CHAPITRE VIL
Antiochus Épiphanes. — Pontifes indignes. — Quatre expéditions d'Antiochus contre l'Égypte. — Pillage de Jérusalem ; étranges visions. — Sac de Jérusalem ; profanation du sanctuaire. — Physcon. — Le cercle de Popilius. — Destruction totale de Jérusalem. — Antiochus promulgue l'Unité de religion. — Apostasie des Samaritains. — Dragonades., — Les martyrs.
— Éléazar. — Les sept frères et leur mère.
Jusqu'au moment où nous sommes arrivés, les Juifs ont été traités avec assez de bienveillance par les Ptolémée, à quelques exceptions près, qui, cependant, menacent de se multiplier; et s'ils n’ont pas trouvé chez tous les Séleucides une égale et constante protection, du moins ont-ils plus souffert pour des questions d'argent, de territoire ou de politique, que pour des questions de conscience et de religion.
Avec Antiochus Épiphanes, tout cela va changer. Ce malheureux roi n’a régné que onze ans, mais que de souvenirs se rattachent à son nom! Sans compter le fameux cercle de Popilius, Épiphanes rappelle le pillage et le sac de Jérusalem, la profanation du temple, la désolation du sanctuaire, les martyrs, les Maccabées, les guerres de l'indépendance. Il remplit de sang des pages et des volumes entiers, les prophètes,
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les Apocryphes, les livres de Josèphe. Il semble enfin qu'il jouisse du malheureux privilége d’une histoire qui n’est pas encore achevée, car les livres saints rat- tachent mystérieusement à son nom toute une période encore à venir de l'histoire de l’Église, et Daniel (XL, 36-45) laisse l'esprit dans le doute, incertain s’il s’agit toujours d'Antiochus, ou bien de lAntéchrist, le plus cruel ennemi du peuple de Dieu.
Antiochus monta sur le trône en 175. La vie déréglée qu’il avait menée à Rome comme prince étranger et qu'il continua de mener à Antioche comme roi, fit croire à ses sujets orientaux qu'il était fou. De là, comme on l'a vu, le surnom d'Épimanes.
Quand un pouvoir immoral veut S’établir, 1l doit assurer son existence en rompant avec tout ce qui est vertueux; il doit rompre avec le clergé, s’il est bon, le flatter, s’il est mauvais, et s’en procurer un vénal, qui soit à sa dévotion. Antiochus le comprit. Onias II, homme juste et pieux, était alors souverain sacrificateur. Son frère, qui s'appelait Jésuah, mais qui prit le nom plus grec et plus païen de Jason, fit à Antiochus des ouvertures qui ne tendaient à rien moins qu'à détruire la religion et lindividualité nationale du peuple juif. Il réussit à force d'argent (360 talents), de promesses et d’insinuations, à se faire donner la place de son frère. Onias fut destitué, exilé à Antioche, et placé sous la surveillance d’Andronique, gouver-
neur de cette ville. Antiochus ayant grand besoin d'argent, vendit à Jason tout ce qu’il put: coutumes, patrie et choses saintes. Jason obtint encore pour de l'argent l'autorisation de vendre à des citoyens de Jérusalem le droit de bourgeoisie d’Antioche. Il se procura de la même manière le droit d'introduire dansa ville de David les usages des Grecs, et d’y fonder un gymnase, grand institut pour les Jeux et les exercices de la jeunesse. Il.comprenait que le moyen le plus sûr de faire perdre à un peuple sa religion et sa nationalité, c'est de le démoraliser; c'était un fin politique, un habile homme, et qui n’a pas manqué d'élèves. Les Juifs goûtérent d’abord ces innovations, dont ils ne prévoyaient pas les conséquences; le perfide ponüfe pouvait espérer recueillir bientôt le fruit de ses peines. et réaliser ses desseins; il se réjouissait déjà, lorsqu'il rencontra tout à coup sur sa route un obstacle inattendu, un de ses disciples, un de ses frères, intrigant comme lui, ambitieux comme lui, Ménélas.
Jason l'avait envoyé porter au roi le tribut annuel (172). Ménélas, au lieu de s'acquitter de sa commission, flatta le prince, chatouilla sa vanité; puis, le prenant par son côté faible, par l’argent, il lui demanda la sacrificature souveraine, en offrant 800 talents de plus que son frère n’avait donné. Dans ces conditions, l'hésitation n’était pas possible; le marché fut vite conclu, et le pasteur indigne fut remplacé par un plus indigne encore.
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Cest une triste histoire que celle que nous racontons, mais nous sommes bien loin d’être au bout. Les turpitudes sacerdotales de cette famille ne font que commencer. Le vertueux pontife Simon If avait eu quatre fils : Onias III, que nous avons vu rélégué à Antioche, et supplanté par son frère; Jésuah ou Jason, dont on vient de parler; Ménélas, qui supplanta Jason (il s'appelait d’abord Onias, comme lainé); enfin, Lysimaque, le plus jeune, que nous verrons bientôt à l'œuvre.
Ménélas était donc pontife. L'amour de la religion,
‘il n’est pas besoin de le dire, n'entrait pour rien dans
son ambition, mais le pontficat étant alors presque toujours accompagné de l'autorité temporelle, et, sous ce rapport, à la nomination des rois de Perse, on comprend qu'il fût de nature à réveiller tous les appétits, à exciter tous les désirs et toutes les convoitises ‘des hommes avides de pouvoir et de richesse. L’autorité pontificale était à la fois une puissance matérielle et une source de revenus; elle tentait l'ambition et la spéculation; il valait la peine de faire quelques dépenses pour atteindre à un pareil but, et quelques bassesses pour mériter un tel honneur.
Toutefois, il y avait aussi des risques à courir, et Ménélas ne tarda pas à s’en apercevoir. Jason n’était pas d’humeur à lâcher son fructueux ministère sans le défendre ; son parti était assez fort pour essayer de résister, et Ménclas dut d’abord céder la place et se
retirer à Antioche avec ses partisans. Là, pour rendre sa position meilleure et plus solide, pour se mettre mieux dans l'esprit du roi, il changea publiquement de religion, se fit païen, et promit solennellement de faire cesser en Palestine le culte du vrai Dieu et d'introduire parmi les Juifs la religion du roi et l’idolâtrie grecque. Le roi, touché d’un si grand dévouement et de l'argent qu'il lui avait promis, lui donna des troupes suffisantes pour débusquer Jason de Jérusalem et le forcer de fuir au pays des Hammonites.
Une fois maître de la place, Ménélas dut s’occuper de payer la charge qu'il avait achetée. L'argent ne se trouva ni aussi vite, ni aussi facilement qu'il l'avait espéré. Le roi mécontent, craignant d’avoir été Joué, le mande auprès de lui à Antioche, et provisoirement le destitue, en donnant sa place à son plus jeune frère, Lysimaque. Mais une circonstance fortuite, en donnant du temps à Ménélas, lui permit de détourner lorage. Les villes de Maltus et de Tarse en Gilicie s'étant révoltées, parce que le roi les avait livrées à une de ses nombreuses maîtresses, à Antiochis, Ménélas eut le temps de se retourner et d’aviser. Il savait parfaitement qu'il n’y avait qu'ure chose à faire, payer, que c'était là la seule explication à donner à Antiochus. Il vola les vases d’or du temple en quantité, les vendit aux marchands et aux brocanteurs de Tyr et des environs, et se fit une somme assez forte, non-seulement pour payer le roi, mais encore pour acheter Andro-
nique, le gouverneur d’Antioche, et quelques courtisans, dont il avait besoin pour regagner, non pas la confiance, mais au moins la faveur du monarque. Mais à l’ouie de ce sacrilége, le vieux Onias, qui s'était laissé personnellement dépouiller sans trop se plaindre, sentit bouillonner en lui tout le vieux sang de sa race, et se réveiller la jalouse ardeur sacerdotale d’un fils d’Aaron. Ses reproches irritèrent Ménélas, linquiétèrent peut-être, car il n’était pas sûr qu’une enquête püût le justifier auprès d'Antiochus; il n'était pas sûr non plus que les Juifs, même les plus indifférents, laissassent sans vengeance une pareille profanation, qui touchait aux intérêts matériels de tous ; déjà l’on parlait vaguement d’'émeutes et de scènes tumultueuses qui auraient eu lieu. Pour se débarrasser d’un censeur aussi dangereux, Ménélas s'adressa à Andronique et lui dit à peu près ce qu'il fallait faire; Andronique comprit à demi-mot. Onias se réfugia dans l'asile de Daphné, car 1l connaissait son frère et se doutait du sort qui lui était réservé. Andronique l’endormit par de belles paroles, l’invita à une conférence et lui perça le sein d’un coup de poignard. La mort, ou, pour mieux dire, le meurtre de ce vieillard vénérable et vénéré, produisit dans le public une telle impression d'horreur, les plaintes furent si générales, soit parmi les Juifs, quelque dégradés qu’ils fussent, soit même parmi les païens, qu'Antiochus fut obligé de sévir, comme s’il était mdigné; il donna des regrets
à la mémoire du juste, et condamna Andronique à périr du dernier supplice à l'endroit même où le crime avait été commis.
Le vrai coupable, l’instigateur, échappa, comme à l'ordinaire.
En attendant, à Jérusalem, on se battait dans les rues: Le peuple, fanatisé, ne comptait guère sur la justice royale; peut-être aussi, dans son impatience, ne voulait-il pas attendre que ses «sages lenteurs» eussent rendu leur verdict. À peine eut-on connu la profanation dont le temple avait été l’objet, à peine le bruit s’en fut-1l répandu dans la ville, d’abord comme une de ces choses qu'on se refuse à croire, comme un de ces bruits confus où, malgré soi, l'on cherche un malentendu, puis enfin, comme un de ces crimes ‘ qui ne se constatent que par l'évidence des témoignages, que la population furieuse se rendit en foule auprès de Lysimaque, gardien responsable du temple et substitut pontifical pendant l'absence de son frère Ménélas. Lysimaque avait pris ses mesures; trois mille bandits l’entouraient, commandés par un vieux soldat, du nom caractéristique de Tyrannus. Mais quand une émeute se justifie par l'indignité ou par les crimes de ceux qui gouvernent, trois mille hommes ne sont rien. La Bastille l’a bien prouvé. Le peuple se fit jour à travers les soldats, qu’il renversa, blessa, tua; et quand ils furent parvenus jusqu’à Lysimaque, ils l’assommérent auprès de la trésorerie, dans l'enceinte du temple,
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ajoutant une profanation nouvelle à celle qu'ils venaient venger, car C'était bien profaner le temple que l’inonder du sang impur d’un Lysimaque.
Le pontificat fut rendu au sacrilége et fratricide Ménélas, ce qui n’a rien d'étonnant, quand on se rappelle que la nomination était entre les mains d’Antiochus Épiphanes. |
On est frappé dans l’histoire juive de voir habituellement le temporel et le spirituel confondus; et si les explications qu’on peut donner de ce fait ont quelque chose de plausible chez un peuple dont Dieu était au fond le vrai chef, pontife et roi tout ensemble, ces mêmes raisons n'existent plus quand les circonstances ont changé, et que le pouvoir temporel est échu à un étranger, à un roi paien. Pendant la domination perse, puis sous les rois macédoniens, les souverains sacrificateurs avaient été accidentellement, provisoirement investis, par une sorte de faveur ou de tolérance, de plusieurs fonctions qui relevaient plutôt de l'autorité temporelle. Peu à peu, et par tradition, par habitude, ils en étaient venus à cumuler les deux charges différentes; puis, par la force des choses, l'autorité temporelle avait fini par l’emporter, éclipsant et absorbant l'autorité spirituelle, qui ne peut exister qu’à la condition de rester spirituelle. L'histoire de tous les siècles, l’histoire contemporaine en particulier, nous le rappelle par de nombreux et mémorables exemples.
Cette confusion, toujours féconde en maux de tous genres, bien qu’elle puisse quelquefois se légitimer par les circonstances, peut-être même exceptionnellement produire quelque bien, eut sous les Séleucides des conséquences déplorables pour la vie religieuse des Juifs. Elle déconsidéra le sacerdoce en l’exposant à toutes les intrigues des ambitieux, en en faisant un moyen, un marchepied pour s'élever plus haut, et non plus un but unique et glorieux. Elle le déconsidéra de plus, en le mettant, comme autorité temporelle, sous le patronage et la dépendance directe de rois païens, nécessairement indifférents à la question principale, et, par conséquent, plutôt hostiles que favorables au vrai zèle, à la vraie ferveur qui doit caractériser l’homme préposé aux intérêts spirituels d’un peuple. La religion du grand prêtre, administrateur des rois païens, en vint nécessairement à n'être plus que l’accessoire, le principal étant le dévouement à la monarchie, et ce principal devant se manifester chez les successeurs ruinés de Séleucus, par de l'argent sous toutes les formes, dons, impôts et spoliations. Ainsi s’explique l’avénement successif de misérables tels que Jason, Ménélas, Lysimaque, pontifes capables de tout renier, puisqu'ils avaient renié leur nom, qu'ils remèrent leur religion et qu'ils vendirent leur patrie. — Îl n’y a du reste rien de neuf sous le soleil, on ne saurait assez le redire; et comme on a vu des papes être fort peu chrétiens, on peut trouver dans tous les
systèmes des hommes qui persisteront à se donner pour les ministres d’une religion dont ils auront cependant rejeté les doctrines. Ménélas en est un exemple: il professait le paganisme pour son compte, mais il était souverain pontife de la religion juive; 1l devait rester souverain pontife, s'il voulait conserver sa satrapie temporelle, et il prétendait pouvoir le faire, . sans doute en vertu des droits de la liberté de conscience et d'examen. ;
Après la mort de Ptolémée Épiphanes, en 181, les Romains, tuteurs de Ptolémée Philométor, avaient naturellement demandé aux rois de Syrie la cession définitive des provinces du Liban. Naturellement aussi, les Syriens avaient refusé. Les choses en restèrent là et contimuèrent sur l’ancien pied pendant Ja vie de Cléopâtre qui, mère du roi d'Égypte et sœur du roi de Syrie‘, partagée entre les affections, devait empécher que la guerre n’éclatàt. Mais après sa mort, et lorsque Antiochus vit que les Romains, tuteurs de Philométor, étaient occupés en Macédoine, il n’hésita plus à attaquer l'Égypte et:son neveu. Ce fut sa première expédition; elle eut lieu en 171.
Après avoir passé l'hiver à Tyr, faisant de nouveaux préparatifs pour sa seconde expédition , il revint l’an-
1. Elle était fille d'Antiochus le Grand, sœur d'Antiochus Épi-
phanes, femme de Ptolémée V, Épiphanes, et mère de Ptolémée VI, Philométor.
née suivante, recommença la guerre, et s’empara de l'Égypte presque sans coup férir, ainsi que l'avait annoncé Daniel, XI, 22-24. Le roi lui-même tomba entre ses maigs; 1l est assez probable qu'il se laissa vaincre de bonne grâce, et que Philométor se rendit volontairement à son oncle. æY£
Pendant le séjour d'Antiochus en Egypte, le bruit
de sa mort se répandit à Jérusalem. Jason, qui regret-
tait toujours son autorité pontificale perdue, et qui savait tout ce que les cruautés de son frère Ménélas avaient soulevé de haines violentes, crut le moment favorable pour reprendre par la force les fonctions pastorales. Grâce à des hommes armés, qui continuaient de former un parti autour de lui, 1l réussit dans son entreprise, et força son frère à se retirer dans la citadelle. Mais il ne sut pas user de sa victoire avec modération; le vainqueur se souvint trop des injures faites au fugitif, il se compromit par ses vengeances; 1l sévit contre tous ceux qu'il croyait attachés au parti de Ménélas, au lieu de travailler à se les concilier ; il fit le vide autour de lui, et quand Antiochus revint, il se trouva presque seul et sans ressources, exposé à la vengeance d’un roi qui ne pardonnait guère. Antiochus, en effet, ne put voir dans la tentative de Jason qu'un outrage fait à son autorité; et, craignant la défection de toute la Palestine, si cette tentative n’était pas énergiquement réprimée, il s’empressa de venir au secours de Ménélas. La pauvre ville
de Jérusalem, qui n’en pouvait mais, ballotée entre toutes ces prétentions rivales, et sans avoir son mot à dire au milieu de tous ces conflits, fut livrée au pillage, et beaucoup d'individus furent massacrés comme rebelles et mauvais citoyens. En effet, les Juifs étaient dégoûtés depuis longtemps de Ménélas et de ses soidisant réformes; Antiochus le savait bien, car les habitants de Jérusalem lui avaient envoyé une députation pendant qu'il était à Tyr, et. le roi leur avait répondu en faisant mettre à mort les malheureux ambassadeurs chargés d'exposer les griefs de leurs concitoyens. Antiochus voulait qu’on fût content.
Cest à peu près vers ce temps que se place le récit quelque peu fantastique de 2 Macc. V, 2, 3. Pendant quarante jours, Jérusalem aurait été témoin de phé-
nomènes étranges, des hommes à pied, des hommes
à cheval, armés de casques et d’épées, de lances et de’ boucliers, et se livrant dans les airs des combats acharnés, présages sinistres de calamités prochaines et de la désolation qui allait fondre sur Jérusalem et
sur le pays.
Ce fait en rappelle un autre, analogue, qui, d’après Josèphe (Guerre des Juifs, VI, 31, ou VIE, 12), aurait annoncé la destruction de Jérusalem par les Romains. Une comète, ayant la forme d’une épée, une grande lumière qui éclaira de nuit le temple et l'autel, une vache qui vêla dans le temple comme on la menait au
sacrifice, les lourdes portes du temple s’ouvrant d’ellesmêmes un matin, quand il fallait d'ordinaire vingt hommes pour cette opération; enfin, un Jour, avant le lever du soleil, des chariots pleins de gens armés, traversant les nues, prenant position dans les airs et se répandant autour des villes comme pour les enfermer. «Je craindrais de rapporter ce fait, ajoute Josèphe, de peur qu’on ne le prit pour une fable, si les personnes qui Pont vu n'étaient encore vivantes, et si les malheurs qui l'ont suivi n’en avaient confirmé la vérité.»
Qu’y a-t-1l, que peut-il y avoir de vrai dans ces récits? Jusqu'à quel point l'amour du merveilleux a-t-il dénaturé des phénomènes extraordinaires, pour en faire les histoires qu'on vient de raconter? Jusqu'à quel point l’imagination frappée a-t-elle pu se persuader avoir vu pendant quarante jours les luttes aériennes des Maccabées? C’est ce que nous n’avons pas à rethercher ici. Chacun fera la réponse pour son propre compte, et répondra différemment, suivant que sa tournure d'esprit et ses habitudes le portent au merveilleux , ou le disposent à n’admettre que les choses normales et les phénomènes de tous les jours. Îl faut avouer dans le cas présent que les témoignages ne sont pas des autorités bien considérables’; toutefois, au début des deux redoutables crises qui menacèrent le sanctuaire et la Cité de Dieu, on ne répugne pas à croire que des avertissements célestes aient pu
être donnés à ce peuple qui n’avait plus de prophètes, comme un dernier appel de la miséricorde divine. Il est vrai qu'ils n’en profitèrent pas, mais c’est pour - cela que leur péché demeure.
Antiochus remarqua bientôt, et il ne fallait pas beaucoup de perspicacité pour cela, le refroidissement des Juifs à son égard, et l’opposition du parti national qui arborait l’étendard de la révolte contre les réformes sacriléges que d’indignes prêtres avaient tenté d'imposer au peuple. Il résolut de briser cette opposition par la force, et de régner sur la nation par la frayeur, de létonner, de la frapper, et, au besoin, d’anéantir tout ce qui résisterait à son autorité. C'était un homme énergique.
N'oublions pas d’ailleurs qu il lui fallait de l'argent; c’est une raison mesquine, mais qui joua toujours un plus grand rôle qu'on ne pense, dans ses attaques contre les Juifs. Heeren même ne trouve pas d’autre motif à ce qu'il veut bien appeler l'intolérance religieuse d'Antiochus; 1l parle en général de ce misérable prince avec une indulgence qu’il n’a pas toujours pour les victimes. M. Salvador, dans son Histoire de la domination romaine en Judée, tient à peu près le même langage en parlant d’Antiochus et de ses pontifes, et l’on s’étonne de trouver chez un Israélite, cependant patriote, tant de sangfroid dans le récit des malheurs de sa nation.
Antiochus revint donc d'Égypte en grande hâte, assiégea Jérusalem, la prit, fit périr en trois jours plus de 40,000 personnes (?), en vendit autant comme esclaves aux nations voisines, et plongea la ville dans l’épouvante. Il fit plus encore. Conduit par le traître Ménélas, il pénétra dans le sanctuaire du, temple et jusque dans le lieu Très-saint qu'il souilla de sa présence ; il pla le trésor; et comme sil n’avait pas encore brûlé ses vaisseaux, pour élever entre les Juifs et lui une barrière infranchissable, pour faire au culte du Dieu d'Israël laffront le plus sanglant qu'on püt imaginer, il fit tuer un pourceau sur l’autel des Holocaustes, et arroser de son sang, et du bouillon qu'on en fit, toutes les parties du temple. Il emporta l'autel des parfums, la table de proposition, le chandelier à sept branches, tout ce qui était d’or, vaisseaux et ustensiles, pilla la ville même et se retira enfin à Antioche, comme un tigre dans son repaire, chargé du riche butin qu’il rapportait d'Égypte et de Palestine.
Cette œuvre de profanation sacrilége et de cruautés féroces et raffinées peut paraître le comble du crime: des crimes plus grands encore devaient désoler Jérusalem et le temple; mais pour les commettre, Antiochus ne pouvait être surpassé que par lui-même; il ne tardera pas longtemps à nous montrer tout ce ms sait inventer encore.
Quant à Jason, le prétexte de cet ignoble et cruel épisode, comme personne ne voulait plus de lui, il
s'enfuit, d'abord chez les Hammonites, où ses ennemis le poursuivirent, puis en Égypte, puis enfin chez les Lacédémoniens, où il mourut si méprisé que personne ne voulut se donner la peine d’enterrer son cadavre.
On a vu que Philométor s'était livré pieds et poings liés à son oncle Antiochus; il était au mieux avec lui; il dînait avec lui, causait, riait, sans plus de souci de son autorité royale, subissant, et sans trop de peine, la direction et l'influence absolue du roi de Syrie. On ne perd pas plus gaiement une couronne.
Ce n’était pas le compte des Égyptiens, des Alexandrins en particulier, qui, le regardant comme mort ou perdu pour eux en tant que roi, proclamèrent à sa place, pour ne pas laisser le trône vacant, son frère Ptolémée, VIT du nom; celui-ci se laissa faire, pensant rendre service aux Égyptiens, et pour cet acte de complaisance il crut pouvoir usurper le surnom d’'Evergètes IT (le bienfaisant), mais ses sujets ne tardèrent pas à lui décerner un autre surnom, mieux mérité, et qui lui resta; ils l’appelèrent Physcon, le Ventru, à cause de l’état où.ses débauches lavaient réduit.
Philométor n'était ainsi déclaré déchu de la couronne que parce que le premier il semblait avoir abdiqué. Antiochus néanmoins feignit d’être violemment contrarié de cet affront fait à son neveu. Cet excellent oncle, qui ne demandait qu’un prétexte pour recommencer ses déprédations royales, revint donc en
Égypte pour la troisième fois (169), soi-disant pour rétablir le roi déposé, comme sil ne l'avait pas déposé lui-même. Il remporta sur les Alexandrins une victoire navale près de Péluse, et l’on entra en négociations. De part et d'autre on craignait la prolongation de la guerre. Les Égyptiens ne se souciaient pas d’être battus de nouveau, naturellement, et Antiochus avait peur que les Romains n’intervinssent avant la conclusion de la paix. Il savait que Physcon et Cléopâtre, sa sœur, avaient envoyé des ambassadeurs à Rome. Les pourparlers trainaient en longueur. Antiochus vit qu'il ne pourrait pas venir à bout d’Alexandrie en temps utile; 1l déclara que la guerre était finie si l’on remettait sur le trône l'aîné de ses neveux, dont il était venu défendre les droits; puis, sans attendre de réponse, il leva le siége, installa Philométor à Memphis, lui remettant en apparence la royauté de tout le pays, garda Péluse, précisément la clef de l'Égypte, comme quelqu’un qui se propose de revenir, et partit avec l’arrière-pensée d'entretenir de loin la division entre les deux frères, de les affaiblir l’un par l'autre, de ruiner le pays par la guerre civile, et de reparaître plus tard quand il n’y aurait plus que les dépouilles à ramasser. Son plan était perfide, mais pas neuf. Divide et impera date de loin (Dan. XI, 24-98).
Philométor éventa cette ruse et la sut déjouer. Le jeune homme commençait à se réveiller de sa tor-
peur; il comprit qu'il ne suffit pas pour être roi d’avoir une couronne sur la tête; il comprit qu'il fallait agir; il secoua cette indolence qui avait failli Tui coûter son royaume. Péluse, entre les mains d’Antiochus, lui parut suspect. Il fit offrir la paix à son frère, qui laccepta, et tous deux conjointement régnérent à Alexandrie. Antiochus, furieux de se voir deviné par ses neveux, résolut de jeter son masque de bon oncle, et laissant de côté toute cette tendresse avunculaire qui ne trompait personne, toute cette jalouse affection dont il avait fait parade pour les droits de lainé de ses neveux, tendresse que Philométor lui faisait rappeler par ses ambassadeurs, il se posa nettement en ennemi de lun et de lautre, réclamant pour sa. part l’île de Chypre et la ville de Péluse, avec sa banlieue, jusqu'au Nil. Les deux frères, qui connaissaient leur oncle, avaient heureusement prévu le cas ; ils avaient, sur les suggestions de leur sœur Cléopâtre, envoyé des ambassadeurs pour demander les secours des Romains. Le sénat, qui ne se souciait pas de voir Antiochus s’agrandir en ajoutant l'Égypte à la Syrie, avait écouté favorablement les plaintes des messagers de Philométor, et décidé d’envoyer une ambassade à Antiochus pour mettre fin à la guerre. Antiochus, qui en était à sa quatrième expédition‘ contre l'Égypte (168), qui avait déjà soumis Memphis, et qui comptait
1. Daniel XI, 29, l'appelle la seconde, parce que les trois premières, successives, ne sont comptées que pour une.
mettre bientôt le siége devant Alexandrie, pour en finir avec cette conquête depuis si longtemps convoitée, Anfiochus en était à sa dernière étape, à Leusine, plein d'espoir, quand il rencontra l'ambassade romaine. Elle se composait de Popilius Lænas, de Decimius et d'Hostilius. Popilius était un compagnon de jeunesse, un ancien ami d’Antiochus; ils étaient connus à Rome. En le reconnaissant, Antiochus put se croire sauvé; il lui tendit la main et voulut l’embrasser. Popilius se refusa à ses tendresses, alléguant le caractère dont il était revêtu, qui lui défendait de reconnaître un ami particulier avant de savoir sil était ami ou ennemi de l'État romain. En même temps, il lui présenta le décret du sénat qui lui enjoignait de terminer la guerre immédiatement, sous peine d’être
considéré comme ennemi: ces tablettes brillaient par leur concision non moins que par leur clarté; elles ne portaient que ces seuls mots: «Antiochus, tu t'abstiendras de faire la guerre aux Ptolémée.» Antiochus répondit naturellement, comme aurait fait à sa place tout autre diplomate, qu'il avait besoin de réfléchir, qu'il consulterait ses amis, qu'il ne tarderait pas à faire connaître sa résolution, etc. Mais Popilius, traçant rapidement avec une baguette un cercle dans le sable autour d'Antiochus, déclara qu'il lui fallait une réponse catégorique avant qu’il sortit de ce cercle. Le renard était pris. [l s’exécuta, et dit à Popilius qu'il obéirait. Là-dessus ils s’embrassèrent, mais Polybe ajoute
quant à Antiochus: «Ce ne fut pas sans en gémir au fond de l’âme.» |
La souplesse de l’un et la morgue hautaine de l'autre s'expliquent par le fait qu’on venait d'apprendre la grande victoire que les Romains avaient remportée sur Persée, roi de Macédoine. Paul-Émile venait d’ajouter ainsi toute une province à l'empire ambitieux qui se formait à Rome dans les plis du drapeau républicain.
Popilius commença par renvoyer Antiochus en Syrie; puis, après avoir pris soin de restituer à l'Égypte Chypre et toutes les possessions contestées, il revint
à Rome où il trouva l'ambassade des Ptolémée qui .
l'avait devancé, pressé de remercier le sénat pour les services que leur avait rendus l’énergie de son envoyé. Les Égyptiens étaient donc sauvés, mais il fallait que quelqu'un payât pour eux. Il fallait une victime à la rage d’Antiochus, la première qui lui tomberait sous la main. Cette première, ce devait être Jérusalem. Il avait lieu, d’ailleurs, comme on l’a vu, de se méfier des dispositions de cette province envers lui. Il détacha donc de son armée un corps de 29,000 hommes, sous les ordres d’Apollonius, son général, et percepteur des tributs, et les lâcha contre la ville sainte, avec mission spéciale de la détruire et de tout mettre ” à feu et à sang. Il’ lui fallait cela pour se consoler de ses échecs. Le prudent Apollonius, pour ne pas compromettre la vie de ses soldats, attendit le jour du
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sabbat et prit la ville par surprise; un massacre terrible eut lieu, pas un homme ne fut épargné; les femmes et les enfants furent faits prisonniers et vendus comme esclaves; la ville fut pillée d’abord, puis une partie des maisons furent brülées, le reste démolies, et les murailles détruites; on se servit des pierres et autres matériaux de construction pour bâtir une forteresse dominant le temple et le mont Morija; on y mit une bonne garnison pour tenir en respect ceux des Juifs du dehors qui tenteraient un mouvement quelconque. Bientôt la cité de David ne compta plus un seul habitant de la race d'Israël. Le sacrifice jour- : . nalier cessa, les serviteurs de Dieu ne pouvant plus approcher du sanctuaire. C'était au mois de juin 168.*
Le culte fut interrompu pendant un temps, deux temps et un demi-temps, pendant trois ans et demi (Dan. XD).
Antiochus ne s’en tint pas là. De retour dans sa Capitale, il fit publier un décret ordonnant dans tout son royaume l'unité de religion (comme Louis XIV); et la persécution contre les Juifs et leurs trésors, qui avait été d’abord circonscrite à Jérusalem et à la Judée, devint générale. Malheureusement pour Antiochus, elle atteignit aussi les montagnes, comme sous Louis XIV ‘les Cévennes. et.
1. Voy. Tite-Live XLV, 11. — Josèphe confond cette expédition
avec celle qui avait eu lieu deux ans auparavant, et à laquelle Antiochus avait présidé en personne. Antiq. XIT, 7.
Les Samaritains s’empressèrent de déclarer qu'ils n'étaient pas Juifs, qu'ils descendaient des Perses et des Mèdes, et qu’au fond leur religion ne différait pas essentiellement de celle du roi; c'était uniquement pour essayer de détourner divers fléaux que, dans le temps, leurs pères avaient introduit parmi eux le sabbat et.la circoncision; ils n’y tenaient pas autrement, et ils étaient tout prêts à y renoncer, puisque S. M. en témoignait le désir; comme preuve de leur bonne volonté, ils allaient consacrer leur temple de Guérizim à Jupiter Hospitalier, leur patron, puisqu'ils étaient étrangers dans le pays, etc., etc. — Des Juifs se réunirent aüx Samaritains dans une apostasie commune, soit par peur, soit par ambition, soit par goût pour le paganisme, et l’on comprend que ces apostats durent devenir les plus cruels persécuteurs de leurs frères restés fidèles.
Athénée (ou, d’après les Maccabées, un vieillard d'Athènes), homme d’âge et passablement versé dans les mystères du paganisme, avait été envoyé par Antiochus, comme le missionnaire de sa religion, avec une force armée suffisante pour faire respecter son apostolat militaire. Il tâcha d'opérer la conversion des Juifs par les plus terribles dragonades. Sur l'autel des holocaustes on plaça l’image de Jupiter Olympien, avec un petit autel par devant pour lui sacrifier (décembre 168). On souilla le temple de mamière à le rendre impropre au culte de Jéhovah. Le sabbat, la
circoncision, les fêtes, toutes les cérémonies juives furent interdites sous peine de mort. Les manuscrits de la Loi et des prophètes qu’on put découvrir et se procurer furent brûlés ou salis d'images païennes, et partout s’élevèrent des temples, des reposoirs et des idoles dans ce pays désolé, tout ruisselant du sang des martyrs.
On répugne à raconter les atroces épisodes de cette calamité: deux femmes, accusées d’avoir fait circoncire leurs enfants, promenées par toute la ville avec ces enfants pendus à leur cou, puis précipitées avec eux du haut de la muraille; le beau vieillard Éléazar, frappé de coups jusqu'à la mort, pour r’avoir pas voulu au moins feindre de manger de la viande de pourceau ; les sept frères et leur mère, improprement appelés Maccabées, mourant tous jusqu’au dernier, dans les plus douloureux supplices, plutôt que de renier, même en apparence, la foi de leurs pères. On s'étonne des détails dans lesquels est entré l’auteur du second livre des Maccabées, et qu’il termine sans déclamation par cette simple phrase: «Mais c’est assez parler de ces.sacrifices et de cruautés si énormes.» On s'étonne surtout que Josèphe, l'historien, l’homme de goût, n'ait pas craint de faire sur ce sujet un livre spécial, et de renchérir encore par des détails plastiques et trop pleins de réalisme sur le récit des Maccabées. Il ne fait grâce de rien à son lecteur, nerveux
ou non; il faut tout voir et tout entendre. Chaque chapitre a pour titre le nom d’une des victimes, depuis le frère aîné jusqu'à la mère; chaque chapitre rapporte un discours d’Antiochus, la réponse du martyr, la description du supplice et de ses instruments, la nature des morceaux de chair enlevés, l’agonie de la
victime et sa mort. On n'ose pas y penser.
Et pourtant il y a dans l’histoire de ces martyrs des détails qui ne doivent pas se perdre.
Quand les bourreaux, émus de eompassion, supplient Éléazar de «feindre de manger de la chair du sacrifice, » il en appelle à ses «cheveux blancs honorablement acquis.» «Il n’est pas digne de notre âge de feindre, de telle sorte que beaucoup de jeunes gens, apprenant qu'Éléazar a passé aux mœurs des étrangers à l’âge de 90 ans, soient égarés par moi, par ma dissimulation et par mon amour pour un peu de cette vie courte et fugitive, et que j'attire sur ma vieillesse l’exécration et la tache.»
Et quand la mère de famille a vu succomber les six ‘premiers de ses fils au milieu de tortures inimaginables, quand elle porte ses regards sur le seul qui lui reste, sur le plus jeune, sur cette pauvre chair si. fraîche et si délicate, que le bourreau s'apprête à tenailler et meurtrir à son tour, on comprend le cri qui s'échappe de ses entrailles: «Mon fils, aie pitié de moi!» Mais ce n’est pas de ses entrailles maternelles que ce cri est sorti; c’est des entrailles même du ju:
daïsme; c’est la mère juive et pieuse; elle craint le supplice ‘pour son jeune enfant, mais elle craint da-. vantage encore la faiblesse, l’apostasie qui pourrait «perdre l’âme et le corps en les jetant dans la géhenne» (Matth. X, 28). «Mon fils, dit-elle, aie pitié de moi qui lai porté neuf mois dans mon sein, qui Lai allaité trois ans, et qui t'ai nourri et élevé jusqu’à l’âge où tu es... Ne crains point ce cruel bourreau; au contraire, reçois la mort en te montrant digne de tes frères.» — Il faut que Dieu donne aux siens dans l’épreuve des forces bien extraordinaires, car on a peine à comprendre cette force d'âme; une mère, forcée d'assister au supplice de ses enfants, paraïîtrait plus naturelle fermant les veux, se bouchant les oreilles, s’isolant, devenant folle même, que tenant ces discours si courageux et si sages, «à cause de l’espérance qu'elle avait en Dieu.» Mais il est vrai que Dieu proportionne les forces et la mesure de son esprit aux besoins qu’en ont ses enfants; il est même une limite après laquelle ceux qui ne connaissent pas la vie nouvelle appellent exaltation la plénitude de l'esprit.
Et l’enfant, quand vint son tour de répondre: «Qu’attendez-vous? dit-il'aux bourreaux; je n’obéis point au commandement du roi, mais au commandement de la Loi qui,a été donnée à nos péres par Moïse... Si le Seigneur, qui est vivant, s’est courroucé contre nous pour un peu de temps, afin de nous chàtier et de nous corriger, il s’apaisera de nouveau en-
vers ses serviteurs... Que la colère du Dieu tout puissant, laquelle est justement tombée sur toute notre nation, finisse donc par moi et par mes frères.» Sa mère devait encore s'ajouter aux victimes de ce jour.
On peut croire que le dernier vœu du jeune martyr fut exaucé, et que dès lors du moins la persécution alla en diminuant de férocité et de froide cruauté. Sans doute les vagues füarieuses, soulevées par la tempête, ne s'apaisèrent pas tout à coup: sans doute, dans la ville, dans les campagnes et dans les provinces, bien des scènes douloureuses se passèrent encore. Antiochus avait choisi des agents trop dignes de lui, pour qu'ils pussent s'arrêter instantanément, et les passions si faciles à déchaîner ne sont pas aussi faciles à calmer. |
Mais le mal a sa lassitude naturelle, comme aussi le bien. L'homme ne peut pas rester toujours hors des gonds; une nation non plus; la Terreur ne peut pas durer indéfiniment. Les réactions sont dans la nature des choses. Tous les excès fatiguent; le plus cruel même se lasse à la longue de tuer.
D'ailleurs, les Juifs étaient ruinés, et l’un des mobiles qui avaient poussé Antiochus aux massacres, était épuisé; il n’y avait plus rien à gagner à la persécution ; le crime ne faisait plus ses frais.
D'un autre côté, l’on peut croire aussi que cette protestation muette, qui se trouve instinctivement
chez les masses, contre une tyrannie non justifiée et contre des crimes gratuits, agissait en silence et rendait favorables aux pauvres Juifs un grand nombre de ceux qui étaient les témoins révoltés de ces barbaries.
Mais à ces causes, pour ainsi dire négatives, une autre cause plus efficace allait se joindre. On a vu comment, anticipant en quelque sorte sur les maximes de l'Évangile, un vieillard, une femme, un enfant, avaient répondu aux bourreaux d’Antiochus, tendant le cou docilement et sans se défendre. Nous allons voir apparaître maintenant sur la scène, non plus un vieillard, une femme, un enfant, mais un homme, et cet homme, c’est Judas Maccabée. Il ne combattra plus par la soumission, mais par la résistance : «Le ‘peuple de ceux qui connaissent leur Dieu prendra courage et agira» (Dan. XI, 82).
Antiochus doit mourir; mais par une juste rétribution de Dieu, il faut qu'il assiste d’abord à la mort de son système, à la.destruction de son œuvre, à la revendication victorieuse des droits de la conscience et de lhumanité.