Israël aux derniers jours. Genève
pour les appréciations individuelles, et plusieurs des versets intermédiaires peuvent parfaitement se rapporter à l’une et à l’autre époque : c’est dans ce sens que les faits annoncés au verset 81, bien qu'ayant eu lieu sous Antiochus, peuvent être décrits par Jésus- Christ comme étant encore à venir.
Après la mort de Ptolémée Philadelphe, arrivée en 247, Antiochus répudia sa fille Bérénice et déshérita le fils qu'elle lui avait donné. Il rappela sa première femme Laodice et ses enfants; mais cette dernière, ne. se fiant plus beaucoup à son mari, et redoutant de nouvelles inconstances, résolut de profiter du moment favorable, et le fit mourir par le poison (246). Elle pourvut de même à ce que bientôt Bérémice et son fils fussent aussi mis à mort; la fuite ne put les protéger ; un traître les livra (voy. Dan. XI, 6).
Ptolémée III, Évergètes, pour venger la mort de sa sœur, déclara la guerre à Séleucus Callinicus (le Victorieux, ainsi nommé malgré ses revers), qui avait succédé à son père (245). Laodice fut tuée, et Évergètes retourna en Égypte chargé d’un immense butin, 40,000 talents d'argent, dit-on, et 25,000, ou peutêtre 2,900 images et statues', parmi lesquelles il y avait beaucoup de divinités égyptiennes, que Cambyse
1. Le premier chiffre est indiqué dans plusieurs ouvrages : le second, un zéro de moins, paraît beaucoup plus vraisemblable, quoique bien considérable encore.
avait emportées en son temps, quand il fit la conquête de l'Égypte (Dan. XI, 7, 8’). C’est à la suite de cette campagne que Ptolémée reçut des Égyptiens reconnaissants le surnom d'Évergètes, ou bienfaiteur; il leur avait rapporté leurs dieux, perdus depuis deux siècles. C’est également après cette campagne que la chevelure de Bérénice fut transportée dans le ciel, près de la Queue-du-lion; mais cette histoire renferme des choses difficiles à démêler. Il y a eu, comme on sait, un grand nombre de Bérénice : sous le rêgne de Ptolémée IIT, et très-apparentées avec lui, on peut en compter jusqu’à trois, si les anciens n’ont pas fait de confusion; la première, fille de Magas, roi de Cyrène, et d'Apamé, sœur d’Antiochus le Dieu, aurait épousé Ptolémée IF, après avoir d’abord tué sa propre mère, qui lui faisait concurrence dans le cœur du roi d'Égyvyte; la seconde, fille de Ptolémée Philadelphe et sœur d'Évergètes, aurait épousé Antiochus le Dieu; la troisième, enfin, fille aussi de Ptolémée Philadelphe et sœur d'Évergètes, aurait épousé son propre frère, qui aurait eu ainsi deux Bérénice pour femmes, et deux Bérénice pour sœurs, dont l’une aurait été en même temps sa femme. Cest de la dernière qu'il s'agit ici. Quand son mari, qu'elle aimait éperdûment, partit pour lexpédi-
1. Les derniers mots du verset 8 peuvent s'entendre de diverses manières ; ou bien, il lui résistera pendant quelques années ; ou bien, il lui survivra quelques années ; Évergètes survéeut cinq ans à Gallinicus.
üon de Syrie, elle fit vœu d'offrir sa chevelure à la déesse Vénus zéphyrienne, s'il revenait sain et sauf: elle fit ce qu'elle avait promis, et déposa ses cheveux dans le temple; mais ces cheveux s'étant perdus par suite d’un accident quelconque, Ptolémée irrité, voulut venger cette négligence sur les prêtres qui en étaient responsables ; Conon le mathématicien, courusan habile, réussit à détourner l'orage ; il affirma que cette belle chevelure avait été mise au rang des astres, et montra dans le ciel sept étoiles qui n'avaient pas encore été groupées, et qut, dès lors, formèrent une constellation nouvelle: Ptolémée accepta volontiers cette fable. Callimaque d’abord, puis Catulle, ont chanté ces cheveux.
Les efforts de Séleucus Callinicus pour attaquer Ptolémée dans son propre royaume, ne furent pas couronnés de succès (Dan. XI, 9).
En 219, la guerre éclata de nouveau entre les Syriens et les Égyptiens. Antiochus le Grand, jeune et entreprenant, eut d’abord pour lui toutes les chances, contre le misérable Ptolémée Philopator, qui était, ainsi que presque tous ceux qui lui succédérent, un monstre d'immoralité: mais après la bataille de Raphia, forteresse sur les frontières de l'Égypte, il dut restituer toutes ses conquêtes (217), et se retira dans son pays. Les Juifs eurent beaucoup à souffrir de ces nombreuses marches et contremarches militaires (Dan. XI, 10-19).
Le 3° livre des Maccabées parle de persécutions dirigées en Égypte contre les Juifs par Philopator; on en reparlera tout à l’heure. Quoique ce livre soit écrit dans un style qui rappelle beaucoup trop les légendes romaines, il est cependant bien possible que sur ce point, comme sur quelques autres, il dise la vérité, et que Philopator ait en effet sévi contre les Juifs; ce serait d'accord avec son caractère. Eusèbe, dans sa Chronique, parle également d’une révolte qui aurait éclaté à Alexandrie, et dans laquelle 40,000 Juifs, d’autres disent 60,000, auraient perdu la vie.
En 205, Antiochus, après avoir guerroyé en plusieurs contrées de l’Asie, revint dans son pays; mais deux ans après, pour profiter de la jeunesse de Ptolémée Épiphanes, qui était monté sur le trône à l’âge de cinq ans, il prit les provinces du Liban et la Palestine (Dan. XI, 13).
Ici commence à paraître une influence nouvelle, destinée à jouer plus tard un grand rôle, le rôle de l’homme que le cheval appelle à son aide contre le cerf dans la fable bien connue. Rome ne s’est pas encore montrée, mais elle va venir, fatale toujours, à ses amis comme à ses ennemis, et son intervention pourra se justifier par le prétexte, malheureusement fondé, qu’on l’a demandée et réclamée. La force, chez elle unie à la duplicité, doit la faire pour un temps la maitresse de l’ancien monde. Dans ses commence-
ments, elle n’avait que la force; dans son déclin, elle n'a plus que la duplicité; mais dans son âge mùr, et il a duré longtemps, elle a possédé l’une et l'autre.
La régence de l'Égypte, naturellement faible comme toute régence, se sentant incapable de résister à la Syrie, s'adressa au sénat romain, le priant de se charger de la tutelle du jeune roi. Les Romains venaient de terminer la seconde guerre punique (202), et se trouvaient au comble de leur puissance. Ils acceptérent le surcroît d'influence qu’on- leur offrait. Une ambassade romaine arrangea les affaires de l'Égypte, et en 199, Scopas, général de l’armée des Ptolémée, arracha la Palestine aux mains d’Antiochus; mais l’an d’après (198), Scopas fut à son tour vaincu, à Panéas , au pied du mont Hermon, contraint de se jeter dans Sidon avec 10,000 hommes, assiégé, affamé, et bientôt forcé de se rendre (Dan. XI, 15, 16). Antiochus, cependant, ne jugea pas à propos de pousser trop loin ses succès. Craignant l’intervention romaine, il crut devoir s'arranger à l’amiable avec Ptolémée; ils décidèrent d’un commun accord que lorsque le jeune roi aurait atteint sa majorité, il épouserait la fille d’Antiochus; et ce dernier promit de donner pour dot à sa fille les provinces contestées du Liban (Dan. XI, 171.
Les
1. Le cComméntement de ce verset peut s'entendre de deux manières : 1° Il tâchéra de venir avec toute la force de son pays ; mais
Déjà les Juifs commençaient à se détacher des Ptolémée et à prendre parti pour Antiochus; ils suivaient en cela l'instinct naturel qui fait que l’on aime ses amis et qu'on hait ses ennemis. La maison des Ptolémée avait singuhèrement baissé dans leur esprit depuis le jour que Philopator, après la bataille de Raphia, avait essayé de profaner le Lieu très-saint en y pénétrant malgré l'opposition du vertueux pontife Simon, fils d'Onias IT (217). I pensait sans doute que puisqu'il était militaire, ce n’était pas une atteinte à la conscience des Juifs, mais une simple affaire de discipline; en ce cas, il était très-avancé pour son siècle. Le tumulte fut grand. Le roi fut frappé d’un évanouissement subit et inexplicahle. Ce fait, rapporté par le 9° livre des Maccabées, à le supposer même controuvé, n'en montre pas moins quelles étaient les dispositions réciproques des Juifs et de leur suzerain. Philopator aggrava le mal en voulant s’en venger: de retour à Alexandrie, et par un décret spécial, il interdit l’entrée de son palais à tous ceux qui adoraient d’autres dieux que les siens (216), c’est-à-dire qu'il renvoya tous les Juifs de sa cour. Lui seul devait y perdre. Il eut encore le grand tort de déclasser les Juifs, en leur retirant les priviléges qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs; il les fit passer
le nexe n'est pas favorable à cette interprétation. 2° Il tâchera de briser les forces du royaume égyptien, en donnant sa fille au roi, et en le détachant ainsi de l'alliance romaine.
de la première classe dans la troisième, la moins privilégiée, et les assujettit au service militaire, en réservant toutefois, par une faveur toute royale, que ceux qui abjureraient le judaïsme conserveraient leurs anciens droits et leur rang dans la société; trois cents seulement abjurèrent, mais leurs coreligionnaires rompirent avec eux toutes espèces de relations. Le roi vit là un outrage à sa majesté: il fit saisir un grand nombre de Juifs pour les livrer à ses éléphants, et convoqua le peuple à ce jeu monstrueux. Deux fois le jeu manqua, parce que le roi avait trop bu; il dormait encore à l'heure du spectacle. La troisième fois il vint, ayant pris ses précautions: mais cette fois, c'étaient les éléphants qui étaient ivres; on leur avait fait boire du vin aromatisé; ils ne comprirent pas le programme, 1ls se trompèrent de rôle et tournèrent toute leur fureur contre les spectateurs, dont ils firent un terrible carnage. Philopator reconnut alors un peu tard qu'il avait fait fausse route; il retira ses arrêtés et ses décrets, mais il ne put effacer l'impression qu'ils avaient produite.
L'Égypte, mal administrée, s’épuisait dans des guerres inutiles et stériles; les provinces éloignées se plaignaient; la royauté était déconsidérée ; les révoltes éclataient de toutes parts; le roi ne réussissait à se maintenir sur le trône que par le patronage des Romains. Quand une maison vient à se lézarder, les demi-mesures ne servent plus de rien; bien des trônes
en ont fait l'expérience. La désaffection allait croissant. Si faibles, ou si méprisables que fussent les Juifs, si peu redoutable que soit en général une minorité de citoyens, elle a toujours le grand inconvémient de pouvoir servir de centre aux agitateurs, aux ambitieux et aux mécontents.
Antiochus, de son côté, jeune héros, vainqueur de tant de peuples, et toujours bienveillant envers les Juifs qu'il rencontrait dans ses expéditions, fit son possible pour se concilier la nation juive. Cette amitié des Séleucides n’était sans doute dictée que par la politique, ainsi qu’on aura bientôt l’occasion de le voir; et les Juifs, en s’attachant à ces rois, ne manquèrent pas d'attirer sur eux la censure et les châtiments du Dieu d'Israël, qui ne leur permettait aucune alliance avec les Gentils. — Ce changement dans la politique juive est annoncé (Dan. XI, 14), et les Juifs sont avertis du mal dont ils sont menacés par ce roi; v. 16: «la consomption sera en sa main.»
En 193, Antiochus, tout en se préparant pour la guerre avec les Romains, exécuta les clauses-du traité conclu, et donna sa fille Cléopâtre à Ptolémée Épiphanes. Elle apporta en dot la Célésyrie et la Palestine; Antiochus se réserva la moitié des revenus de ces provinces. Mais on a lieu de croire que ce ne fut qu’une cession nominale et fictive, une dot sur le papier; car déjà sous le successeur d’Antiochus le Grand, nous retrouvons ces provinces administrées et régies par la Syrie.
La grosse question à l'ordre du jour était toujours la possibilité d’une guerre avec les Romains, à l’occasion de l'Égypte. Antiochus passa à côté de sa destinée sans la voir, Un guerrier célèbre venait de lui apporter le concours aussi précieux qu’inattendu de son courage, de ses lumières et de son expérience, En mettant son illustre épée au service d’une nation étrangère, Annibal du moins ne reniait pas son passé; il restait fidèle à lui-même dans l’adversité, fidèle aux glorieux souvenirs de sa carrière militaire. Le général carthaginois était venu à Ephèse demander lhospitalité au roi de Syrie. Il conseilla à Antiochus de prévenir l'ennemi, et de lui déclarer la guerre à Rome même, au cœur de l'Italie :.soit hésitation, soit méfiance, ou jalousie de métier, Antiochus n’écouta pas cet avis salutaire, et préféra attendre l'ennemi en Grèce (192). Les Romains, avec une rapidité dont Antiochus ne se faisait pas d'idée, fondirent sur lui, l’étourdirent, le battirent aux Thermopyles, le repoussèrent en Asie et l’obligèrent (190) à livrer la bataille de Magnésie en Lydie, bataille décisive qui marqua la décadence et la ruine de son empire, presque au même moment où l'Égypte commençait à s’affaiblir aussi, tandis que l'aigle romaine étendait ses ailes, prête à s’abattre sur tout corps qui viendrait à mourir en Orient. Il y avait plusieurs royaumes malades; Rome attendait leur mort, mais ne voulait partager avec personne.
Les Juifs, qui avaient cherché leur appui chez les rois syriens, furent naturellement compromis avec eux, et plus ou moins entraînés dans les malheurs qui fondirent sur la Syrie, Dan. XI, 18 (Scipion est le capitaine désigné dans ce verset, peut-être aussi le consul Acilius Glabrion).
Antiochus, forcé de faire la paix, céda & aux Romains toute l'Asie antérieure, et dut se charger en outre des frais de la guerre. Pour avoir de l'argent, il ne ménagea pas les richesses des temples; il voulut profaner de cette manière un sanctuaire de Bel à Elymaïs, dans la Suziane, mais le peuple irrité se souleva contre lui, et dans cette émeute il perdit la vie, 187 (Dan. XI, 19). Cette histoire est racontée au second livre des Maccabées; faute d'attention, plusieurs ont cru que dans ce passage il s'agissait d’Antiochus Épiphanes.
Ici se placerait chronologiquement, l’histoire assez accidentée du jeune Hyrean, fils de Joseph, le receveur général de la Palestine pour le compte des rois d'Égypte. Ce jeune homme, dont la naissance eut déjà quelque chose d’extraordinaire (il devait le jour à une méprise), avait su, par son esprit et son extrême prodigalité, devenir l'ami presque intime du roi Ptolémée et de son épouse Cléopâtre. Josèphe raconte de lui des traits qui font plus d'honneur à son esprit et à son habileté qu'à son patriotisme et à sa moralité
(Antiq. jud. XIE, 4). Il se fit chef de bandes, pour en finir, et se suicida, quand les succès des Syriens, sous Antiochus Épiphanes, eurent mis sa vie en danger.
Séleucus Philopator, successeur d’Antiochus le Grand, est peu connu. Il fut obligé de payer aux Romains un tribut annuel de mille talents, et ne se distmgua que par les efforts qu’il fit pour se procurer cette somme. Îl voulut, entre autres, grâce à laffirmation mensongère d’un misérable, nommé Simon, qui affirmait l’existence de trésors considérables enfouis dans le temple de Jérusalem, et malgré les dénégations et l'opposition d'Onias If, il voulut, raconte le 2% livre des Maccabées, pénétrer dans le sanctuaire» au mépris des lois divines. Héliodore, son envoyé, se préparait à forcer les portes, quand, à surprise, Ô miracle! tout à coup paraît un cavalier d’un aspect formidable, couvert d’une armure d’or; son chéval frappe Héliodore des deux pieds de devant et le renverse. En même temps (est-ce un second miracle ou un fait matériel?), deux jeunes gens, pleins de majesté et richement vêtus, le frappent sans relâche à coups de fouet”: l'impie est jeté à demi-mort hors de l'enceinte
1. M. Eugène Delacroix, dans l'admirable Héliodore, dont il vient d'orner une âes chapelles de Saint-Sulpice, fait descendre d'en haut ces deux jeunes gens; le peintre a pu s'accorder cette licence, mais le texte, s'il ne contredit pas cette origine céleste, ne l'affirme pas non plus.
du temple, et Jérusalem passe subitement du désespoir à la joie. Le sentiment religieux n’était pas seul en jeu dans les sentiments qui animaient la population ; il faut se rappeler en effet que, suivant un usage assez répandu dans l'antiquité, le temple servait en quelque sorte de caisse d'épargne, ou de trésor, aux habitants des villes, et qu'un grand nombre de familles y déposaient une partie de leurs biens sous le patronage de la divinité et sous le sceau de la foi publique (@ Macc. I, 6, 19, 15). — Quant à Héliodore, plein de reconnaissance de ce qu'il n'avait pas été complé- | tement mis à mort, il se montra dès lors aussi favorable aux Juifs qu'il avait été jusque-là disposé à les persécuter. — Cette histoire, que Josèphe reproduit à son tour’ d’après le second livre des Maccabées, montre combien les Juifs avaient déjà fait de progrès dans l'amour du merveilleux; les livres saints de cette époque ont quelque chose des contes arabes; ce n’est plus la parole de Dieu. |
Séleucus, dont Daniel XI, 20, relève les exactions financières, tomba peu après sous les coups meurtriers de ce même Héliodore (176).
Ce fut son frère, au lieu de son fils, qui lui succéda. Démétrius était l'héritier légitime; mais les Romains, suivant les maximes de leur politique artificieuse et dominatrice, envoyérent en Syrie, en le patronant, le