Géographie de Ritter
tales. Gomme Paul avait intention de visiter ensemble Rome et l'Espagne, il se peut bien que Jonathan, envoyant une ambassade à Rome, la chargeât d'aller un peu plus loin, et de renouveler les liens de l'amitié avec leurs compatriotes établis sur quelque côte occidentale de la Méditerranée. Les Églises vivantes éprouvent toujours le besoin d'entretenir entre elles des relations. Une tradition constante des Juifs désigne d'ailleurs Occident comme la direction dans laquelle se trouvait Sépharad; c’est par ce nom que les Juifs de tous les temps ont désigné l'Espagne, et déjà le Targum traduit le mot Sépharad, dans Abdias, par Ispania. — Mais c’est assez s'arrêter sur ce détail.
Les Juifs profitèrent habilement des troubles de la Syrie, si habilement même que Tryphon, qui avait conçu des projets ambitieux et qui redoutait la puissance croissante de Jonathan, tâcha de s’en débarrasser. Il essaya des armes d’abord, puis de la ruse, réussit à renfermer Jonathan dans les murs de Ptolémais avec un millier d'hommes, et le fit périr avec tous ceux qui l’accompagnaient (144).
Simon, le dernier survivant des fils dé Mattathias, et le digne héritier de tant de gloire et de patriotisme, fit à son frère Jonathan des obsèques magnifiques, l’'ensevelit à Modin, lui érigea un monument avec des trophées d'armes, et y ajouta pour toute la famille un
mausolée composé de sept pyramides. Puis 1l prit en mains, sans autre titre que le choix du peuple et lillustration de son nom, la direction des affaires publiques. Sa conduite sage et prudente empêcha Tryphon de tirer aucun parti de son crime.
Tryphon, comme on l’a vu, s'était donné d’abord comme le tuteur et le patron d’un jeune Antiochus, soi-disant fils de Balas; mais, aspirant pour lui-même à la couronne, il finit par se débarrasser de son royal client. Démétrius, de son côté, entra en négociations avec les Juifs, leur fit de superbes promesses, qui ne devaient valoir qu'aussi longtemps que ses propres affaires resteraient embarrassées, et reconnut Simon comme pontife et prince de cette petite et forte nation qui, par tant de combats héroïques, avait si bien mérité son indépendance (143).
Simon envoya Numénius à Rome, pour communiquer au sénat son avénement, renouveler avec lui l'alliance défensive contractée déjà du temps de son frère Judas, et lui présenter ses hommages accompagnés d’un grand bouclier d’or, du poids de mille mines. Îls ne comprenaient pas encore qu'ils se faisaient les serviteurs de leurs plus cruels ennemus, et que Rome, qui convoitait tout l'Orient et toute la Méditerranée, ne consentait à traiter avec eux que dans l'espoir de les réduire un jour plus facilement, après avoir vaincu tous les autres peuples de lAsie. Antiochus Épiphanes l'avait compris, mais trop tard. Les
rois de Macédoine l'avaient compris, mais à leurs dépens. Les Parthes le comprenaient et luttaient avec avantage. Mithridate, roi du Pont, allait naître et devait, pendant plus de quarante ans, lutter contre cette redoutable puissance, successivement représentée par Sylla, Lucullus et Pompée. L'Égypte le comprenait aussi, mais ses rois, amollis par la débauche, n’avaient plus assez d'énergie pour résister. Il aurait fallu l'union de toutes les puissances riveraines de la mer intérieure, pour contre-balancer les forces de Rome, mais Rome les neutralisait en les divisant, et se faisait des amis provisoires de ceux qu’elle n'avait pas encore le temps d'attaquer.
Le sénat romain s’empressa de reconnaître le nouveau souverain de la Judée.
Simon ne possédait encore le pouvoir que de fait; bientôt il le posséda de droit. En 141, la nation, pleine de reconnaissance pour les services qu’il lui avait rendus et pour tout ce qu’elle devait à cette illustre famille, lui conféra solennellement, à lui et à ses descendants, la dignité pontificale et le titre de prince. Une table d’airain, commémorative de cette résolution, fut suspendue dans le temple, avec une inscription qui en rendait témoignage. Mais déjà une opposition commençait à se manifester, quoique timide encore, contre la réunion sur une même tête de l'autorité spirituelle et du pouvoir temporel; on avait pu supporter ce cumul pendant les Jours mauvais, en temps de cerise, ef
sous la pression étrangère; mais il était temps de rentrer dans l’état normal; les Pharisiens demandaient la séparation des pouvoirs. Gette opposition ne fait que naître encore, mais elle a de profondes racmes, etil convient de la signaler dès sa première apparition.
Jusqu'à ce moment les Juifs avaient calculé le temps d'après l’êre des Séleucides, mais l'avénement de Simon est pour eux la date définitive de la délivrance de Sion et de l'établissement d’un gouvernement régulier; ils sentent qu'une ère nouvelle a commencé pour eux, et dorénavant ils compteront les années à parür de la première année de Simon. Avec l’autorisation de Démétrius d’abord, puis sans son autorisation, Simon fit frapper des médailles et des monnaies juives; il en existe encore un assez grand nombre dans les collections numismatiques, et spécialement dans celle de la Bibliothèque impériale de Paris. Elles portent l’année de la délivrance de Sion, et quelquefois le nom de Simon, prince d'Israël: la légende est écrite en caractères samaritains. Jusqu'à la ruine entière de leur nationalité sous Adrien, les Juifs continuërent, sauf de rares et courtes exceptions, de frapper leurs monnaies au nom de Simon Maccabée.
Sous le gouvernement de Simon, qui ne dura que huit ans à peine (145-135), la Palestine atteignit un deoré de prospérité paisible que depuis longtemps elle ne
connaissait plus que de nom. L'auteur du prenuer livre des Maccabées semble se complaire dans la description qu'il en donne (chap. XIV, v. 4-25), et il applique à cette période le proverbe classique qui depuis longtemps était réduit à n'être plus qu'un mot: «Chacun était assis sous sa vigne et sous son figuier”,» frappante et paisible image de la vraie prospérité. «Or, Simon «cherchait le bien de sa nation; et sa puissance, ainsi «que sa gloire, lui fut toujours agréable. Et outre «toute cette gloire, 1l prit Joppe pour avoir un port, «et en fit une entrée aux iles de la mer. Il étendit «aussi les limites de sa nation et fut le maître du «pays Chacun labourait sa terre en paix, la terre «rendait ses produits, et les arbres des champs leur «fruit. Les vieillards étaient assis dans les rues; tous «discouraient ensemble de ces biens, et les jeunes «gens se revêtaient des insignes et des habits de «guerre. Ï fournit aux villes des vivres, et y disposa «des appareils de défense, en sorte que la gloire de «son nom se répandit jusqu'aux extrémités de la terre. QI donna la paix au pays, et Israël se réjouit d’une «grande joie. Chacun était assis sous sa vigne et sous «son figuier, etil n’y avait personne qui les épouvan- «tât... Or, Simon fut l'appui de tous les pauvres de «son peuple; il rechercha la loi, et retrancha tout «homme sans loi et tout méchant. Il glorifia aussi
F 1. {Rois IV, 25, Mich. IV, 4. Zach. IT, 10,
«les saints lieux, etc... Et tout le peuple dit: Quelles «grâces rendrons-nous à Simon et à ses fils ?» Simon s’empara d'abord de Joppe, puis de Gaza, dont il épargna les habitants; enfin, la garnison de la citadelle de Jérusalem comprit à son tour que, devant le fait accompli, elle n’avait rien de mieux à faire qu'à se rendre; elle était d’ailleurs menacée par la famine ; déjà plusieurs soldats étaient morts de faim. Suivant Josèphe (Antiq. XIE, 11), la montagne sur laquelle était bâtie cette citadelle, et qui dominait Morija et le temple, fut démolie, nivelée et rasée, pour que le temple ne fût plus dominé et menacé*.
Moins illustre que ses frères comme homme d'épée, plus modeste peut-être, quoiqu'étant presque l'aîné, il n’est monté au pouvoir que le dernier, après la mort des quatre autres; 1l a recueilli les fruits de leurs victoires, et complété leur œuvre par l'excellence de son administration. Il a mérité l'honneur d’être considéré comme le véritable régénérateur de Jérusalem. Cest lui qui acheva la conquête, et consolida la nationalité nouvelle ; seul il a laissé des successeurs, et c’est en
1. Pour peu que des travaux du même genre, démolitions et remblais, se soient répétés quelquefois, et ils se sont répétés, on comprend qu'il soit difficile de reconstruire exactement aujourd'hui le plan d'une ville dix fois démolie et brûlée; la vallée des Tyropéens surtout, cette grande épine des géographes, a dû être affectée par ces changements. M. Félix Bovet, dans son Voyage en Terre-Sainte, a traité d'une manière intéressante les questions qui Se rattachent à ce sujet. Voy. aussi mon Dictionnaire de la Bible. art. Jérusalem.
lui que se perpétue jusqu'au temps d'Hérode la dynastie hasmonéenne.
Les Parthes, dont le royaume s'était déclaré indépendant des rois de Syrie depuis lavénement des Arsacides, en 250, se trouvant en guerre avec Démétrius (Nicanor), finirent par tailler en pièces son armée et le firent lui-même prisonnier (141). Après l'avoir promené en diverses provinces, cornme un trophée de ses victoires, Mithridate, le roi des Parthes, qu'il ne faut pas confondre avec son contemporain, l'illustre roi du Pont, se décida à le traiter en roi, et lui donna en mariage sa fille Rhodogune, celle dont Corneille a chanté les malheurs, mais en altérant l’histoire d’une manière extraordinaire. Démétrius avait laissé en Syrie sa première femme, fille de Ptolémée Philométor, qui avait été femme d'Alexandre Balas en premières noces. Cléopâtre, en apprenant le mariage de son mari avec Rhodogune, irritée de cette infidélité qui était cependant encore dans les mœurs du temps, et que la position du prisonnier aurait pu justifier aux yeux d’une princesse égyptienne, résolut de se venger. À son tour, elle fit offrir sa main au frère de son mari, à Antiochus Sidétès (le chasseur), et avec la main la couronne. Antiochus accepta l’une et l’autre. Tryphon s'était trop hâté de se réjouir en voyant Démétrius prisonnier. Antiochus vint l’attaquer par terre et par mer, à Dora, où il s'était réfugié; abandonné de la
plus grande partie de ses soldats à cause de sa brutalité, il dut s'enfuir; il vint à Apamée, mais il y fut pris et tué (140). Antiochus occupa dès lors le trône sans contestation; 1l guerroya quelque peu, recouvra plusieurs provinces que la Syrie avait perdues, et reçut dans une de ses expéditions les offres de service de Simon. Ce fut peut-être une maladresse du prince juif, un excès de zèle; en tout cas, ce fut l’occasion pour Antiochus de réclamer Jérusalem et la Palestme comme appartenant à la couronne de Syrie. Simon répondit à l'ambassadeur Athénobius: «Cest l’héri- (iage de nos pères qui a été pendant quelque temps (injustement possédé par nos ennemis. Or, les temps «nous étant favorables, nous gardons l'héritage de «nos pères» (1 Macc. XV, 33, 34). Dans ces paroles se révèle toute la politique extérieure des Maccabées : reconquérir les limites légales du pays. Antiochus, sans tenir compté des engagements pris antérieurement par son frère Démétrius, déclara la guerre à Simon; mais son armée, commandée par Gendébéus, fut battue par les fils du vieux pontife, Judas qui fut blessé, et Jean, qui avait reçu le surnom de Hyrcan à la suite de succès éclatants obtenus sur un corps de troupes hyreaniennes dans la guerre contre les Parthes.
Avant reconnu les difficultés d’une guerre contre un peuple retranché dans ses montagnes et jaloux de son indépendance, Antiochus eut recours à l'intrigue
et à la perfidie. À son instigation, du moins on a tout lieu de le croire, le gendre de Simon, Ptolémée, gouverneur de Jérico, profita d’une tournée que son beaupère faisait tous les ans dans le pays, pour lassassiner; 1l linvita à un splendide festin avec toute sa famille ; puis, à la fin du repas, il fit entrer des gens armés qui les massacrèrent tous. Ainsi, dit l'historien juif, 1l rendit le mal pour le bien. C'était en 135. Soit qu'il eût été prévenu, soit par quelque circonstance fortuite, mais toute providentielle, Jean Hyrcan n'avait pas assisté à ce repas de mort. On donna les ordres nécessaires pour s'emparer de sa personne, mais il déjoua toutes les tentatives, battit ceux qui furent envoyés contre lui, réussit à se rendre maître du temple et de la citadelle, et fut bientôt reconnu prince et pontife à la place de son père.
L'alliance romaine, tant recherchée par les Maccabées, ne leur avait guère profité. La famille était presque éteinte; les cinq fils avaient péri de mort violente : Éléazar, Jean et Judas dans les combats; Jonathan et Simon sous les coups de la trahison. Jean Hyrcan restait seul; c'était une troisième génération dans la noblesse de cette famille, mais on s’apercevait déjà qu’on s’éloignait de la première illustration.
Ptolémée, aux regrets d’avoir commis un crime inutile, quoique horrible, prit la fuite, et l’on n’en entendit plus parler. Mais Antiochus, profitant du désarroi que ce changement de règne avait amené dans le
pays, et comptant réussir mieux contre Jean qu’il n’avait fait contre son père, s’avança contre Jérusalem avec une grosse armée. Hyrcan, assiégé dans sa capltale, fut bientôt réduit à la dernière extrémité. An: tiochus, trouvant mieux de ne pas pousser les Juifs au désespoir, leur accorda une capitulation onéreuse, mais acceptable, et tout ce qui leur était nécessaire pour célébrer la Fête des Tabernacles. Puis il fit la paix avec Hyrcan, qui dut la subir, et reconnaître de nouveau la suzeraineté de la Syrie sans autre compensation qu'une liberté de conscience octroyée. Mais les avantages remportés par Antiochus sur les Juifs ne furent pas de longue durée. En 130, il succomba dans une guerre contre les Parthes, qu'il avait entreprise sous prétexte de délivrer son frère Démétrius, prisonnier depuis à peu près dix ans, et gendre du roi. Démétrius profita de la circonstance pour retourner dans son pays reprendre sa couronne et son ancienne femme, devenue dans l'intervalle l'épouse, puis la veuve de son frère. Il régna cinq ans encore (130 à 125), mais s'étant rendu odieux à ses sujets, en euerre avec le roi d'Égypte, Physcon, il vit se soulever contre luison propre peuple. Alexandre Zébina, fils d’un fripier d'Alexandrie, mais se disant fils d'Alexandre Balas, abusa de Poccasion pour se poser en prétendant au trône de Syrie; Physcon l’appuyait en secret; une bataille trancha la question en faveur de limposteur. Démétrius fut battu ; il s'enfuit vers Ptolémaiïs, où ré-
.— eft —
sidait Cléopâtre, sa femme; mais celle-ci qui, depuis quinze ans, n'avait jamais pu entièrement lui pardonner son mariage avec Rhodogune, refusa de lui ouvrir les portes de la ville. Démétrius fut tué. Cléopâtre conserva une partie du royaume. Alexandre Zébina prit le reste et monta sur le trône avec le titre de roi de Syrie.
Tous ces événements n’étaient pas de nature à consolider le trône des Séleucides, déjà miné en dessous par les intrigues romaines. De son côté, en Égypte, Ptolémée Physcon, par sa conduite hideuse et par ses cruautés, soulevait une série de troubles dans son royaume. Hyrcan sut profiter avec beaucoup de sagacité et d'adresse de la confusion générale, pour affermir le nouvel état juif, et réaliser l’idée hasmonéenne quant aux frontières historiques et naturelles du pays. En 199, il reprit toute la Samarie et la Galilée. Sichem, capitale des Samaritains, fut détruite, ainsi que le temple du mont Guérizim, qui avait été bâti par Samballat deux siècles auparavant. Les Samaritains se con-
tentérent de relever leur autel; ce culte s’est continué ainsi jusqu’à nos jours, comme on le dira ci-après. La ville de Samarie, occupée depuis Alexandre par des Macédoniens et des Syriens, fut également démolie. Enfin Hyrcan fit la guerre aux Iduméens, et, triste erreur ! les força d’émigrer ou d’embrasser la religion juive; la plupart choisirent ce dernier parti.
Les Romains reconnurent Hyrcan comme prince indépendant de la Palestine; pour eux cétait une puissance amie et alliée, placée entre l'Égypte et la Syrie; c'était en outre un démembrement de la Syrie.
Hyrcan, le premier, prit à sa solde une armée d’é- trangers; pour les payer, il fit forcer, dit-on, le tombeau de David, qui renfermait des trésors cachés; mais ce détail est peu vraisemblable; on ne comprendrait pas que ces trésors, s'ils avaient existé, eussent échappé aux catastrophes nombreuses qui, depuis quatre siècles, avaient frappé Jérusalem, et aux déprédations des avides Séleucides. Cest aussi lui qui construisit, Ou du moins qui restaura la citadelle Antonia.
Dans les derniers temps de son gouvernement, les questions extérieures n’existant plus, les questions intérieures reprirent naturellement leur place dans les esprits. Les Pharisiens lui causèrent du chagrin, et linquiétèrent par leur opposition. Ils insistaient, on se le rappelle, sur la nécessité de séparer l'autorité civile et la grande sacrificature. «Contente -toi d’être prince du peuple,» dirent-ils à Hyrcan qui les consultait. Cette levée de boucliers le jeta dans le camp des Sadducéens. Les sectes, à cette époque, commencent à jouer un grand rôle dans l’histoire politique des .Juifs; nous en avons déjà rencontré quelques-unes; il est temps que nous fassions avec elles plus ample connaissance.
Eee
Hyrcan mourut en 107, après avoir administré le pays avec autant d’habileté que de patriotisme. Quoiqu'il eût cinq fils’, presque tous adultes, il laissa le gouvernement des affaires à sa veuve : mais son testament resta sans exécution; l’aîné de ses fils, Aristobule [*°, monta sur le trône, et prit le titre de roi, grâce à de funestes conseillers, oubliant que, pour être béni, pour être vraiment israélitique, le sceptre ne devait pas sortir de Silo, de la maison de Juda.