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voir pour empêcher qu'une Pologne indépendante subsiste à ses côtés et la sépare de la Russie. Dès le premier jour, les Allemands ont afTecté de ne pas prendre au sérieux la reconstitution de rÉtat polonais, et, comme ils avaient coutume d'appeler Saisonarbeiter (ouvriers de saison), les paysans polonais qui venaient chaque année chez eux faire les moissons", ils ont baptisé ironiquement la Pologne du nom de Sai^ sonstaat.
Naturellement, c'est en Posnanie, dans l'ancienne Pologne prussienne, que la haine de l'Allemand apparaît sous la forme la plus vive. Les lois d'exception, les tracasseries, les persécutions édictées par le gouvernement de Berlin eurent pour principal effet de raidir et de fortifier la résistance des Polonais. Longtemps l'esprit national avait paru rester l'apanage des hautes classes, qui l'entretenaient avec soin et le défendaient avec courage. La loi d'expropriation et la persécution des enfants, auxquels un règlement scolaire interdit l'usage de la langue polonaise, même pour la prière, réveillèrent chez
le8 paysans le sentiment patriotique et la haine de l'oppresseur. Un clergé admirable s'employa à développer et à faire rayonner partout, dans les villes et dans les campagnes, la flamme ainsi ravivée. Gomme le gouvernement prussien ne tolérait pas en Posnanie la formation de syndicats professionnels polonais, les curés invitèrent les ouvriers, industriels ou agricoles, à constituer des groupements confessionnels. Ainsi naquirent, par l'initiative de Mgr Stable w^ski, archevêque de Posen et Gnesen, et du prélat Stichel, député au Reichstag, des sociétés d'ouvriers catholiques, qui, à la veille de la guerre, groupaient, dans trois cents villes et villages de Posnanie, 150.000 travailleurs. Le premier but poursuivi fut Téducation politique et sociale de l'ouvrier et du paysan : on organisa des cours et des conférences, on fonda des journaux populaires, dont le principal compte aujourd'hui cent mille abonnés. Bientôt l'effort du clergé, dirigé par un prélat qui m'a paru être tout ensemble un apôtre admirable et un merveilleux homme d'affaires, Mgr Adamski, se porta vers^'organi-
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sation économique et, à côté des œuvres d'éducation, Ton vit naître des coopératives, des caisses rurales et des banques. Toute ces institutions avaient un caractère exclusivement polonais. De son côté, Mgr Stable wski répondait aux lois scolaires de persécution en décidant qu'aucun enfant ne serait admis à la communion s'il ne savait lire, écrire et réciter le catéchisme en langue polonaise, iVin^i ^ut préservé et entretenu en Posnanie l'esprit national, en dépit des efforts brutaux et persévérants du prince de Bismarck et de M. de Bûlow. La loi prussienne était obéie, mais détestée ; observée à la lettre, mais rendue vaine par des initiatives aussi prudentes que courageuses, « Les Prussiens n'ont pas réussi à faire de nous des esclaves peureux, me disait en souriant Mgr Adamski, mais seulement des gens circonspects » (Vorsichtige Leute),
Je n'étais pas retourné en Posnanie depuis le mois de décembre 1906 : l'occasion de mon voyage avait été la mort et les funérailles de l'archevêque de Posen et Gnesen, Mgr Sta-
blewski. Je n'ai pas vu beaucoup de cérémonies plus émouvantes que le service funèbre célébré à la cathédrale en Thonneur de ce grand patriote, devant une foule accourue des plus lointaines campagnes polonaises, et en présence du général prussien délégué par l'Empereur. Le discours prononcé par un jeune chanoine, qui est aujourd'hui le cardinal Dalbor, suscita dans toute rassemblée un enthousiasme que je compris mieux quelques heures après, lorsqu'on m'eut expliqué que l'orateur ne s'était pas fait faute d'exalter l'œuvre patriotique de l'archevêque défunt, et avait emprunté ses citations à Mickiewicz autant qu'à l'Écriture. Le représentant de Guillaume II, qui n'entendait pas le polonais, avait écouté sans sourciller la séditieuse oraison funèbre : il n'entra en fureur que le soir en lisant les journaux allemands.
Tous ces souvenirs me revenaient à l'esprit, il y a quelques mois, comme je parcourais les rues de Posen, redeyenue Poznan et ville polonaise. L'aspect des choses était resté le même : façades grandioses et un peu lourdes, larges
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avenues plantées d'arbres et scrupuleusement arrosées, jardins nombreux et bien entretenus. Des soldats passèrent, vêtus d'uniformes allemands à peine modifiés ; un fifre et un petit tambour rythmaient, comme autrefois, leur allure lente et régulière. Au bout de Tavenue, le château, dont Guillaume II était si fier, étalait sa masse grise et son architecture pseudo-mérovingienne. Oui, le décor est intact, comme aussi la figuration ; il ne faut pas chercher le changement dans les habits ou dans les gestes, mais au fond des âmes. Les Posnaniens n'entendent point renoncer aux qualités qui les distinguent et qu'a développées la rude éducation prussienne : ordre, discipline, circonspection, opiniâtreté dans Teffort. La propreté est aussi rigoureuse, le service aussi attentif dans les hôtels de Poznan que naguère dans ceux de Berlin. Les gardiens du musée et de la bibliothèque sont restés formalistes. J^ai vu les nouveaux fonctionnaires posnaniens, qui voulurent bien m'aider dans mes recherches, utiliser, comme en se jouant, le malerial énorme, compliqué, minu-
tieux des administrations prussiennes ; je les ai entendus se féliciter de ce que leurs prédécesseurs eussent laissé toute cette paperasse en si bon ordre et si parfaitement à jour. Le château mérovingien est devenu l'Université. La fameuse « Commission de Colonisation », instrument de la spoliation allemande, a conservé ses archives, ses bureaux et ses principaux organes : seulement, elle se nomme aujourd'hui « Commission de Polonisation » et veille à ce que la terre de Pologne n'aille ou ne demeure qu'en mains polonaises. « Nous n'y avons changé qu'une lettre », m'a dit le haut fonctionnaire qui m'en faisait les honneurs.
Chez les Posnaniens, la haine de TAllemand n'est ni violente, ni déclamatoire ; on la sent profonde et irrémissible ; elle survit à la libération et demeure vigilante et subtile comme un instinct. Il s'en faut que tous les Allemands aient quitté le pays ; de nombreux < colonistes » sont restés dans les fermes, le traité de Versailles ayant autorisé à conserver leurs biens tous ceux dont l'établissement était antérieur à
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1908. Les villes comptent encore beaucoup de petits bourgeois prussiens retenus par les besoins de leur profession, ou par la difficulté de trouver ailleurs un abri. Le journal allemand qui continue de paraître à Poznan est rempli d'annonces ainsi conçues ; « J'échangerais quatre pièces et une cuisine à Posen contre logement analogue à Berlin... » Mais les occasions ne se présentent pas souvent. Nulle mesure d'exception n'est prise contre les Allemands ; la surveillance en est laissée, pourrait-on dire, à tous les citoyens polonais. Elle est discrète, mais sévèrement exercée.
Il a fallu la guerre, et trois ans d'occupation, pour que les Polonais du Royaume apprissent à connaître l'Allemagne et à la détester. Le sentiment anti-germanique est assurément moins fort et moins profond à Varsovie qu'à Poznan ; pourtant il reste assez vivant chez les ouvriers, que les Allemands transportèrent en masse dans les provinces limitrophes de l'Empire, pour les employer aux travaux les plus durs, sans autre rémunération qu'une nourriture insuffisante et de
mauvais traitements. Le directeur d'un grand journal varsovien, à qui je demandais ce qu^on devait penser de l'accusation de germanophilie, dirigée contre tel ou tel homme politique polonais, me répondit en ces termes ; « Le mot germanophile existe en effet chez nous : vous l'entendrez à la Diète, vous le lirez dans nos journaux ; c'est une insulte qu'au besoin on lance, avec quelques autres, à la tête de son adversaire ; c'est un argument de polémique. Le mot existe, mais la chose n'existe pas. Nous savons tous que le grand principe de notre politique extérieure doit être la fidélité aux Alliés, surtout la fidélité à la France, sans laquelle nous ne pouvons rien. Et nous savons tous aussi que pour la Pologne, c'est à l'Ouest qu'est le danger. »
Malheureusement, les Polonais sont loin de connaître leurs amis aussi bien qu'ils connaissent leurs anciens oppresseurs, et c'est un fait qu'il ne faut jamais perdre de vue, lorsqu'on observe
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la vie et raction politiques du nouvel État. Je ne parle pas d'une minorité privilégiée qui, préférant l'exil à la servitude, a vécu pendant de longues années à Paris, à Londres ou à Rome. A ceux-là, les choses d'Occident sont souvent plus familières que celles de Pologne ; mais ce ne sont pas eux qui gouvernent. Dans les classes moyennes et populaires, T Angleterre et la France contemporaines sont fort mal connues, et les quatre années de guerre, en isolant complètement la Pologne de TEurope occidentale, ont achevé de rompre le contact.
Tant que durèrent les hostilités^ le seul lien officiel entre la Pologne et les pays de l'Entente fut le « Comité National de Paris » ; dans l'opinion de la grande majorité des Polonais, il n'en existait pas d'autre. Or les éléments du Comité de Paris étaient empruntés pour la plupart au groupement politique appelé « Démocratie-Nationale ». Il en résulta que les représentants de ce parti en Pologne se réclamèrent du privilège d'être dans leur pays les seuls interprètes autorisés de TEntente, de sa politique et de son pro-
gramme. La situation ainsi créée n'allait pas sans inconvénient : on s^en est aperçu au cours des négociations de paix ; on s'en aperçoit mieux encore aujourd'hui.
L'armistice de novembre 1918 amena en Pologne, d'abord des journalistes des pays de l'Entente, puis des missions alliées. Les uns et les autres furent accueillis avec enthousiasme. A Varsovie, la joie toucha au délire, lorsqu'on vit enfin dans les rues des officiers, des soldats qui ne portaient pas le casque à pointe, qui n'étaient pas des Allemands : les Alliés furent reçus, fêtés comme on ne peut l'être qu'en Pologne. On fît très vite connaissance. Mais, ainsi que me le faisait justement observer un Polonais, « avoir fait connaissance, ce n'est pas encore se connaître et encore moins se comprendre ». Pour que ce travail nécessaire de rapprochement et de pénétration réciproque s'accomplisse et porte ses fruits, il faut du temps, de la patience et du savoir-faire : je ne parle pas de la bonne volonté, qui, des deux côtés, est entière.
Les récents événements ont créé entre la Po-
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logne et la France un lien nouveau : nous avons montré aux Polonais, d'abord qu^aucun événement ne pouvait ébranler notre confiance en eux et notre foi dans les glorieuses destinées de leur patrie ; ensuite que notre dévouement à leur cause n'était pas épuisé du fait que leur cause avait triomphé une première fois, et que, comme nous les avions aidés à reconquérir leur indépendance, nous entendions les aider à la défendre. Au moment du danger, nous ne sommes pas venus chez eux en censeurs ou en juges, mais en amis ; voilà, je crois, ce que les Polonais n'oublieront jamais.
Si la fidélité à TEntente et Talliance avec les grands États d'Occident restent les principes directeurs de là politique polonaise, elles ne peuvent pourtant pas constituer toute la politique de la Pologne. La nouvelle république a des voisins, avec lesquels elle doit entrer en relations. Sa situation géographique lui interdit de vivre
isolée; les besoins de sa vie économique l'obligent à chercher autour d'elle et à se procurer au mieux des ressources en matières premières, des facultés de transit, des débouchés pour ses produits. De quel côté la Pologne va-t-elle s'orienter?
J'ai posé la question, dans les trois provinces, à de nombreux Polonais, bien qu'elle pût leur paraître, sinon indiscrète, du moins prématurée, au moment où le nouvel Etat commence à peine à s'organiser. Les réponses qui m'ont été faites se ressentent évidemment de la difficulté qu'on éprouve à définir ce qui est encore indistinct ; elles n'en présentent pas moins un réel intérêt.
« Une chose est certaine, m'a déclaré le professeur Rostworowski, ancien recteur de l'Université de Gracovie : c'est que nous ne pouvons pas vivre isolés dans l'Europe centrale. Plusieurs d'entre nous, qui ne conçoivent point la politique en dehors de l'histoire, ont pensé naturellement à faire d'un système d'origine française une application nouvelle, et ils voient fort bien la Pologne s'appuyer au Nord sur la
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Suède et la Finlande, au Sud sur la Roumanie... et peut-être sur T Autriche.
— Et la Tchéco-Slovaquie?
— Nous souhaitons tous l'établissement de rapports cordiaux entre Tchèques et Polonais. Cependant il ne faut pas se faire d'illusions : l'affaire de Teschen (à ce moment elle n'était pas encore réglée) n'est qu'un épisode ; mais c'est le symbole de toute une situation politique. Les Tchèques et les Polonais ne sont pas orientés dans la même direction. Les Tchèques sont d'abord Slaves, puis Tchèques ; nous, nous sommes uniquement Polonais. Les Tchèques feront toujours une politique slave, c'est-à-dire russophile; nous voulons faire une politique polonaise et occidentale. La Tchéco-Slovaquie forme comme une redoute avancée du slavisme vers l'Occident ; la Pologne constitue le rempart de l'Occident contre le slavisme.
— J'ai été frappé, au cours de mes conversations, de la sympathie que les Polonais témoignent pour les Hongrois. Est-ce pur sentiment, ou bien est-ce l'indice de quelque affinité
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politique, dont il j ait lieu de tenir compte ? — Cette sympathie existe, me répondit M. Rostworowski ; elle repose sur une longue tradition historique, sur de nombreux liens entre les grandes familles des deux pays, et les atrocités commises par les troupes hongroises en Galicie ne l'ont pas détruite. J'ignore les projets de notre gouvernement ; mais je suis persuadé qu'un accord économique et même politique entre Hongrie et Pologne serait facile à établir et bien accueilli des deux côtés. Ce qui déconcerte un peu notre opinion, c'est la diversité, pour ne pas dire plus, des systèmes qu'on préconise à Londres, à Paris et à Rome. Si nous semblons nous ranger au projet français, on nous reproche de faire obstacle à la combinaison italienne, et inversement. Nous serions beaucoup plus à Taise, si les Puissances de TEntente se mettaient d'accord entre elles sur un système de groupements et d'alliances, qu'elles nous proposeraient toutes ensemble. Mais peut-être cet accord préalable est-il lui-même difficile à établir. »
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J'ai eu l'occasion d'examiner les mêmes pro»blêmes, dans mes entretiens de Varsovie, avec des membres de la Diète, avec des journalistes, et surtout avec les principaux chefs de service du ministère des Affaires étrangères. Je ne saurais assez reconnaître la bonne grâce avec laquelle ces messieurs ont consenti à m'exposer en détail certaines questions, qui devaient leur paraître bien secondaires, à un moment où une autre question se posait de la façon la plus angoissante : celle de l'existence de la Pologne. Et je n'oublierai jamais l'émotion éprouvée, durant mes visites matinales au Ministère, dans les derniers jours de juillet, au moment où arrivaient les nouvelles du front. A cette époque, elles étaient chaque jour plus inquiétantes ; mais nul ne perdait courage. Quand j'avais recoijnu sur la carte les nouvelles positions occupées par les bolchevistes, — ils n'étaient plus alors qu'à quatre-vingts kilomètres de Varsovie, — un jeune employé me montrait avec une fierté souriante la liste, chaque jour plus imposante, des volontaires qui, de toutes les parties du pays,
avaient répondu à l'appel du Conseil de Défense et venaient se ranger sous les drapeaux du général Haller. Dans ces bureaux laborieux et modestes, j'ai vraiment senti battre le cœur de la Pologne...
Le ministère des Affaires étrangères est installé provisoirement rue Miodowa, presque en face de TArchevêché catholique, dans cette École des Cadets, que Fhistoire sanglante des insurrections varsoviennes a rendue célèbre. L'hôtel est vaste et bien ordonné, mais l'installation est sommaire : on croit se trouver beaucoup moins dans des locaux administratifs que dans les bureaux d^un Quartier Général en campagne. Cloisons provisoires, escaliers de fortune ; nul huissier solennel, nulle livrée impressionnante, mais de petits messagers qui, des papiers sous le bras, filent par les couloirs de toute la vitesse silencieuse de leurs pieds nus. Les fonctionnaires sont d'origine diverse : Polonais du Royaume et Galiciens employés naguère au service diplomatique de la Russie ou de TAutriche, Posnaniens qualifiés par leurs relations étendues et leur
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expérience de l'étranger. A côté de diplomates de métier, on trouve des professeurs, comme le sous-secrétaire d'état Dombrowski, et des grands seigneurs comme le prince Sapieha.
J'ai trouvé au ministère des Affaires étrangères des sentiments moins intransigeants à l'égard des Tchèques que ceux qui m'étaient apparus à Gracovie, mais une égale préoccupation d'assurer à la Pologne des points d'appui immédiats et des collaborations voisines. L'idée de faire jouer à leur gouvernement le rôle d'intermédiaire entre la Hongrie et la Roumanie avait certainement séduit quelques diplomates polonais. Les accords récemment intervenus entre Prague et Bucarest les auront amenés à modifier leurs projets. Il nous appartient, me semblet-il, d'assister et de guider la Pologne dans l'opération délicate qui consiste à se choisir des amis.