‹ L'époque des MaccabéesChapitre 36 sur 48 · Talmud, Tract. Beraco · texte numérisé non relu

Talmud, Tract. Beraco

était foulée aux pieds par les passions; quand la foi s’en allait de toutes parts, ils réclamaient une liberté de croyance qui devait aboutir à l'incrédulité. Une fois de plus ils ont prouvé que les principes, livrés à eux-mêmes, ne sauralent suflire dans ce monde; et par leurs exagérations, ils provoquèrent une réaction qui se personnifia d’abord dans le pharisaisme. Un extrême appelle l’autre.

Quant à leur doctrine, elle n'avait rien de positif et variait naturellement d’un individu à l’autre. Chacun croyait ce qui convenait à son tempérament et à sa tournure d'esprit; avec leur principe de liberté absolue, et sans point fixe, ils n'avaient pas de motifs pour se gêner. Ils se distinguaient donc moins par leurs affirmations que par leurs négations. Ils rejetaient les traditions des anciens. Un passage de Josèphe (Antiq. jud. XVIIE, € 1°) a fait croire même qu’ils ne retenaient de l’Écriture que les cinq livres de Moïse, et qu'ils rejetaient tous les autres: mais comme dans ce passage la Loi est opposée aux Traditions, il serait possible que Josèphe eût voulu dire seulement qu'ils n'acceptaient que la Parole écrite, par opposition à la tradition orale. Ils niaient limmortalité de l’âme, la résurrection, la rétribution finale , lexistence d’esprits et de démons. Selon eux, la Providence ne s’ingère pas dans tous les détails de notre vie; elle ne nous envoie pas de châtiments; elle aurait trop à faire, et nous sommes des créatures trop peu considérables

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pour solliciter sa constante intervention. L'homme ne dépend que de lui-même, il est l'artisan de ses propres destinées, et sa sagesse ou sa folie règlent son bonheur ou son malheur. C’est un peu le langage de Zénôn, mais ceux qui le tenaient à Jérusalem n’en tenaient pas moins à leur titre de Juifs.

Les Sadducéens étaient peu nombreux et peu populaires. Ils se rencontraient presque exclusivement dans les classes élevées et instruites de la société. C’étaient les riches et les puissants; ils étaient contents de ce monde et n’en voulaient point d'autre. Il est probable que la parabole du mauvais riche et de Lazare (Lue, XVI, 19) fut spécialement dirigée contre eux.

Ils suivirent les prédications de Jean-Baptiste dans le désert, et plusieurs demandèrent à se faire baptiser par lui (Matth. II, 7); mais on ne voit nulle part qu'aucun d’entre eux se soit attaché à Jésus. Ils lui demandent un miracle (Matth. XVI, 1). Ils lui posent le problème ridicule de la femme qui a eu sept maris, pour tourner en dérision le dogme de limmortalité (Matth. XXII, 23). Ils sont enfin des premiers à mettre la main sur les apôtres et à les persécuter (Act. IV, 4, QT).

Ils disparaissent comme la poussière à la ruine de Jérusalem, et ne laissent aucune trace après eux, léguant à peine à leur nation le vague et douloureux souvenir de leur arrogante nullité, de leur incrédulité frivole et hautaine, de leur indifférence religieuse et

de leur absence de patriotisme. Sans incriminer leurs intentions, on peut dire qu'ils n’ont rien fait pour le judaïsme, et que, sous prétexte d’une intelligence plus profonde des questions du temps et des nécessités de leur religion, ils ont contribué, pour leur grande part, à détruire chez leurs compatriotes l’esprit religieux et l’esprit national. Ils ont abattu les barrières que la Synagogue travaillait à élever autour de la Loi, et les sangliers ont envahi la vigne de l'Éternel; l'ennemi s’est établi sur les décombres que les Sadducéens avaient amoncelés autour des croyances les plus sacrées.

Il west parlé des Esséens, ou Esséniens, ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament. Leur nom ne se rencontre que dans l'ouvrage rabbinique Sepher Youchasin. On ne sait rien de certain sur l’origine même de ce nom; provient-il du fondateur, maintenant ignoré de la secte? Vient-il du syriaque, avec la sionification de bon et pieux? Dérive-t-l d’un mot caldéen, qui signifie guérir? Cest ce qu'il est impossible de déterminer; cette dernière étymologie cependant est la plus probable, les Esséens s'étant adonn s à toutes sortes de bonnes œuvres, et notamment à l'art de guérir.

L'origine des Esséens est également tout à fait inconnue. On a voulu la chercher chez les Pythagoriciens, chez les Juifs alexandrins, dans la Haute-Égypte,

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et jusque dans l'extrême Orient, comme on a toujours essayé d'expliquer par le paganisme les modifications et les développements du judaïsme. Voici ce qui paraît le plus vraisemblable. Pendant les guerres des Syriens contre les Juifs, sous les Séleucides, quelques hommes pieux que révoltait le joug de l'étranger, qui protestaient contre les doctrines dissolvantes du lhbéralisme sadducéen, et que ne pouvait satisfaire le littéralisme sec, étroit, desséchant du pharisaïsme, se retirèrent dans les déserts, pour y mener une vie tranquille, austère et religieuse. Puis, ayant pris goût à ce genre de vie contemplative, ils contimuérent, même après la guerre, de demeurer dans ces paisibles solitudes. D’autres, peu à peu, vinrent les rejoindre, éprouvant comme eux le besoin de se retirer des agitations du monde, et de servir Dieu dans une retraite semblable à celle que leur offraient les rangs des Esséens.

Il est bien possible aussi qu'il y ait quelque rapport entre eux et les mystiques Juifs des siècles qui précédèrent; car, à toutes les époques du judaïsme, on rencontre des espèces de mystiques, peu considérables par leur nombre et leur position, mais qui n’en doivent pas moins être signalés comme formant une chaîne presque non interrompue, et qui ont pu servir de point de ralliement à ceux qui éprouvaient cette lassitude de la vie, ou ce besoin de s’absorber en Dieu, dont nous parlons; les Nazaréens, comme Samuel et

Samson (v. Nomb. VI, 15), les fils des prophètes, sous les rois (2 Rois, [V, 38; VL 1), les Récabites (Jér. XXXV), enfin les Assidéens, dont il a déjà été parlé (4 Macc. IL 4; VIL 13; 2 Macc. XIV, 6). Cette tendance un peu monastique peut être combattue par des passages isolés, mais l'esprit de l'Évangile, esprit de liberté, ne la condamne pas d’une manière absolue.

Quant à leur organisation et à leurs doctrines, Josèphe et Philon nous donnent des détails et des renseignements assez complets.

Ils sont unis par une affection très-vive les uns pour les autres. Ils abhorrent les voluptés et les délices de la vie comme un crime, et regardent la continence, ou même le célibat, comme une des plus grandes vertus. [ls ne se marient pas, mais pour ne pas laisser étendre la race ou la société, ils adoptent les enfants des autres, et les instruisent dans leurs principes. S'ils s’'abstiennent du mariage, ce n’est pas qu'ils le condamnent, mais ils craignent les femmes, et n’ont de confiance ni dans leur fidélité, ni dans leur discrétion. Ils méprisent les richesses, et mettent en commun tout ce qu'ils possèdent, et tout ce que les membres nouveaux apportent en entrant dans la société. Il n’y a donc parmi eux ni riches, ni pauvres. Des employés spéciaux sont chargés du maniement de l'argent.

Ils ne sont pas nécessairement isolés du monde; ils sont épars dans le pays, mais cependant ils aiment à

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se grouper, à demeurer ensemble (leurs maisons, ou couvents, élaient assez nombreux sur les bords de la mer Morte). Ceux qui vont les voir jouissent de leurs biens comme s'ils étaient chez eux. S'ils vont en voyage, ils n'emportent pas de vivres, ils en trouveront chez leurs frères, mais seulement des armes pour se défendre contre les brigands. Dans les principales villes, un des leurs est particulièrement chargé de prendre soin des étrangers.

Ils attachent un grand prix à la propreté, à celle du corps et à celle des vêtements. Ils regardent l'huile comme souillée, ils évitent toutes les graisses, 1ls sont toujours habillés de blanc. Ils ne changent de vêtements que lorsque les leurs sont entièrement usés. Ils n’achètent, ni ne vendent rien, mais ils font des échanges en nature. Ils donnent souvent sans attendre qu’on use à leur égard de réciprocité.

Jamais ils ne prononcent une parole profane. Ils se mettent en prières un peu avant l'aurore, comme s'ils demandaient à Dieu de faire lever le soleil ; puis chacun va se mettre à son travail sous la direction d’un chef ou directeur. À cinq heures (onze heures du matin), ils se réunissent de nouveau en prières, puis ils vont se baigner; ils se retirent ensuite dans une maison particulière, où aucun étranger ne peut être admis ; ils sy habillent, puis ils se rendent au réfectoire comme s'ils allaient au temple; ils se placent en silence, et l’on distribue à chacun un morceau

de pain, et sur un plat quelques aliments, les mêmes pour tous, et en petite mesure. Le repas commence chaque fois par les prières, et se termine par lac: tion de grâces. Ils retournent travailler jusqu’au crépuscule, et ils font le repas du soir avec les mêmes cérémonies que le diner. Les Ctrangers peuvent être admis à leur table. Tout se passe avec ordre: chacun parle à son tour, mais peu et bas; ceux qui sont étrangers à la corporation trouvent qu'il règne dans la maison, comme au dehors , un silence qui fait frémir. Philon lattribue à la longue habitude de la sobriété.

Is ne peuvent rien faire sans l'autorisation de leurs supérieurs, excepté se rendre utiles et donner de la nourriture aux pauvres ; encore ne peuvent-ils pas en donner à leurs parents; si ceux-ci viennent en demander, là permission du chef est exigée.

Leur parole a la valeur d’un serment; ils ne jurent Jamais, et regardent le serment comme aussi mauvais que le parjure ; car, disent-ils, celui-là est déjà jugé, que l’on ne croit pas s'il ne fait un appel à Dieu.

Ils sont doux, et travaillent à comprimer leur colère s'ils sont offensés.

Leurs punitions sont en général modérées. Ils sont justes dans leurs jugements ; ils ne prononcent de sentences que lorsqu'ils sont au nombre de cent; dans ces conditions, la sentence prononcée est irrévocable. La peine la plus grave consiste dans le bannissement ;

celui qui est ainsi frappé finit d'ordinaire misérablement ; les serments qu’il a prononcés ne lui permettent en effet plus de vivre et de manger avec les autres hommes; contraint de se contenter d’herbages et de racines, il languit et meurt bientôt d’épuisement, à moins que l'association, émue de pitié, ne consente à le recueillir de nouveau pour qu'il puisse se rétablir, ou tout au moins mourir en paix.

Celui qui veut entrer dans la société doit faire un premier noviciat d’une année, pendant lequel il doit se conformer au genre de vie des membres effectifs ; au bout de ce temps, on lui donne un instrument, hache ou pioche , un tablier et le caleçon nécessaire. Un second noviciat, également d’une année, lui permettra, non pas encore de manger avec les frères, mais au moins de se baigner avec eux; c’est un pas dé plus dans la carrière. Enfin, au bout de deux nouvelles années , s’il en est jugé digne, il est admis dans le sanctuaire; mais il doit se lier par des vœux redoutables , jurer qu'il servira Dieu pieusement, qu’il ne fera de tort à personne , ni par lui-même, ni à la sugcestion de qui que ce soit; quil sera l'ennemi des méchants et le protecteur des faibles opprimés; qu'il sera fidèle à tous, mais surtout à ses chefs; que s’il vient un jour à être élu supérieur, il n’abusera pas de son pouvoir, et ne s’en enorgueillira pas; qu'il s’abstiendra de mensonge, de vol, et de tout gain illicite; qu'il ne cachera à ses frères aucun des dogmes,

mais qu'il mourra plutôt que d'en révéler un seul à un étranger ; qu'il gardera les dogmes intacts, sans y rien ajouter, et sans en rien retrancher; enfin, qu’il s’abstiendra du brigandage, et qu'il ne dira à personne le nom des anges.

Le plus grand respect, après Dieu, est dù à Moïse ; on punit de mort quiconque maudit son nom. Les Esséens étaient à cet égard de bons Juifs : ils continuaient d'envoyer au temple de Jérusalem des dons en nature, mais ils ne sy rendaient pas eux -mêmes ; ils regardaient comme profanes et dégénérés la masse de ceux qui se rassemblaient dans les parvis de Jéhovah; le peuple leur paraissait irréligieux , et plusieurs prêtres avaient déshonoré le siége pontifical; de vrais fidèles ne pouvaient s'associer à un pareil culte, et ils protestaient par leur abstention, contre le système mulüitudiniste qui admettait sans distinction les bons et les mauvais, et qui n’exerçait, ou ne pouvait exercer aucune discipline sur une foule ignorante , indifférente, ou même irréligieuse. Sans former une Église à part (l'idée juive ne le permettait pas), ils étaient séparés de fait de l'Église nationale, étudiant avec soin les écrits des anciens, de Moïse et des prophètes, et recherchant tout ce qui pouvait contribuer à leur sanctification et au bien-être moral ou spirituel de leurs semblables. |

Ils étudiaient de même les vertus médicinales des plantes et de certaines pierres.

Leur déférence pour la vieillesse est extrême; ils respectent de même les décisions de la majorité.

Ils observent le sabbat plus scrupuleusement encore que les autres Juifs.

Quand ils sortent, ils portent toujours une pelle avec eux, pour recouvrir de terre les immondices qu'ils pourraient rencontrer. (Deut. XXIIT, 12-14.)

Ïls sont divisés en quatre classes, d’après la date de leur entrée dans la société, et les plus jeunes sont regardés comme tellement inférieurs, qu'un ancien se tiendra pour souillé, et s’ira laver, si un des Jeunes l'a touché.

Grâces à la simplicité de leur vie et à leur sobriété, ils atteignent un âge très-avancé ; des centenaires ne sont pas rares parmi eux.

Ils montrent dans la souffrance et le malheur beaucoup de sérénité, de calme et de stoïcisme. Quand le devoir ou l'honneur le commande, ils ne redoutent pas la mort. Dans la dernière guerre des Romains, celle qui précéda la destruction de Jérusalem , 1ls eurent plus d’une fois l’occasion de montrer l’énergique réalité de leur foi; tourmentés de mille manières,

soumis à mille tortures, ils ont résisté à tout plutôt que de consentir à manger des viandes ilhcites. Ils n’ont pas cherché à fléchir leurs bourreaux, ils n’ont point versé de larmes ; ils sont restés immobiles, impassibles, au milieu de toutes les douleurs , et sont

morts avec courage , convaincus de l’immortalté de l'âme et de leur prochaine résurrection.

La matière seule, selon eux, doit se dissoudre ; mais l’âme demeure à jamais , étant composée de l’éther le plus fin , l'esprit étant renfermé dans le corps comme dans une prison. En se détachant des entraves de la chair, l’âme est heureuse de voir se terminer un triste et dur esclavage : elle s'élève vers les cieux. Les justes sont transportés dans les régions situées au delà de l'Océan, là où il n’y à ni neiges, ni tempêtes , ni chaleurs excessives, mais où règne un printemps éternel; les impies sont, au contraire, renfermés dans des cavernes obscures et froides , exposés à des tourments sans fin. Tout ceci est positivement emprunté ou renouvelé des Grecs (v. Homère, Odyss. IV, 565 et suiv; Platon, Phèdre, etc), et l’on est fondé à se demander avec Néander, si Josèphe qui nous donne ces détails, n’a pas fait là un portrait de fantaisie , coloré par son imagination, et faussé par son habitude de donner des formes grecques à toutes ses descriptions de la vie ou des tendances juives.

Parmi les Esséens, quelques-uns prétendaient connaître ou deviner l'avenir. Beur vie calme, la nature de leurs occupations , la lecture habituelle des livres saints et des oracles des prophètes , leur pureté, tout contribuait à leur donner un coup d'œil sûr, un Jugement que n’altéraient ni l'erreur, ni les passions, ni les préjugés ; leur parole devait avoir de l'autorité, el

rarement ils se trompaient dans les choses qu'ils annonçaient ; mais cette rectitude de jugement, peut-on l’assimiler au don de prophétie ? La chose est au moins douteuse.

Îl y avait une classe peu nombreuse d’Esséens qui différaient de la généralité de leurs frères, par leurs idées sur le mariage. [ls prétendaient que s’en abstenir, c'était se priver d’une partie de la vie. Ils se mariaient donc, mais dans des conditions assez singulières: la fiancée était elle-même obligée de subir un noviciat de trois ans, et ce n’est qu'après cette épreuve et les purifications qui l’'accompagnaient, que le mariage pouvait avoir lieu. Encore la femme n’était-elle pas pour cela agrégée au corps des Esséens qui ne recrutait que des hommes.

Les Esséens n’avaient avec les Thérapeutes de l'Égypte que des rapports apparents. Quoi qu'en dise Philon, qui, presque seul, donne quelques détails sur ces solitaires , la filiation ne saurait être établie. C’est surtout dans les parties supérieures de l'Égypte , et par conséquent assez loin du centre juif, que se trouvaient les Thérapeutes. On ne sait pas si leur nom est la traduction grecque du nom des Esséens , et s’il sionifie les guérisseurs, ceux qui s’adonnent à la médecine, ou s'il doit être pris dans un sens plus spirituel, ceux qui servent Dieu. [ls étaient moins laborieux, ou plus contemplatifs que les Esséens, s’exerçant à la

pratique d’une vie sainte, et méditant avec soin leurs livres sacrés ; leur faculté d’abstraction était si grande, qu'ils pouvaient, au dire de Philon, oublier pendant dix jours de prendre aucune espèce de nourriture. Ils admettaient les femmes à participer à leur vie intérieure , et à leur recherche des choses saintes. Ils ne cherchaient du reste pas comme les Esséens, à faire des prosélytes autour d’eux. Les obscurités qui entourent leur origine et leur existence, ne permettent pas même d'affirmer qu'ils fussent juifs, bien moins encore qu'ils aient eu avec les Esséens des rapports quelconques. On peut, en tout cas, sans se tromper, les regarder comme les avant-coureurs des religieux, ermites ou moines, dont il y eut plus tard un si grand nombre en Égypte.

À côté de ces trois ou quatre sectes ou dénominations principales qui se partageaient la nation Juive, spécialement au point de vue religieux, on a vu qu’il y en avait d’autres encore, moins importantes , soit à cause de leur éloignement, soit à cause de leur position sociale, soit enfin à cause de leurs tendances politiques. |

On désignait sous le nom général d’Hellénistes ou Alexandrins, les Juifs nés et élevés hors de la Judée, et dispersés dans presque toutes les parties de l’empire romain. Ils se servaient de la langue grecque, la plus répandue depuis Alexandre ; c'était leur langue

vulgaire, par conséquent c'était pour eux la langue du culte, et la version des Septante était leur texte sacré. On les appelait aussi quelquefois les Juifs de la dispersion occidentale, parce que c'était à l'occident de la Judée, en Égypte et à Cyrène, qu’ils étaient le plus nombreux et le plus fortement constitués. Ils n'étaient guère moins rigides observateurs de la loi de Moïse que les Juifs de la Judée, et sous ce rapport ils étaient aussi méprisés que ceux-ci des Grecs et des Romains. Néanmoins, les Juifs de la Palestine les regardaient comme leurs inférieurs, comme une race dégénérée, parce qu'ils se servaient pour le culte d’une langue profane, de la langue de leurs oppresseurs ; probablement aussi, parce que la philosophie grecque avait déteint , et sensiblement, sur leur théologie. *

Les Grecs de Act. VE, 1, et IX, 29 sont très-vraisemblablement des Juifs hellénistes. Ceux de XI, 20, seraient au contraire, d'après le parallélisme, des Grecs proprement dits, et païens de religion.

Il y avait à Jérusalem même, plus qu'ailleurs, une certaine rivalité entre les Juifs du pays, et ceux qui, par leur naissance ou leur éducation, appartenaient à l'étranger ; les vrais Juifs méprisaient ces derniers, qui, de leur côté, paraissent avoir montré une grande susceptibilité dans les rapports ordinaires, comme des gens qui ont le sentiment de leur infériorité; c’est ainsi qu'on les vit se plaindre que leurs veuves étaient

moins bien traitées que celles des Juifs proprement dits, Act. VI, ce qui provoqua l'élection de sept diacres grecs ou hellénistes, parmi lesquels Nicolas, Grec d’origine , prosélyte converti au christianisme, et qui n'était Juif par aucun côté, ni par sa naissance, ni par sa religion.

Ce qui précède suffit à expliquer le rôle, d’ailleurs peu considérable, que jouent les hellénistes dans le Nouveau-Testament. Mais dans l’histoire du judaïsme ils occupent une beaucoup plus grande place que dans celle de lavénement du christianisme. On a vu ailleurs déjà , comment les Juifs transportés de Judée en Égypte , avaient été plongés dans un courant d'idées tout autres que celles qui régnaient dans la mère-patrie. D’une part 1ls étaient dans l'impossibilité presque absolue d'observer certains rites de leur religion , se rattachant directement à leur temple et à la Sainte Cité , et ils apprenaient à s’en passer; en tout cas, ils y attachaient toujours moins d'importance : d'autre part ils apprenaient à connaitre le monde ; le commerce, les arts, la littérature , la philosophie grecque exerçaient sur eux une influence toute nouvelle ; ils s’habituaient dès lors à considérer ces étrangers, ces barbares, ces Grecs, comme n'étant pas aussi dépourvus de toute espèce de bien qu'ils se l’étaient figuré jusqu'alors; ils comprirent que tous les hommes sont frères , et qu'ils peuvent et doivent fraterniser, tout en réservant d'une manière absolue

les choses capitales de la conscience et de la foi. L’étude amène la discussion, quelquefois la discussion amène la transaction: ce qui est essentiel demeure ferme, le reste est ébranlé, abandonné. Pour les Juifs d'Alexandrie, ce fut là , dès les premiers Ptolémée , le point de départ d’une théologie nouvelle ; ce n'était encore qu'un instinct, une impression, un sentiment , bientôt ce fut un système. Platon en particulier, par ses écrits, exerça une fascination exceptionnelle sur les Juifs les plus intelligents de la dispersion ; ils furent frappés de ses idées élevées sur la divinité, de ses témoignages en faveur d’un Dieu unique, de ses appels à la vertu comme base fondamentale du bonheur pour les peuples et pour les individus ; ils en conclurent qu'il avait connu les livres hébreux ; puis, gênés, honteux peut-être des prescriptions minutieuses de leur loi, qui devaient paraître puériles à ceux qui, vivant loin de Jérusalem, de la Palestine et de sa culture, ne pouvaient comprendre le sens réel de ces pratiques matérielles et de ces vulgaires détails, ils entreprirent de les expliquer aux autres et de se Les expliquer à eux-mêmes d’une mamère moins littérale que ne faisaient les Juifs palestiniens ; ils laissèrent le sens matériel, et n'ayant pas le sens spirituel que lesprit du Nouveau-Testament seul pouvait révéler, ils s’attachèrent au sens allégorique. Heureux et fiers de l’appui de Platon, ils voulurent prouver au monde que leur religion, si mépri-

sée, avait une parenté réelle avec la philosophie la plus respectée du paganisme ancien; pour cela il fallait deux choses : rapprocher Platon de Moïse, puis Moise de Platon. Ils procédèrent à l’une par des interpolations, à l’autre par leur méthode d’interprétation.

Aristobule, qui vivait à Alexandrie vers lan 195 av. J. G. (il est parlé de lui 2 Macc. [, 10), et à qui la tradition attribue un Commentaire sur le Pentateuque", fut le vrai chef, ou pour mieux dire, l’enfant terrible de cette école. Il se distingua par la hardiesse de ses fraudes pieuses. Il ne pouvait pas sans doute falsifier le texte des Platon et des Aristote, qui était trop répandu, mais il remania et interpola les poésies d’Or-

phée, citant de cet auteur des poésies qu'il n'avait jamais faites, pleines d’allusions à Moïse et à la Loi. C'était un moyen d'établir que la philosophie et la poésie des Grecs s'étaient inspirées de la théologie des Hébreux. Le moyen était simple, sinon honnête, et il eut un certain succès. Mais le plus difficile restait à faire : rapprocher Moïse de Platon, la morale juive de la sagesse grecque. Il ne pouvait plus être question d'interpoler ou de falsifier les textes; il fallait interpréter. Et de même que Platon avait expliqué la mythologie grecque d’après la méthode allégorique,

1. Justin, Clément d'Alexandrie, Cyrille d'Alexandrie, Eusèbe (Prépar. évang.; XII). — Les auteurs antérieurs n'en parlent pas, ni Philon, ni Josèphe.

Aristobule entreprit d'expliquer le Pentateuque dans son sens caché, réservé aux esprits supérieurs seulement. € Geux dont l'esprit a peu de portée et d’intelligence, en s’arrêtant à la lettre, ne voient pas ce qu'il y a de grand dans ce qui est exposé. En conséquence , dit-il, je vais essayer, autant qu'il sera en moi, d'expliquer chaque chose. Les hommes dont le sens est droit admirent en Moïse la sagesse profonde, cet esprit divin qui lui a mérité le titre de prophète. Ceux, au contraire, qui ont moins de pénétration et de jugement, s’attachent à la lettre des Écritures, et se persuadent que Moïse ‘n’a pas fait preuve de haute sagesse.» Voilà le complément du système. Cette méthode , Aristobule n’en fut ni linveuteur, ni le dernier représentant ; elle venait du. paganisme , elle passa de là dans l'Église par l’intermédiaire de la synagogue. Elle a cela de commode qu’elle permet de trouver dans un livre quelconque tout ce que l’on veut y trouver. Aristobule exploita d’une manière exagérée les avantages de son système pour établir que le paganisme dans ce qu'il a de plus relevé, etle mosaïsme dans ce qu'il a de plus spirituel, ne sont au fond qu’une seule et même religion, la priorité toutefois appartenant aux Juifs.

Philon, sans aller aussi loin qu'Aristobule , réduisit en système, et coordonna ce qui chez Aristobule n'é-

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