Jean, Simon, Judas, Éléazar et Jonathan
lâches, indifférents; aucun d’eux n’avait osé répondre à son appel, tout prêts qu'ils étaient à sacrifier leur religion pour conserver leur vie.
. Un jour, de ces jours mémorables qui semblent le matin devoir ressembler à tous les autres, mais qui renferment, entre un lever et un coucher de soleil, les destinées d’une nation, l’on vit arriver dans le bourg de Modin, Apellès, un des officiers du roi de Syrie. Il venait pour exécuter les ordres de son maitre. Il rassembla les bourgeois et leur lut sa commission ; puis, s'adressant directement à Mattathias qu'il savait être l’homme le plus important, comme aussi le plus difficile à décider, il essaya de le séduire ou de le réduire par la peur, par la flatterie et par de magnifiques promesses: une place de conseiller pour lui; pour ses fils les bienfaits et les honneurs de la cour, voilà ce qui les attendait s'ils reniaient leur Dieu et abandonnaient leur religion. — La réponse du vieillard fut ce qu’elle devait être.
Le moment était solennel. Mattathias avait répondu, mais la foule n’avait rien dit encore. Le gouverneur syrien était toujours là, attendant, provoquant, promettant, menaçant. On s'interrogeait du regard, on calculait, on se comptait, on se mesurait peut-être. | Plus effrayé que les autres, ou plus corrompu, ou gagné par les promesses du Syrien, un Juif s’avance enfin vers l'autel que les païens avaient dressé pour qu'on y sacrifiât, suivant l’ordonnance. Mais plus
prompt que l’apostat, Mattathias, enflammé d’un saint zèle, s’'élance et lui plonge une épée dans le sein. Dès ce moment, les vaisseaux sont brûlés, la lutte est engagée, la guerre civile remplace la boucherie. Le sang attire le sang ; il n’y a que le premier pas qui coûte; le vieux prêtre sent son vieux cœur déborder; il ne voit plus rien, ne connaît plus rien; il tue encore lofficier d'Antiochus, et renverse l’autel païen. Cest de ces moments que l’on peut déplorer, mais que l’on comprend; on peut les regretter plus tard, mais ils peuvent arriver dans la vie de tout homme qui a du sang rouge dans les veines, et dans le cœur autre chose que des calculs. À froid on peut condamner Mattathias, mais a-t-on le droit de le juger à froid? Sans aller jusqu’à le comparer à Phinées, qui fit quelque chose de semblable (Nomb. XXV, 7, 8), il est évident que, pour juger Mattathias, il faut un moment se mettre à sa place, il faut se transporter aux jours d’Antiochus et se sentir menacé dans tout ce que l’on aime et vénère, dans sa patrie, dans sa foi, dans son existence; on devra reconnaître alors, et sans réticence, une vraie grandeur morale dans l’acte du vieux prêtre.
Tout le monde admet la définition que l’Académie française a donnée de lassassinat; et pourtant la conscience humaine répugne à l’accepter dans certains cas; la loi même, souvent l'écho de la conscience, a dû reconnaître, non pas la moralité, mais au moins
la légitimité de certains meurtres; et les jurys, cette conscience vivante des peuples, prononcent souvent aussi le verdict non coupable, là où la loi le leur permettant, les circonstances leur ordonnent de ie faire. Le pas est glissant peut-être (tout est glissant dans ce monde), les passions peuvent s'en mêler, et rendre parfois des sentences contradictoires ; les Autrichiens auraient condamné Guillaume Tell ; Ravaïllac et Jacques Clément auraient été absous par leurs complices; de même Mattathias aurait été absous par les fidèles de sa nation, mais 1l devait être condamné pee les juges d’Antiochus.
Et comme, pour le moment, c’étaient ceux-ci qui régnaient, le sort de Mattathias était clair ; il le comprit, et s'enfuit dans les montagnes avec ses fils et tous «ceux qui s’'appliquaient à la justice et au jugement.»
Il n’y avait pas de quartier à espérer, pas de concilation possible. Les habitants de Modin, même les plus tièdes, étaient tous compromis par le fait de Mattathias. Vaincre ou mourir était la seule alternative qui leur restât. Etcomme il n’était pas douteux qu’Antiochus ne dirigeât contre eux de nombreuses troupes, ils s’organisèrent de leur côté aussi bien qu'ils le purent. Ce généreux exemple trouva des imitateurs, et d’autres familles pieuses se groupèrent de même dans tout le reste du pays, pour résister à l’aggresseur et défendre leurs droits.
de = fi
Un saint enthousiasme les animait; ils étaient pleins d'espoir. Ils n’oubliaient qu'une chose, essentielle il est vrai, c’est que les gens de bien ont des scrupules, et que les méchants n’en ont point. L'une de ces bandes insurgées , si l’on peut appeler insurgés des citoyens mis hors la loi pour vouloir défendre la loi, fut surprise dans une caverne un jour de sabbat. Hommes, femmes, enfants, au nombre d’un milllier, ils se laissèrent massacrer sans oser se défendre, à cause de la sainteté du jour. Les bravi d'Antiochus avaient spéculé sur la piété de leurs victimes. Ge fut une désolation générale, quand on apprit cette horrible exécution. Mattathias et ses fils en menërent un grand deuil, et, comprenant qu'ils allaient trop loin dans leur respect pour la lettre de la Loi, lettre qui tue, ils prirent la résolution d'accepter à l’avenir le combat quand on le leur offrirait, même au jour du Seigneur. Ils notifièrent cette détermination à tous ces amis dont ils devenaient de plus en plus les directeurs, et virent leurs rangs se grossir de nouveaux renforts. Ils se mirent à parcourir le pays, fatiguant l'ennemi par des attaques improvisées et répétées, chassant ou désarmant les garnisons, renversant les autels païens, cherchant et recueillant les copies de la Loi, encourageant les fanulles, et ramenant, même de force, les enfants à l'alliance de Moïse.
Mais Mattathias était vieux, fatigué; le prêtre n'avait
pu se transformer impunément en soldat; sa glorieuse carrière touchait à sa fin. Il réunit encore une fois ses fils autour de lui pour les bénir; il leur recommanda dé demeurer fermes et fidèles dans la foi, et de combattre vaillamment, sans relâche, jusqu’à la fin: il nomma l’un d'eux, Judas, chef militaire, lui enjoignant de rechercher et de suivre les conseils de son frère Simon; puis il s'endormit en paix (166 av. Jésus-Christ), et fut enterré à Modin dans les sors de ses pères, regretté de tout Israël.
Cétait une véritable perte pour le pays que la mort de ce vieux militaire. Les hommes de résolution sont rares, et ce qu'il fallait à cette époque de crise et de troubles, c'était un chef résolu. Il n'avait été général qu'un an; mais il avait animé de son esprit le pays tout entier; son enthousiasme avait été contagieux ; Israël se sentait renaître à sa parole et sous sa direction. Il mourat, et l’on ne savait pas encore ce que serait à l’œuvre le successeur qu’il avait désigné. Judas avait été bon capitaine, mais serait-il bon général?
Judas accepta sans hésitation le lourdShéritage qui lui était dévolu; il se mit à la tête de sa petite armée, et continua la lutte en se conformantaux exemples de son père: (Il ressemblait à un lion dans ses œuvres... et dévora comme le feu ceux qui troublaient son peuple,» dit l’auteur du premier livre des Maccabées. Il y a en effet du lion chez cet homme, du lion, mais
aussi du feu et du torrent. On ne sait jamais où le trouver, et cependant on le trouve partout.
Cest lui qui donna le surnom de Maccabées à sa famille, sans toutefois qu’on puisse dire exactement d'où ce nom est tiré. Le mot hébreu et caldéen Maccab signifie marteau, et lui aurait été donné, selon quelques-uns, comme surnom, à cause de l’énergie de ses coups; on a en français l'équivalent de cette
désignation dans le surnom de Charles-Martel. Une .
autre explication, plausible autant qu'ingénieuse’, porte que Judas avait inscrit sur son drapeau ces mots de l’Exode, XV, 11:-«Qui est comme toi parmi les Forts, à Éternel:» en hébreu: Mi Kamoka Baelim Tehovah, ou, en ne prenant que lesinitiales, M. K. B.I, ou Maccabi, mode d’abréger fort usité parmi les Juifs, et qu'on retrouve employé chez eux soit pour des sentences, soit même pour de simples assemblages de mots (ainsi le mot Rambam, qu'on lit assez fréquemment, signifie Rabbi Moses Ben Maïmon, le rabbin Moïse, fils de Maïmon). On se rappelle aussi le $. P. Q.R. des drapeaux romains, et les Églises de France n’oublieront jamais le R. P. R. qui désigna sous Louis XIV la Religion Prétendue Réformée.
Le nom de Maccabées, ou Maccabéens, finit du reste tout naturellement par désigner d’abord la famille entière, puis tout le parti national, l’armée, les
1, Grotius, Préface à 1 Maccab., d'après Justinien.
martyrs; on sait qu'il fut donné à la vaillante mère et à ses sept fils qui succombérent au milieu des supplices; on se mit à dire les Maccabéens, comme on dirait aujourd’hui les Garibaldiens; le chef héroïque donna son nom à tous les siens.
Antiochus, voyantsque s’il n’y mettait bon ordre, toute la Judée allait bientôt, non-seulement retourner à la religion de ses pères, mais encore proclamer son indépendance et lui échapper, résolut de frapper un coup décisif, comme s’il n'avait pas assez frappé déjà, et de faire de ce pays ce qu’en avaient fait avant lui Salmaneéser et Nébucadnetsar, un désert. Mais ses réformes fanatiques, son idée de réduire tous ses peuples à une seule et même religion, son idée surtout de piller les temples et de s'emparer de leurs trésors, lui préparaient dans ses autres provinces de l'Asie des difficultés de plus d’un genre. Elles étaient troublées, ruinées; elles menaçaient de se révolter, elles ne payaient plus l'impôt.
Antiochus, toujours follement prodigue, et qui venait de célébrer à Daphné, près d’Antioche, des jeux qui avaient achevé de ruiner son trésor par leur magnificence, fut obligé de diviser son armée en deux parts, dont l’une servirait à payer l’autre. Il ne pouvait envoyer toutes ses troupes en Judée; le nerf de la guerre, l'argent, lui faisait défaut. Mais ce nerf, il es-
pérait le trouver en Perse, dans les temples païens fabuleusement riches. Il prit le commandement d’une partie de son armée, et partit pour l'Arménie, tandis qu'il envoyait Lysias avec des troupes pour rétablir l'ordre dans la Syrie Juive.
Judas tenait toujours la campagne. Il venait de battre successivement Apollonius, gouverneur de Syrie, qui avait péri dans la bataille, laissant son épée . entre les mains du vainqueur, qui ne devait plus s’en dessaisir, et Séron qui avait le commandement de la Célésyrie. Séron se réjouissait par avance du renom qu'il allait se faire; il comptait déjà dans sa pensée tous les honneurs dont il ne manquerait pas d’être comblé quand il aurait vengé l’affront fait aux armes de son maître; il se voyait revenu triomphateur adoré. La gloire devait être alors bon marché, car Séron avait une armée considérable, etJudas n'avait avec lui que peu d'hommes, encore épuisés de fatigues et de jeûnes. Mais Judas savait que «c’est du ciel que vient la force,» et que «devant le Dieu du ciel, il n’y a point de différence entre délivrer par beaucoup ou par peu de gens» (4 Macc. IT, 18, 19; cf. À Sam. XIV, 6, 9; Chr. XIV, 11). — Séron eut le même sort qu'Apollonus; il fut battu, et tué dans le combat.
Mais Lysias approchait. Il était membre de la famille royale, et Antiochus partant pour la Syrie orientale lui avait confié le gouvernement de toute la Syrie occidentale et la garde du jeune prince, Antiochus, âgé
de sept ans. Il ne paraît pas que Lysias soit d’abord entré lui-même en Palestine, mais il partagea ses troupes entre deux généraux, Gorgias et Nicanor, qu'il plaça sous les ordres supérieurs de Ptolémée, fils de Dorymène, plus connu sous le nom de Ptolémée Macron, et qui ne paraît pas non plus avoir payé de sa personne. L’armée syrienne comptait environ 40,000 hommes de pied et 7,000 cavaliers. Elle campa à Emmaüs, petit bourg situé entre Joppe et Jérusalem, non loin de Lydde, et qui ne doit pas être confondu avec l’'Emmaüs de Luc, XXIV, 43 ; les Romains l’appelaient Nicopolis, et il est appelé Emmaüm, 1 Macc. HT, 40. |
Une autre armée, mais d’un genre tout différent, une armée de marchands ne tarda pas à venir sabattre aussi sur Emmaüs et ses environs. On avait mis en vente la peau des Juifs avant qu'ils fussent vaincus. Nicanor, qui avait besoin de faire de l'argent pour payer les 2,000 talents que le roi devait encore aux Romains, avait annoncé que les Juifs à prendre seraient vendus à raison de quatre-vingt-dix pour la modique somme d’un talent; c'était très-bon marché. Comme il fallait 2,000 talents, on ferait prisonniers 180,000 Juifs. Ce calcul était de la plus rigoureuse exactitude. Les négociants en chair humaine, affriandés par l’appât d’une aussi belle spéculation, accoururent de toutes parts, au nombre de mille, sans comp* ter les valets et les gens dont ils avaient besoin pour
emmener les esclaves. L'argent était là aussi, car il s'agissait de payer comptant. |
Judas n'avait avec lui que 6,000 hommes. Mais, fidèle observateur de la Loi de Dieu, et quoi qu'il pût en apparence lui en coûter, il renvoya chez eux tous ceux que la loi dispensait du service militaire, les nouveau-mariés, Ceux qui plantaient ou bâtissaient, ceux qui manquaient de courage (Deut. XX, 5). L’armée fut ainsi réduite de moitié. Mais elle savait où réside la véritable force. Ne pouvant se rendre à Jérusalem, qui était encore entre les mains des Syriens, ils se réunirent en prières à Mitspa, où Israël avait célébré son culte avant la fondation du temple. Judas distribua les grades, et, après avoir irnploré la bénédiction divine, ils marchèrent à la rencontre de l'ennemi et se postérent près d’'Emmaüs. L'ordre du jour, prononcé à cette occasion par Judas, est digne d’un soldat de Dieu: «Geignez vos reins; soyez des fils vaillants, et tenez-vous prêts pour demain matin à combattre : ces nations rassemblées pour nous détruire, nous et nos lieux saints. Car il vaut mieux mourir dans la bataille que de voir le malheur de notre nation et la destruction de nos lieux saints. Et, quelle ce soit la volonté du ciel, qu’elle soit faite.»
Les deux armées vont passer la nuit en présence, trois mille hommes contre quarante-sept mille. Gorgias, cependant, en bon général, ne compte pas trop sur sa supériorité numérique : à la force il veut ajou-
Hé —
ter la ruse, et décide, d’après les conseils de quelques Juifs apostats, de tourner Judas avec une partie de son armée et de le surprendre par derrière. Il part avec cinq mille hommes de choix et mille chevaux. Judas est informé de ce mouvement par ses espions, et, bien loin de s’en inquiéter, il sempresse de Putiliser pour lui-même et de faire tourner ce stratagème à son profit. Au lieu d'attendre au lendemain, il part à l'instant même, la nuit, avec tous ses hommes, abandonne le camp, et fond à l’improviste sur lennemi, affaibli par le détachement de ses guerriers d’élite. Trois mille Syriens restent sur le champ de bataille; le reste s'enfuit jusque dans les plaines de lIdumée. Gorgias, pendant ce temps, continue sa marche pour surprendre les Juifs; il arrive, mais il trouve leur camp désert; il se figure sans peine qu'ils se sont enfuis, n'osant attendre la bataille avec des forces si peu considérables; il revient alors tout joyeux pour rendre compte de son expédition et pour répéter à Nicanor ce qu'il avait déjà dit à ses troupes : «Ces gens fuient devant uous.» Mais quand il vit son propre camp en flammes, et quand ses soldats apprirent le désastre qui venait d’avoir heu, 1l n’y eut plus moyen de les retenir; sourds aux ordres de leurs chefs, ils se débandèrent et s’enfuirent à leur tour, poursuivis par les Maccabées, qui les taillèrent en pièces. Il y eut ce jour-là neuf mille hommes tués, et presque tout le reste fut blessé ou estropié. Un im-
mense butin resta entre les mains des Juifs, grossi de tous les trésors qu'avaient apportés les marchands; et plusieurs de ceux qui étaient venus pour acheter des prisonniers furent eux-mêmes vendus comme esclaves: ils purent faire de salutaires réflexions sur l'instabilité des choses humaines en général, et sur la fable de la Peau de lours en particulier.
Le lendemain, jour du sabbat, fut sanctifié par le repos et par de solennelles actions de grâces.
Le succès aime le succès et l'appelle; une victoire en facilite d’autres. Judas marcha bientôt à la rencontre de Timothée et de Bacchidès, gouverneurs des provinces situées au delà du Jourdain, et leur tua plus de vingt mille hommes dans une seule bataille. Là périrent deux ennemis acharnés des Juifs, Philarche et Callisthènes; ce dernier fut brûlé vif dans une maison, dans laquelle il s'était barricadé. Quant à Nicanor, il eut le bonheur d'échapper, mais déguisé en esclave; il réussit à gagner Antioche, méprisé de tous à cause de son insuccès., et réduit, pour s’excuser, à rejeter.ses malheurs sur la puissance du Dieu d'Israël et sur la fidélité des Juifs.
Mais Lysias, on le pense bien, n’était pas homme à se payer de pareilles raisons. Il décida de faire plus et de faire mieux, considérant le Dieu des Juifs comme un détail, si ce n’est même comme une fable. L’année d'après (165), il entra lui-même en Palestine à la tête
de soixante mille fantassins et de cinq mille cavaliers, tous hommes d'élite. Il marcha droit au Sud et campa près de Beth-Sur, ou Beth-Sura, au Midi de la Judée, vers la frontière de l’Idumée. La eampagne ne fut pas longue. Au lieu de lattendre, Judas alla à sa rencontre avec dix mille hommes, le chargea avec sa furie habituelle, et mit en déroute cette nombreuse et fiêre armée, qui dut se retirer comme elle était venue, moins cinq mille hommes tombés dans la bataille. Lysias retourna à Antioche, admirant le courage de ses ennemis, mais toujours plus décidé à revenir l’année suivante pour les extermmer entièrement. Il oubhait d'ajouter: «Si Dieu le permet et si nous vivons.»
La retraite de Lysias était pour les Juifs une victoire morale plus considérable que toutes celles qu'ils avaient remportées jusqu'alors. Ils restaient les maîtres du pays. Judas le comprit, et résolut de délivrer enfin le sanctuaire qui était encore entre les mains des paiens. Il proposa à son armée de marcher sur Jérusalem. Ils trouvèrent les portes du temple brülées, les parvis pleins d'herbes, de broussailles et d’arbustes, un vrai taillis, les appartements des prêtres abattus, les pierres souillées, l'autel renversé. Des larmes coulèrent de leurs yeux, ils déchirérent leurs vêtements, poussèrent de grands cris vers le ciel et menèrent deuil. Puis des sacrificateurs et des prêtres, choisis parmi les meilleurs, furent préposés à la restauration de la maison de Dieu. Judas fit ôter l’image de Jupiter
et purifia le temple. On érigea en pierres brutes ‘un nouvel autel des holocaustes; les dépouilles des ennemis servirent à faire un autel des parfums, un chandelier d’or, et à remplacer tous les vases d’or et d’argént qu'Antiochus avait dérobés quelques années auparavant. Il fit faire également un voile neuf pour séparer le Lieu saint du Lieu très-saint.
La dédicace du temple eut lieu le 25 kisleu (décembre) 165. Trois ans auparavant, jour pour jour, lidole de Jupiter avait été élevée sur l'autel. Pendant trois ans et demi, le sacrifice journalier avait cessé d’être offert, et le culte régulier avait été mterrompu. Ces trois ans et demi sont regardés dans le style prophétique comme types de la durée du pouvoir de PAntéchrist (v. Dan. XIE, 7; Apoc. XIL, 14; cf. 6.) — V. encore Apoc. XI, 2; Jérusalem foulée aux pieds par les Gentils pendant 42 mois; v. 3, les deux témoins prophétisant pendant 1260 jours; v. 41, ils restent morts trois jours et demi; XIE, 5, la bête à dix cornes possédant un pouvoir de 42 mois, etc.
Les fêtes durèrent huit Jours, qui se passérent en réjouissances de toutes sortes et en actions de grâces. Désireux de perpétuer le souvenir de cette solennité, les Juifs décidèrent de célébrer chaque année la commémoration de ce Jour si glorieux, et ils donnèrent à cette fête d'institution nouvelle le nom de Fête de la Dédicace; il en est parlé dans les Évangiles (Jean, X, 29), et le fait que Jésus y prit part prouverait, si c’é-
tait nécessaire, le droit que peut avoir l’Église en certaines circonstances d'établir des fêtes et des solennités nouvelles, en souvenir de grands événements, sans qu'une autorisation divine soit indispensable pour cela. — Cette restauration du culte dura sans interruption jusqu’à la ruine de Jérusalem, sous Vespasien.
Nallons pas nous figurer cependant que les choses allassent comme elles devaient aller, et que l’ordre fût entièrement rétabli. La maladie est toujours suivie d'une convalescence plus ou moins longue. L'ordre peut être troublé en une nuit, mais il faut des jours, des mois, quelquefois des années, pour le rétablir, en morale comme en politique. Non-seulement le roi de Syrie était toujours là, prétendant maintenir ses droits à l’occupation du pays; non-seulement Lysias était à la porte, levant une armée, exerçant des soldats, faisant des préparatifs pour que l'an d’après l’ordre régnât à Jérusalem, mais un danger plus rapproché menaçait incessamment ceux qui venaient adorer au sanctuaire. [Il ne faut pas oublier, en effet, que les Syriens, et ce qui est pire, les Juifs apostats, occupaient encore la citadelle d’Acra, et que la citadelle dominait le temple. Les fidèles restaient ainsi exposés aux coups de leurs ennemis. Judas s’occupa de fortifier la montagne du temple au moyen d’une muraille garnie de tours, et occupée par une garnison chargée de sur-
veiller l’ennemi et de protéger les adorateurs de Jéhovah. Il fortifia aussi Beth-Sur, ville située au Sud, entre Jérusalem et Hébron, sur les frontières de l’Idumée. Gette précaution n’était pas superflue, car les nations voisines, jalouses et mécontentes de voir la Judée reprendre son existence nationale, menaçæent de se tourner contre elle et de se joindre à Antiochus, lors de sa prochaine arrivée.
On l’attendait en effet, mais un événement inattendu vint changer complétement la face des choses,
Nous avons laissé Antiochus partant pour les provinces de la Syrie perse à la tête d’une nombreuse armée. Cette expédition, qui devait lui rapporter des trésors, ne réalisa pas ses espérances. On lui avait dit entre autres qu'à Elymaïs (peut-être Suze), et spécialement dans le temple de Diane de cette ville, 1l trouverait des richesses considérables en or et en argent. Il s'y hâta, comptant prendre et piller la ville, mais il fut honteusement repoussé, et se retira à Ecbatane. Ce premier échec était doublement sensible à son avaricé et à son orgueil. À Ecbatane il apprend: la défaite de Nicanor et de Timothée. Sa fureur redouble; il part, ne rêvant déjà plus, ne parlant plus que destruction, vengeance, extermination. Plus loin il apprend que Lysias lui-même, son remplaçant, le tuteur de son fils, avait été battu, et par Judas Maccabéel! II apprend encore que le temple est restauré, que l'autel
est reconstruit, que le culte est rétabli. Ses chevaux ne vont plus assez vite, il faut que son cocher le mène à toute bride: pas de délai, pas de retard. Dans un mois, Jérusalem ne sera plus qu'un sépulcre, et la nation tout entière doit disparaître de la terre des vivants: «Je ferai de Jérusalem le charnier des Juifs, quand j'y serai arrivé.» (2 Macc. IX, 4.)
Il ne devait pas y arriver. La parole de malédiction était encore sur ses lèvres, que déjà le monstre était frappé d’une mtolérable douleur dans les entrailles et de vifs tourments intérieurs. «Celui qui gouverne tout, le Seigneur, Dieu d'Israël, le frappa d’une plaie incurable et invisible.» Craignant de ne pas arriver à temps, il précipita son voyage, mais une chute de voiture, qui froissa tous les membres de son corps, le contraignit de ralentir sa course désordonnée; il dut se faire porter en litière; bientôt un abcès se forma et s’ouvrit. Laissons parler ici le texte des Maccabées: «Ce fut à ce point que la vermine sortait de son corps impie, et que dans les douleurs et les tourments, ses chairs tombaient, lui vivant encore, et que toute l’armée était incommodée de l'odeur de sa pourriture... Alors, frappé ainsi, il commença à rabattre beaucoup de son orgueil. Puis, ce coupable priaït le Maïtre qui ne devait plus avoir pitié de lui, disant: Qu’en ce qui était de la ville sainte... il la rendrait libre; que pour les Juifs... il les rendrait égaux aux Athéniens; que pour le sainttemple…., il rendrait les saints vases...
nr.
et fournirait de ses propres revenus les dépenses nécessaires pour le sacrifice; de plus, qu’il se ferait Juif lui-même, et qu'il irait en tout lieu habitable pour annoncer la puissance de Dieu.» (1 Macc. VI; Josèphe, Antiq. XI, 9, $ 1.)
Antiochus Epiphane, Juif! et missionnaire!
Respectons le lit de mort et la conscience du moribond! Respectons le voile dont Dieu recouvre les luttes de l’agonie, et le jugement qu'il s'est réservé lui seul. Mais éloignons-nous; laissons-le mourir sur la terre étrangère (164), et que son ami Philippe donne la sépulture à son corps. Mourant et mort, il n’appartent plus à notre histoire; il l’a trop remplie vivant.
Antiochus Eupator, son fils, lui succéda à l’âge de neuf ans. Sa minorité et les troubles intérieurs qui devaient naturellement sy rattacher dans un pays aussi peu homogène et si profondément divisé, offrirent aux Juifs la possibilité de se maintenir contre la Syrie. La mort d'Épiphanes était dans tous les cas pour eux un événement de la plus haute importance. À vues humaines, et selon toutes les apparences, il aurait fini par écraser tôt ou tard cette petite province, entourée de tous côtés de peuplades qui étaient les ennemies d'Israël depuis onze siècles; et dans ce cas, le sort des Juifs eût été beaucoup plus triste que dans la catastrophe des conquérants assyriens et babyloniens; car ces derniers n'avaient agi que dans des
vues d’ambition et par politique; ils n'avaient eu qu’une idée, s’agrandir; tandis que la conduite d’Antiochus était dictée par un fanatisme religieux (deux mots qu'on hésite à mettre ensemble, mais dont les faits ont plus d’une fois justifié la juxtaposition), et par un esprit de vengeance toute personnelle. Son caractère individuel était d’ailleurs bien au-dessous de celui de tous les grands conquérants de l'antiquité; c'était une manière de fou furieux.