‹ L'époux parisienChapitre 4 sur 18 · PAU 1 SI E N · texte numérisé non relu

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vous retrouver un jour ,* je ne pensais pas que ce fut clans un

— Ah! mon ami; les malheurs....

> — J'entends , les suites de l'habitude que vous prîtes avec le grand-vicaire et l'évcque , de ne rien faire , et de vivre dans l'abondance. — J'ai au moins le plaisir de voir que la fortune t'a mieux traité que moi. — Vous vous trompez... — Mais enfin, les apparences.... — Sont trompeuses : j'avais hier trois cent mille francs ; aujourd'hui je ne possède pas une obole. — Je devine: le

jeu Malheureux.,. — Est-ce à

vous à me reprocher mes défauts?

— Non , mais je puis au moins t'ètre utile. — Cela est possible , parlez, de quoi s'agit-i! ? - Ecoute;

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je vois que nous n avons pas de reproches à nous faire, et parconséquent , je puis en toute sûreté te faire mes propositions. Les voici: la fille que je sers est bonne et généreuse , et il y a quelques mois que je gagnais bien ma vie avec elle, parce qu'alors elle avait un aman* qui soignait ses intérêts, et elle s'en trouvait for! bien , et moi aussi. Lorsque quelqu'amateur, qu'on pouvait soupçonner riche , voulait payer comme un petit bourgeois , on faisait la dédaigneuse: comment donc, monsieur, lui disait-on, vous vous trompez, cela est sans doute pour la bonne ; là-dessus on m'appelait, et on me jetait les six francs du monsieur, que je déclarais aussitôt

de bonne prise, et si le quidam faisait quelque difficulté, mademoiselle Victoire ; c'est le nom de ma maîtresse , frappait du pied , et soudain son amant , armé d'une longue flamberge, invitait le galant à compter la somme requise , et dont lui-même touchait ensuite une partie ; car enfin il faut que chacun vive de son métier , et celui-là n'est pas le plus mauvais.

L'argent abondait au logis , et nous vivions très -heureux , lorsque Victoire eut la sottise de se brouiller avec le souteneur, et depuis ce temps , tout va de mal en pis. Mais si tu consentais à remplacer cet homme , tu te trouverais bien, et nous aussi, car je suis bien sûr que tu plairas à Victoire;

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et sur-tout lorsqu'elle saura que tu manies 1 épée comme un saint George , elle t'adorera. » De l'Espadon réfléchit quelques minutes; mais il était encore écrit que cet homme passerait par tous les de'grés d'avilissement; il pensa qu'il valait mieux soutenir une fil le que de se pendre , et il accepta, il fut donc présenté à mademoiselle Victoire , qui fut assez surprise qu'un homme si bien mis se trouvât être le fils de sa bonne.

Tantilest vrai que si l'habit ne fait pas l'homme, il lui donne au moins certain air de grandeur qui lui sied à merveille. On n'est pas jeune à quarante-cinq ans ; mais une fille qui en a déjà plus de trente n'est pas difficile, et

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puis son commerce souffrait; le recruteur pouvait le faire réussir, et les conventions furent bientôt faites. De l'Espadon serait nourri à la maison ; il aurait une petite chambre au cinquième, pour les jours où la moitié du lit de mademoiselle Victoire serait occupé par un payant, et, à ces conditions, il s'engageait à se battre toutes les fois que cela serait nécessaire pour faire entendre raison aux galans peu généreux.... Nous n'en dirons pas davantage ; il est des tableaux de mœurs , si dégoûtans , que la plume la plus aguerrie se refuse à les tracer , comme l'œil à les voir. Seulement nous observerons que c'est au dix-neuvième siècle que ces choses abominables sont

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tolérées, et en quelque sorte > soutenues, O vous ! observateurs des mœurs , c'est dans ces réceptacles de vices , c'est dans ces lieux infâmes , qu'il faut voir jusqu'où l'espèce humaine peut s'avilir. Et vous, grands légis^ lateurs , donnez - nous des lois répressives des abus révoltans qui se passent sous vos yeux. Il y avait des courtisannes à Athènes, parce que les courtisannes sont un mal nécessaire dans une grande cité , qui a le bonheur de faire des progrès dans la civilisation. Mais ces femmes étaient loin d'être aussi viles que les courtisannes de Paris. Il faut croire que nous sommes plus avancés que les Athéniens dans la civilisation ;

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mais telle est mon ignorance , que je ne sens pas tout le bien qui en résulte pour nous,

De l'Espadon remplissait ses fonctions avec beaucoup de zèle.

Victoire était enchantée d'avoir fait une aussi belle connaissance , et les biens furent bientôt com^ muns entre elle et mon héros.

Lorsqu'il avait quelques louis , l'espoir de regagner ses cent mille écus les lui faisait porter dans un tripot; mais malheureusement tous ceux qui s'y trouvaient maniaient un jeu de cartes avec au^ tant de dextérité que le recruteur; ils n'étaient pas moins habiles à faire , ce que l'on appelle en terme de métier, sauter la coupe; ils sa-

vaient très adroitement glisser les as dans leur manche, et de l'Espadon s'en retournait toujours , non pas comme il était venu , mais plus pauvre encore.

Un jour mademoiselle Victoire reçut un maréchal des logis de dragons , qui crut les faveurs de cette fille bien paye'es avec un petit écu. Victoire le refusa, et notre militaire Je ramassa tranquillement , et se disposait à sortir , lorsque le recruteur parut avec sa roui! larde au côté , et le somma de payer; le maréchal des logis répondit en tirant son sabre , et de l'Espadon se mit en garde ; mais il ne fut pas si heureux cette fois qu'il l'avait été les précédentes ,

et le maréchal lui passa son sabre au travers du corps. Aux cris de Victoire et de la domestique, la garde accourut. Le recruteur fut porté à FHôlel-Dieu , on conduisit sa mère à la Salpétrière. Le blessé mourut le lendemain ; et madame de l'Espadon, dont le corps était usé par la plus affreuse débauche , ne lui survécut que peu de jours. Elle avait eu de grands seigneurs pour amans, elle avait possédé de brillans équipages , un nombreux domestique avait long-temps été à ses ordres, et elle mourait à l'hôpital ; cela devait être. Mais remontons à la source du mal : un curé avait séduit la femme du magister , et un noble avait fait emprisonner

injustement un malheureux roturier. On répète sans cesse qu'il est indispensable d'avoir un clergé et une noblesse. On a raison, car s'il n'existait pas de mal, on ne connaîtrait pas le bien.

Ma foi , cher lecteur, convenez qu'il ne manque pas de morale dans mon livre. C'est une trèsbelle chose que la morale ; il est dommage que ce ne soit pas plus amusant , et puis je crains bien que la mienne ne soit pas du goût de tout le monde, voilà pourquoi je m'empresse de revenir à mon principal personnage , à mon bon homme , dont la conduite n'est pas morale du tout , mais dont il est possible que les

aventures vous intéressent. Vous attendez peut-être que je décide du sort de Denesville , et moi je cherche ce que je vais en faire.

Un faiseur de romans , sans être sorcier , car les romanciers ne le sont pas du tout, peut , d'un coup de plume , faire de grands prodiges : il remue à son gré la terre et le ciel , il fait des tempêtes, et ramène le calme, quand cela lui plaît; il fait combattre un seul homme contre une

armée entière; il fait Ma foi ,

que ne fait-il pas? 11 est vrai que cela est souvent bien ridicule, bien absurde ; mais cela se \enâ. , cela se lit même quelquefois. Ou raille l'auteur ; mais il a les meilleures raisons du monde , pour 5. 6

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se moquer des railleurs et des railleries.

Ainsi on ne me constestera pas le pouvoir de faire de mon héros un ministre, un ambassadeur; voir même un roi ; tout cela est au bout de ma plume ; mais j'ai quelques raisons pour croire que je ferai bien de l'y laisser , et j'en reviens à ma manière toute simple de narrer les choses tout naturellement.

Le lendemain de leur réconciliation , les époux songèrent a monter convenablement leur maison.

On loua un bel appartement à la Chaussée-d'Àntin, c'est le quartier le plus opulent, leplus galant,

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et par conséquent il convenait parfaitementà Madame. On n'avait pas assez d'argent pour avoir de suite unevoiturebriilante et des chevaux; car on avait dépensé plus de cinquante mille francs pour le mobilier , et Denesville, dont l'intention était de continuer à entreprendre des fournitures pour son compte , avait , pour cela , besoin d'argent.

Mais en attendant que les charmes de Madame aient pourvu à cette dépense , ce qui ne pouvait être long, attendu qu'elle était encore fort jolie , on eut un remise assez propre. Dès le même jour on fut à l'Opéra, et, selon l'usage , un murmure flatteur s'éleva du parterre lorsque madame Denesville parut dans sa loge. Le fameux conseiller

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D., que nous avons laissé à Bruxelles , se trouvait précisément placé en face de la jolie coquette , qui lui coûtait plus d'un demi-million , et dont, avec cette somme immense, il n'avait pu avoir les faveurs. Cela lui tenait singulièrement au cœur i car il était toujours persuadé qu'avec six cent mille francs, il eût pu attendrir le cœur d'une princesse, et cette madame Denesville n'était qu'une petite roturière, à la vérité bien jolie. Le conseiller était toujours, malgré ce petit accident, très-amateur du beau sexe , et sa lorgnette se braqua sur une héroïne... Quelle fut sa surprise de reconnaître la maîtresse du recruteur ! il ne concevoit pas comment après avoir trouvé cette femme et

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de l'Espadon à Bruxelles , il pouvait se faire qu'elle fut maintenairt avec son mari. C'est que le conseiller , qui avait toujours entendu vanter la probité de Denesville, concevait bien qu'on peut être honnête homme et c... ; mais vivre avec sa femme , après que celle-ci a couru le monde avec un recruteur y vivre avec elle , lorsqu'on ne pouvait ignorer qu'elle vendait ses faveurs au plus offrant, voilà ce qui lui paraissait impossible.— Parbleu ! se dit - il , après l'avoir lorgnée quelques instans , cette friponne est toujours charmante : il y a long-temps que j'ai payé ses faveurs ; je serai bien malheureux si cette fois je ne prends pas possession d'un bien dont cer-

taines gens ne donneraient pas vingt-cinq louis , et qui me coûte six cent mille francs. Si le mari est honnête homme , ce dont je doute fort maintenant , je veux lui ouvrir les yeux sur le compte d'une femme qui le deshonore. Si, au contraire, c'est un fripon , comme je suis fort tenté de le croire , j'agirai en conséquence , et je tirerai de mes deux cent mille écus , ce qu'il me sera possible d'en tirer.

En parlant ainsi , M. D. quitta sa loge , et courut à celle qu'occupait monsieur et madame Denesville.

Le conseiller était lui-même un très-bon homme, qui avait la présomption de se croire trop fin pour qu'on pût le tromper ; mais que

pourtant on trompait très-facilement.Persuadé que la maîtresse du recruteur n'élait qu'une fille sans pudeur , et son mari qu'un imbécille ou un fripon , il eût défié le plus adroit raisonneur de lui prou- Ter qu'il se trompait , et voilà que madame Denesvilie elle même détruisit cette mauvaise opinion , en moins de dix minutes. Elle avait vu le conseiller ; elle s'était aperçue qu'il la lorgnait , et, prévoyant bien qu'il ne s'en tiendrait pas là, elle avait bâti une histoire bien noire, bien pathétique, au moyen de laquelle le conseiller devait la voir blanche comme la neige ; et tout cela arriva comme elle l'avait pré vu . De l'Espadon était un monstre, un scélérat qui avait voulu la déshono-

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rer , qui s'était procuré de l'argent par les plus honteux moyens; elle n'Ignorait pas qu'il avait volé une forte somme à M. le conseiller; elle savait encore de quels moyens il s'était servi pour se procurer cet argent , elle était fâchée que M. le conseiller eût pu la croire capable de mettre ses faveurs à prix ; elle espérait le faire revenir de la mauvaise opinion qu'il pouvait avoir délie. Ce monstre de l'Espadon l'avait enlevée de vive force , après avoir grièvement blessé son mari , d'un coup de pistolet , et voilà pourquoi il lavait vue à Bruxelles; mais aussitôt qu'elle avait pu lui échapper y elle était revenue près de son mari , qui savait au reste combien elle était innocente.

À mesure qu'elle parlait, M. D.

convenait avec lui-même qu'elle pouvait avoir raison; que d'ailleurs il était difficile d'improviser aussi promptement une telle histoire , et Denesville ayant confirmé tout ce qu'avait dit sa femme > cela acheva de le convaincre qu'il avait été la dupe de son valet de chambre , et de ce scélérat de recruteur. « Je vois bien , se dit-il , que mes six cent mille francs sont perdus , sans ressources aucunes; qu'y a-t-ilà espérer avec une femme aussi vertueuse?

cela est pourtant dommage , car elle est vraiment charmante. Je me croyais pourtant bien sûr qu'il n'existait pas de femme incorruptible , et voilà que celle que je croyais la plus susceptible de faiblesse se

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