‹ L'époux parisienChapitre 2 sur 18 · FA RI SI EN · texte numérisé non relu

FA RI SI EN

assez disposé à lui pardonner , pourvu qu'il n'en entendit plus parler , car il était quelquefois raisonnable Denesville : « J'ai cru pendant quelque temps , se disait-il , qu'une femme aimable et jolie pouvait me suffire, et je n'ai pas été longtemps àreconnaî'tre mon erreur. Le temps, qui use tout, use aussi l'amour; et même c'est une des choses qu'il use le plus promptement; il n'est donc pas étonnant que ma femme ait reconnu celte erreur , comme moi. A la vérité , son amant a pensé me tuer; mais ce n'est pas la faute de ma femme : ainsi , tout bien pesé, qu'elle me laisse en repos , et je lui pardonne de tout mon cœur, j) Ainsi pensait Denesville, et , pour un homme qui a tant fait

de sottises , et qui peut ou doit en faire beaucoup , ce a était pas trop mal penser. Cependant on arrive chez madame d'Àntremont.

Denesville reconnut aussitôt sa très-vertueuse moitié , et ]a surprise que lui causa cette rencontre, à laquelle il était si loin de s'attendre , pensa le trahir. — Qu'avezvous donc, mon ami? lui demanda î 3 baron, qui avait remarqué le trouble de son premier commis.

En vérité vous n'êtes pas bien aujourd'hui , et j'ai peut-être abusé de votre complaisance. — Ce n'est rien, répondit le bon mari, rien en vérité. — Ah ! ah ! je devine , reprit tout bas le baron ; on ne voit pas impunément une aussi jolie femme : avouez que je suis un mor-

tel heureux de savoir attendrir de si charmantes femmes ? Taudis qu'il parlait , Denes ville avait lancé à sa femme un coup-d'œil significatif. Celle-ci , pour le moins , aussi troublée que son mari, se remit promptement. Le baron était enchanté, car il voulait faire croire que son propre mérite lui servait à faire des conquêtes; il n'avait eu garde de parler à son commis des deux, cents louis qu'il comptait chaque mois à madame d'Antremont , et il crut avoir réussi à lui donner une haute idée de son mérite.

Denesville , de son coté, savait à quoi s'en tenir sur cet article :

l'aventure du conseiller lui en avait assez appris pour qu'il ne put se

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tromper là-dessus. Il savaitbien que de l'Espadon , dont il avait , depuis, reconnu toutes les fourberies, n'était pas homme à céder pour rien ce qu'il appelait ses droits.

On soupa assez gaiement, et Denesville fut plus gai qu'il ne l'avait espéré lui-même : il adressa souvent la parole à sa femme, et celleci lui répondit toujours avec autant d'esprit que de grâce.

« En vérité , se disait Denesville , ce coquin de recruteur est un drôle bien heureux. Il faut avouer que j'ai été un grand sot de n'avoir pas su tirer parti d'un pareil trésor ; car une femme comme la mienne est un véritable trésor pour celui qui sait le faire valoir, et cet escroc, qui se disait mon ami , paraît s'en-

tendre parfaitement à cela. Tandis que ma femme ferait contribuer Je baron ; je recevrais les cadeaux de la baronne , cela ne m'empêcherait pas d'entreprendre des fournitures, et Dieu sait quelle fortune nous ferions! Qui m'empêcherait après cela de me faire baron , et même comte, si cela me convenait ? Bien des grands sont arrivés aux honneurs par ce chemin , qui n'est pas celui de l'honneur; mais qu'importe! c'est celui de la fortune , et dans le siècle où nous vivons, et qui est pourtant très-moral , à ce qu'on assure , l'honneur n'est qu'un mot; et la fortune est une chose , et une chose solide encore. D'ailleurs ma femme est bien , très-bien , je crois qu'elle ne fut jamais plus jolie que

depuis qu'elle m'a quitté , et je suis bien forcé de convenir que ma baronne, Rosalie, et toutes les femmes qui m'ont fait tourner la tête, sont loin de pouvoir lui être comparées avec avantage ».

De son coté , madame d' Antremont se disait : a II est vraiment dommage que mon mari ne pense pas comme de l'Espadon ; celui-ci est brutal, emporté, et ne m'a jamais aimé : mon mari,au contraire, m'adorait; il est d'un naturel doux, d'une humeur agréable , et , à cela près de ses préjugés, c'est un homme charmant.» Hélas! elle ignorait que Denesville ne tenait plus à ce qu'elle appelait des préjugés. Dès le moment où cet homme troD faible s'était prêté a \x : . Une que Ro-

salie lui avait fait jouer, il avait cesse d'être un homme d'honneur.

On peut être cocu sans être blâmable; mais on ne peut consentir à l'être sans se rendre digne du plus profond mépris.

Le baron s'étant absenté un instant pour satisfaire un léger besoin , Denesville profita de cette absence pour demander une explication à sa femme; mais ce n'était ni le lieu, ni le moment, et elle le lui fit judicieusement observer. Eh bien î reprit-il , j'habite l'hôtel du baron; j'ai conservé mon véritable nom :

écrivez - moi , mandez - moi le jour et l'heure où vous pourrez me recevoir, et continuez d'être prudente, ou vous êtes perdue. Madame d'Antremont ne concevait

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pas trop comment son mari pourrait la perdre; il lui semblait que dans la situation où elle se trouvait elle n'avait pas grand chose à craindre , tandis que son mari pouvait devenir la fable du public. Quand on est déshonore, et qu'on a perdu sa fortune , on n'a plus rien à perdre , et madame d'Antremont ne pouvait raisonnablement penser qu'en supposant que le recruteur possédât quelque bien , elle pouvait le regarder comme lui appartenant de moitié'. A la vérité , c'était elle qui avait gagné la plus forte partie de l'argent qui pourvoyait à la dépense journalière; mais avec un homme comme de l'Espadon , il ne fallait pas compter sur un acte de justice, et c'était encore une des

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raisons qui lui faisaient désirer de quitter ce personnage. « Au moins , pensait-elle , en vivant avec mon mari , je sauve les apparences , je m'élève de nouveau au rang des femmes soit-disant estimables, et si j'achette un hôtel , une voiture , et que je paie un nombreux domestique y qu'importe au public que ce soit ou non avec le produit de mes charmes , pourvu que mon mari s'en trouve bien , et que je puisse afficher le luxe et l'opulence? je jouirai d'une grande considération, et cela ne laisse pas que d'être agréable. D'ailleurs il faut convenir que mon mari est un charmant cavalier:

deux ans de séparation me rendraient sa possession aussi agréable qu'une nouvelle conquête , et je

sens que je passerais encore dans ses bras de délicieux momens. Le baron est très -riche, Denesville est son ami , donc il est clair qu'il a fait fortune. Je n'ai rien , mais je puis gagner beaucoup. Avant de faire toutes ces réflexions , madame d'Antremont avait promis d'écrire, et c'était tandis que le baron et Denesville s'entretenaient qu'elle raisonnait de la sorte.

Cependant la nuit était fort avancée , de l'Espadon pouvait rentrer.

Denesville n'était pas celui qui craignait le moins sa visite : il fit observer au baron qu'il serait convenable de paraître à l'hôtel avant la fin du bal , et ils partirent.

Angerville était encore avec la baronne, et Denesville enrageait.

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L'officier était jeune, bien fait, et puis , qui ne connaît tout l'empire de l'épaulette sur le coeur féminin?

Ce n'e'tait pas qu'il tint beaucoup à la baronne , car, ainsi que je l'ai dit, l'amour de l'or remplaçait chez lui l'amour du beau sexe , et puis, depuis qu'il avait projette une réconciliation avec sa femme , il s'occupait uniquement de cette affaire. Il avait donc le dessein de rompre avec la baronne ; mais on n'aime pas à être prévenu en pareille circonstance , et Denesville avait un reste d'amour -propre ; c'est avec l'espérance, la seule chose qui n'abandonne jamais l'homme.

Dans celte circonstance, la retraite était le parti le plus sage que pouvait prendre notre héros : celapa-

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rait à tous les evènemens désagréables qui pouvaient lui arriver; car qui sait si ce mauvais sujet d'Angerville ne lui ménageait pas quelque nouvelle mystification? Use retira donc, se coucha, et, ne pouvant dormir , il se mit à réfléchir sur les evènemens de la journée, a Si je me raccommode avec ma femme , se dit-il , il faut que je me brouille avec le baron , et il est désagréable de se brouiller avec un homme qui nous fait gagner beaucoup d'argent ; cependant je possède plus de deux cent mille francs , je puis continuer à travailler pour mon compte ; au lieu d'un quart dans les bénéfices j'aurai un entier , et il est clair que je gagne à cela trois cent pour cent. A la vérité , je dois

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quelque reconnaissance au baron ; mais il a couché avec ma femme > il y a compensation. Il est encore vrai qu'il a payé les complaisances de celte dernière , et que d'ailleurs j'ai fait av€C la baronne ce qu'il a fait avec ma femme ; mais après tout, je ne serai pas plus blâma-»

ble que bien des gens , qui déchirent sans pitié la main qui les a secourus. La baronne d'ailleurs m'a joué cette nuit un tour sanglant , et il est tout naturel que je nie venge. Me voilà donc tranquille de ce côté ; mais si ce diable de recruteur s'avisait de trouver mauvais que ma femme cessât d'être sa maîtresse , ou plutôt qu'il cessât d'ètr e 1 e m aitre de ma femn i e . ma foi il faudrait bien qu'il se cua- 5. 2

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tentât. Oui , mais s'il s'avisait de me provoquer... cet homme -là est un spadassin de premier ordre, qui tue son homme avec le plus grand sang-froid du monde ; j'en sais quelque chose, et je ne suis pas tenté de renouveler l'épreuve. Ah!

voila ! je lui dirai que je ne me bats qu'avec d'honnêtes gens , et il est notoire que de l'Espadon est unescroc. Ainsi , rien ne s'oppose donc if un raccommodement entre ma femme et moi. Je fermerai les yeux sur certaines choses , que du reste il m'est bien permis de tolérer , puisque de grands seigneurs les tolèrent bien. Je suis déjà riche , je le serai dix fois plus; je suis roturier, pour de l'argent on me fera noble.

Ce n'est donc pas sans raison qu'on

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dit que les cocus sont heureux? oui, sans doute, ils le sont; je sens qu'ils doivent l'être beaucoup, et je ne vois rien que de très-naturel à prendre le bonheur où on le trouve. »

Comme il achevait ce chef-d'œuvre de raisonnement, le sommeil s'empara de ses sens , et il s'endormit berce par l'espoir d'être bientôt un personnage important. Denesville se réveilla fort tard , car il commençait à faire jour lorsqu'il s'endormit , et il se disposait à se lever lorsqu'on frappa a la porte de son appartement. Ou entre — c'est Julie. Elle apportait un billet de sa maîtresse. Julie , si on veut bien se le rappeler, est une soubrette des plus fines. Le billet portait seulement le jour et l'heure qu'en pou-

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vait recevoir Denesville; mais Julie avait bien des choses à dire à Monsieur , el elle était plus capable qu'une autre de s'en tirer convenablement.Denesville ouvre le billet.

Sa femme l'attendait ce jour même pourdiner avec elle. — Quoi ! Julie , ta maîtresse veut dîner avec moi ? — Ah ! Monsieur, la pauvre dame vous pleure tous les jours.

— Mademoiselle Julie, vous m'en imposez : si ma femme m'avait aimé , elle ne m'eût pas abandonné ; car enfin , personne ne l'a forcée à suivre le recruteur. — Pardonnezmoi , Monsieur, on la força de vous quitter ; on employa la violence pour l'arracher d'auprès de vous.

Cela, il est vrai, était la suite naturelle d'une première faute ; masi

cette faute, ne l'aviez -vous pas provoquée par votre conduite. La femme la plus jolie , la plus aimable de Paris ne put changer votre humeur volage , il vous fallut des actrices, et cette Rosalie.., — Diable , mademoisselle Julie , vous paraissez bien instruite de ma conduite ! — Cela n'a rien d'étonnant, Monsieur ; madame , qui vous aimait , qui vous adorait , ne pouvait manquer de remarquer votre refroidissement ; elle voulut savoir ce qui en était cause , elle fît éclairer vos pas , et ne tarda pas à connaître sa rivale. Ah ! Julie , me disait-elle chaque jour, que je suis malheureuse: encore si je pouvais oublier l'ingrat qui me sacrifie!...

Je voulais la consoler, je lui disais

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que son amour l'aveuglait, que vous n'étiez sûrement pas aussi coupable qu'elle le croyait ; et alors elle me racontait vos nombreuses infidélités. Madame n'a eu qu'un tort envers vous , ce tort vous l'aviez provoqué , et on sait où conduit un premier pas ; mais si elle avait le bonheur de trouver grâce près de vous , par combien de moyens ne chercherait - elle pas à vous faire oublier ses erreurs passées! » —Vous verrez, se disait tout bas Denesville , que ma femme sera plus sage que je ne voudrai. Ecoute , Julie , dis à ta maîtresse que je n'exige pas tant de sacrifices ; qu'elle quitte de l'Espadon , voilà tout ce que je lui demande. Dis-lui que je suis mainte-

liant philosophe , très-philosophe même , que j'ai appris à tolérer bien des choses. Tu ajouteras que j'accepte l'invitation , et que je dînerai aujourd'hui avec elle.» Julie fut enchantée de tout ce que lui dit Denesville , et elle s'empressa de porter cette bonne nouvelle à sa maîtresse.

C'est une belle chose que la philosophie , et je suis bien surpris qu'elle ne fasse pas de plus grands progrès parmi nous , car toutes les femmes devraient être philosophes, cela est si commode. « Mon mari n'est pas aimable, dirait une femme sensible ; mais il m'est bien permis d'aimer un autre homme que mon mari : il est vrai que le préjugé fait un crime d'une chose qui n'est que

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très-naturelle ; mais je suis philosophe, je méprise le préjugé, et je couche avec l'homme qui me plaît le plus. » De son côté, le mari dirait : « Il est contre nature de n'avoir qu'une femme , et comme je suis philosophe , je dois suivre la loi naturelle : pour cela , j'aurai autant de femmes que bon me semblera* Il est vrai que les gens à préjugés me blâmeront; mais que m'importe le préjugé » ?

Il est déjà assez difficile de connaître son père ; mais pour peu que cette philosophie- là fasse des progrès , cela sera tout-à-fait impossible. Mais qu'importe ? la philosophie est préférable à ces petites considérations. Madame Denesville fut enchantée des dispositions de son

mari : dès ce moment il lui fut plus cher encore , et le recruteur lui fut plus odieux. En effet , il était difficile de réunir à un si haut degré toutes les qualités qui constituent un mari comme il en fallait un à cette vertueuse femme. M. deRostagni , à la vérité, tolérait quelques fantaisies , mais il s'en fallait de quelque chose qu'il fût homme à les permettre. Denesville , nonseulement permettait , niais il promettait de seconder : un tel homme est à coup sur très-précieux pour une femme du caractère de notre héroïne , qui attendait , avec la pi us vive impatience, le moment de témoigner sa reconnaissance à son bon mari. De son côté Denesville était enchanté de l'heureuse 5. 3

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issue de celle affaire; et il s'apprêtait à soutenir la singulière entre vue qu'il allait avoir aveesafemine, lorsque la baronne le lit prier de passer chez elle. Il fut tente de refuser , mais la curiosité l'emporta.

Que pouvait avoir à lui dire madame d'Àndreviile ? il se rendit donc d'assez mauvaise grâce chez la femme de son patron. — En vérité, mon cher ami , je vous croyais mort. Quoi ! vous savez que le baron est absent pour une partie de la journée , et vous ne daignez pas venir vous informer de ma santé!

en vérité cela est inoui , et je suis tenté de croire que vous ne m'aimez plus. — C'est, je crois, niadame, ce qui vous importe fort peu, et j'ai tout lieu de croire que cer-

tain officier avec lequel vous dansâtes toute la nuit Comment

donc ! de la jalousie! Cela est charmant, en vérité, le trait est des plus galans,et, en laveur de votre jalousie, je vous pardonne. Venez m'emhrasser , et ne parlons plus de cela. »

Denesville était impatient de voler au rendez-vous que lui avait assigné sa femme ; mais la baronne méritait bien qu'on lui fit quelque petit sacrifice ; et il est d'ailleurs assez difficile de ne point obéir à une jolie femme qui commande qu'on l'embrasse. Denesville obéit donc à sa maitresse.

Un baiser suffit pour jeter le trouble dans les sens : peu-à-peu on s'approche de l'autel de l'Amour; déjà

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la charmante victime y est placée, encore quelques secondes.... Dans

ce moment la porte s'ouvre...

Victime et sacrificateur sont pétrifiés. C'est le baron lui-même , que la fureur empêche de parler.

Enfin il s'écrie: Traître! c'estdonc ainsi que tu reconnais mes bontés?

— Monsieur > répond Denesville, de ce que vous avez des bontés pour moi , il ne s'ensuit pas que madame n'en doive point avoir.

— Comment , misérable.... — Ne crions point , M. le baron; vous couchez avec ma femme , je suis au mieux avec la vôtre ; il y a compensation. — Quoi! Rosalie serait.... — Rosalie ne m'est rien; mais madame d'Antremont est ma femme, — Et quand elle la

serait , la d'Aritremont est une p* que je paie ; son prétendu mari est un misérable , que j'ai tiré de la fange , et ma femme est baronne , M. le drôle ! — Va pour lé titre ; mais si on a fait un baron d'un garçon tailleur , on peut bien faire un c... d'un baron. Ce dernier trait mit le comble à la fu*reur de M. d'Andreville ; il ouvrit un secrétaire , en tira deux pistolets , et en présenta un à son ad^versaire. Rien n'est plus comique que deux poltrons qui veulent faire les braves. Le baron avait de fortes raisons pour ne point craindre l'issue de ce fameux combat ; mais Denesville n'était pas aussi tranquille : ilsemblequ'a mesure qu'on est moins digne de vivre, on tienne

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davantage à la vie. Tirez , dit noblement le baron. Denesville rassuré , parce qu'il se croit sûr de mettre son adversaire pour le moins hors de combat , fait jouer la détente ; mais à son grand étonnement , le coup ne part point.

Je suis maître de votre vie , dit encore M. d'Andreville,et si vous étiez , comme moi , un homme de qualité , je vous ferais l'honneur de vous casser la tète; mais avec des gens de votre espèce, on se venge en les chassant. Denesville^anéanti, ne savait quelle contenance faire ; mais s'étant avisé de sonder l'arme qu'il tenait encore , il reconnut qu'elle n'était point chargée , et cette circonstance , en expliquant la bravoure du baron, lui donnait

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beau jeu de tirer vengeance de la mystification. — Benoit, s'écrie-t-i!, vous êtes un lâche : vous vous battrez , où, morbleu! je vous couperai la figure à coups de canne.

Le baron prétendait qu'il se compromettrait en se mesurant publiquement avec un roturier ; mais Dencsville , qui était vigoureux, le menaça de se faire justice sur-lechamp. M. d'Andreville faisait piteuse mine, et se mordait les ongles de s'être si fort avancé dans cette fâcheuse conjoncture : il demanda humblement à capituler y et voici les conditions que lui fît Denesville, et qu'il se trouva fort heureux d'accepter. Vous renoncerez a madame Denesville ; mais comme il est juste qu'elle soit indemnisée de

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la perte que cela va lui faire éprouver , et que d'ailleurs les faveurs d'une femme comme la mienne ne sauraient être paye'es trop cher, vous 1 i compterez sur-le-champ dix mille francs, que je me charge de lui porter moi-même ; à ces conditions je renonce à me battre; je fais plus 3 je jure de garder le secret sur ce qui vient de se passer.

M. le baron n'eut garde de répliquer y tant il craignait les coups de canne , et il s'empressa de remettre à son commis dix billets de caisse de mille francs chacun.

Denesville riait sous cape, et hénissaitson heureuse étoile , en plaçant les billets dans son portefeuille.

11 fit aussitôt enlever ses effets , et fut s'établir dans un hôtel garni ,

en attendant qu'il prit avec sa femme les mesures convenables pour monter une maison selon ses moyens. Parbleu î se disait-il , en courant au rendez-vous , on a bien raison de dire que les préjugés font le malheur des hommes:

depuis que je n'en ai plus , la fortune me sourit , et il ne tiendra sûrement pas à moi qu'elle continue à m'être favorable.

Denesville arriva chez sa femme qui déjà commençait à craindre qu'il eût changé d'avis. Dès qu'il entra , elle courut à lui , et le serra dans ses bras , en laissant échapper quelques larmes , dontles femmes, et particulièrement celles de l'espèce de madame Denesville, ne sont pas avares. « Nous avons eu des

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torts réciproques , lui dit son mari; j'oublie tout, et j'espère que vous agirez de même. Vous vivez avec de l'Espadon , et il est probable que vous ne possédez rien ; j'ai plus de deux cent mille francs , et, avec l'expérience que nous avons acquis l'un et l'autre , il sera facile dédoubler, et même de tripler ce capital : nous avons agi comme des enfans en sacrifiant notre fortune à nos plaisirs ; il faut maintenant que nos plaisirs fassent notre fortune. » Madame Denesville comprit parfaitement ce que son mari voulait dire , et cela s'accordait trop avec ses goûts , pour qu'elle n'en fût pas enchantée.

Le dîner fut très-gai. Nos époux étaient enchantés l'un de l'autre.

On eût dit , à l'air rayonnant de Denesville , qu'il venait de faire une nouvelle conquête, et à la vérité , c'est une grande conquête pour un mari que de se faire aimer de sa femme. C'est un secret que bien des époux ne possèdent pas, et c'est de quoi je les plains de tout mon cœur , eu attendant que je sois aussi à plaindre qu'eux.

Madame Denesville avait eu la précaution de se munir de ses bijous et du peu d'argent qu'elle possédait : il était convenu qu'après le diner on irait loger à l'hôtel où Denesville avait déposé ses effets , et qu'on laisserait une lettre pour de l'Espadon , dans laquelle on lui annoncerait l'intention qu'on avait de changer de conduite, et le

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parti qu'on avait pris de le quitter, afin de commencer à mener une vie plus régulière ; mais le hasard devait ce jour-là servir les époux.

La soirée était avancée , car on s'était mis à table fort tard, et on n'en était encore qu'au dessert , lorsque le recruteur entra : il est inutile de dire qu'il ne fut pas peu surpris de trouver Denesville à table à côté de sa femme ; il croyait rêver 3 et ne fut certain que tout ce qu'il voyait n'était pas un songe que lorsque madame d'Antremont lui parla en ces termes; Je vous déclare , Monsieur, qu'à compter d'aujourd'hui , je cesse d'avoir aucune relation avec vous.

Je vous hais , vous le savez, et vous connaissez les motifs qui me

font vous haïr , et vous mépriser.

Vous avez employé la violence pour me faire manquer aux devoirs les plus sacrés d'une honnête femme. Je fus plus malheureuse que coupable , et mon mari , qui est persuadé de cette vérité, veut bien me pardonner. — Je le reconnais bien là , répondit en riant le recruteur ,• c'est bien la meilleure pâle de mari qu'il soit possible de rencontrer. Au surplus, ajouta-t-il , en déposant sur une table un rouleau de billets de caisse , et des monceaux d'or , que probablement il avait gagnés au jeu; au surplus, voilà de quoi me procurer autant de filles de votre espèce que j'en voudrai avoir. Denesville savait que lors-

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