CHAPITRE XII
Hérode le Grand. — Son avénement ; Son Caractère; ses crimes ; ses dix femmes. — Ananias pontife. — Le jeune Aristobule; sa mort. — Mort du vieux Hyrcan. — Marianne Maccabée; ses
fils ; leur mort. — Supplice de Marianne. — Antipater; sa mort. — Naissance de Jésus ; massacre des enfants de Bethléem. — Fin d'Hérode.
On a vu comment, devant l'attitude des Parthes, Hérode s'était vu contraint de s'enfuir de Jérusalem. Après avoir traversé rapidement l'Arabie qui ne lui offrit pas d'asile, puis l'Égypte où il n'y avait rien à faire , il avait poussé jusqu'à Rome , sans aucun dessein bien arrêté. Les circonstances le favorisèrent : la faiblesse ct l'incapacité d'Hyrcan, l'alliance d’Antigone avec les Parthes, la trop grande jeunesse d’Aristobule, faisaient de ces trois hommes, héritiers des Maccabées , trois ennemis naturels des Romains, trois obstacles à la réalisation de leurs projets. Rome était le grand marché des couronnes; tout sy vendait. Hérode n’eut pas de peine à se faire bien venir. d'Octave et de Marc-Antoine; ces amis de son père furent d'avis que la politique romaine exigeait qu'on le soutint; le sénat se rangea à leur avis, et au bout de sept jours, le fils d’Antipater était proclamé roi des Juifs.
Il ne perdit pas de temps; il revint en Palestine, rassembla des troupes, se fit appuyer des Romains, et recommença la guerre civile. On à vu son mariage avec Marianne, le siége de Jérusalem, sa conduite envers Antigone, devenu son oncle. Maître du pays, il ne crut pouvoir mieux asseoir son autorité que par la terreur. Il fit mourir un grand nombre de Pharisiens , tous les amis d’Antigone, tous les membres du sanhédrin , tous les ennemis de l’étranger ; seuls Saméas et son maître, quoiqu'ils se fussent prononcés fortement contre lui en plusieurs occasions, trouvérent grâce devant ses yeux, soit qu'il voulüt atté- .nuer les horreurs de ces massacres par un acte éclatant de magnanimité, soit que ces deux hommes s’étant ralliés à lui dans les derniers temps de la guerre, pour ne point prolonger inutilement une défense impossible et désastréuse, 1l voulût les récompenser de leurs bons offices. Sauf ces deux exceptions , tout ce qui était ennemi fut proscrit, et tout ce qui était proscrit, exécuté ; les portes de la ville furent gardées pour que personne ne pût échapper. Il importait à Hérode de se débarrasser de ses adversaires ; il lui importait aussi de s'emparer de leurs biens pour payer les services d'Antoine, etles voix qui lui avaient donné la couronne.
La guerre dynastique proprement dite était finie, mais 1l pouvait encore couver sous la cendre quelques charbons mal éteints. Aucun des Maccabées survivants
n’était dangereux par lui-même, mais il pouvait le devenir plus tard, ou servir de centre aux espérances des mécontents ; Hérode comprit qu'il lui était avantageux de les avoir tous sous la main, et il fit généreusement offrir à Hyrcan de revenir dans sa patrie, dont il était exilé. La même imprévoyance qui lui avait fait perdre son royaume , poussa Hyrcan à se livrer à son tour aux furieux caprices d'Hérode. Pour revoir son ancien royaume, sa fille, sa petite-fille, son petit-fils, il quitta sans regrets les Parthes et leur somptueuse hospitalité ; il crut à la sincérité des protestations d'Hérode , vint s'asseoir à sa table , et fut l’objet de soins respectueux et bienveillants, aussi. longtemps que rien ne vint éveiller les soupçons jaloux du despote.
Hérode avait autant de droits à la sacrificature qu’à là couronne, et sa naissance ne lui interdisait pas plus l’une que l’autre ; il était au-dessus des lois. Gependant, pour ne pas compliquer sa‘position, et pour se donner l'apparence de la délicatesse et de la modération, 1 ne mit pas directement la main sur le pontificat ; il fit venir de Babylone un Juif descendant des anciens pontifes, nommé Ananias ou Hananéel, et l’établit souverain sacrificateur; en même temps, pour calmer les susceptibilités de sa belle-mère, 1l promit qu'il. donnerait cette charge à son beau-frère ÂAristobule, le frère de Marianne , aussitôt qu'il aurait attemt l’âge légal.
Ainsi toutes les précautions étaient prises: la protection de Rome, l’alliance avec les Maccabées, la destruction des ennemis du trône, l’établissement d’une sacrificature régulière et sous sa dépendance , enfin le fait accompli, tout contribuait à faire du pouvoir d'Hérode un pouvoir fort; il ne manquait à sa couronne que deux joyaux : la bénédiction divine et l'amour du peuple; mais pour Hérode ce n'étaient que des détails.
Hérode avait environ trente-six ans quand il monta sur le trône (en 37). Ses vices et ses qualités ont éga- . lement contribué à lui faire donner par quelques-uns le titre de Grand. D’une haute stature, courageux, entreprenant, chasseur, prodigue, magnifique, ambitieux, souple, rusé, cruel, et ne reculant devant aucune difficulté, il avait tout ce qu'il faut pour réussir dans ce monde. S'il était né sur le trône, s’il n'avait pas rencontré sur son chemin tant d'obstacles, son règne n’eût peut-être pas été sanglant; en d’autres termes, si les crimes ne lui eussent pas été nécessaires, peut-être ne les eût-il pas commis; c’est la vertu de bien des gens. Cest là tout ce qu’on peut dire de mieux en sa faveur. Après cela, nul ne contestera l’éclat de son règne: il écrasa son peuple d'impôts, 1l fit des constructions magnifiques, il lutta de finesse avec les rois de son temps, résista aux charmes de Cléopâtre, et sut passer rapidement de
Marc-Antoine à Auguste; uniquement préoccupé de sa grandeur, il ne regarda les membres de sa famille que comme des instruments plus ou moins utiles, qu'il fallait à l’occasion savoir utiliser ou briser, briser surtout.
Il sut brider l’opposition de son temps, il ne sut ni la gagner, ni se la concilier; la nationalité juive ne cessa jamais de protester contre son usurpation; par moments elle parut sommeiller, mais elle ne s'endormit point ; les Juifs pieux étaient persuadés qu'un libérateur leur viendrait de par l'Éternel , un Messie, un roi qui les délivrerait du méchant, un sauveur ; les prophètes l'avaient annoncé ; l'expérience des temps passés leui rappelait que le secours céleste arrive toujours au moment où l’on est sur le point de désespérer, et leurs regards avides interrogeaient l’hori- Zzon. Quoique les prophètes eussent nommé la famille de David, la famille des Maccabées avait rendu au pays et à la religion des services assez signalés pour attirer forcément l’attention. Aristobule n’était-1l pas sur les marches du trône ? Qui pouvait assurer qu'il ne serait pas le sauveur des Juifs ?
Aristobule, aimable et jeune figure, que n'avaient souillée ni les intrigues, ni les batailles, attrait à Lui les regards et les cœurs de tous. Il était le dernier rejeton des Maccahées , et l’éclat de sa race, comme d’une lumière qui va s'étendre, brillait dans la beauté de ses traits, et dans la noblesse de son maintien. Le
peuple avait l’imprudence de ne pas cacher son enthousiasme; Alexandra sa mère avait l’imprudence de ne pas cacher assez ses intrigues. Elle faisait aussi de l'intervention étrangère ; elle avait écrit à Cléopâtre pour se plaindre de ce que la sacrificature eût été donnée à un autre à l'exclusion de sou fils ; Pamant de Cléopâtre devait s'intéresser à ce Jeune homme. Hérode apprit toute cette correspondance , déclina l'intervention officieuse de Marc-Antoine, mais comprit qu'il y avait quelque chose à faire: 1l donna la sacrificature à Aristobule, âgé de dix-sept ans à peine, et se vit pour le moment hors de danger. Mais il fit surveiller de plus près encore sa belle-mère qui contimuait d'intriguer auprès de Cléopâtre. Instruit d’un projet d'évasion qu’elle avait concerté avec Aristobule, il fit arrêter les fugitifs au moment où ils sortaient du palais, enfermés dans de grands coffres en forme de cercueils. Sa résolution fut bientôt prise, mais il Wen laissa rien percer. Bientôt après , la fête des Tabernacles ayant amené Aristobule dans le temple, des acclamations de joie et d'espérance accueillirent le jeune pontife, et décidèrent de son sort. À quelques jours de là, le peuple apprit avec stupeur que le jeune pontife s'était noyé, près de Jérico, en se baignant dans un bassin avec quelques amis. Hérode avait placé là quelques jeunes gens de sa garde, avec ordre de profiter de la chute du jour pour entrainer Aristobule sous l’eau, et lPy retenir Jusqu'à ce qu'il fût mort.
Hérode pleura beaucoup de vraies larmes qui auraient pu tromper ceux qui ne l’auraient pas connu; il fit faire de splendides funérailles à sa victime , et replaça Hananéel sur le siége pontifical. Personne ne fut la dupe de cette affreuse comédie, Alexandra moins que personne : elle songea d’abord à la vengeance , mais Hérode, fatigué de ces correspondances secrètes avec Cléopâtre, la fit charger de chaines et mettre en prison.
Il dut néanmoins se rendre à Laodicée auprès d’Antoine pour se justifier du crime dont il était accusé ; de riches présents, et des considérations philosophiques sur les prérogatives de la royauté, sur les droits d’un souverain dans son royaume, décidèrent Antoine à laisser là l'enquête, et rendirent nulles les démarches de Cléopâtre. Mais le bonheur domestique d'Hérode, à supposer même qu'il eût jamais existé, avait disparu pour toujours.
Marianne ne voulait plus de son royal époux ; les crimes passés lui paraissaient garantir les crimes futurs. En allant s’excuser auprès d'Antoine, Hérode avait laissé sa femme sous la garde et protection d’un de ses oncles à lui, nommé Joseph, frère d’Antipater, en lui recommandant surtout de la mettre à mort dans le cas où il éprouverait en route quelque accident. Hérode avait le malheur d’être jaloux; 1l avait eu d’ailleurs assez de femmes pour en avoir connu de perfides et d’ifidêles ; il savait qu'Antoine connais-
sait de réputation la beauté de Marianne ; Cléopâtre lui avait fait la cour à lui-même: la morale du temps, et l'expérience de ses propres passions, lui disaient qu’Antoine était capable de le perdre pour posséder Marianne, et que de son côté, Marianne pouvait bien accepter léchange ; il croyait parer à cet inconvénient en donnant l’ordre éventuel de sa mort. Ce témoignage d’une jalouse tendresse n’était pas de nature à plaire à la fière et pure Marianne; elle s'en plaignit. Hérode à son tour, irrité.que son oncle eût communiqué à Marianne les ordres secrets qu'il lui avait donnés, l'envoya au supplice, supposant que cette confidence, qui trahissait une grande intimité, pourrait bien avoir été accompagnée d’autres confidences d’un ordre différent.
Le 2 septembre 31 eut lieu la bataille d’Actium , qui remit entre les mains d’Octave, salué plus tard du nom de César-Auguste , les destinées du monde. Les amis d'Antoine étaient mquiets et inquiétés. Alexandra suggéra à son père Hyrcan l’idée de s'enfuir auprès du roi d'Arabie ; la correspondance fut communiquée à Hérode, qui, tout préoccupé des embarras que lui préparaient les événements nouveaux, ne cherchait qu'un prétexte pour enlever au parti national sa dernière espérance ; il fit mourir le malheureux vieillard dont il n'avait reçu que des bienfaits (30); Hyrcan avait quatre-vingts ans.
Tranquillisé par ce nouveau PRES Hésscls put
s'occuper de ses affaires; d’un coup de gouvernail prompt et vigoureux, le protégé d'Antoine devint celui d’Octave ; il partit pour Rhodes et se présenta devant son nouveau maître dont 1l reconnut les titres avec une souplesse digne des temps modernes, à la condition toutefois qu'Auguste reconnaîtrait à son tour la royauté dont il était revêtu. Dans cette visite, comme dans une seconde qu'il lui fit plus tard en Égypte, Hérode manœuvra si bien, que non-seulement Auguste lui conserva le titre de roi de la Palestine, mais qu'il lui concéda encore une notable extension de territoire.
Pendant ces voyages, Hérode avait confié sa femme à Sohémus , auquêl il avait fait les mêmes recommandations que précédemment à Joseph, son oncle; Sohémus commit la même indiscrétion et lexpia de la même manière. La mésintelligence entre les deux époux ne fit que s’accroître. Marianne comprit enfin sa Mission.
Marianne sera désormais lincarnation de la Judée dans ses rapports avec Hérode. L’Iduméen ne recule devant rien pour la posséder; son amour est féroce, et l'union forcée de ces éléments étrangers ne peut être cimentée par des flots de sang. Ce que fait Hérode pour consolider son pouvoir et son bonheur, l’ébranle et le mine. La Judée voit en lui l'assassin de ses princes et de ses héros; Marianne voit en lui l’ennemi de sa patrie et l'assassin de sa famille, le meur-
trier de son père Alexandre, de son oncle Antigone, de son grand-père Hyrcan, de son frère Aristobule ; l’homme qui déjà par deux fois a donné l’ordre éventuel de sa mort, et qui n’a épargné Alexandra sa mère, que par la peur qu’il avait d'irriter Cléopâtre. Marianne ne peut plus voir le visage, ni toucher la main du monstre , et si peut-être elle paraît fière, trop fière à quelques-uns , trop peu soumise, on doit se rappeler qu'à ses yeux Hérode était un parricide et un fratricide; il y avait entre eux un abîme de sang: la loi juive ne pouvait pas le combler, je doute même que la loi chrétienne l’eût fait: 1l est des choses qui ne se pardonnent, ou qui du moins ne seffacent jamais.
Si lon ajoute aux causes de troubles qui ravageaient ce royal ménage, les odieuses insinuations de Salomé, sœur d'Hérode, et le caractère soupçonneux de ce dernier, qui voyait partout des amants, on comprendra que les choses durent se brouiller assez pour qu'Hérode fit exécuter, non-seulement Sohémus en 29, mais encore Marianne elle-même, en 98. Il hésita longtemps; on fit valoir auprès de Lui ambition possible de Marianne, et son désir de se déclarer indépendante ; son infidélité possible, et la présomption d’une inclination coupable; sa haine pour le roi, et la possibilité qu’elle attentât à ses jours. Hérode essaya de la fléchir par sa tendresse : roide et glaciale, Marianne le repoussa, lui rappelant sa race iduméenne,
ses crimes , le sang qui dégouttait de sa couronne. Cet état de choses dura plus d’un an. Hérode finit par se décider : la reine fut traduite devant un tribunal de gens sûrs, auxquels la leçon était faite; sur trois possibilités, sur trois présomptions, ils prononcèrent la peme de mort contre la prévenue. C'était un succès: Hérode ne voulait pas pousser les choses plus loin; il comptait sur cette condamnation pour intimider Marianne et la soumettre à son amour : elle préféra la mort. Cest ce que voulait aussi Salomé: craignant que la passion furieuse de son frère ne sauvât celle qu'elle voulait perdre, elle précipita la catastrophe par quelqu’une de ces émeutes que la police de tous les pays tient toujours à sa disposition pour les cas difficiles ; Hérode épouvanté donna l’ordre fatal, et la reine maccabée qui, d’après l’aveu même de Josèphe, « surpassait infiniment en beauté, en majesté, en bonne grâce, toutes les autres femmes de son siècle», fut conduite au supplice « sans faire paraître la moindre crainte, ni seulement changer de couleur ; elle témoigna jusqu’à la mort la même générosité qu'elle avait fait paraître durant tout le cours de sa vie.»
Hérode avait quarante - cinq ans, ils étaient mariés depuis neuf ans: Marianne laissait deux fils, Aristobule et Alexandre. |
Cette mort n’éteignit ni les fureurs, ni la jalousie, ni la passion d'Hérode ; les remords les plus terribles suivirent de près cet acte de férocité barbare ; 1l vou-
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lut en vain en rejeter la responsabilité sur ceux qui en avaient été les instigateurs; il poussait des eris effrayants, et s’abandonnait au plus violent désespoir ; il en tomba même malade, mais il jouissait d’une trop bonne constitution pour succomber aux remords. Alexandra ayant intrigué pendant sa maladie pour s'emparer dés rênes du gouvernement en cas de régence , il se rétablit aussitôt, et fit mourir sa bellemère: c'était le sixième de ses parents qu'il faisait mettre à mort, ce n’était pas le dernier : il lui restait des enfants à tuer.
La mort de Marianne à fourni à Voltaire le sujet d’une de ses tragédies ; pour lui donner un caractère plus mélodramatique il a compliqué sa pièce de deux données que l'histoire ne justifie pas, l’une, c’est la vieillesse d'Hérode , c’est un vieux mari, pour lequel la jeune femme n’éprouve que du dégoût; l'autre, c'est l'amour d’un seigneur romain pour la reine, amour que repousse la vertu de Marianne, mais qui n’en est pas moins la base de l'intrigue et le nœud de la situation. L'histoire est décidément plus belle et plus grandiose que le drame; on peut changer tous les noms dans la pièce de Voltaire, et l’on y trouvera les scènes les plus communes de la vie; dans l’histoire au contraire , on voit la personnification de la plus sainte des idées, l’amour de la patrie et la résistance au despotisme ; c’est Le triomphe de la force morale sur la force brutale; c’est Marianne victorieuse
même dans la mort, c’est Hérode vaincu même au sein de la victoire; c’est le symbole de Jérusalem succombant dans sa lutte avec Rome, et survivant à son vainqueur.
À l'exception des deux jeunes fils de Marianne, il ne restait plus debout un seul débris de la maison des Maccabées. On pouvait la regarder comme finie. La terreur régnait sous le nom d'Hérode. Il avait réussi au faite du pouvoir, au comble de la prospérité matérielle, à se créer lexistence la plus misérable. Ce qu'il avait de bonheur était empoisonné; le remords se mêlait à toutes ses joies, la honte et la crainte à tous ses souvenirs. Pour se distraire et peut-être pour distraire son peuple, il fit construire de superbes édifices, des bains, des théâtres, des gymnases, des villes, des temples ; sur le mont de Sion il se fit bâtir un château magnifique. Samarie , dévastée par Jean Hyrcan, fut rétablie et reçut le nom de Sébaste ou Augusta (Autun). Il bâtit Césarée au sud du Carmel, au bord de la mer, du côté de Joppe, et même un temple en l'honneur d’Auguste, près des sources du Jourdain, non loin de Panéas. Le César de Rome commençait à se prendre pour un dieu, ou tout au moins pour le vicaire d’un dieu, et ses flatteurs élevaient des villes et des temples à son honneur ; les membres de sa famille, et jusqu’à ses neveux, recevalent leur part de ces hommages presque
divins. De là à l’asservissement des autres dieux, et à la persécution de leurs adorateurs , il n’y avait qu'un pas ; il devait être bientôt franchi. Si Jérusalem était pour le moment à l’abri de ces innovations sacriléges, elle devait s’y habituer peu à peu, par les autels et les statues qu'Hérode faisait élever à Jules-César et à Auguste sur d’autres points de son territoire. Mais plus le parti romain redoublait ses provocations, plus le parti national se roidissait contre ces empiètements, et comme le dit Bossuet: «Plus ils se sentaient pressés du joug des Gentils, plus ils sentirent pour eux de dédain et de haine.» (Disc. sur l’hist. univ., V, Ç IL)
Il vaut la peine de consacrer quelques lignes à la famille d'Hérode.
On connait son père Antipater, — sa mère, l’Arabe Cypros, — ses frères Phasaël , Joseph et Phéroras, — sa sœur, la méchante Salomé, le mauvais génie de la race, qui, après avoir usé les Maccabées par les Hérodes, s’efforça d’user les Hérodes entre eux, jusqu’à ce qu’elle leur survécût seule.
Quant à ses femmes , à ses enfants et à ses petitsenfants, leur nombre, la reproduction des mêmes noms, et les croisements par mariages, ne permettent pas de saisir facilement, ni sûrement, les ramifications de ce grand arbre généalogique.
Sans avoir un harem proprement dit, Hérode eut dix femmes au moins, dont quelques-unes simulta-
nées; voici leurs noms et les noms de leurs enfants, de ceux au moins dont l’histoire se mêle à celle des Juifs.
1° Doris, de Jérusalem ; mêre du vicieux Antipater. Hérode la renvoya pour épouser la suivante, et la rappela plus tard à linstigation de Salomé.
2° Marianne, la Maccabée, mère d’Aristobule et d'Alexandre; ce dernier épousa Glaphyra, fille d’Archélaüs , roi de Cappadoce. Aristobule (IV) épousa la fille de Salomé, Bérénice, sa cousine - germaine. Hérode voulait par ce mariage, unir d'autant mieux les races, Salomé comptait au contraire, par son influence sur sa fille, détruire l'avenir de son gendre et les espérances de sa famille. Nous retrouverons cet Aristobule, grand-père d’'Hérode-Agrippa et de Drusille. — Marianne avait encore deux filles, qui épousèrent l'une Antipater, fils de Salomé, l’autre un fils de Phasaël.
9° Marianne, très-belle, fille de Simon, qu'Hérode fit souverain sacrificateur; il en eut un fils nommé Hérode-Philippe, connu surtout par son mariage avec
+Hérodias, la fille d’Aristobule IV.
4° et 5° Deux de ses parentes, une nièce et une cousine, qui ne lui donnèrent pas d'enfants.
6° Malthace, Samaritaine, mére d’Archélaüs, d’0lympe, et d’Antipas, dit Hérode le tétrarque (quelques-uns cependant supposent que cet Antipas fut le fils de la femme suivante).
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7° Cléopâtre, de Jérusalem, mère d’un autre Hérode, et de Philippe, qui épousa Salomé, la fille d'Hérodias et de Philippe.
8° Pallas, mère de Phasaël.
9° Phèdre, mère de Roxane.
10° Elpide, mère de Salomé.
Quelques-uns de ces noms reparaîtront plus tard.
Les deux fils de la noble Marianne, Alexandre et Aristobule furent envoyés à Rome pour y être élevés sous les yeux d’Auguste, et pour y recevoir une éducation conforme aux intentions de leur père. Auguste les traita avec distinction et les combla d’amitiés. En même temps il augmenta le royaume d'Hérode des provinces de la Trachonite, de la Batanée, et de l’Hauranite ou Hauran, au N. E. de la Palestine. Il laissa percer même l'intention de donner à ce roi magnifique et si fidèle, un royaume plus digne de ses ta- © lents et de son ambition; la Syrie, l'Égypte peut-être, “devaient un jour récompenser une habileté si dévouée. Pour se rendre de plus en plus digne des faveurs impériales, Hérode multiphait les fêtes et les dépenses; il multiplhiait aussi les impôts pour subvenir à ses excès; les Juifs devaient payer les moyens employés pour anéantir leur nationalité. Il est naturel que le peuple et les Pharisiens fussent mécontents de ce régime, et que des soulèvements partiels avertissent Hérode de ne pas aller trop loin. Il fit quel-
ques efforts pour apaiser et calmer le peuple; ce fut entre autres dans ce but, et peut-être aussi pour l’acquit de sa conscience de roi des Juifs, qu'il entreprit l'an 17, la réparation du temple; :5l Le fit avec tant de luxe qu'on put croire quil voulait non-seulement éclipser, mais faire oublier l'ancien, si plein de glorieux souvenirs : ce fut pour ainsi dire un nouveau temple qu'il bâtit. Les travaux de restauration durèrent quarante-six ans (Jean IT, 20).
Lorsque les deux fils de Marianne furent revenus de Rome, l'an 16 (ils avaient dix-huit à dix-neuf ans au plus), Hérode s’empressa de les marier, ainsi qu’on l’a déjà vu. Mais la maison royale n’en devint pas moins le théâtre des intrigues les plus hideuses, et le champ de bataille des plus basses passions. Salomé, qui devenait vieille, ne pouvait pardonner à ses neveux leur beauté et surtout leur ressemblance frappante avec Marianne. Ces jeunes gens eux-mêmes, ne craignaient pas d'afficher tout l’orgueil de leur race, et la profonde irritation qu'ils conservaient de ce qu'Hérode avait fait contre la maison des Maccabées. Le peuple, enfin, par ses imprudentes acclamations, nourrissait en eux les souvenirs de leurs ancêtres et pouvait les amener à se mettre à la tête d’un mouvement révolutionnaire. Il n’en fallait pas davantage pour inquiéter lombrageux usurpateur. Pour neutraliser ou contrebalancer autant que possible leur influence, Hérode fit venir à la cour, sur les instances de Salomé, un
fils qu'il avait eu de Doris, sa première femme, le sournois Antipater. Ge jeune homme devait servir à deux fins; dans l'intention d'Hérode, effrayer les fils de Marianne par ses légitimes prétentions au trône de Jérusalem; dans l'intention de Salomé, les brouiller avec leur père par ses calomnies. Le premier de ces moyens ne réussit pas: 1l y avait trop de généreuse ardeur chez les Maccabées pour qu'ils mesurassent à leur intérêt l’expression de leurs sentiments. Le second moyen réussit mieux. Agent provocateur, Antipater mettait toujours ses frères sur le terrain brûlant des questions de famille, et leur arrachait , avec des paroles d'amour pour leur mère, des paroles qu’on pouvait interpréter contre leur père; ces paroles, on les rapportait à Hérode, avec des additions et des commentaires convenables, si bien qu'Hérode finit par être persuadé que ces jeunes gens en voulaient à sa vie. À plusieurs reprises, il les accusa auprès d’Auguste; une fois même, il fit le voyage de Rome avec ses trois fils, l’accusateur et les accusés, et supplia Auguste d'intervenir. Josèphe nous a conservé l’admirable discours d'Alexandre en réponse aux accusations paternelles. Auguste démêla bien vite la vérité ; il réussit à calmer cette affaire, etrenvoya la famille, en apparence réconcailiée ; mais les machinations diaboliques d’Antipater, de Doris sa mère, et de Salomé, recommencèrent sans relâche ; le malheureux Hérode (on en a presque pitié) n’eut de ve-
pos que lorsqu'il eut obtenu d’Auguste l'autorisation de faire juger les jeunes princes. Le congrès se réunit à Béritus (Beyrouth); Hérode eut soin de n’y inviter que des gens sûrs, des amis à lui, au nombre de cent cinquante ; ses deux fils furent condamnés à mort sans avoir pu se défendre, ct étranglés à Samarie, l'an 6; ils avaient vingt-huit à vingt-neuf ans. A cette occasion, Auguste, qui les aimait, laissa échapper cette parole bien connue: (Mieux vaut être le porc d'Hérode que son fils.»
Antipater, ainsi débarrassé de ses deux frères et compétiteurs, n'avait plus qu'un seul obstacle qui le séparât du trône: c'était son père ; c'était peu de chose. Il marcha dès lors plus résolûment à son but, et pour se débarrasser de l'obstacle, 1l prépara le poison , mais Hérode découvrit ses projets et les dénonça ; il attendit ensuite que Rome eût prononcé sur le sort du mauvais fils. Phéroras mourut sur ces entrefaites dans sa Tétrarchie, et son frère lui fit à Jérusalem de magnifiques funérailles.
C'est vers cette époque, à la fin de l'an 9, ou l'an 4, que Jésus vint au monde, Roi des Juifs, et centre des espérances de tous ceux qui attendaient la délivrance d'Israël. La seule part que prit Hérode à cet événement, fut le massacre des enfants de Bethléem, douze ou quinze innocents; un crime si peu considérable au milieu de tant d’autres, que la
plupart des historiens contemporains n'en parlent même pas.
Le sceptre était donc sorti de la maison de Juda. Le judaïsme touchait à sa fin. Le règne du Messie allait s'ouvrir, mais un règne spirituel, la domination du monde par l’idée. Bientôt nous assisterons à l’agonie du judaïsme et à sa dernière catastrophe.
Hérode, malade, frappé à mort comme Antiochus Épiphanes, avait été demander quelque soulagement aux thermes de Callirhoé, sur les bords orientaux de la mer Morte, au pied des anciennes montagnes de Moab. Soins inutiles. Il revint à Jérico sans espérance de guérison. Prévoyant les événements qui auraient lieu après sa mort, et désespéré, 1l essaya, mais en vain, de se tuer: sa main ne pouvait plus manier le glaive.
Antipater avait fait quelques inutiles tentatives pour s'échapper de sa prison, lorsque tout à coup Hérode, son père malade , reçut de Rome la permission d’en user avec lui comme 1l le jugerait convenable. Rome spéculait peut-être sur la tendresse paternelle, sur les solennités de l’agonie, sur la faiblesse d’un vieillard qui n’a plus qu'un seul fils en état de porter la couronne, et de perpétuer la grandeur de la race et du nom. Hérode fit exécuter Antipater. Cinq jours après, il mourait à son tour, laissant à sa sœur Salomé l’ordre de faire massacrer aussitôt après sa mort,
les principaux d’entre les Juifs qui se trouvaient alors assemblés à Jérico : «Sans cela, disait-1il les larmes aux yeux, les Juifs ne manqueront pas de se réjouir de ma mort; tandis que de cette manière, 1l n’y aura personne qui ne répande des larmes très-véritables.» Salomé n’exécuta pas cette dernière volonté de son frère; elle ne l’osa sans doute pas.
Cela se passait l’an 4 avant l’ère chrétienne. Hérode avait soixante-dix ans: il avait régné trente - quatre ans, depuis la mort d’Antigone, ou trente-sept depuis que Rome l'avait déclaré roi des Juifs.
Sources : Noldii, Historia Idumæ, de vità et gestis Herodum, 1660. — Salvador, Histoire de la domination romaine en Judée, — Preisswerk, Morgenland, t. IV, 1841.