour d'eux, au désespoir livrée, Escorte lentement la dépouille honorée.

Héritier de son père , entouré de vassaux , Amaury , tout troublé de ses destins nouveaux , N'a pour tant de grandeurs qu'une force inégale, Qu'accable de son poids la couronne comtale; Car son astre pâlit et touche à son déclin. Muets , de Carcassonne ils prennent le chemin. Là , d'éclatants honneurs , une pompe funèbre , Attendent le guerrier si tristement célèbre; Un marbre, œuvre de l'art et que rehausse l'or, De ses nobles débris gardera le trésor, Jusqu'au jour où, fuyant ces terres étrangères, Pour rendre à leur berceau des reliques si chères, Dans les murs d' Amaury, l'amour d'un fils pieux Ouvrira le tombeau de ses nobles aïeux. 15 Foulque , qu'anime encore une haine jalouse , Sur les pas des croisés s'enfuit loin de Toulouse ;

Tandis que Dominique, instrument de salut, Des hérauts de l'Eglise y fonde l'Institut. 16

Cependant, sur un char, de lauriers ombragée, On portait une veuve , une mère vengée ; A ses côtés brillait un instrument de mort, La pierre qui frappa la tète de Montfort. Et, tandis que, plongé dans un deuil solitaire, Raymond baignait de pleurs un marbre funéraire , Figuéri 17 que l'on vit , se mêlant aux guerriers , Combattre et se couvrir de sang et de lauriers , Chantait de son pays la gloire triomphante ; Et , de l'hymne inspiré fière et retentissante , Toulouse célébrait, dans un immense chœur, 18 Sa liberté conquise et son héros vainqueur. 19

1 Ma couronne pourtant ne fut pas usurpée , Car Rome consacra les droits de mon épée.

11 leur a dit (c'est Montfort qui parle ) : « Seigneurs, je ne » puis savoir d'où viennent ma mauvaise étoile et mon infor- )> tune ; car le Saint-Père et l'Eglise m'avaient donné le pays » de Carcassés et autres terres , et j'avais aussi une fois gagné » Toulouse , si bien qu'aucun homme ne s'y opposait. Mais , )> maintenant , je me vois si malheureux , que l'on m'a chassé » et rejeté de cette ville , et , qui pis est , tous les jours on tue » et l'on occit mes gens, si bien que je ne sais plus que faire , » ni quel conseil prendre ; car , si je tarde encore un mois à » prendre Toulouse , j'aime mieux mourir que vivre en cet » état. » {Anonyme languedocien. — Trad. de M. DuMège. )

2 Le flot s'enfle et mugit , le fleuve rompt ses chaînes , Franchit ses larges hords et couvre au loin les plaines ; Renverse , envahit tout

Le temps devint très mauvais , et il plut continuellement pendant Irois jours cl (rois nuits; de sorte que l'eau s'éleva

tellement, qu'il n'y eut ni « moulin , ni barrage (ou chaussée . » qui ne fût emmené. 11 ne resta debout , au pont de Saint- » Cyprien , que les deux tours dans lesquelles il y avait une » bonne garnison de ceux de la ville; et quand l'eau eut repris » son niveau ordinaire, etc.)) {Anonyme languedocien. — Trad. de M. Du Mège.)

3 Un jeune Aragonais , aventureux génie , D'un art audacieux signile l'industrie ; Domingo ( c'est son nom , jette aux flots courroucés Un énorme tissu de câbles enlacés.

La construction de cette espèce de pont-suspendu , œuvre qui aurait précédé de six cents ans ceux de nos jours , de ce pont composé avec des câbles, n'est pas une invention de l'auteur de l'Epopée Toulousaine ; il a puisé ce fait dans la Canso attribuée à Guillaume de Tudèle. Voici la narration du poète roman ; nous empruntons la traduction de M. Fauriel :

<( Us ont, au bout du pont, placé des charpentiers; mais » ceux-ci redoutent le passage , tant il est périlleux ; car le » pont a été dans l'eau renversé par quartiers. Mais don Peron » Domingo , un vaillant écuyer, natif d'Aragon , a tenté l'aven- » lure ; il traverse deux f;\s la rhière pour attacher des cor- » des , et jamais homme ne fut à tel péril exposé. En dedans » et en dehors , cent mille ( personnes ) le regardent , chacun » disant à l'autre : « (Certes) cet homme est leste ! » Ils firent )) ensuite un pont de corde , avec des claies en travers , de ma- » nière à former un sentier jusqu'à la tour vieille. Plus grande » est la difficulté de secourir l'autre ( tour ) ; car il n'y a , pour )) y passer , ni ( débris de ) pont , ni échelle ; mais d'une tour à » l'autre , par de longs filets doubles que l'on descend sur un )) bateau chargé de viande , on leur envoie de la nourriture et )) des carreaux d'acier. » ( Canso , vers 7G28-76i3. )

4 Et Toulouse contemple , au sein de ses remparts , L'ardente naumachie offerte à ses regards.

(c Et quand ceux de la ville ont vu brûler ainsi cette tour , » cent cinquante d'entr'eux , des plus hardis , se sont armés, )) sont entrés dans des vaisseaux et ont été tout droit à cette » tour pour éteindre le feu , et alors ceux du comte (de Mont-

NOTES DU CHANT VINGT-QUATRIÈME. 47a

» fort ) se sont armés aussi , sont entrés dans des vaisseaux , » et se sont avancés contre ceux de la ville pour les combat- » tre ; et ils se sont si bien rencontrés , que , de chaque côté , » il en est assez tombé dans l'eau. » ( Anonyme languedocien. — Traduction de M. Du Mège. )

5 Les marins de Toulouse , intrépides rameurs , Reconnaissent un chef dont le courage habile Manœuvre avec plus d'art leur escadre docile.

<( Mais ceux de la ville étaient plus forts et plus adroits sur » l'eau; de sorte qu'ils malmenaient et tuaient les autres, et » que mainte enseigne était emportée par le courant ; et alors » ceux qui ont pu échapper l'ont fait , et sont revenus vers » leur seigneur le comte de Monlfort » ( Anonyme languedocien. — Traduction de M. Du Mège. )

G Sa troupe qui s'enfuit , éparsc dans la plaine ,

Malgré lui ( Monlfort ) , dans ses flots , comme un lorrent l'entraine ; Et , d'un sort ennemi croyant subir l'arrêt , Pour repasser le fleuve, il court jusqu'à Muret.

(( Et on les a poussés avec tant de vigueur qu'ils ne savaient » où se retirer ; et on ne saurait croire le massacre qui y a été » fait, car un bien petit nombre ont pu se sauver; et le comte » de Monlfort , tout déconcerté , s'est mis à fuir comme les » autres et a tiré droit à Muret , là où il avait laissé ses em- » barcalions quand il avait passé l'eau pour venir mettre le » siège. )) (Anonyme languedocien. )

7 Ces flots qu'il a remplis de sang et de victimes , Le ciel veut que lui-même en sonde les abîmes.

« Et ils se sont tellement pressés pour entrer dans l'eau, qu'un » assez grand nombre se sont noyés dans ce moment ; car le » comte de Foix les serrait de si près, que le comte de Monlfort » est tombé dans l'eau , homme et cheval tout armés. » (Idem.)

8 Une vaste forêt

Pendait sur ces coteaux , sommets hospitaliers , Où Toulouse naissante abrita ses foyers.

Sur les coteaux qui couronnent la rive droite de la Garonne, au midi de Toulouse e! à deux petites lieues de cette ville , on trouve un village du nom de Vieille-Toulouse. Un tumulus , des

médailles celtiques et romaines trouvées en abondance dans les champs , des débris nombreux d'antiquités , ne permettent pas de douter qu'il y a eu sur cette partie des coteaux de la Garonne un établissement considérable.

' Un messager rapide est descendu du ciel ; D'un songe prophétique il revêt l'artifice

Les songes sont un ressort fréquemment employé dans la machine épique. On en trouve dans l'Iliade et dans l'Enéide , ces grands modèles du genre; dans l'Iliade surtout. Le Tasse en a aussi fait usage dans la Jérusalem délivrée. Les songes ont toujours une mission : en général , c'est de faire connaître à la terre les volontés du ciel ; c'est aussi quelquefois d'avertir un héros des dangers qu'il court, ou des fautes qu'il pourrait commettre ; en un mot , un songe est l'organe d'un arrêt , d'un ordre , ou d'un avis.

10 Au Châleau-Narbonnais , un songe plein d'horreur Descendait sur Alice , en proie à la terreur.

La comtesse de Montfort fit en effet un songe affreux qui est rapporté par Pierre de Vaux-Sernay ; mais c'était quelques jours avant la bataille de Muret.

(( Le mesme soir de son parlement , sembla à veoir à la » contesse , par songe , qu'elle voioit couler grande abondance )> de sang de sez braz, dont elle feut grandement estonnée , et )) en feit rapport au conte son mary , qui lui respondit : vous » parlez comme une dez femmes sottes. Pensez- vous, qu'à la )) mode des Espaignolz , je m'amuse aux songes et augures ? Je )) vous puis asseurer que si j'avais en nuit songé que je deusse » estre tué à la guerre que je me suis proposé , j'i irois plus )) hardiment , et ne feut que pour m'opposer à ces resveries » espaignoles. — Ces choses dictes, le conte partit de Fan- )> iaux, etc. » {Histoire des Albigeois, ch. 125. — Traduction d'Arnaud Sorbin. )

14 Des travaux , des dangers elle exige sa part , Et va choisir sa place à l'angle d'un rempart. Là , l'œil sur le cormier , disposant sa machine , Elle attend l'ennemi que le ciel lui destine.

« 11 y a dans la ville une pierrière faite par un charpentier ,

» qui , de Saint-Salurnin , là où est le cormier , va lancer la » pierre ; elle est tendue par les daines , les fdles et les épou- » ses. » (Camo , vers 8448-8450. — Du Mège. )

12 Le bloc homicide ,

Fatal comme la mort, comme la foudre prompt , Avec un bruit strident, frappe Monlfortau front. Meurtri , sanglant et noir , il tombe

te La pierre (part ); elle vient tout droit où il fallait; elle » frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, » que les yeux , la cervelle , le haut du crâne , le front et les » mâchoires en sont écrasés cl mis en pièces. Le comte tombe

» à terre mort, sanglant et noir » {C aviso , vers 8'i51-

8455. Fauriel. )

13 Son fidèle écuyer

Couvre , en pleurant , le corps du célèbre guerrier....

(( Aymar et Gaucelin piquent à lui , et l'ont couvert bien » vite et par prudence , avec une cape bleue. Mais l'épouvante

» est déjà partout répandue » {Canso , vers 8456-8458.

Fauriel. )

Voici le récit de cette catastrophe , pris dans l'Anonyme languedocien. Nous empruntons la traduction de M. Du Mège.

« Alors un de ceux ( des croisés) qui se trouvait à cet as- » saut et escarmouche, a été dire au comte de Monlfort comme » ceux de la ville avaient fait une sortie contre les siens , et » que la tuerie et le meurtre qu'ils font est si grande , que » c'est pitié de le voir, et qu'il vienne promplement les secou- » rir. Quand le comte a entendu cela , il a fait armer ses gens » jusqu'au nombre de soixante mille hommes ; et , quand ils » ont été prêts , le comte est monté sur un fort et puissant » cheval , et le premier s'est mis en marche pour seconder les » siens. Et quand ceux qui étaient restés dans la ville ont vu )) venir le comte avec de si grandes forces , ils ont commencé )) de lâcher leurs pierrières et trabuquels, et frondes, contre le )) comte de Montfort ; et , d'autres parts , des lices , avec les » balistes et les arcs , tiraient tellement ceux de la ville , que » l'on ne voyait presque plus le ciel , tant la masse des traits » était épaisse. Ils firent là un grand meurtre de gens , et le

)> cheval dudit comte de Monlfort fut blessé d'un coup de trait » à la tête , tellement que ( étourdi ) il le portait çà et là ; et » alors un des défenseurs de la ville a lancé un trait au comte » et atteint sa cuisse gauche * , qui a été percée de part en » part , ce qui lui a fait perdre beaucoup de sang ; et alors il » a dit au comte Guy , son frère , qu'il le retirât de la presse , » à cause de la grande quantité de sang qu'il perdait.

» Or , l'histoire dit que , tandis que le comte parlait ainsi à » Montfort, une femme fut détendre un pierrier , lequel était » tendu , ne pensant point à le faire , et qu'une pierre , par- » tant de ce pierrier , alla frapper ledit comte de Monlfort , » tellement , qu'elle lui emporta la tète de dessus les épaules » et que le corps tomba sur la terre : ce qui fut chose bien » 'merveilleuse ; et , étant tombé en terre, incontinent il fut » couvert d'une cape blanche , afin qu'on ne le vît pas mort ; » et ensuite son dit frère fit porter ledit corps vers le cardinal » et l'évèque de Toulouse, lesquels en furent fort affligés , et » le reçurent avec beaucoup de larmes et de sanglots. »

Pierre de Vaux-Sernay , qui a voulu faire de Montfort un martyr et qui le compare à Jésus-Christ , a mis d'autres variantes dans son récit , que nous rapporterons plus bas , dans un fragment de Y Histoire générale de Languedoc.

1 ! 11 est tombé meurtri ! la vengeance est complète ; La pierre de Lavaur retombe sur sa tête.

Allusion au supplice que Montfort fit subir à la dame Guiraude , seigneuresse de Lavaur. L'on a vu , dans le 6e chant , qu'après la prise de ce château, cette dame fut jetée, par ordre de Monlfort, dans un puits que l'on combla avec des pierres.

15 Jusqu'au jour où , fuyant ces terres étrangères , Pour remlre à leur berceau des reliques si chères, Dans les murs d'Ainaury l'amour d'un ûls pieux Ouvrira le tombeau de ses nobles aïeux.

« Amaury, suivi du cardinal légat, de l'évèque de Toulouse » et du débris de son armée , se rendit à Carcassonne , et em- » porta avec lui le corps de Simon , son père , qu'il avait fait

* Ici , la chronique n'est pas d'accord avec la Canto.

» ensevelir à la manière de France ( more gallico) , et qu'il mit » en dépôt dans la chapelle de Sainte-Croix de la cathédrale de

» cette ville. Il lui fit faire ensuite des obsèques magnifiques

» ( Plus tard ) le corps de Simon de Montfort fut apporté en » France avec celui de Guy , son fils, et inhumé dans le mo- » nastère des Hautes-Bruières de l'ordre de Fonlevraud , situé » à une lieue de Montfort l'Amaury. On l'enterra au milieu de ;) l'église de ce prieuré , devant le grand autel , sous une pierre >i plate , avec sa femme. Sa figure est sur un pilier proche la )> grande grille, la face tournée vers cet autel et les mains » jointes. » {Histoire générale de Languedoc, liv. 23, ch. 30.)

|(i Tandis que Dominique , instrument de salut , Des hérauts de l'Eglise y fonde l'Institut.

L'ordre des Frères-Prècheurs a été fondé par saint Dominique, à Toulouse , en 1215. A cet effet, deux habitants de Toulouse , Pierre Cellani et Thomas , qui s'étaient rangés au nombre de ses disciples , lui donnèrent leurs maisons , situées dans cette ville , auprès du Chàteau-Narbonnais.

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