CHAPITRE V
Littérature religieuse des Juifs. — Simon le Juste. — Clôture du Ganon. — La Tradition. — La Kabbale, — Le Talmud. — Les Septante.
Pendant la période de la domination égyptienne, l'autorité pontificale fut successivement excreée à Jérusalem par Onias I (321); Simon le Juste (300); Éléazar (292); Manassé (276); Onias I (276); et Simon IT (217).
Simon le Juste est le seul dont le nom mérite une mention spéciale. Il mourut en 292, et avec lui s’éteignit, au dire de Maïmonides et des rabbins, le dernier membre de cette grande synagogue dont nous avons parlé. Tout porte à croire que ce fut lui qui mit la dernière main au canon sacré; mais, comme on la vu, là tradition ne nous donne, sous ce rapport, que de très-faibles lumières, et l’on en est réduit, d’une part, aux comectures, de l’autre, à ces imparfaites traditions. Dieu à voulu que le voile du sanctuaire restât fermé pour nous, et que nul ne püût revendiquer l’honneur d’avoir fait ou achevé l'œuvre qui est celle de l'Esprit. On à déjà vu ce que fut l'œuvre d’Esdras. Quant à Simon le Juste, plusieurs raisons sembleraient confirmer la part que la tradition lui attribue dans la
formation et la clôture définitive du canon ; quelques versets portent en effet la trace d’une origine récente, contemporaine d'Alexandre, et peut-être même postérieure; ainsi, À Chron. IE, 19 et suiv., la généalogie des enfants et petits-enfants de Zorobabel; ainsi encore, Néh. XIL 22, il est parlé du sacrificateur Jad- . duah comme s’il n’était plus, et Jadduah survécut de deux ou trois ans à Alexandre.
Quoi qu’il en soit de cette question, et la date précise importe peu, une époque nouvelle commence, une tâche nouvelle est dévolue au judaïsme. Lè texte est fixé, le canon est fermé; la doctrine et l’interprétation, c’est-à-dire la dogmatique et l’exégèse vont succéder dans l’Église juive aux anciens travaux, aux anciennes études. Elles se propageront quelque temps par la tradition orale, verbalemeñt, exposées à subir le contre-coup du mysticisme qui règne dans tout l'Orient, et à recevoir l'empreinte de cette superstition non raisonnée qui veut trouver un sens à tout, qui ne laissera rien passer sans le spiritualiser, qui ne verra ni un chiffre, ni une lettre, sans y chercher un problème: ce sera l’origine de ce que les Juifs appellent la Kabbale, ou la Recette (recette pour comprendre).
Les Juifs, surtout aux époques de décadence religieuse, ont toujours, comme l’Église romaine, distingué la Loi écrite, et la Loi orale ou tradition. Comme l'Église romaine, également, ils ont toujours donné la
préférence à la tradition qu'ils estiment à la fois plus claire et plus vivante. Ils racontent que Moïse, sur la montagne de Sinaï, a reçu de Dieu l’une et l’autre, qu'il les a confiées toutes deux à Aaron, puis à ses fils, puis au conseil des soixante et dix anciens, puis enfin au peuple; qu’elles sont parvenues toutes deux jusqu’à Esdras, que celui-ci, à son tour, les a léguées à la grande synagôgue et à Simon le Juste en particulier; que dès lors la Loi écrite étant fixée, la Loi orale a été spécialement confiée à Antigone de Soco, puis à d’autres, jusqu'à Hillel, à son fils Siméon, qui prit le Sauveur entre ses bras dans le temple de Jérusalem, au fils de celui-ci, Gamaliel, qui fut le maître de saint Paul, enfin au rabbin Judas Hackadoseh (le Saint), qui, pour l'empêcher de se perdre ou de
Saltérer, l'aurait mise par écrit et léguée au monde
religieux sous le titre de Mishna, environ 150 ans après Jésus-Christ.
Gette longue chaîne de traditions est une fable dans
. chacun de ses anneaux. Voici ce qu'on peut affirmer
de plus certain à cet égard.*
Qu'il y ait eu des traditions, des coutumes et des usages non écrits; que des fêtes nouvelles aient été établies; que les circonstances, que la royauté, l'exil, les rapports forcés du peuple avec des étrangers aient introduit, nécessité même à plusieurs égards des changements ou des modifications à la Loi écrite, ou tout au moins une Interprétation plus large et plus hu-
maine du texte mosaïque, cela paraît évident, et c'était naturel. I} est évident aussi, car la pente est glissante, que l'esprit juif a franchi de bonne heure les bornes de ce qui était permis et légitime, et qu'il n’a pas tardé, sous l'empire d’influences très-variées, à substituer à esprit de Dieu les caprices de son cœur et de sa volonté; les difficultés de l'exil, le contact des idées babyloniennes, la fréquentation des Grecs, ont particuliêrement favorisé cette disposition chez les Juifs et chez leurs penseurs. Esdras et la grande synagogue firent, on a lieu de le croire, un travail d'épuration, qui laissait subsister intactes les prescriptions de P'Écriture, remettait à leur vraie place les traditions et les coutumes, et n’en conservait que ce qui était commandé par la situation nouvelle du peuple mêlé au monde paien. Cette épuration ne fut évidemment pas de longue durée. Après la grande synagogue, et lorsque, de l’aveu des rabbins eux-mêmes, la bénédiction, c’est-à-dire la présence divine, se fut retirée du Sanhédrin, il se leva une espèce de savants, continuateurs et successeurs de la grande synagogue, qui reprirent le travail d’'Esdras, et sans toucher au canon, se remirent à étudier les traditions, les amplifiant, les modifiant, les complétant au gré de leur esprit personnel et sans doute aussi sous la pression et l’influence des idées ou des passions de leur temps. Ces hommes prirent ou reçurent le nom de Thannaim, docteurs, du mot caldéen fhena, enseigner. Leur enseignement
resta longtemps oral ou traditionnel, et il en vint à un point de corruption tel que notre Seigneur pouvait déjà reprocher aux Juifs de son temps d’avoir canéanti la parole de Dieu par leurs traditions » (Mare, VIT, 13). Dans son sermon sur la montagne, il y fait de fréquentes allusions, et constate combien la vérité était contraire à tout ce qui avait été «dit aux anciens » (Matth., V). |
Les calamités qui fondirent sur les Juifs sous l’empire d’Antonin le Pieux et sous Adrien, en anéantissant leurs écoles et en dispersant leurs savants, leur firent sentir la nécessité de mettre par écrit ces traditions, de peur qu’elles ne se perdissent entièrement ou ne s’égarassent plus encore. Ce futle rabbin Judas, surnommé le Saint à cause de la sainteté de sa vie, recteur de l’école de Tibériade et président du Sanhédrin, qui se chargea de cet ouvrage. Il rangea sous 63 chefs tout ce que la tradition lui avait transmis sur la religion et la loi. Son travail s’appela la Mishna, c'est-à-dire la tradition. Ce livre fut reçu des Juifs avec une grande vénération, comme s'il fût venu de Dieu même. On le commenta, et les principaux savants en firent l’objet de leurs études: il en parut deux commentaires sous le titre de Guemara, ou supplément, lun à Jérusalem vers la fin du I siècle, l'autre à Babylone vers la fin du V°; ce dernier est le plus complet et le plus suivi; l'édition d'Amsterdam est de 12 volumes in-folio. Ces deux suppléments,
avec la Mishna, forment le recueil important, si souvent cité sous le nom de Talmud, véritable étouffoir de la Loi et des prophètes, règle absolue de la religion des Juifs d'aujourd'hui. Moïse Maimonides en a fait un extrait qui lui a valu, à cause de la beauté du style et de la clarté de la méthode, la grande réputation dont il jouit auprès de ses coreligionnaires. Le Talmud est donc un recueil de jurisprudence et de théologie pratique; il règle et détermine ce que la Loi laisse indécis, et s'occupe des cas de conscience.
La Kabbale est aussi une tradition, un recueil, mais de philosophie spéculative, renfermant des théories mystérieuses et transcendantes sur Dieu, sur l’homme, sur l'univers, sur l'origine du mal, sur les forces secrêtes de humanité. Les savants Juifs, qui ont fait de cette science abstraite l’objet de leurs études, ont toujours tenté de la rattacher à l'Écriture par des interprétations allégoriques plus ou moins forcées, et prétendent que cés mystères ont été révélés, non à Moïse sur la montagne, mais bien à Adam dans le jardin d'Eden. On trouve dans les épîtres de saint Paul et de saint Jean des allusions très-claires à cette science des parfaits, au-dessus de la portée du vulgaire, et les idées des gnostiques du I et du IT siècle se rattachent aux idées cabalistiques par plusieurs points. Les livres de Jetsirah, ou la Formation, de Tsohar, ou la Lumière, quelques autres encore, paraissent avoir une origine fort ancienne, quoiqu'ils n'aient été pu-
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bliés qu'à une époque assez moderne (le Sépher Jetsirah à Mantoue, 1565). Mais quelle qu’ait pu être plus tard l'importance donnée à la Kabbale, on ne voit pas que pendant la période de l’histoire des Juifs qui nous occupe, elle ait joué un rôle considérable; les préoccupations étaient ailleurs, et la spéculation ne se portait pas du côté des idées.
La clôture du canon et les études qui s’y rattachent sont donc, au point de vue littéraire, le premier fait à constater parmi ceux qui se rapportent à l’histoire des Juifs pendant la domination égyptienne; il s’est produit, du reste, à Jérusalem, et complétement en dehors de toute intervention étrangère.
Un second fait à consigner est l'apparition de la première traduction des Saintes-Écritures en langue paienne. Cette version, la plus ancienne de toutes et la plus connue, est généralement désignée sous le nom de Version des Seplante. De grandes obscurités règnent sur Son origine, comme du reste sur tout ce qui, dans le vieux monde, et en dehors de la Révélation, se rapporte à l’histoire du peuple juif. La légende et la fantaisie se sont emparés des faits les plus simples pour les dénaturer, et l’on a souvent peine à démêler la vérité toute nue au milieu de récits où limagination semble s'être donné libre carrière.
Une lettre d’Aristée, officier à la cour de Ptolémée Philadelphe, le récit de Philon, les assertions de Jus-
ün Martyr, quelques mots de saint Augustin, un fragment d’Aristobule, conservé par Clément d'Alexandrie et par Eusèbe, voilà tout ce qu'on a de témoignages anciens sur ce sujet. Ge serait beaucoup sans doute, s'ils étaient authentiques et indépendants; mais ils sont loin de présenter toutes les garanties désirables; ils sont plus ou moins suspects, les uns d’avoir purement et simplement inventé, les autres d’avoir ajouté pour embellir, les autres d’avoir copié sans examen critique ce que les précédents avaient écrit; un auteur enfin, le premier de tous et le plus important, Aristée, est violemment soupçonné de n'avoir même jamais existé.
Voici, du reste, en abrégé, la légende telle qu’elle est racontée dans la lettre du prétendu Aristée à son frère imaginaire Philocrate.
La scène se passe sous Ptolémée Il, Philadelphe. Démétrius de Phalères, illustre Athénien, ancien archonte, président et directeur du collége, du musée et de la bibliothèque royale, désirant avoir un exemplaire de tous les livres connus, engage Ptolémée à se procurer aussi les livres des Juifs et à les faire traduire. Le roi ne recule devant aucun sacrifice; il consent même, après quelque hésitation, à rendre la liberté à 120,000 Juifs, qui étaient encore esclaves dans le pays (voy. page 95). Il s'agissait de payer à leurs maîtres vingt drachmes par tête pour leur rançon; Josèphe même dit cent vingt. (Trouvez-vous que
ce soit là une bagatelle?» dit le roi à Sozybius, l’un de ceux qui, avec Aristée, ménageaient cette grande œuvre d'émancipation. — «Plus la chose est grande, plus elle est digne d’un si grand roi,» répondit le courtisan. Le roi céda; d’un trait de plume, cent vingt mille hommes furent rendus à la liberté; un monarque paien, sans confondre la question de droit avec la question d'indemnité, fut ainsi le premier qui donna l'exemple d’une abolition partielle de lesclavage, moyennant une subvention ou un dédommagement pécuniaire.
Une ambassade partit pour Jérusalem avec une lettre et de riches présents pour le grand-prêtre Éléazar. Elle demande et obtient une copie des Saintes- Écritures. Le grand-prèêtre répond lui-même à Ptolémée, et confie sa lettre à soixante-douze Juifs respectables par leur âge , six de chaque tribu, qui partent avec les deux ambassadeurs, portant, ou plutôt charriant avec eux l'énorme manuscrit du Livre de la Loi, écrit en lettres d’or sur des parchemins. Ptolémée leur fit une réception toute royale et les combla de présents. Il les reçut à sa table, leur posa de nombreuses questions pour juger de leur esprit, et trois Jours après (la légende continue), Démétrius les conduisit à l’île de Pharès, distante d'Alexandrie de sept stades (environ 1 kilomètre et demi), et les installa dans une maison qu’on avait préparée pour eux au bord de la mer. Ils se mirent courageusement à
l’œuvre, dictant leur traduction à Démétrius, d’après Anistée, et achevèrent leur travail en soixante-douze Jours. Ce travail fut lu publiquement aux principaux d’entre les Juifs, aux anciens et aux magistrats, qui déclarèrent la traduction bien faite; puis Démétrius (l’Athénien!) prononça des anathèmes contre quiconque désormais oserait y ajouter ou en retrancher un seul mot.
D'après Aristée, les septante interprètes se seraient concertés pour leur travail. D’après Philon, ils auraient
travaillé, séparés les uns des autres. D’après Justin
Martyr, on aurait construit pour chacun d’eux une cellule particulière, et la preuve, c’est qu'il en a vu les
ruines. D’après Épiphane, ils auraient travaillé deux à
deux, avec un Grec écrivant sous leur dictée, et il n’y aurait eu que trente-six cellules; 1 ne dit pas s'il en a, lui aussi, vu les ruines.
Les cérémonies, lectures, consultations, anathèmes, étant terminés, les soixante -douze Juifs interprètes retournèrent chez eux, comblés de présents magnifiques et porteurs d’une lettre de Ptolémée pour Éléazar, qui rendait le meilleur témoignage de la manière dont ils avaient rempli leur mission.
Tout ceci n’est qu’un abrégé de la légende; 1l y aurait encore bien des détails à raconter: le repas de Ptolémée avec les interprètes, les compliments etsalutations qu'ils s’adressèrent réciproquement, les quésüons qui leur furent posées, les spirituelles réponses
qu'ils y firent, les larmes de joie et d’attendrissement, lénumération des cadeaux, etc.; mais on en a dit assez pour donner une idée de la tradition.
Voici maintenant les difficultés que soulève cette lettre d'Aristée. Elles sont de plusieurs sortes. Gomme invraisemblances, on peut relever le fait que Démétrius, l’homme de génie, le grand seigneur, se soit fait le secrétaire des Juifs pour un travail de copiste pour lequel le premier venu, en quelque sorte, pouvait suffire; 1l est également invraisemblable que Ptolémée, à moins qu'il n’eût encore d’autres motifs, ait acheté la Loi des Hébreux au prix de laffranchissement de 120,000 esclaves. — Comme anachronismes, il faut relever d’abord la mention des douze tribus; elles avaient cessé d'exister comme telles, il n’y avait plus que des Juifs; puis lintervention de Démétrius de Phalères qui, ayant pris parti pour le frère aîné de son maitre, pour le fils aîné de Ptolémée Soter, était tombé en disgrâce et avait été transporté dans la Haute-Égypte immédiatement après la mort du premier des Ptolémée. — Enfin, au point de vue critique, toutes les lettres reproduites par Aristée se ressemblent; celles de Démétrius, de Ptolémée, d'Éléazar, d’Aristée, paraissent couler de la même plume; Aristée a beau se dire Grec et adorateur de Jupiter, on retrouve toujours et partout l’adorateur de Jéhovah. Les chiffres eux-mêmes ont leur langage, et ces six fois douze interprètes, ces six fois douze jours nous trans-
portent en pleim rabbinisme. Le Sanhédrin de Jérusalem se composait de soixante-dix anciens; un Juif seul pouvait désirer de rappeler cette institution nationale, en plaçant ainsi la version nouvelle sous le patronage de cette autorité vénérée, que le nombre des traducteurs semble reproduire avec une mtention bien marquée.
La lettre d’Aristée est évidemment une réclame en faveur de la traduction grecque, que diverses préventions plus ou moins fondées devaient menacer dès son apparition. On la recommandait aux païens eux-mêmes en la plaçant sous le patronage de Démétrius et de Ptolémée; on la recommandait aux Juifs de tous les pays en la faisant passer pour l’œuvre de Juifs venus de Palestine, avec délégation du Sanhédrin. En un temps où la rareté des manuscrits et la difficulté des communications rendaient la critique difficile, on ne doit pas s'étonner que ce résultat ait été obtenu.
Bientôt on déclara que la version des Septante était inspirée, et de nouveaux miracles vinrent s'ajouter aux anciens : Philon avance que chacun des interprètes a fait la traduction entière sans communiquer avec ses collègues, et qu'après avoir achevé leurs travaux, quand ils vinrent à les comparer, ils les trouvèrent d'accord en tous points, Jusque dans les mots, accord qui ne pouvait être que le fruit d’une inspiration spéciale de Dieu.
Chose étrange, pour le dire en passant, que cette
recherche du miracle et cette adoration de la lettre chez des gens dont le cœur était fort éloigné de Dieu. Étrange? non. Disons plutôt bien ordinaire et bien naturelle, car l’homme cherchera toujours, comme il a toujours cherché, à racheter par la dévotion de la forme ce qui lui manque en vie intérieure, à compenser par l'excès de vérité ce qu'il ne veut pas donner en charité. Le chrétien seul, qui vit avec Christ et de Christ, saura concilier les deux choses, qui ne peuvent se séparer sans cesser d’être l’une et l’autre.
Après les Juifs, les pères admirent volontiers ce récit fantastique; il était conforme à leur tournure d'esprit et à leur théologie. Saint Augustin cependant, tout en maintenant l’imspiration des Septante, n’est déjà plus aussi sûr de tous les détails de la légende; pour lui, les cellules ne sont qu'une tradition respectable, et Aristée a cessé d’être une autorité. Saint Jérome le premier émet quelques propositions contradictoires ; il finit par reconnaître que les Septante n'ont pas prophétisé, car «autre chose est d’être prophète, et autre chose d’être traducteur.»
Quant au fragment d’Aristobule, cité par Eusèbe et par Clément d'Alexandrie, il dit en substance qu’il y avait déjà avant Alexandre des traductions fragmentares du Pentateuque et de Josué, mais que la traduction complète du Pentateuque ne fut commencée que sous Ptolémée Philadelphe, et par les soins de Démé-
trius de Phalères. — Ces dernières lignes renferment le même anachronisme qui a déjà été relevé dans la lettre d’Aristée, mais l’ensemble du morceau peut nous mettre sur la voie; et, sans entrer dans les détails critiques que demanderait une étude spéciale de la question, nous pouvons en conclure un premier fait, confirmé du reste par d’autres passages d'auteurs anciens, c’est que déjà sous Alexandre la langue grecque ayant remplacé pour les Juifs la langue de leurs Pères, l’hébreu étant oublié, les Écritures n'étant plus intelligibles, le culte public étant ébranlé dans ses racines, on avait essayé de remédier au mal par des paraphrases et des explications en langue vulgaire, c’està-dire en grec. Ces traductions verbales pouvaient être fautives; elles pouvaient s’oublier ; écrites, elles pouvaient se perdre: dans l’un et l’autre cas elles n'avaient aucune autorité. Aussi, de très-bonne heure, peut-être déjà sous Alexandre, en tout cas au plus tard sous le premier des Ptolémée, on essaya de mettre par écrit et de relier ensemble ces traductions décousues et fragmentaires. Mais comment cela se fit-11? Sous quelle direction ? Démétrius et Ptolémée intervinrent-ils dans ce travail, comment et pour quelle part? Cest ce qu'il est impossible de déterminer. Ptolémée Lagus, le chef de la race, désirant posséder les diverses législations existantes, pour affermir sa jeune dynastie par l'expérience des autres peuples, on peut parfaitement admettre que, sous la direction
de Démétrius, 1l ait protégé ce travail, et qu'il l'ait même demandé ou confié aux Juifs d'Alexandrie. Mais on peut admettre également que ces Juifs l’aient fait pour leur propre compte et pour l’édification des assemblées religieuses d'Égypte. En tout cas, ce qui paraît posiüf, c'est que le Pentateuque seul remonte au premier des Ptolémée; 1l formait trop un tout à part pour ne pas avoir fait l’objet d’un travail spécial. On y reconnait en outre l'ouvrage des Juifs alexandrins; ceux de Palestine n'avaient aucun intérêt à ce que leurs livres sacrés fussent traduits en langue étrangère; bien plus, ils paraissent ne l'avoir vu qu'avec une cerlaine répugnance et comme une profanation. Plusieurs détails, et notamment la traduction de certains passages trahit chez les auteurs de la version des Septante des préoccupations philosophiques etune tendance platonicienne assez caractérisées. La terre, dans le premier Jet de la création, est encore «invisible et sans forme » (Gen. I, 2). Dieu fit les plantes des champs avant qu'il y en eût sur la terre et toute. herbe du pays avant qu’elle germât (IL, 5), c’est-à-dire que dans le monde intelligible, il créa d'avance les prototypes, les modèles, avant de les créer dans le monde visible et extérieur. Les anthropomorphismes sont adoucis, les théophanies sont expliquées, la doctrine des anges comme agissant par les ordres de Dieu est supposée (Deut. XXXIT, 8); en général, l’idée de Dieu revêt une forme plus spirituelle qu'elle ne faisait chez les
anciens Hébreux. Les Septante, sous ce rapport, ‘constituent ou plutôt constatent un progrès réel de l’idée religieuse chez les Juifs. ; |
Mais s'il est possible de hasarder une conjecture sur la date de la traduction du Pentateuque, il est impossible de rien déterminer, même approximative ment, sur l’époque des autres livres. D’après certains indices, Josué serait postérieur à la mort de Ptolémée Philadelphe et à l’année 265; les prophètes auraient été traduits lors des persécutions d’Antiochus Épiphanes (174-164); Esaïie même n'aurait été traduit qu'après l'an 149; et la version tout entière n’aurait été complète que vers lan 140. Ainsi, cette version des Septante, bien loin d’avoir été faite en soixantedouze jours, serait l'ouvrage de plus de deux fois soixante-douze ans. Le nom de Septante est néanmoins resté à cette traduction, à causé de la fable du faux Aristée, et de la légende quil à illustrée dans sa lettre. | |
En résumé, la version des Septante est l’œuvre d'auteurs divers et de temps différents ; elle a été faite en Égypte; des Juifs, et probablement des Juifs platoniciens én sont les auteurs.
Elle jouit d’abord d’une haute considération, les Juifs la considérant positivement comme inspirée. Les Juifs et les chrétiens, au I siècle, en faisaient un usage constant. Notre Seigneur et les apôtres la citent souvent, mais librement, et quelquefois la corrigent.
Au II et au IE siècle, les Juifs la lisent encore dans leurs synagogues, et les pères la vénérent comme la parole de Dieu. Mais bientôt ce règne, cette mode va passer. La littérature grecque, suspecte déjà depuis les temps d’Antiochus Épiphane, et détestée de plusieurs, est devenue pour tous les Juifs un objet d’abomination depuis la ruine de Jérusalem; et les armes que les chrétiens puisent dans cette version, pour attaquer le judaïsme, sont trop acérées, trop redoutables pour que les Juifs ne se décident pas enfin à la remer. La fête du 7 tébeth (décembre), sera doréna- .vant consacrée à maudire la mémoire de l'apparition de ce travail. On avait d’abord prononcé l’anathème contre ceux-qui ne l’admireraient pas, on le prononce maintenant contre ceux qui voudront encore s’en servir: c’est le sort des popularités humaines. Les Juifs remplaceront la version des Septante par d’autres versions faites à leur point de vue; mais les inconvéments restant les mêmes, plus tard ils rejetteront toute espèce de version, préférant les obscurités de leur langue, qu’ils ne comprennent plus, aux clartés de traductions qui les condamnent. Aujourd’hui, les langues profanes sont encore bannies de leur culte liturgique : lectures et prières se font en hébreu, non sans un fort mélange de caldéen et de mots rabbiniques.
Quant aux chrétiens, ils reconnurent de bonne heure les erreurs dont fourmillait cette traduction : des additions et des omissions de chapitres entiers,
des changements, des témérités de copistes, des transpositions considérables, surtout dans Jérémie, des scholies et des gloses exégétiques, des intercalations de fragments mauthentiques, tels que l'histoire de Suzanne, celle de Bel et du Dragon, etc. Ce fut pour corriger les inexactitudes les plus saillantes de cette version qu'Origène entreprit son gigantesque travail ; il compara le texte grec avec l'original et avec les autres versions déjà existantes; 1l y consacra vingthuit années de sa vie, et termina à Tyr, vers 231, ce grand ouvrage de Comparaison, connu sous le nom d'Hexaples. Il formait cinquante volumes ou rouleaux, et contenait, en six colonnes, d’abord le texte hébreu en lettres hébraïques, puis le même texte en lettres grecques, enfin les traductions grecques d’Aquila, de : Symmaque, des Septante etde Théodotion, ainsirangées d'après l’ordre de leur importance et de leur exactitude. Cet admirable monument du plus ancien travail critique qui ait été entrepris n’est pas parvenu jusqu’à nous; on croit qu'il a péri en 653 avec la bibliothèque dans laquelle 1l se trouvait, lors de la prise et du sac de Césarée par les Arabes. Heureusement, le texte même des Septante, l’une des colonnes du livre, avait été recopié par Eusèbe, ainsi que les corrections et additions qu'Origène y avait jointes d’après les autres traducteurs; on l'appelle encore le texte des Hexaples ; il à été publié en 1714 à Paris, par Montfaucon.
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