‹ L'époux parisienChapitre 5 sur 18 · ri · texte numérisé non relu

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" | l'époux

trouve être une Lucrèce... Cependant , peut-être n'est-il pas impossible... Un homme d'esprit disait :

ïl faut trois choses , pour faire la guerre; i° de l'argent; 20 de l'argent; 5° de l'argent. On peut en dire autant pour faire l'amour : je suis riche , Denesville ne l'est guère ; il a une jolie femme , elle me plait , et je dois l'avoir, puisque celui qui a le plus d'argent est Je plus fort. »A près avoir fait ce beau raisonnement, qui est celui de bien des gens , le conseiller chercha à lier conversation avec Denesville , et il y réussit d'autant plus facilement que celui-ci, sachant que le conseiller était riche , voyait avec plaisir qu'il trouvait sa femme charmanie. On parla théâtre , finance,

et Denesvilîe finit par inviter M. D.

a déjeuner pour le lendemain 5 ce qu'il n'eut garde de refuser. Il savait que l'ami du mari est assez souvent l'amant de la femme ; il savait encore qu'il est des femmes qu'on n'aurait pas pour un million , et qui se donnent pour rien. Madame Denesville n'était pas, à coup sur, de ces femmes-là; mais permis au conseiller d'en douter , lui qui avait déposé six cent mille francs sans seulement obtenir un baiser.

En vérité , il faut avoir bien peu d'adresse; mais M. D. , tout conseiller qu'il était ? ne laissait pas que d'être passablement maladroit , et s'il valait quelque chose pour le conseil , il était très- maladroit dans l'exécution.

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Quoi qu'il en soit, il accepta le déjeuner, et arriva le lendemain , dans sa calèche, à la Chaussée-d'Antin.

Deuesville, qui était au balcon, descendit au-devant de lui, et le conduisit à travers plusieurs pièces meublées ayec la plus grande magnificence.M. D. admirait, il ne croyait pas que Denesville fût si riche, et cela le flattait. Un conseiller, le plus riche propriétaire de France, ne va point chez de petits bourgeois ; mais il pouvait aller chez Denesville , dont les appartemens étaient aussi richement meublés que ceux d'un prince. Enfin, on se mit à table:

la place d'honneur fut comme de raison , celle de M. le conseiller; on avait eu le soin de lui présenter un fauteuil plus élevé que ceux de

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monsieur et madame, et le bon D.5 qui était passablement vain , fut charme' de cette attention délicate.

Le repas fut splendide, les vins délicieux 5etM. le conseiller était grand amateur de bon vin. Au dessert , la conversation s'anima : Denesvillc parla desfournituresqu'ilavaitfaites au gouvernement, de celles qu'il espérait faire encore , etc. Le con-^ seiller écoutait le mari , et regardait la femme , et , plus il la regardait , plus elle lui semblait au-dessus de toutes les femmes qu'il avait vues jusqu'alors. Madame Denesville prit alors la parole. «M. le conseiller , dit-elle , a des amis puis— sans ; il est même assez bien avec le ministre de la guerre : s'il voulait avoir la bonté de dire un mot à

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son excellence , mon mari serait certain d'avoir la fourniture de toiles pour l'armée , et on serait éternellement reconnaissant de ce service. )) Un homme comme M. D.

refuse difficilement quelque chose à une jolie femme, et ce qu'on lui demandait était si facile à accorder, qu'il assura qu'il parlerait dès le lendemain au ministre : il ajouta qu'il était certain d'obtenir ; qu'il suffirait pour cela qu'il repondit de M. Denesville , et qu'il en répondrait sur sa tête. Madame Denesville le remercia par un sourire , et M. D. se crut généreusement payé. 11 est vrai que lorsqu'on n'obtient rien pour six cent mille francs, on peut croire une promesse généreusement payée par un sourire.

Enfin le repas terminé, et l'heure étant avancée, le conseiller quitta à regret ses cliers hôtes; mais il se consola en pensant qu'il les reverrait le lendemain, et qu'il leur porterait une nouvelle capable d'attendrir singulièrement madame Denesville , et qui aurait l'avantage de le faire l'ami de la maison. En conséquence , il attendit le lendemain avec beaucoup d'impatience.

« Cela va bien, très-bien , se disait Denesville : le conseiller aime ma femme , et il a ma foi raison, car elle est fort aimable. Il obtiendra pour lui plaire la fourniture en question , et c'est déjà quelque chose ; oui , mais cela ne suffit pas. Il faut que M. D. se débarrasse de quelques milliers de francs en ma

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faveur.» Lorsque la femme du débiteur est la maitresse du créancier, tout cela ne peut manquer de bien aller, et madame Denesville consultée pensa comme son mari.

Le lendemain le conseiller se présenta chez le ministre : il avait dans un temps rendu d'importans services à son excellence, qui , en reconnaissance de ces services, lui accordait volontiers de petites grâces. 11 obtint ce qu'il désirait, et, en sortant de l'hôtel du ministre, il se rendit chez Denesville. — Son excellence , lui dit-il , m'a donné sa parole: vous pouvez envoyer votre soumission et vos échantillons, on dira deux mots aux commissaires chargés de vérifier , et tout ira le mieux du monde. Denesville témoi-

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gna sa reconnaissance avec de grands mots ; madame parla peu , mais quelques coups d'œil.... Le conseiller était enchante'. Denesville , en mari complaisant , se retira , sous un léger prétexte , et la conversation s'anima entre M. D.

et la femme charmante. On était un peu éloigné l'un de l'autre; on rapprocha les sièges, et on parla moins haut. Madame Denesville laissait de temps en temps échapper quelques soupirs y et le conseiller s'enhardissait d'autant : il osa s'emparer d'une main , qu'on ne retira pas ; il la porta à plusieurs reprises* sur ses lèvres, et on ne faisait, pour la dégager , que de petits efforts , qui faisaient davantage sentir le prix de cette faveur. Le conseiller

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allait risquer une déclaration, lorsque Denesville reparut, et fît, par sa présence , cesser ce délicieux entretien. — Qu'avez -tous donc, Monsieur? lui demanda le conseiller ; on dirait , à voir votre figure, que vous êtes fâche' d'avoir obtenu aujourd'hui ce que vous sollicitiez hier. — Je vous avoue , Monsieur, que j'ai agi un peu légèrement :

j'ai , dans ce moment , beaucoup d'entreprises de ce genre , cela absorbe une grande partie de mes fonds. Je viens de consulter mes livres , il ne me reste que deux cent mille francs de disponibles , et si je ne trouve pas un associé qui puisse disposer d'autant , je crains bien d'être forcé de renoncer à la fourniture en question. Ces paro-

les , loin de causer quelque peine à M. D. , lui firent au contraire un très-grand plaisir. « Denesvilîe est riche , se dit-il , je puis en toute sûreté lui prêter la somme dont il a besoin. Quand on prête deux cent mille francs à un mari , et qu'on prêle sans intérêts , car je n'en voudrai pas recevoir, on peut exiger un peu de reconnaissance de la femme, et, au nom de la reconnaissance , on peut aller bien loin. » Ces réflexions furent l'affaire d'un moment , car le conseiller réfléchissait vite , et , prenant aussitôt la parole : h Parbleu, Monsieur , s'écria-t-il , si cette somme est le seul obstacle qui vous arrête, rien n'est plus facile que de le faire disparaître. Denesvilîe s'attendait à

cela, et il n'entendit pas ces paroles sans e'prouver un grand plaisir. M. D. ajouta : Faites-moi l'amitié de monter en voiture avec moi, nous irons chez mon banquier, et je vous ferai compter la somme; quand je me mêle d'obliger un galant homme , je ne veux pas que quelque chose vienne s'opposer à mes desseins : partons. Denesville parla encore de reconnaissance éternelle, et il riait sous cape, en voyant le conseiller donner dans le piège avec tant de bonhomie. Tls montèrent tons deux dans la voiture de M.

D. On arriva chez le banquier, qui , sur l'ordre du conseiller, compta la somme , et on retourna à la Chaussée-d'A ntin . Denesville offrit de faire son billet. — Nous nous

reverrons, répondit M. D. : j'espère que vous voudrez bien dîner chez moi demain , nous parlerons d'affaire. » Les époux acceptèrent , et le conseiller retourna chez lui enchanté de ce qu'il avait fait , et de ce qu'il espérait faire encore. Il s'occupa des préparatifs pour re^ cevoir ses convives avec la plus grande magnificence , et se promit bien de ne pas laisser échapper l'occasion de faire part de ses sentimens à la jolie femme qui lui tournait la tête, et qu'il croyait être une vertu.

De leur côté M. et madame Denesville tenaient conseil sur ce qu'ils devaient faire dans cette circonstance. Madame Denesville fit très-judicieusement observer à son mari que , s'il allait dîner chez

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M. D. il serait obligé de faire soia billet de la somme prêtée , tandis que si elle se rendait seule à l'invitation,les chosespourraienl tourner de façon à ce qu'il ne soit plus question de la somme prêtée. Denesville trouva que sa femme raisonnai t bien , et il fut décidé qu'elle irait seule chez le conseiller, auquel elle dirait qu'une affaire importante avait empêché son mari de l'accompagner. Elle ne doutait pas. que M. D. ne fût charmé de cet événement, et elle étai tbien décidée à s'arranger de façon qu'il ne soit plus, à ravenir,question de billet. En-efifet le conseiller, tout en paraissant regretter de ne pas avoir le mari, faisait assez voir à la femme que sa présence était un dédommagement

suffisant. On ne tarda pas à annoncer que le dîner e'tait servi , et l'adroite coquette se laissa conduire à la salle à manger. On n'avait mis que deux couverts > et ils étaient placés tous deux du même côté.

Cela n'échappa pas à madame Denesville , qui pourtant n'eut pas l'air de le remarquer , et le conseiller s'en applaudit. Il était décidé à brusquer les choses , persuadé que cette tactique était plus susceptible de succès : il avait raison , un Céiadon soupire pendant longues années , et n'obtient rien ; il semble attendre qu'on lui dise : Osez ; mais si l'audace plaît aux femmes, elle n'aiment pas à le dire: près d'elles il faut agir d'abord , et raisonner ou déraisonner ensuite; c'est

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la méthode qui leur plaît le plus; mais, je le répète , elles n'en conviennent jamais. Avis aux jouvenceaux avides des faveurs du beau sexe. M. D. n'était pas un jouvenceau, ils'en fallait dequelque chose; il savait parfaitement son monde , et pourtant il donnait de la meilleure foi du monde dans les pièges que lui tendait la beauté.... les femmes! elles tromperaient le diable en personne. Mais n'allons pas plus loin , je me permets quelques sorties quinesontpastoujoursdu goût du beau sexe. C'est un tyran qui aime à être flatté , et c'est pour cela qu'on répète sans cesse que la douceur et la bonté sont l'apanage des femmes.

Je disais donc que le conseiller

et madame Denesviîle dînaient tête-à-tête , et que le premier avait résolu de mettre h profit une circonstance qui pouvait ne se retrouver jamais. Pendant les deux premiers services, il avait souvent pris une des jolies mains de sa charmante convive ; il y avait déposé quelques tendres baisers , dont on ne s'était pas plaint , on avait seulement retiré sa main y en minaudant le plus joliment du monde.

Tout cela semblait présager le plus heureux succès; mais le conseiller hésitait encore , bien qu'il sentit que c'était l'instant d'agir. Quelques verres de Champagne bus à propos opérèrent un très-bon effet. Le conseiller fut audacieux, il tomba aux genoux de la femme 5. 8

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charmante , qui se mettait à la torture; pour rougir convenablement, elle laissa échapper les moXsJïdelitCj devoir J etc. , mots qui sont dans toutes les bouches; maisqui ne sont que des mots. M. D. savait encore tout cela aussi bien que moi ; il se relève , ivre de désirs, prend dans ses bras la femme de son nouvel ami ; un sopha était là , et puis...

fidélité'.... devoir... c'est affreux...

abuser ainsi de... et l'heureux conseiller n'eut bientôt plus qu'à mériter son pardon , et il se comporta assez bien pour l'obtenir.

Denes ville, seul dans son cabinet , n'ignorait pas ce qui se passait chez M.D.; mais il s'en consolait en pensant que cela lui valait deux cent mille francs , car ou

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pense bien qu'il n'eut pas la sottise de parler davantage du billet.

11 pensait qu'une pareille soimmî faisait au moins compensation , et qu'il y avait bien des maris qui consentiraient à être c... à ce prix. H n'avait pas tort, ci j'en connais bon nombre qui se contenteraient même de moitié. Tout cela était , on en conviendra , de puissans motifs de consolation.

Tandis que sa femme gagnait cet argent, il s'occupait des moyens de le faire valoir : il rédigea sa soumission, y joignit les échantillons , et envoya le tout au ministère de la guerre.

Les choses demeurèrent dans le même état pendant quelque temps. Le conseiller venait souvent

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voir son ami , et Julie lui ménageait de fréquentes entrevues avec madame ; Denesville ne l'ignorait pas , l'adroite soubrette faisait valoir ses prétendus services , et de riches et nombreux présens faisaient que madame Denesville ne se plaignait pas , et que tout le monde était content. La fourniture venait d'être adjugée à Denesville , et il s'apprêtait à faire des achats de toiles , très-considérables , lorsqu'un jour y un homme se présenta chez lui. « Monsieur , lui ditil > j'ai appris que la fourniture de toile pour les armées vous était adjugée. — Cela est vrai , Monsieur. — Eh bien! , Monsieur, je viens vous proposer de gagner trois cens pour cent sur cette four-

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niture. — Cela est un peu fort.

— Cela, Monsieur, n'estpourtant point exagère'. La fourniture vous est adjugée pour quatre cent mille francs ; je ne demande que le quart de cette somme pour en remplir les conditions ; mais je demande moitié dans les bénéfices , attendu que mon industrie doit me valoir quelque chose. Je suis mécanicien, mais pauvre comme tous les artistes , car si j'avais eu des fonds , je n'aurais pas cherché d'associé. J'ai inventé une machine qui fait une aune de toile par heure , y compris le filage , et il ne faut qu'un homme pour la faire mouvoir. Avec les fonds nécessaires, je fais faire soixante machines , et en moins d<2

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deux ans . je fais ma fortune et celle de mon associé. Denesville convint que c'était une découverte précieuse ; mais il ajouta qu'il ne pouvait s'engager à quelque chose que lorsqu'il aurait vu la machine en question , et qu'il en aurait examiné les résultats. « Cela est très-juste , reprit M, Hugot ( c'est le nom du mécanicien) et il est en même temps très-facile de vous satisfaire. Ce métier est monté chez moi , et si vous voulez m'houorer de votre visite , j'espère que vous serez satisfait. »

Denesville accepta la proposition , et dit à M. Hugot qu'il était prêt à le suivre , attendu que cette affaire était assez importante pour qu'on s'en occupât sur-le-champ.

ïl fît mettre les chevaux- « Faubourg Saint Antoine, n°. 60 , dit M.Hugot au cocher. » Et on, ne tarda pas à arriver au domicile du mécanicien. Il occupait le deuxième étage; son appartement n'était qu'un vaste atelier , dqns un coin duquel étaient un lit et quelques chaises, pour tout mobilier.

M. Hugot fît voir à Denesville une espèce de coffre , d'environ trente pieds. , et large de six ; c'était le métier de son invention : ii l'ouvrit un instant , afin de faire voir qu'il n'y avait que des rouages dans l'intérieur, ensuite il y plaça quelques livres de chanvre , le referma , fît tourner une petite manivelle , et au bout de quelques instans , on s'aperçut que la toile

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sortait par une ouverture pratiquée à l'extrémité du métier. Denesville prit cette toile ; elle était belle, et paraissait de bonne qualité. Il revint chez lui avec le mécanicien ; celui-ci parle toujours de s'associer , ne veut pas de société, et il propose à M. Hugot cent mille francs de sa découverte , sous la condition que le mécanicien s'engagera à n'en plus faire usage. M. Hugot hésite , il tient beaucoup à sa découverte, et surtout à la faire valoir lui-même ; mais Denesville est décidé ; cent mille francs , ou il y renonce; une pareille somme est une fortune pour un homme qui ne possède rien. M. Hugot accepte , à condition qu'il sera chargé de la con-

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fection des soixante métiers que Denesville se propose de faire construire. Comme cela demande un très-grand local , il est de'cidé qu'on établira la fabrique à quelques lieues de Paris, et, quelques jours après, un emplacement convenable fut loué à Longjumeau. L'acte de vente fut passé entre M. Hugot et Denesville, et les travaux commencèrent sur-le-champ. Le grand nombre d'ouvriers qu'on employa accéléra la confection des machines, et six semaines après la fabrique était en pleine activité.

La présence du maître était indispensable. Denesville ne quittait presque pas Longjumeau , et le conseiller mettait sa longue absence à profit. J'ai dit que ce bon 3. ç^

conseiller n'était pas de la première jeunesse; d'ailleurs il payait, et on ne peut raisonnablement aimer un homme qui paie. Madame Denesville sentait tout cela, et ne le sentait jamais mieux que lorsqu'elle vovait uu jeune aidede-camp qui occupait un appartement dans le même hôtel que cette sensible femme habitait. C'était uu bel homme ; ving-cinq ans au plus ; il paraissait fort aimable , et madame Denesville le répétait sans cesse à Julie. Julie était une excellente fille , qui saisissait toutes les occasions de rendre service à sa maîtresse. Félix, c'était le nom du jeune militaire , avait quelquefois rencontré Julie dans l'escalier:

Julie était une soubrette des plus

jolies; Félix était connaisseur, il avait fait des propositions , ou avait accepté , et l'aide-de-camp avait, à plusieurs reprises , partagé le lit de la jolie soubrette , et cette dernière était charmée des procédés de son amant ; mais Julie n'était pas une femme ordinaire ; Félix plaisait à sa maitresse , elle résolut de lui en faire lesacrîfîce. — «Comment trouvezvous madame? demanda-t-elle un jour à l'aidc-camp. — Je ne l'ai vue qu'une fois , elle m'a paru fort jolie ; mais son mari est jeune et.... — Et cela ne l'empêche pas de vous trouver charmant. — Tu veux rire ? — Ce que je dis est à la lettre. Monsieur est jeune, à la vérité , mais il est si rarement

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à Paris; et puis c'est un mari....,

— Et tu crois que — Moi?

je ne crois rien ; mais je dis seulement que madame trouve monsieur Félix charmant , qu'elle m'en parle quelquefois, que je renchéris encore sur le bien qu'elle en dit , et puis voilà tout. — Julie. — Monsieur. — Te chargerais-tu d'une lettre qui vaudrait dix louis au facteur? — Est-ce qu'on peut vous refuser quelque chose ? Félix écrit une épître bien tendre, Lien passionnée, et demande une entrevue ; il mourra si on le refuse, etc., etc.Julieprendlalettre, empoche les dix louis, et vole à l'appartement de sa maîtresse.

— ((Madame, M. Félix vous a vue.

t-~ Je le sais bien. — 11 vous aime.

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— J'en doute. — En voici une preuve. » Et elle présente la lettre.

La figure de madame Denesville se couvre de l'incarnat le plus vif ; mais ce n'est pas la colère, c'est le plaisir qui produit cet effet. — (( Il demande une entrevue... Mais, Julie, je ne peux accorder cela tout d'un coup. J'avoue que je le désire autant que lui ; mais je veux qu'il l'ignore. — Il y a moyen de tout

concilier. — Comment cela ?

J'introduirai Félix dans votre appartement ce soir; je lui dirai que vous avez refusé de le recevoir, que je risque , en le servant, à être chassée ; je le prierai de vous parler eu ma faveur lorsqu'il sera heureux Ce projet vous convient-il?— Il est admirable. — Je

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cours en commencer l'exécution.»

En effet, elle retourna vers l'aidede-camp , et lui dit avec un air bien triste que madame refusait de le recevoir. Cette contrariété redoubla les désirs du jeune homme ; deux jours avant , il ne pensait pas à madame Denesville, et maintenant il en était fou. Julie feignit de prendre part à sa disgrâce , et lui offrit de l'introduire dans la chambre à coucher de sa maîtresse.

Félix accepte sans balancer. Julie observe qu'elle s'expose à se faire chasser : elle prie le jeune fou d'intercéder pour elle , dans certain moment où on ne sait rien refuser. L'officier promet tout , donne dix autres louis, et, à dix heures du soir, il est conduit dans un

Cabinet qui touche à l'alcove tic madame Denesville. 11 n'attendit pas long-temps. La charmante coquette, dont les désirs étaient pur le moins aussi vifs que ceux de Félix , se retira de bonne heure:

elle se fait déshabiller, et le jeune militaire peut, à travers la porte vitrée qui le sépare de la chambre, contempler à loisir les formes les plus voluptueuses. Sou sang bouillonne , sa tête brûle. Enfin la femme de chambre se retire. Une chemise de batiste transparente était le seul voile qui couvrait encore madame Denesville , elle allait se mettre au lit; le jeune fou n'y tient plus, il s'élance hors de sa retraite , et vient tomber aux pieds de celle dont les charmes

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ont embrasé ses sens. Madame Denesville jone la frayeur , pousse un petit cri , menace de sonner.

Félix nj répond rien, il est incapable de lier deux idées : il prend dans ses bras sa voluptueuse conquête, lui ferme la bouche, avec des baisers de feu , et bientôt sa viuïoire fut complète.

Dès ce moment tout fut pour le mieux. On avait quelques complaisances pour le conseiller, qui e'tait de plus en plus généreux , et on se dédommageait dans les bras de l'officier du dégoût qu'on éprouvait à se livrer au bon D.

Tandis que ces divers évènemens se passaient, Denesville ne quittait presque point sa fabrique, qui était dans la plus grande ac-

tivité. Il avait déjà expédié une grande quantité de toile, son magasin en était plein, et il se disposait à expédier tout ce qu'il contenait, lorsqu'un événement affreux vint anéantir tous ces projets. Un incendie, causé par l'imprudence d'un ouvrier , se manifesta dans sa fabrique; tous les secours furent inutiles , le feu , alimenté par une immense quantité de matières combustibles , fît des progrès effray ans , et, en moins de six heures , ses ateliers , ses magasins , tout ne fut plus qu'un monceau de cendres.

Denesville était ruiné; mais il ne perdit pas courage ; il comptait sur le conseiller pour réparer ses pertes immenses. Hélas ! il ignorait que la main du malheur le frap-

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pait de tous côtes. Le jour même' de ce désastre, M. D... s'était présenté chez madame Denesville.

Julie , contre son habitude , n'était pas dans l'antichambre : le conseiller passe outre, il arrive à la chambre à coucher , en ouvre la porte.... O surprise! madame Denesville dans les bras d'un jeune officier! M. D. s'emporte, on lui rit au nez , il menace, et Félix lui jure que s'il ne veut pas sauter par les fenêtres, il est temps qu'il se retire. Le conseiller est furieux ; mais comme il n'est pas disposé à sauter par la fenêtre , il va se retirer , lorsque Denesville parait.

Monsieur, lui dit le conseiller, que la colère suffoquait , vous me devez cent mille francs. C'est vrai ,

monsieur , mais vous me devez les faveurs de ma femme. D'ailleurs, je suis ruine, le feu a consume tous mes magasins et ma fabrique; il ne me reste rien , absolument rien. » A ces mots , le conseiller sortit, et Félix le suivit de près, attendu qu'il était bien aise d'éviter une explication. A ces mots : Je suis ruine, madame Denesville était tombée évanouie, et elle ne reprit ses sens que pour entendre les reproches dont son mari l'accablait. Sans son infâme conduite , lui disait-il , la bourse du conseiller lui eût été ouverte , et il eût pu se relever; mais maintenant, il ne lui reste aucune ressource.

« Monsieur , lui dit-elle , après l'avoir écouté quelque temps, je

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n'ai consenti à revenir avec voit»

que parce que j'ai cru que vous étiez devenu raisonnable. Je me suis trompée , je vous laisse. » En parlant ainsi, elle s'empara de ses bijous , ordonna à Julie de faire quelques paquets , fit avancer un fîache, partit avec sa femme de chambre, sans que Denesville , écrasé par le malheur , songeât à l'en empêcher*

Cependant le tapissier, à qui Denesville n'avait payé que moitié des meubles qu'il lui avait achetés, et le propriétaire , auquel il devait un terme , ayant appris qu'il était ruiné , présentèrent l'un son mémoire , et l'autre sa quittance ; et comme Denesville ne pouvait payer, ils firent saisir les meubles,

chacun de son côté. Pour comble de malheur , il reçut du ministre une lettre foudroyante; les toiles fabriquées au moyen de ses nié-caniques ne valaient rien ; elles n'étaient , quoique fort grosses , pas plus fortes que la plus mince mousseline, et, comme elles n'étaient pas pareilles aux échantillons, son excellence menaçait de poursuivre le fournisseur. Cette lettre acheva de tourner la tête au pauvre mari ; il prit à la hâte environ mille écus qui lui restaient, et il quitta l'hôtel, sans trop savoir où il allait. A force de marcher , la faim et la fatigue le forcèrent de s'arrêter, et il commença à réfléchir sur sa triste situation.

Il se rappela les dernières paroles

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de Morcau : Tout cela finira mal.

(( Suis-je assez malheureux , se disait il , me voilà ruiné pour la troisième fois, et sans espoir de de me relever jamais de cette dernière chute : j'ai eu des préjugés , et je me suis ruiné , je me suis fait philosophe et me voilà ruiné de nouveau. Que faut-il donc faire pour fixer cette inconstante fortune ? » Dans ce moment il aperçut l'enseigne d'un restaurateur , et comme son estomac lui faisait sentir qu'on ne vit pas de réflexions, il entra et se fit servir à dîner. En mangeant , il réfléchissait encore, et pensait toujours à ce bon Moreau , à ce vieux et fidèle serviteur : il se rappela qu'il lui avait dit les larmes aux yeux : La

maison de Moreau sera toujours la vôtre. Il est presque tenté de retourner en Champagne ; mais il se rappelle qu'il possède àpeine mille écus , et que le bon vieillard n'est pas riche ; d'ailleurs il n'est pas impossible , il est même probable que Moreau sait la conduite qu'il a menée ; et comment paraître sans rougir devant un honnête homme, lorsqu'on est bourrelé de remords ? Quelques journaux se trouvent sous sa main :

« Voilà, se dit-il, en prenant les Petites Affiches , cejournal qui me servit si bien dansune circonstance, où la fortune m'avaitabandonné :

voyons ; s'il se trouvait quelque place de régisseur , d'intendant , je m'y présenterais. Un homme

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doit avoir un caractère ferme, et s'élever constamment au-dessus de l'adversité'. Eh bien ! j'aurai cette fermeté-là , j'obéirai , puisque je ne peux plus commander ; et en parlant ainsi, il feuilletait le petit journal. Point de place de régisseur ; on demandait beaucoup de places , et fort peu de sujets. Denesville allait rejeter la feuille avec humeur , lorsque ses regards s'arrêtèrent sur un article qui annonçait qu'un homme d'affaires désirait vendre son étude ; sa clientelle était nombreuse , et il ajoutait qu'il donnerait toutes les facilités pour payer. « Parbleu ! se dit notre héros , je me souviens quelque peu de mes cours de droit, j'ai envie de voir cet homme. En

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faisant les affaires des autres , il est bien rare qu'on ne fasse pas les siennes propres : je changerai de nom , je prendrai celui de Darias, que portait le père de ma mère :

que mon propriétaire et mon tapissier s'accommodent comme ils l'entendront ; d'ailleurs je laisse des meubles pour plus que je ne leur dois. Quant au ministre, qu'il fasse de ma toile tout ce qu'il en voudra faire , je la lui laisse en toute propriété. Je vais chez M. Robert ( c'est le nom de l'homme d'affaires ), je lui offre deux mille francs de son étude ; je me livre tout entier à mon nouvel état ; ma clientelle devient plus nombreuse encore; j'amasse une petiLe fortune , et je passe le reste 3. 10

de mes jours dans l'aisance. Ma femme , au contraire , brillera quelque temps encore; mais quand l'âge chassera la beauté , elle apprendra à connaître la misère, et je me garderai bien de la secourir, elle qui m'abandonne quand le malheur me frappe.

Son dîner achevé , Denesville paya , et se rendit dans la vieille rue du Temple ; c'était là que demeurait M. Robert, notre héros se présenta chez lui. C'était un vieillard respectable. Monsieur, dit-il à Denesville , il y a quarante ans que je fais les affaires d'un bon nombre de gens , qui n'ont jamais eu à se plaindre de moi, et je vous avoue que je ne pourrais traiter avec un homme dont la moralité ne serait

pas connue , car ce n'est pas ma confiance seulement que je donnerai à mon successeur , mais encore celle de tous mes clieus. — Monsieur , répondit notre héros , le nom de M. Denesville est avantageusement connu. — Oui , Monsieur, c'était un grand avocat, dont l'éloquence a rendu les plus grands services à l'humanité , et je me fais honneur de l'avoir connu particulièrement. — Eh bien , Monsieur! cet homme était mon oncle.

— Je vous félicite , Monsieur , de compter un tel homme au nombre de vos aïeux ; mais les neveux ne sont pas toujours fidèles imita es des vertus de leurs oncles, Monsieur ne trouvera pas mauvais que je me. procure quelques renseigne-

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mens. D'ailleurs j'aurai l'honneur de me présenter chez Monsieur ., s'il veut bien me laisser son adresse.

Denesville était humilié de la défiance du vieillard ; il allait lui répondre quelque chose de peu obligeant; maisil ne put s'empêcher de convenir que cet homme avait raison ; et comme il ne pouvait le satisfaire , puisqu'il n'avait plus de domicile , il lui donna une adresse imaginaire, et se retira. Me voilà donc réduit à ne pouvoir plus me nommer? disait - il en sortant de chez le vieux Robert. Ah! Moreau, tu l'as bien dit : tout cela finira mal. Je suis tenté de croire que ta prédiction m'a porté malheur.

Voyons un peu, que vais-je devenir; j'ai mille écus , mais une aussi

faible somme est bientôt épuisée, et si je ne trouve pas le moyen de la faire valoir , je serai bientôt réduit à la mendicité. Tout en raisonnant de la sorte , il marchait toujours , car il n'avait pour lors rien de mieux à faire. Tout-à-coup une longue file de voiture vint lui barrer le chemin , il lève la tête, et s'aperçoit qu'il est en face de la Comédie Française. — Parbleu îse dit-il , entrons; le prix d'un billet de parterre ne me rendra guère 5 et ce que je verrai là pourra me donner quelqu'idée. 11 entre , la salle était pleine ; on donnait le Médecin malgré lui , et la première représentation d'une comédie en cinq actes. Cette dernière eut un grand succès : l'auteur , demandé

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après la représentation, fut salue d'une triple salve d'applaudi ssemens. Cependant, Denesville n'était pas de l'avis de la majorité , ou de ce qui lui paraissait être la majorité; il avait trouvé le dialogue froid et verbeux; les détails insignifîans , et l'intrigue d'une absurdité épouvantable, îl en parla à quelques personnes , qui étaient près de lui , et fut très-étonné de voir qu'elles pensaient comme lui. ((Comment donc se fait-il que cette ennuyeuse comédie ait réussi ? — Cela , Monsieur, s'explique facilement; la moitié des spectateurs ont des billets d'auteur, et les trois quarts du parterre sont composés de misérables,pa jés pour applaudir à tort et à travers. Voilà comme on réussit maintenant; il

parisien. ng

faut qu'une pièce soil bien mauvaise , ou un auteur bien maladroit s'il ne réussit pas. Denesville était fort étonné de ce qu'il entendait :

que dirait-il maintenant, s'il savait qu'à la première représentation d'un opéra , il n'assiste pas cent cinquante spectateurs payans. — En ce cas , Monsieur , dit-il encore à son voisin , je suis surpris que tous les auteurs dramatiques soient si pauvres ; puisqu'ils réussissent aussi facilement, ils devraient faire fortune. — Et c'est précisément ce qu'ils font, Monsieur. Autrefois les auteurs étaient pauvres ; maintenant il en est peu qui ne soient riches, et tel petit vaudeviliste qui, il y a cinquante ans, fut mort de faim , vient aujourd'hui au théâtre

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dans son cabriolet. Denesville réfléchissait profondément sur tout ce que venait de lui dire son voisin.

« Si cela est ainsi, se dit-il, rien ne m'empêche de faire fortune comme ces Messieurs , car je me sens , pour le moins , capable de faire une comédie de la force de celle que je viens de voir, n Le spectacle étant fini , Denesville entra dans le premier hôtel garni qui se trouva sur son passage , et loua un petit appartement ; il était si plein de l'idée de se faire auteur dramatique , qu'il voulut mettre la main à l'œuvre sur-le-champ. — Voyons, que ferai-je d'abord ? une comédie en cinq actes ? non , cela est un peu trop long, et il me tarde de voir comment mes productions seront

accueillies , et puis ces comédiens du Théâtre Français sont si indolens!

ils laisseront ma pièce dans les cartons, et me feront peut-être la grâce de penser à moi dans quelques années ; et quand on n'a que mille écus , on ne peut attendre bien long-temps. Que ferai-je donc ? la même difficulté existe pour les tragédies Parbleu! je tourne passablement un couplet, faisons un vaudeville. Et le voilà , mettant du noir sur du blanc, rimant un couplet , etc. Le second jour , sa pièce fut achevée , le troisième , il la relut , la corrigea , et le quatrième il fut la porter au directeur du Vaudeville. Denesville était fort bien mis; aussi fut -il bien reçu par M. le directeur , qui lui promit de 5. 11

faire lire sa pièce ]e plus promptemcnt possible , et lui dit que s'il voulait se donner la peine de revenir au Loul de trois jours, il saurait ce que le juri aurait décidé.

Denesvillc augura bien de l'affabilité du directeur ; il se croyait presque certain de réussir , car il convenait modestement avec lui-même qu'il n'avait pas encore vu de vaudeville qui valût le sien. Néanmoins il attendit impatiemment que le temps fixé arrivât , et le quatrième jour , il ne manqua pas de se présenter chez le directeur. —((Monsieur, lui dit celui ci , votre pièce est reçue à corrections ; et, pour vous parler franchement, eût-elle été dix fois meilleure, qu'on ne l'eût pas traitée autrement. H y a

une douzaine d'auteurs , tels que messieurs M. , T. , D. , P. , etc. , que vous connaissez sans doute de réputation : ces Messieurs nous fournissent autant de pièces nouvelles que nous pouvons en représenter , et ces Messieurs-ià , à mérite égal, ont toujours la préférence, parce que nous les trouvons toujours au besoin. Vous paraissez réunir toutes les qualités nécessaires pour faire partie de leur aimable société, et c'est vous donner un conseil salutaire que de vous engager à communiquer votre ouvrage à plusieurs d'entre eux.

A la suite d'un déjeûner, vous leur lirez votre pièce : vous aurez soin que le Champagne ne manque pas pendant la lecture; on fera quelques

petites corrections, l'un d'eux accolera son nom au votre , et dès-lors %rous ferez partie de leur joyeuse société, ce qui n'est pas à dédaigner; car ces Messieurs vivent aussi bien, et beaucoup plus gaiement que des princes. » Le directeur parlait encore , lorsque M. M., l'un des auteurs-sociétaires, parut ; le directeur lui apprit de quoi il s'agissait, et lui montra la pièce. — «Monsieur, dit M. M. à Denesville, je serai , si vousle désirez, votre collaborateur, et je me charge , après le succès <le l'ouvrage , de vous faire recevoir membre de notre petite société. » Denesville répondit qu'il acceptait avec reconnaissance, et il invita l'honnête M. M. à déjeûner, ce que celui - ci accepta de fort

bonnegrâee.D'aprèsles instructions dudirecteur,Denesville ne ménagea pas le cliampagne , et tout arriva comme il l'avait prévu. On changea quelques couplets, on corrigea quelques fautes de style : en moins de huit jours , les rôles furent distribués , appris , et la pièce représentée; mais le beau de l'histoire fut qu'elle réussit complètement:

un grand nombre de couplets furent répétés au milieu des applaudissemens, et les noms des auteurs accueillis par les bravos de toute la salle. On pense bien que, pour se faire jouer aussi promptemcnt , Denesville avait fait une terrible brèche aux mille écus; mais il en était bien payé par le succès. La pièce fut jouée trente fois de suite,

1 20 l'époux

tous les grands théâtres de province îa montèrent, et les droits d'auteurs ne laissaient pas que de rapporter beaucoup d'argent. Denesville était ivre de gloire : enfin , il fut présente à la société des fabricans de vaudevilles, parodies , etc. , et il en fut nommé membre à l'unanimité. C'est une singulière association que celle de ces hommes d'esprit: ilsse rassemblent tous les jours dans le lieu ordinaire de leurs séances ; ce lieu est , ou un café , ou le salon d'un restaurateur. Le directeur avait bien raison de dire que ces Messieurs vivaient comme des princes , et sur- tout beaucoup plus gaiement. Un énorme bole de punch est placé sur une table , et *ur une autre sont des plumes, du

papier et de l'encre. Après s'être corroboré de quelques verres de punch , le président fait un petit discours dans lequel il parle de la chute ou du succès des pièces , du bénéfice que chacune d'elles rapporte , et il termine ordinairement par proposer le sujet d'un nouvel ouvrage. Alors, tous les membres de la société se tourmentent le cerveau pendant quelques instans :

chacun d'eux fait une scène de l'ouvrage, l'un accouche d'un couplet, l'autre d'une ronde; celui-ci fait un calembourd qui doit faire le succès de la pièce , et celui-là s'occupe du vaudeville final. En moins de trois heures , le chefd'œuvre est terminé , et celui des sociétaires qui est de semaine

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porte l'ouvrage au théâtre ; si le Vaudeville le refuse, ce qui est trèsrare , et qu'il ne soit pas assez bête pour è Ire reçu aux Yariéte's , F Ambigu-Comique ou la Gaieté en fait son profit , de sorte que , quoi qu'il arrive , ces Messieurs ne perdent jamais leur peine.

Denesville s'accoutumait fort au genre de vie qu'il menait ; et il est vrai qu'il n'était guère possible de ne pas se plaire en si bonne compagnie : on buvait, on riait, on racontait des anecdotes piquantes , et on gagnait beaucoup d'argent.

Il faudrait être bien difficile pour ne pas s'accommoder de tout cela.

Un jour que les sociétaires manquaient de matériaux, — «Parbleu!

dit l'un d'eux, assez mauvais plai-

sant, que chacun de nous raconte quelques épisodes de sa vie ; je suis bien sûr que cela nous fournira des canevas pour bon nombre de vaudevilles fort amusans.» La proposition , mise aux voix , fut acceptée , et M. P. y qui en était l'auteur , • commença le premier.

Mon père était un honnête marchand de draps ; il habitait Rouen , sa patrie, aussi bien que la mienne.

Mon père e'tait la bonté même , mais il* s'en fallait de quelque chose que ma mère fût une bonne femme; elle criait sans cesse , n'était jamais contente , et tourmentait mon père de préférence à tout autre. Le bon marchand était accoutumé à l'humeur de sa très- chère moitié , et ne tenait pas le moindre

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compte de sescriailleries : dès qu'il entendait que l'orage commençait à gronder, il prenait fort tranquillement sa canne et son chapeau et allait faire un tour à la bourse ; de là il se rendait au café de la comédie, y faisait sa partie d'échecs, et revenait au logis , lorsqu'il présumait que la bourasque était passée. Il était presque certain qu'à son retour les cris se renouvelleraient ; mais ce n'était jamais avec la même violence , et puis, la tête échauffée par quelques verres de punch , liqueur que mon père aimait pour le moins autant que je l'aime moi-même , il se sentait plus de courage pour braver la tempête.

Depuis vingt ans il menait ce genre de vie , disputant sans cesse , et

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s' aimant sans cesse , a ce qu'ils disaient à tout le monde. Vingt ans, dis-je , s'étaient écoulés, lorsqu'un jour ma chère mère s'avisa de faire l'aimable , ce qui pouvait bien passer pour un miracle ; mais enfin elle était de bonne humeur ce jourlà , et mon père en était enchanté.

Or, il est bon de vous dire que c'était un samedi que ma mère avait choisi pour faire cet oeuvre méritoire , et vous allez en savoir les motifs. Non loin de nous demeuraitun vieux marchand de laine; il avait une fille laide , bête , dévote , et par conséquent très-méchante ; je ne sais si toutes ces qualités avaient séduit manière; mais elle avait résolu de me marier à mademoiselle Angélique Vaillant,

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cétait le nom de cette aimable personne , et bien que je n'eusse encore que dix-neuf ans , elle m'en avait déjà dit quelque chose. La manière dont vivaient mes chers parens ne m'avaient pas donné , comme vous pouvez bien le penser , une opinion très-flatteuse des douceurs de l'union conjugale, et je pensais que si mademoiselle Angélique devenait ma tendre moitié, notre ménage pourrait bien être un abrégé de l'enfer. J'avais donc répondu que je ne me sentais encore aucune disposition pour le mariage ; mais ma mère n'était pas femme à renoncer ainsi à ses projets. Elle avait arrangé cette affaire avec M. Vaillant, et ce dernier, enchanté de trouvera se débarrasser

PARISIEN? l53

de sa laide fille , pressait l'exécution des conventions ; mais il fallait que mon père consentit à tout cela, et voilà précisément pourquoi ma très-honoré mère était aimable ce jour-là. ((Mon bon, dit-elle à mon père , en l'embrassant , vous connaissez M. Vaillant , c'est un honnête homme , un riche marchand ; sa fille, qui a toutes les qualités d'une bonne femme de ménage, serait un très-bon p artipour notre Charles : j'en ai dit quelque chose à M. Vaillant , qui ne demande pas mieux que d'unir ces deux enfans.

Depuis vingt ans que nous sommes ensemble , mon cher , nons n'avons jamais fait ensemble aucune partie de plaisir; mais si

vous le voulez , nous en ferons demain une fort agréable. Vous savez que M. Vaillant a une petite maison de campagne à Belbeuf; il nous a invites à venir y diner demain , afin de régler l'importante affaire dont je vous parlais tout-à-1'heure. Moi et mon fils nous irons en fiacre, et vous viendrez nous rejoindre sur voire jument. La pauvre bête , depuis huit jours que vous l'avez achetée, elle n'est pas encore sortie de l'écurie , elle ne sera pas fâchée non plus défaire ce petit voyage. »

Mon père ne savait rien refuser à sa chère moitié , même lorsqu'elle criait ; à plus forte raison quand elle était aimable , ce qui y malheureusement , n'arrivait qu'en-

virpn une fois tous les vingt ans.

Mon père , dis-je, promit tout ce qu'on voulut , et il ne fut question, pendant le reste de la journée, que du voyage à Belbeuf. On ne m'avait pas instruit du motif de ce voyage ; mais je savais que M. Vaillant avait une propriété dans ce village; je devinai de quoi il était question , et je me promis bien de ne rien négliger pour déplaire à mademoiselle Angélique, afin qu'elle renonçât ellemême à l'honneur de porter mon nom; car je ne me sentais pas le courage de braver ouvertement la volonté de mes pareils ; mais , d'un autre côté , je ne pouvais penser, sans trembler,

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que mademoiselle Vaillant serait ma femme.

Le lendemain , dès le matin , on fît tous les préparatifs du départ. A neuf heures , on fit avancer un fiacre ; nous nous y plaçâmes , moi et ma bonne mère , car elle était réellement bonne ce jour-là , et nous ne tardâmes pas à arriver a Belbeuf, attendu que ce village est peu éloigné de la ville. Nous fûmes très-bien reçus par M. Vaillant, qui faisait préparer un trèsbeau diner chez le traiteur de l'endroit ; ce dîner devait être servi dans le jardin de M. Vaillant, sous un berceau de tilleuls , où la table était déjà dressée. Tous ces pré-

paratifs nous promettaient une petite fêle champêtre très-agréable, et ma mère paraissait enchantée de tout ce qu'elle voyait : jamais elle n'avait été aussi gaie , aussi aimable. Je remarquai que mademoiselle Angélique avait fait de grands frais de toilette ; mais cela ne servait qu'à lui donner l'air encore plus gauche que de coutume , et ce n'est pas peu dire.

Je me pinçais les lèvres pour ne pas rire en voyant toute la peine qu'elle se donnait pour fixer mon attention, et, fidèle à la promesse que je m'étais faite , j'affectais de ne la point regarder, ce dont , j'en suis bien sûr , elle enrageait de tout son cœur ; mais pourquoi, laide, sotte et méchante 5. 12

1 3S l'époux

comme elle e'tait , prétendait-elle encore à la main d'un homme plus jeune qu'elle d'un lustre entier?

Cependant l'heure de se mettre à table approchait ; on n'attendait plus que mon père , et tout le monde était sur le balcon pour voir arriver M. P. de plus loin.

Mon cher père , qui avait été retenu par quelques affaires, n'était parti de Rouen qu'à deux heures.

Le bonhomme n'était pas monté à cheval dix fois dans sa vie ; il s'était bien promis de ne pas souffrir que la monture allât autrement qu'au pas ordinaire , et par con<séquent il ne voulait pas faire usage d'une paire d'éperons , qui n'étaient

PARISIEN. 1 OQ

après ses bottes que pour la forme seulement ; mais à peine eut-il en fourché sa jument, que celle-ci, qui depuis huit jours n'avait pas pris l'air, se mit à trotter. M. P., que cette allure n'accommodait pas , voulut la modérer ; mais inhabile à manier la bride , il n'y put réussir: sa monture au contraire n'eu trottait que plus fort, et, à chaque instant , mon père était menacé de perdre l'équilibre. Pour éviter ce malheur , il se cramponna aux crins , et serra fortement les flancs de l'animal , qui se mit à courir encore plus fort ; plus la jument doublait de vitesse, plus M. P.

la serrait dans ses jambes, car dans sa détresse , il avait oublié que ces bottes étaient armées d'éper

j4° l'époux

Cependant il approchait de sa destination ; déjà nous l'apercevions , et lui-même n'était pas moins satisfait de voir le terme d'une course qui le fatiguait horriblement. Uespéraitque la jument allait s'arrêter à l'entrée du village.

Vain espoir! Cette bête avait appartenu à un cultivateur qui demeurait à deux lieues de là; accoutumée à suivre cette route , elle continua d'emporter son cavalier avec la même vitesse , et ne s'arrêta quelorsquellefut arrivée chez son ancien maître. Celui-ci fut très-surpris de voir arriver chez lui M. P. , qu'il connaissait , mais à la visite duquel il était loin de s'attendre. Mon père le mit au fait en lui racontant l'aventure ;

et le cultivateur , après l'avoir forcé de se rafraîchir , aida le malencontreux écuyer à se remettre en selle. Mon père tourna bride ; mais les mêmes causes produisirent bientôt les mêmes effets, car M. P. n'avait pas quitté ses éperons , et la jument recommença à l'emporter aussi rapidement qu'elle avait déjà fait. Bientôt le cavalier et la monture traversèrent de nouveau le village de Belbeuf: nous étions encore sur le balcon ; chacun de nous mourait de faim , et nous espérions que cette fois , au moins , l'impitoyable jument ne s'aviserait pas de passer outre ; mais elle ne cessa de courir , sans que les villageois pussent parvenir à l'arrêter.

l4^ L'ÉPOUX

L'un d'eux se mit à courir après, en criant :arrête! arrête! etla poursuivit ainsi l'espace d'un quart-de-lieue.

Des gendarmes , qui passaient près de là , entendant ces cris , s'imaginèrent qu'on poursuivait quelque voleur : ils poussèrent leurs chevaux , et comme ils étaient trèsbien montés , ils atteignirent bientôt M. P. eL le conduisirent en prison. En vain ce brave homme assurait-il qu'il était un honnête marchand de la rue des Carmes ; on s'assura de sa personne , jusqu'à ce qu'il eut prouvé que ce qu'il disait était vrai. Cependant , ne concevant rien à la fantaisie de son mari, car , aussi bien que nous , elle ignorait que ce fut malgré lui que son cheval l'emportât,

PARISIEN. l/\3

ne concevant rien , dis-je , à la fantaisie de son mari, ma chère mère prit de l'humeur , beaucoup d'humeur , et il fut convenu qu'on dînerait toujours en attendant. Depuis mon arrivée à Belheuf , je n'avais pas manqué de saisir toutes les occasions qui pouvaient donner à mademoiselle Angélique la plus mauvaise opinion de mon esprit , et de mon éducation. Ltant encore sur le balcon , je m'avisai de bailler ; ma prétendue me demanda si j'avais besoin de prendre quelque chose.

— « Oh ! non , mademoiselle , lui répondis-je ; mais je n'aime pas la campagne , et je m'ennuie. » Mademoiselle Angélique me parut fort mécontente de cette naïveté,

*44 l'époux

et, de mon cote, je m'applaudis de l'avoir risquée. En lui prenant îa main pour la conduire à table , je déchirai la dentelle qui garnissait la manche de sa robe , et en marchant près d'elle , je feignis de faire un faux pas , et lui marchai sur le pied , mais avec tant de force , qu'elle poussa un cri perçant. Je crus m'apercevoir dèslors qu'elle me regardait de travers , et je me promis bien de n'en pas rester là. On se mit à table , et > comme de raison , je fus placé à côté de mademoiselle Angélique. J'en fus charmé 9 à cause du tour que je lui réservais pour le dernier. Je fis mille gaucheries pendant lepremier service.

Bientôt la table fut chargée d'une

quantité de mets de toutes espèces; en me levant pour offrir à ma mère d'une tourte qui était placée devant moi , j'eus soin de faire tomber ma chaise sans avoir l'air de m'en apercevoir ; puis ? venant pour me rasseoir , et ne trouvant plus d'appui , je tombai à la renverse , entraînanl avec moi , la nappe , et tout ce qui était sur la table ; une saucière tomba sur ma serviette , et une bouteille de vin étant tombée sur ma voisine , inonda sa robe de soie : aussitôt, sous le prétexte de réparer ce petit malheur , je me mis à essuyer la robe y avec ma serviette encore toute trempée d'huile. Mademoiselle Vaillant se mit dans une colère épouvantable , quand elle vit 5. i5

Iij6 ZLPOUX

que je couvrais de graisse sa plus belle robe ; M. Vaillant parut fort mécontent , et ma mère me traita de maladroit, d'imbécille , etc. , etc. J'avais une terrible envie de rire ; mais je faisais tous mes efforts pour ne pas éclater.

Enfin on acheva de dîner tant bien que mal , et nous repartîmes pour Rouen sans avoir rien conclu, et fort étonné que M. P. était parti si vite de Belbeuf. Nous le retrouvâmes a la maison , car il avait facilement prouvé qui il était , et n'était pas resté en prison. 11 nous raconta comme quoi sa jument n'avait pas voulu s'arrêter à Belbeuf. Ma m ère s'emporta contre la jument, contre mon père , contre moi ; elle prétendit qu'on cons-

pirait contre sa tranquillité, et jura que j'épouserais mademoiselle Angélique. Mon père , qui, j'ai oublié de vous le dire, était passablement superstitieux , prétendit, lui, qu'il était évident que quelque chose de surnaturel s'opposait à cette alliance ; que le refus que sa jument avait fait de s'arrêter était un avertissement du ciel, dont on devait profiter; il jura qu'il ne donnerait jamais son consentement pour ce mariage. Ma mère continua à crier , mon père contimia à s'en moquer, et mademoiselle Angélique "Vaillant est encore fille.

Ainsi finit le récit de 3VÏ. P.

Parbleu ! s'écria un de ses cou-

l4$ L ÉPOUX

frères , votre père , avec sa superstition , me rappelle certaine aventure que je vais raconter.

Mon père , M. Longuemain , était un honnête avocat de la bonne ville de Falaise , qui m'a vu naître.

C'était un très-honnête homme, qui plaidait comme un ange , à tant par heure , et il s'était fait une clientelle très-nombreuse , dans ce bon pays où , quoi qu'en dir sent les mauvais plaisans , on ne plaide pas plus que dans un autre. Nons avions pour voisin un vieux rentier nommé Dupérier.

Cet homme-là n'était pas un trèsaimable voisin ; mais mademoiselle Agathe, sa fille , était bien le plus joli bouton de rose qu'on pût voir , et j'étais fort tenté de

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le feuilleter ; mais cela présentait de grandes difficultés. Je crus les lever en faisant consentir mon père à demander la main d'Agathe pour moi ; mais je ne connaissais pas encore M. Dupérier.

Ce bon homme avait une singulière opininon des avocats : il prétendait que c'était les associés du diable ; qu'ils étaient sorciers; qu'ils allaient ausabat,et quantité d'autres choses de la même force. Je sus tout cela parquelqu'nn de ses amis ; car il s'était borné à répondre à mon père qu'il ne voulait pas marier sa fille avec le fils d'un avocat , parce que cette profession lui déplaisait. Et puis qu'on nous disent que les Normands sont plaideurs ï Cependant, chaque jour je

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voyais Agathe, et elle me semblait toujours plus séduisante. J'avais trouvé le moyen de lui faire remettre de tendres épitres, auxquelles elle ne larda pas à répondre.

Ma maîtresse n'avait pas la même opinion des avocats que monsieur son père,; elle ne leur faisait pas l'honneur de les prendre pour des diables, ou bien elle ne paraissait pas craindre beaucoup les habitans de l'enfer , car je remarquais qu'elle me regardait avec plaisir; le feu du désir brillait dans ses yeux , et je pouvais croire , sans trop de présomption , que les suppôts de Satan, de la façon de monsieur son père, lui inspiraient plus d'amour que de frayeur. Je pouvais donc espérer d'être heureux , en

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dépit du seigneur Dupérier , grand antagoniste des diables et de ceux qui leur ressemblaient. Mon père , piqué du refus que le rentier lui avait fait de la belle Agathe , m'avait enjoint de n'y plus penser, et de songer à faire un autre choix; mais je le priai de vouloir bien attendre quelque temps encore , ajoutant que monsieur Dupe'rier pourrait se repentir d'avoir refusé son alliance , et qu'il pouvait bien arriver qu'il vienne lui-même lui en faire ses excuses. J'avais mesraisons pour tenir ce langage ; mon cerveau , à force de se tourmenter, afin de trouver quelqu'expédient qui pût favoriser mes amours , était accouché d'un tout petit projet , que je devais mettre bientôt

à exécution , et qui devait , selon moi , forcer le père d'Agathe à m'accorder la main de cette dernière.

II ne s'agissait de rien moins que de persuader à M. Dupe'rier que, s'il ne s'empressait de marier sa fille avec le fils de son voisin l'avocat, monseigneur Lucifer , qui n'entendait pas raillerie , prendrait tout simplement la peine de lui tordre le cou, pour lui apprendre à vivre. Je parvins facilement à faire consentir Agathe à me recevoir dans sa chambrette; il m'était facile de pénétrer jusque-là sans trouver le moindre obstacle; nos maisons setouchaient, le toit qui les couvrait formait une pente douce , et peu dangereuse à parcourir; je pouvais donc passer de notre grenier à celui de 31. Vxir

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périer, de là descendre à la chambre de ma charmante amie, et pénétrer ensuite jusque dans la chambre à coucher du seigneur Dupérier , mais je ne voulais paraître chez lui qu'avec tous les attirails de l'enfer , et voici comment j'exécutai ce beau projet. Je m'affublai d'une robe de mon père; je me fis une ceinture avec la chaîne du tournebroche , et me coiffai d'un bonnet carré que je frottai de phosphore. Dans cet équipage, et tout le monde paraissant profondement endormi , je me mis en campagne, et ne tardai pas à .ne trouver dans les bras de mon Agathe , qui ne put s'empêcher de rire de mon costume diabolique :

je lui dis que , tout diable que

j'étais , je ne connaissais pas les feux de l'Enfer; mais que ceux de l'amour me consumaient , et que ses beaux yeux avaient allumé cet incendie qui ne s'e'teindrait jamais. C'est ainsi qu'on parle en amour : jamais et toujours sont l'àme de la conversation de deux amans : il est rare que cette éternité soit bien longue ; mais quand on prononce ces mots charmans, c'est presque toujours de la meilleure foi du monde , et si on est si tôt disposé à violer les plus doux sermens, il faut s'en prendre à la ire humaine, qui veut qu'il en soit ainsi, « — Peste ! M. Longuemain ? s'écria un des sociétaires , voilà des dissertations morales d'un haut intérêt sans doute; et je tiens

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pour certain que cela figurerait aussi bien dans le sermon d'un curé de village que dans le discours d'un momussien. » A cette boutade , tous les membres de la société partirent d'un éclat de rire ; le narrateur , qui était le plus prolixe de la société , soutint qu'une narration devait toujours être accompagnée de quelques réflexions.

Chacun convint que ceux du narrateur n'en manquaient jamais , et qu'il en faisait pour toute la société. En pareille compagnie, on n'est jamais à l'abri dune épigramme ; le narrateur le savait ; mais il avait le bon esprit de ne s'en point fâcher, sauf à rendre la pareille à la première occasion, et à railler le railleur à son tour. Il continua

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ainsi. « Agathe ne fît pas diiftv culte de croire mon amour éternel; elle ne consentit pas aussi facilement à me donner les plus douces preuves du tendre retour. Quoi qu'il en soit , fillette qui consent à recevoir son amant la nuit , ne peut longtemps lui tenir rigueur. Quelques baisers de feu furent échangés , et bientôt... tendres soupirs... Je suis au comble de mes vœux les plus doux et les plus ardens.

Cependant , je ne m'étais pas afïlublé de mes habits diaboliques, seulement pour cueillir une fleur dont la possession m'était assurée; j'avais un autre but dont je vous ai déjà fait part. Je rattache ma ceinture , je me coiffe de mon bonnet enflammé , et je me dirige vers la

FA Kl SI EN. 1^7

cli ambre du crédule rentier. Il dormait profondément : je m'approche de son lit, j'entr'ouvre brusquement ses rideaux, et le secouant forte-' ment par un bras , je le force de lever les yeux ; mais à peine ses regards se sont-ils portés un instant sur moi , qu'il se jette le drap sur le visage , en poussant des cr's épouvantables. ■*•- Silence ! lui diï> je, d'une voix que je grossis autant qu'il me fut possible , et que la peur du pauvre homme rendait plus formidable encore , silence !

je suis envoyé par Belzébuth pour t'annoncer que si tu ne te hâte de marier ta fille avec le fils de ton voisin, Belzébuth lui-même te viendra tordre le cou. » Après avoir parlé , je reculai de quelques pas,

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et le bruit de la chaîne qui me servait de ceinture, fit un bruit qui manqua de faire mourir de peur le père de ma maîtresse. Dans l'excès de sa frayeur , il s'élança hors de son lit , en appelant du secours, et tandis qu'il courait à la croisée , pour se faire entendre , je regagnai ]a chambrette de ma tant douce amie. Nous rimes beaucoup de la peur du bon homme, et nous goûtâmes de nouveau les plus doux plaisirs de l'amour ; mais mais bientôt nos transports firent place à la crainte. Aux cris de M. Dupérier , quelques voisins accoururent, et de ce nombre était mon père. En me retirant dans la chambre de ma maîtresse , j'avais, par malheur, laissé tomber mon

bonnet ou toque , que je n'avais pas eu le temps de ramasser. Les voisins e'tant entrés y M. Dupérier avait eu le courage d'allumer un flambeau , et il racontait sa triste aventure; comme l'auditoire paraissait douter de la vérité de ce qu'il disait , attendu que sa faiblesse d'esprit était connue de tout le monde : Tenez , Messieurs , leur dit-il y en leur montrant mon bonnet , voici la preuve que ce que je vous dis n'est point un conte : voilà le bonnet qui couvrail la tête du démon, il est encore tout chaud.

— Bah ! réponditmon père , lapeur vous aveugle ; ne voyez-vous pas que c'est une toque d'avocat? — Je le savais bien, sécria alors le père d'Agathe, que les avocats n'étaient

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ni plus ni moins que les amis du diable. Mon père, ayant regardé le bonnet un peu plus attentivement, le reconnut pour lui appartenir , et il devina aisément qui l'avait apporté là , et quel était le personnage que son voisin avait pris pour le diable; mais il n'eut garde de dire ce qu'il en pensait. Cependant M. Duper ier jurait qu'il se laisserait plutôt tordre le cou , que de donner sa fille à un homme qui était sorcier , qui allait au sabat , et dont la fin ne pouvait être édifiante. Les autres personnes , qui aussi bien que mon père avaient reconnu le bonnet pour celui d'un homme de robe , offrirent de faire des recherches dans la maison , afin de s'assurer si le diable ne s'é-

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tait pas caché dans quelqu'appartement , pour tourmenter de plus belle le pauvre homme. M. Dupérier accepta : on alluma plusieurs flambeaux , on visita les e'tages les uns après les autres , et on parvint ainsi à la porte de la chambre ou Agathe et moi goûtions le bonheur suprême. Le cortège s'arrête à cette porte , les soupirs que l'amour heureux nous arrachait furent entendus , et M. Dupérier , de s'écrier que le diable étouffait sa fille. — Agathe , ma chère Agathe y ouvre , c'est moi , c'est ton père qui viens à ton secours. — « Mais , mon père , je ne sais ce que vous voulez dire , je n'ai pas besoin de secours.» Agathe disait vrai, elle n'avait pas besoin de secours ; 3. 14

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mais elle n'était pas tranquille sur les suites de cet événement , et je ne l'étais pas beaucoup plus ; je commençai à me repentir d'avoir fait le diable , et à penser que c'était souvent un rôle dangereux.

Heureusement mon père , qui , ainsi que je l'ai dit, avait deviné que le diable ne lui était pas él ranger, devina encore que mademoiselle Agathe n'était pas tentée de se plaindre de la visite que le lutin lui avait faite ; il proposa de passer outre , et on monta plus haut , où n'ayant rien trouvé , chacun se retira, et laissa M. Dupérier se débarrasser du diable, comme il le pourrait.

Ce bon père revint à la porte de la chambre de sa fille. « Ouvre-moi

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donc, ma chère fille. — Mais moa père quelle ide'e est la vôtre? me faire lever à cette heure, vous n'y pensez pas. Quelque lutin aurait-il troublé votre repos? Précisément, ma fille , c'est le diable lui-même, et comme je t'entendais soupirer, je pensais qu'il était peut-être chez toi. — Rassurez -vous , je ne l'ai pas vu, et je suis fort tranquille». Le bon homme n'insista pas davantage, et il se retira : je regagnai bien vite mon domicile , et je fis ce voyage quelques autres fois; mais M. Dupérier n'en démordit pas , il jura qu'on lui tordrait plutôt le cou que de le faire consentir à donner sa fille à un associé de Satan , et il fallut bien que je me contentasse d'être amant heureux. Parbleu,

s'écria le président , il est inutile d'en entendre davantage ; en voilà plus qu'il n'en faut. Emparons-nous de cette anecdote , brodons , rimons ; nous donnerons à cela le titre du Diable amoureux , et je vous réponds du succès.

Cependant madame Denesville vivait au sein des plaisirs et de l'opulence. Elle avait gardé Félix , parce qu'il était jeune, bien fait et qu'il lui plaisait ; mais comme il ne payait pas, elle s'était arrangée, pour l'intérêt , avec un sénateur qui était fort généreux , depuis que son maître avait ajouté à ses biens, déjà immenses, trente mille francs de rente, sous la seule condition de dire comme lui. Madame Denesville y qui depuis long - temps

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avait oublie ses devoirs , ou qui ne s'en était rappelée que pour les violer de nouveau ; cette femme accoutumée à vivre dans l'opulence, et n'ayant que sa beauté pour fortune , ne pensait pas que la misère pût l'atteindre ; le temps approchait pourtant où elle devait recevoir une terrible leçon. Elle avait épuisé la coupe des plaisirs , et s'était enfoncée dans l'abîme du vice, sans penser qu'il devait l'engloutir. Un soir elle se fait conduire à l'un de nos théâtres, non pour y chercher le plaisir du spectacle , mais pour se donner ellemême* en spectacle , pour éclipser par sa parure les plus élégantes du jour, et pour attirer les regards d'une foule de gens qui , tout en

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rendant justice à ses charmes, lui payaient le tribut de mépris qui lui était dû. Elle ne pensait pas que ces bijoux , qu'elle portait, la marquaient du sceau de la réprobation; mais ce jour devait être le dernier de l'illusion , une catastrophe épouvantable devait mettre un terme aux déréglemens de sa vie.

Le spectacle fini , la foule se retire ; madame Denes ville monte dans sa voiture , et ses chevaux partent avec la rapidité de l'éclair:

une autre voiture courait avec la même vitesse du coté opposé , les roues des deux chars se rencontrèrent, et produisirent un choc violent. Madame Denesville , effrayée , veut s'élancer dehors , son

pied reste accroche au marchepied , sa tète tombe sur le pavé ; dans ce moment les voitures se dégagent, les chevaux , que la résistance a rendus plus fougueux encore, l'entraînent, malgré ses cris , et ce ne fut qu'à cinquante pas de là qu'on parvint à les arrêter.... Mais, hélas! qu'était devenue cette beauté?

ce chef-d'œuvre de la nature?

Un de ces beaux yeux qui lançaient le feu de l'amour était crevé , le double rang de perles qui garnissaient sa bouche était brisé, son beau sein était meurtri , déchiré , enfin tout son corps était horrible-" ment mutilé. Dans ce moment Denesville sortait aussi du spectacle, et il accourut , ainsi que beaucoup de personnes , aux cris dé-

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chirans de l'infortunée. Comme il demeurait tout près du lieu de cette scène, il offrit son appartement pour recueillir la blessée , et lui donner tous les secours nécessaires. On accepte : la malheureuse est transportée mourante chez son mari , qui s'empresse d'envoyer chercher un chirurgien. En attendant , il lave lui-même le visage de la blessée : à mesure qu'il étanchaitle sang, il croyait reconnaître les traits de cette femme ; enfin il la reconnaît > c'est cette épouse coupable dont la conduite déréglée l'a perdu lui-même. Enfin , elle reprend ses sens , et elle reconnaît elle même son mari. C'est dans ce moment terrible que le coupable sent vivement toutes ses fautes ;

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c'est alors seulement que le repentir est sincère. Madame Denesville, dune voix mourante , pria son mari de lui pardonner : elle avoua toutes ses faiblesses , ne chercha pas à atténuer ses fautes. Denesville pleurait , il sentait que lui-même n'était pas exempt de reproches.il avait cessé d'être estimable ; mais son naturel bon et sensible n'était pas entièrement corrompu , il pardonna à sa trop coupable épouse.

Le chirurgien arriva ; il pensa toutes les blessures , et décida qu'aucune n'était mortelle ; mais que les cicatrices paraîtraient et ôteraient tout l'agrément de cette figure , jadis si jolie. Dès que le sénateur apprit ce qui était arrivé , il s'occupa tranquillement à cher-

cher une autre maîtresse. Julie, voyant qu'il n'y avait plus rien à gagner au service de sa maîtresse, l'abandonna , et madame Benesville, frappée par tant de coups àla-fois, ne put survivre à la perte de sa beauté. Elle mourut dans les bras de son mari , qui donna encore quelques larmes à sa mémoire , et continua de mener le genre de vie qu'il avait adopté. Quelque temps après , Moreau apprit tout ce qui était arrivé à son bon maître ; il le plaignit et s'écria : Je l'avais bien dit que tout celajinirait mal.

fin de l'époux parisien.

Far C. D***.

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