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CHAPITRE XI

Les partis et les sectes juives : Samaritains. — Scribes. — Pharisiens. — Sadducéens. — Esséens. — Thérapeutes. — Prosélytes. — Péagers, — Hérodiens, etc.

Nous approchons des temps apostoliques, et de cette vie juive des temps nouveaux, qui rappelle si peu celle du désert, si peu même celle des beaux jours de la monarchie. Ce ne sont plus des Hébreux, ce ne sont plus des Israélites, ce sont des Juifs. L'idée hasmonéenne a sans doute triomphé, pour un moment; la nation a retrouvé son ancien lit, son ancien territoire, mais à l’intérieur tout est changé. Une transformation complète, on pourrait presque dire fondamentale, s’est opérée lentement au sein du peuple, soit comme religion, soit même comme nation. L'ancienne empreinte a disparu, le vieux moule est brisé, le vieux coin est presque effacé; le métal n’est plus le même; des éléments, un alliage tout nouveau a pris sa place; et si, en apparence, nous trouvons encore la loi, les prophètes, le temple, un roi, le sanhédrin, le pays, cette loi est altérée par les traditions, les prophéties sont dénaturées par les idées politiques, le temple est devenu une caverne de voleurs;

le roi n’est plus de la famille de Juda, ni même d’origine juive, le sanhédrin est divisé entre deux grandes sectes rivales, les conservateurs et les libéraux; le pays lui-même est devenu une province romaine.

Pour apprécier la nature et la profondeur de cette transformation, transportons-nous aux temps de Jésus-Christ. C’est à peu près l'époque à laquelle nous sommes parvenus, c’est celle où les éléments divers sont le plus mis en saillie, celle où nous pouvons le mieux les comprendre, celle où, près de tomber en ruines, ils se groupent et se massent le plus distinctement, éclairés d’ailleurs par des documents plus nombreux, et surtout par les jugements de Gelui dont la parole a force de loi pour ses disciples, parce qu’elle

est la vérité.

Qui trouvons-nous en Palestine, et quels sont les éléments plus ou moins flottants, plus ou moins stables, dont se compose la population de ce pays unique, unique en son histoire, unique en son espèce?

C'est un mélange de nations et de croyances diverses; on y trouve:

Des Grecs, restes de l'empire macédonien, établis partout, mais principalement sur le littoral et dans le Nord;

Des Syriens, dans les quartiers de Tyr et de Sidon;

Des Romains, occupant presque toutes les charges de la magistrature, gouverneurs de provinces et leurs

a de

employés, généraux et soldats, percepteurs, receveurs, douaniers, péagers;

Des Samaritains ;

Des Prosélytes de diverses nations;

Des Juifs proprement dits.

Les Samaritains eux-mêmes se divisent en Dosithéens, Sébuéens et Gorthéniens; on les trouve surtout dans la province qui porte leur nom.

Les Prosélvtes se divisent en deux classes, ceux de la Porte, ou Noachiques, et ceux de la Justice.

Les Juifs enfin, à peine la sixième partie de la population totale du pays, se divisent en plusieurs classes, sectes, partis, catégories ou dénominations différentes:

Les Hellénistes ou Alexandrins ; puis,

Les Scribes;

Les Pharisiens;

Les Sadducéens;

Les Esséens ou Esséniens;

Les Thérapeutes;

Les Assidéens ;

Puis encore les Hérodiens, parti politique;

Les Gaulanites, ou Galiléens, ou Zélotes, également parti politique ;

Enfin, les Péagers, souvent opposés aux Scribes.

Parmi ces noms et titres divers, les uns établissent nettement des nationalités différentes ; les autres, des partis ou des tendances religieuses; les autres, des

états ou professions; les autres, des directions politiques. Nous n'aurons pas à les étudier tous avec la même attention, mais la connaissance approfondie de quelques-uns est essentielle à l'intelligence des livres du Nouveau Testament.

Quant aux Samaritains, qu’on a vu tantôt invoquer, auprès d'Alexandre, leur titre de Juifs, tantôt, auprès d'Antiochus, le repousser avec indignation, l'on se demande d’abord ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces affirmations contradictoires, et laquelle il faut admettre. L'une et l’autre se trouvent vraies. Comme la chauve-souris de la fable, ils ont pu dire tour à tour: Je suis souris, voyez mes pattes, et: Je suis oiseau, voyez mes ailes.

Lors de la transportation des dix tribus, Salmanéser avait envoyé en Israël, pour peupler le royaume et pour le cultiver, un certain nombre d’Assyriens, paiens de naissance, et pas de la plus belle eau. Continuêrent-ils de former un peuple à part et entièrement distinct, comme le pense Hengstenberg, ou bien se croisèrent-ils avec les misérables restes des Juifs qui étaient demeurés en arrière, et que le roi d’Assyrie n'avait pas jugés dignes d’être déportés ? Cette dernière opinion paraît la plus probable; elle porte en elle-même quelque chose de si naturel qu’elle en devient presque évidente : les mariages mixtes sont dans la nature des choses, et coûtent bien peu à ceux

qui n’ont point de religion. Il paraît surtout évident qu’à la longue du moins, le sang juif se mêla au sang païen : Manassé et la fille de Samballat ne’ furent pas sans doute des premiers à donner l'exemple de cette indifférence religieuse; et petit à petit chaque Samaritain put compter dans sa généalogie des adorateurs des faux dieux et des fils d'Abraham. Ce qui dut faciliter la fusion par les mariages, c’est qu’il se fit une espèce de fusion religieuse à la suite de divers accidents, et notamment à cause de lions qui désolèrent le pays, et qui furent habilement exploités par le prosélytisme juif (2 Rois, XVIL 24 et suiv.). Les Samaritains, ignorant la manière de servir les dieux du pays, on leur envoya d’Assyrie un prêtre d'Israël pour les ‘instruire; ils acceptèrent la nouvelle religion et gardèrent l'ancienne, comme on fait toujours quand on n’en à point. Ils acceptèrent le sabbat, la circoncision, les cérémonies de la Loi, les cinq livres de Moïse avec une variante, et l’attente du Messie; ils repoussèrent les livres des prophètes, et refusèrent de reconnaître Jérusalem comme le centre obligé du culte. Samballat leur fit construire un temple sur le mont Guérizim, soit qu'imitant la politique de Jéroboam [*’, il voulût les river au pays en les empêchant de chercher ailleurs un centre religieux; soit que, mû par des motifs plus nobles, il voulût seulement les détourner de lidolätrie, en les groupant autour d’un temple unique, dédié au vrai Dieu. Quoi qu'il en soit des motifs, ce tem-

ple fut une concurrence de la plus fâcheuse espèce pour celui de Jérusalem. Élevé l'an 332 avant Jésus- Christ, peut-être même beaucoup plus tôt, il devint le repaire ou l'asile de tous les Juifs, malfaiteurs ou excommuniés qui, forcés de quitter la Judée, étaient assurés de trouver là une patrie peu difficile et une religion complaisante. Cette circonstance; en amenant toujours plus de sang juif dans les veines des Samaritains, n’était cependant pas de nature à faciliter un rapprochement entre les deux pays et les deux religions. Les rapports devinrent au contraire toujours plus tendus et plus difficiles. Et quand les Juifs, grâce à la valeur des Maccabées, furent redevenus les maîtres du pays, ils agirent en maîtres israélites, en Juifs, en prêtres se souvenant de la sévère législation mo-. saïque; Jean Hyrcan fit raser et démolir le temple de Guérizim. S'il n’extermina pas tous les Samaritains, il leur porta un coup fatal, et les parqua dans un petit coin de la province, dont ils ne se sont guère écartés depuis 2,000 ans.

Ils ne croyaient pas à la résurrection, et peu à la vie à venir, en revanche, ils s’adonnaient à la magie, et croyaient aux sortiléges. Ils prétendaient descendre de Joseph, et se disaient affiliés à la famille d’Aaron. Les plus religieux étaient les Dosithéens , ainsi nommés de Dosithée, le sacrificateur qui leur avait été envoyé d’Assyrie, pour leur faire connaître le système des Hébreux; ceux-ci croyaient peut-être à la vie éternelle.

Au temps de Jésus-Christ, la haine entre les Juifs et les Samaritains était plus acharnée que jamais, tellement que ces derniers, seuls de tous lés peuples, n'étaient pas même admis à se convertir, à devenir prosélytes. Notre Seigneur a protesté contre ces préjugés nationaux par sa parabole du bon Samaritain (Luc, X); il a conversé avec une femme du pays (Jean, IV), accepté l'hospitalité de quelques-uns, et envoyé ses disciples acheter au milieu d’eux les vivres dont ils avaient besoin. S'ils adoraient celui qu'ils ne connaissaient pas, Jésus a voulu du moins le leur faire connaître, et il a trouvé chez eux beaucoup de personnes bien disposées. Ils furent des premiers à recevoir l'Évangile (Act. VIII et IX).

Aujourd’hui, au pied de la fraîche et verdoyante montagne de Guérizim, toute couverte de fleurs, d’arbres fruitiers et de sources jaillissantes, on trouve encore de 120 à 130 Samaritains (il y en aurait même moins, suivant M. Félix Bovet); c’est tout ce qui reste de la race et de la religion. Mais ce petit nombre compte encore des sectes, des partis et des schismes dans son sein, les Dusis ou Dosithéens, et les vrais croyants; ces derniers attendent positivement le Messie pour 1863 ou 1864, la même année que les Juifs de l'Orient, la même année aussi que quelques docteurs anglais attendent la seconde venue du Seigneur. Ils possèdent plusieurs manuscrits fort anciens de la Loi de Moïse. Le Pentateuque samaritain, dont la valeur

critique a été quelque temps fort exagérée, paraît remonter à l’époque du schisme de Jéroboam.

Après le nom des Samaritains, commun à l'Ancien et au Nouveau Testament, les noms qu'on rencontre le plus souvent, mais dans le Nouveau Testament seul, sont ceux des Scribes, des Pharisiens et des Sadducéens. Ce n'étaient pas des sectes proprement dites , c'étaient plutôt soit des positions, des professions, soit des directions et des tendances religieuses. Les Scribes étaient les lettrés ou les docteurs; les Pharisiens étaient des conservateurs en religion, des légitimistes en politique ; les Sadducéens, libéraux en religion, et presque incrédules, étaient en politique des conservateurs sans principes, attachés au pouvoir existant quel qu'il fût, pourvu qu'il les favorisât.

On a déjà parlé des Thannaïm, ou docteurs de la Loi. Dès le retour de l'exil, avant même. que la prophétie eût entièrement cessé, la Loi, devenant de plus en plus le centre du culte et la base de léducation nationale, 1l fallut songer à la préserver de toute atteinte, à l'expliquer et à l'appliquer. Seule, elle devait à l'avenir régler les rapports des hommes avec Dieu, et ceux des hommes entre eux. Sa connaissance embrassait les deux domaines de la théologie et du droit. Ceux qui se chargeaient de l'expliquer devaient être

tout ensemble théologiens et jurisconsultes. On pou-

vait les consulter sur des questions douteuses, sur des cas de conscience, des mariages, des héritages, ou sur des servitudes et des mitoyennetés. Leur esprit devait à la longue se rétrécir sous l’influence des petits détails de la vie vulgaire; et quand on compare aux prophètes qui les ont précédés, ces hommes dont la minutieuse chicane est devenue la constante préoccupation, l’on sent davantage encore l’abîime qui sépare la vie de la mort, et l'esprit de la lettre. Non que tous les Scribes fussent morts spirituellement, non pomt même qu'ils n'aient rendu à la religion de préceux services, mais il y avait dans leur état, dans leurs conditions de vie et d'action, des influences auxquelles il leur était à la longue impossible de se soustraire.

C'est à eux qu'est dû, en grande partie du moins, l'établissement des synagogues, et surtout leur organisation. Îls eurent à régler le culte; ils durent pourvoir à la traduction des textes sacrés, là où la langue n'était plus parfaitement comprise; ils en fournirent aussi l'interprétation quand cela était nécessaire. Sous ce rapport, ils rendirent à la science et au culte plus de services que le$ prêtres qui, par droit de naissance et sans rien avoir à faire pour sen rendre dignes, n'avaient qu’à veiller aux observances cérémonielles,. et pourvoir aux besoins extérieurs du service du temple.

Esdras est le premier auquel le nom de Scribe soit

: Ge

donné dans le sens religieux (Esd. VIE G, 14; Néh. VIIL 4, 9, 13); puis Tsadok (Néh. XIIT, 13). Avant eux, ce nom avait déjà servi à désigner les fonctions de secrétaire, de contrôleur et de commissaire des guerres (Esaïe, XXXIIT, 48 ; Jér. LIT, 95). Le mot hébreu correspondant, Sopher, signifie littéralement celui qui écrit. Plus tard vint le nom de Thannaïm, puis plus tard encore celui de Rabbanim, ou rabbins, qui a fini par prévaloir.

Le nom de docteur de la loi semblerait, d’après le parallélisme de plusieurs passages, avoir été l’équivalent de celui de Scribe (Luc, V; cf. les versets 17 et 21): | |

La différence qu'il y avait entre leurs fonctions et celles des prêtres ressort de diverses indications. L'homme nettoyé de la lèpre doit se présenter au sacrilicateur, non au scribe, pour faire constater sa guérison et son droit de rentrer dans la société (Marc, E, 44). L’époque où le Messie doit naître est précisée par les scribes et les sacrificateurs réunis. C'est un scribe qui pose la question légale: Quel est le plus grand commandement (Matth. XXII, 35)? Ce sont les scribes enfin, les docteurs de la 10ï, qui chargent les hommes de fardeaux insupportables, et qui ont enlevé la clef de la science (Luc, XI, 46, 59).

Les scribés sont souvent nommés à côté des pharisiens, avec lesquels ils avaient beaucoup d’affinité ; quelques-uns même étaient en effet pharisiens, quel-

ques-uns prêtres, d’autres encore sadducéens (Mare, XIE, 28).

Le tribunal, devant lequel le Seigneur fut appelé à rendre compte de sa divinité, était composé de prètres, de scribes et d'anciens.

Îls n’ont rien laissé d’écrit, si ce n’est peut-être quelques fragments du Talmud.

Notre Seigneur les caractérise à la fin du chapitre XXII de saint Matthieu: 1l reconnaît leurs droits à l'enseignement, et même en une certaine mesure la pureté de cet enseignement, lorsqu'il dit : «(Toutes les choses donc qu'ils vous disent d'observer, observezles et les faites;» mais il ajoute à ce témoignage la plus sévère censure, quand 1l dit ensuite: «Mais non point leurs œuvres, parce qu'ils disentet ne font pas.»

Après la destruction du temple de Jérusalem, les scribes disparaissent, et sont remplacés, comme on la vu, par les rabbins.

Les Pharisiens, dont le nom a quelque chose d’in- Jurieux, puisque dans le langage vulgaire il est presque synonyme de lépithète de jésuite, ne furent pas dès le commencement ce qu'ils devinrent plus tard, au moins la majorité d’entre eux.

Ïls tiraient leur nom du mot hébreu Parash, au participe Parush ou Pharush, expliquer, développer, distinguer. Selon les uns, ce participe désignerait les

interprètes, les explicateurs (de la Loi); mais, outre que la forme hébraïque du nom n’est pas favorable à cette manière de voir, l'explication de la loi n’était ni ce qui préoccupait, ni ce qui caractérisait le plus les Pharisiens; ce travail était surtout, comme on l’a vu, l'affaire des scribes. Aussi, d’autres pensent, et selon nous avec raison, que le participe hébreu signifie plutôt un homme qui se sépare, qui s’isole, qui se distmgue des autres hommes.

Leur origine n'est pas bien connue. Il est probable que bientôt après le retour de la captivité, et surtout lorsque la grande synagogue eut pris fin, quelques Juifs pieux, — ou feignant de l'être, mais une secte ne commence guère par lhypocrisie, quoiqu’elle puisse finir par là, — se réunirent dans un intérêt et pour un but commun. D'une part, le précepte, ou l’un des trois préceptes particuliers que la Tradition attribue à la grande synagogue: «Faites une haie autour de la Loi;» et de l’autre, l’influence de la civilisation grecque qui tendait de plus en plus à gagner du terrain dans l'Asie antérieure depuis Alexandre le Grand, ne pouvaient pas manquer de provoquer parmi les Juifs, et surtout parmi les plus pieux et les plus patriotes, un zèle, une ardeur, qui chez plusieurs devait nécessairement dégénérer en fanatisme. Quelques-uns se crurent plus spécialement appelés à la défense de la vérité, telle qu’elle avait été confiée à leurs pères.

est encore probable que c'était, au commence-

pe»

2 ie

ment, de vrais fidèles que se composait cette secte ou corporation. Les livres des Maccabées parlent à plusieurs reprises d'Asidéens qui se sont mis en avant pour combattre et mourir à la gloire de la religion des pères (1 Macc. 9, 44 [texte], 7, 13; 2 Macc. 14, 6). Le nom d’Asidéens ne signifie rien en grec, mais le mot hébreu hasidim signifie pieux, fidèles, et se rencontre fréquemment dans les psaumes XII, 2; XXXI, 93, etc. Ces hommes furent, à ce qu'on peut croire l'origine et le début, à la fois nobles, généreux et modestes, de la secte qui devait mériter plus tard de si sévères reproches. Ils combattirent aux côtés de Judas Maccabée; ils sauvegardèrent l'autorité de la loi et des prophètes; ils sopposèrent comme une digue aux envahissements du torrent païen, représenté par d’indignes pontfes, et par la secte de Tsadok, qui commençait à poindre; ils furent fidèles jusqu'à la mort, et ne ménagérent mi le peuple, ni le sacerdoce, ni la royauté, quand 1ls virent que les uns et les autres mettaient en danger la religion, ou la compromettaient par leur conduite et leurs prétentions. Malheureusement il leur arriva ce qui arrive presque toujours: quand une œuvre de Dieu a grandi, lorgueil humain, puis l'hypocrisie elle-même viennent sy mêler, comme l’ivraie se mêle au bon grain, et les fidèles Asidéens finirent par se présenter dans lhistoire comme des Pharisiens, des hommes qui se distinguent et ne sattachent plus qu'à se faire distinguer.

ne

Pour les bien juger, il faut, si possible, faire d’abord abstraction de tout ce que les dermiers temps de leur histoire nous apprennent de défavorable sur leur compte. Ce n’est pas par les restes qu'on peutsainement apprécier l’ensemble. Ils furent en politique et en religion (chez les Juifs les deux régimes n’en faisaient qu'un) ce qu’on appellerait aujourd’hui des conservateurs, l’un des éléments dont se compose tout progrès digne de ce nom, attachés énergiquement aux: antiques institutions de la patrie, non moins qu'aux dogmes et aux coutumes de la religion établie.

Quant à la doctrine, ils retenaient fermes toutes les traditions de leurs maîtres, au point d’en faire quelquefois plus de cas que de l'Écriture elle-même. Ils enseignaient l'unité de Dieu, l’immortalité de âme, des rétributions finales, un jugement après la mort, la résurrection des corps, etc.! Leur conduite était en général austère et juste.

Ils formaient, au sein de l’Église juive, une opposition absolument nécessaire ; d’un côté, au bras séculier toujours incompétent en matières religieuses ; de l'autre, à l'esprit mondain, à la philosophie et à la c1vilisation artistique, mais incrédule, des Grecs. Ils ont été les gardiens fidèles de la vérité révélée, et c’est à leur fermeté, à leur opiniâtreté, à leurs protestations vigoureuses, que nous devons en grande partie la

1. Voy. Talmud, I, 176. Schôtigen, Horæ hebr. Wettstein, Nouveau Testament, 1, 474.

conservation des anciennes révélations divines; c’est à leur opposition, tout empreinte de l’esprit théocratique, que les Juifs durent de conserver aussi longtemps leur mdépendancg,nationale. Ils furent toujours à côté des Maccabées dans leurs luttes gigantesques ; ils ne pactisèrent jamais avec l'étranger, et ne passérent jamais, comme le firent plusieurs prêtres, au parti du plus fort, aux Syriens, aux Égyptiens, aux Hérodiens ou aux Romains. Leur autorité était grande auprès du peuple, qui leur savait gré de rester toujours de bons Juifs et de bons patriotes, et les princes étaient obligés de les ménager et de compter avec eux.

‘Le Nouveau Testament lui-même, qui cependant ne les flatte pas, nous fait connaître plusieurs Pharisiens très-respectables par leur droiture et leur piété, le vieillard Siméon, Nicodème, saint Paul, son maître Gamaliel, Joseph d’Arimathée, etc. :

Il y a dans toute secte, comme dans tout ce qui est humain, deux faces bien différentes. On a plutôt insisté ici sur le beau côté de leur rôle et de leur caractère, que sur ce qu'il y a de défavorable à relever sur leur compte, parce que ce dernier point de vue est assez ordinairement le seul que l’on considère. À l’époque la plus connue de leur histoire, aux Jours de Jésus-Christ, ils n'étaient plus guère, en effet, qu’une secte religieuse déchue, qui renfermait un grand nombre d’hypocrites, dans les motifs et les principes

desquels le besoin de se faire remarquer jouait le plus grand rôle (Matth. XXII).

Tout en rendant justice à des intentions honnêtes et dévouées, et à un passé respectable et glorieux, les Juifs contemporains de Jésus-Christ reconnaissaient déjà que les Pharisiens avaient bien changé avec le temps, et que la prospérité leur avait été funeste. Le simple peuple ne se laissait plus duper par de fausses apparences de dévotion, et Jésus-Christ, conscience vivante du judaïsme flétrissait avec énergie l’orgueil et l'hypocrisie de cette secte jadis vénérée.

Le Talmud dresse également à sa manière le tableau des diverses sortes de Pharisiens que l’on distüinguait dans la synagogue; il en reconnait sept espèces différentes, qui pourraient bien avoir été des écoles ou tout au moins des nuances bien caractérisées dans le pharisaisme; quatre étaient décidément mauvaises, trois étaient meilleures. Dans l'indication suivante de ces catégories, le Talmud nous fait passer successivement des moins bonnes aux plus excellentes.

4° Il y avait d'abord le Pharisien sichémite, celui qui à aussi peu de convictions et de crainte de Dieu qu’en avaient les Sichémites, quand ils furent assimilés de force à la famille d'Abraham (Gen. XXXIV). — Le mot Shekem, ou Sichem, signifiant épaule, quelques-uns pensent aussi que ce nom servait à désigner une classe de Pharisiens baissant épaule d’une façon

particulière, en signe de profonde humilité: c’est le Pharisien pur sang. |

9° Le Pharisien qui trébuche, ou qui traîne les pieds. Pour se donner l'air absorbé dans de hautes pensées, il affecte de ne pas fairé attention à son chemin et de se heurter à chaque pierre.

3° Le Pharisien qui se meurtrit, qui se fait saigner; il ferme les yeux dans la rue pour ne pas se laisser distraire de ses saintes réflexions et pour ne pas être induit en tentation: naturellement il se heurte et se blesse. |

4° Le numéro quatre ne va pas si loin dans son affectation de piété; on l'appelle tout simplement le pilon, parce qu'il a l'air tout retiré, recoquillé sur luimême, enveloppé dans son vaste manteau blanc, et tout courbé sous le poids de ses réflexions.

Ces quatre classes sont des hypocrites; on peut trouver mieux, et le Talmud indique

5° Le Pharisien sincère, l’homme du devoir et de la conscience, qui se complaît dans l’accomplissement de tout ce qui est reconnu comme bien; il paiera exactement ses dîmes.

6° Le Pharisien qui ne se complaît pas dans l'amour abstrait du devoir pour lui-même, mais qui regarde à la rémunération, qui cherche dans la vie éternelle une récompense plus haute que la satisfaction de soimême.

7° Enfin, le Pharisien craignant Dieu, qui ne fait

pas le bien dans des vues humaines, quelque élevées qu’elles puissent être, mais qui le fait pour plaire à Dieu, pour lhonorer et lui obéir. C’est le plus parfait, parce qu'il ne pense pas à lui-même.

Il a manqué aux Pharisiens une huitième classe; l'Évangile seul pouvait la créer; celle des hommes qui font le bien par amour, parce qu'ils aiment Dieu.

À l’époque de Jésus-Christ, les Pharisiens, devenus méfiants, aigris par de longues et nombreuses expériences, presque seuls dans la nation occupés à maintenir la haie autour de la Loi; méfiants depuis Jean Hyrcan, presque depuis Simon; méfiants de tous ces rois et reines maccabées, qui avaient si peu fait respecter le nom pur et glorieux qui leur avait été légué; méfiants surtout quant aux Hérodes, les Pharisiens étaient placés vis-à-vis de lenfant qui naissait à Bethléhem dans une position d’hostilité naturelle, que lon peut, sinon excuser, du moins comprendre à son début, et qui témoigne de l'esprit purement israéhite qui les animait. Ils n’eurent pas tort de se méfier, de faire des recherches et de s’enquérir, mais leur péché se trouve dans leur résistance aveugle, intéressée, obstinée, et dans ce fait que lorsque la vérité leur apparut clairement, ils refusèrent de la recevoir, ils fermèrent volontairement les yeux, et attribuèrent à Béelzébub les œuvres que Jésus faisait au nom de son Père. |

Tandis que les Scribes posent des questions légales

et captieuses, les Pharisiens se contentent de surveiller l'observation de la Loi; ils reprochent à Jésus de guérir les malades le jour du sabbat et à ses disciples de cueillir des épis (Matth. XIT, 4-13; Marc IT, 93; IL, 1). Ils interviennent avec les Scribes pour savoir ce que Jésus dira de la femme adultère (Jean, VID. Patriotes, ils demandent à Jésus, pour le perdre, sil est permis de payer le tribut à César (Matth. XXII, 15). Sous prétexte d'examiner les titres du Sauveur, ils lui demandent un miracle (Matth. XVI, 1); ils lui demandent par quelle autorité il fait ces choses; ils lui dressent des piéges, et cherchent à recueillir captieusement quelques paroles de sa bouche, pour avoir de quoi l'accuser; mais le Seigneur les déconcerte par $es réponses; 1l reconnaît en eux des caractères aigris, dont le levain est l’hypocrisie (Luc, XII, 1).

Après que l’État juif eut été renversé par les Romains, lors de la destruction de Jérusalem, les Pharisiens disparaissent de l’histoire. Leur système et leurs doctrines, cependant, paraissent avoir été conservés par les Talmudistes.

Les Pharisiens, malgré leurs erreurs, étaient les vrais Juifs (comme aujourd'hui les jésuites sont les vrais catholiques), et leur influence a marqué d’une empreinte ineffaçable le judaïsme tel qu'il existe encore aujourd’hui. Cest cette influence qui, malgré une dispersion de dix-huit siècles, à défaut d’une patrie terrestre, a su donner et conserver aux Juifs une pa-

trie spirituelle, dont les frontières sont tracées par la Loi de Moïse et par les traditions.

Les Sadducéens étaient les adversaires naturels des Pharisiens. Le Nouveau Testament nous les montre partout en opposition au grand parti populaire, ne s’unissant à lui que pour persécuter le saint et le juste. (étaient les soi-disant tolérants de l’époque, les libéraux, les esprits forts, les libres penseurs, les hommes de la raison, les cœurs larges, les hommes enfin, dont les aspirations intelligentes cerrespondaient seules aux besoins et aux exigences du siècle. A les entendre, ils auraient été même les vrais, les seuls amis de la religion, seuls capables de la défendre avec succès en la pliant aux nécessités du jour, en en fondant les aspérités dans ce que la sagesse grecque avait de plus sublime et de plus divin. Leur esprit était d’une manière générale celui qu'on a vu chez les Jason, les Ménélas, les Lysimaque et les Alcime. Ils étaient, de même que les Pharisiens, moins un parti organisé, qu'une tendance, une direction philosophicoreligieuse.

On a quelquefois fait dériver leur nom du mot hébreu Tsaddik, qui signifie juste; cette étymologie se trouve indiquée dans les Pères de l’Église; mais rien n'établit qu'ils aient revendiqué dans le domaine de la morale et de la justice une place plus exclusive qu'ils ne faisaient en matière de doctrine. Il est plus pro-

= he

bable, et c’est l’'étymologie qu'ils en donnent euxmêmes, que leur nom dérivait de Tsadok, le disciple d’Antigone de Soco, dont il a déjà été parlé. Ils prétendent que c’est la doctrine de ce dernier, d’Antisone, qui à engagé Tsadok à quitter son école, et à devenir lui-même le chef d’une secte. (Ne soyez pas comme des mercenaires, aurait dit Antigone’, ou comme des serviteurs qui ne servent leur maître qu'en vue de la récompense; mais soyez comme des serviteurs qui font la volonté de leur maître sans se préoccuper du salaire; et que la crainte de Dieu soit sur vous.» Tsadok aurait tiré de ces paroles, par un procédé de logique en tout cas difficile à comprendre, la conclusion qu'il n’y aurait pas de rétributions dans l’autre monde, ni même une vie à venir. L’invraisemblance de cette origine est encore accrue par le fait que nulle part, dans l’histoire juive, il n’est parlé de cette apostasie du disciple d’Antigone, et cependant les occasions n’ont pas manqué dans lesquelles les Sadducéens auraient pu s’en prévaloir, si elle avait eu lieu en effet. Il est plus probable donc que les Sadducéens, lorsqu'ils faisaient déjà un corps, se seront servis d’un nom connu et respecté, pour se donner à eux-mêmes un point d'appui et un certificat d’origine; peut-être ce Tsadok aurait-il dit en effet quelque chose que ses prétendus disciples auront pu

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