‹ L'epreuve de la PologneChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les partis em Pologne, — A la Diète : entretien avec Mgr Teodorowicz. — Le rôle politique et social du clergé, — L^ unification et ses difficultés, — " Dmowski et Pilsudski. — Uépreuve de la Pologne.

La volonté de demeurer fidèles à TEntente, et surtout à la France, est unanime parmi les Polonais. Mais il peut y avoir, sur la manière de pratiquer cette fidélité, des divergences d'opiniou. L^interprétation que les nationaux-démocrates ont donnée à Varsovie du programme politique des Alliés ne devait pas être acceptée sans discussion pour les autres partis. En Pologne, autant et peut être plus qu'ailleurs, la politique étrangère est influencée, pénétrée par

la politique intérieure. L'imminence du danger et l'autorité incontestée du chef de l'État ont pu faire « l'union sacrée ». Mais nous savons que ces unions durent peu : Theure du péril passée, l'opposition reprend ses droits, et il est nécessaire qu'il en soit ainsi.

Les élections dont est sortie la Diète polonaise (Seim) furent préparées par un gouvernement dont les tendances étaient nettement socialistes. Le système électoral dont on fit choix fut le système belge légèrement modifié : on n'admit pas le suffrage plural et Ton étendit aux femmes les droits de voté et d'éligibilité. Le résultat fut très complexe et, il faut Tâvouer, assez indécis. Il n'y a pas moins de douze partis à la Diète, sans compter les petites fractions. En tête viennent les paysans, qui se divisent en deux groupes : le groupe Witos, ou Parti populiste (84 membres), et le groupe Thugut (23) qu*ôîi appelle aussi Ctub de la libération. Le premier, composé de moyens propriétaires, est de tendance relativement modérée; le second, qui réunit aux tout petits propriétaires les ou-

vriers agricoles, est très radical. U Union populaire nationale (anciens nationaux-démocrates) compte 74 membres ; elle est dirigée par M. Gombinski et constitue, avec les 17 conservateurs que réunit le Club constitutionnel du travail^ l'aile droite de l'assemblée. Au centre droit, Ton trouve la Coalition nationale populaire (73 membres), dont M. Skulski pensa faire un parti de gouvernement, le Club chrétien-démocratique (25) et le Club bourgeois (13). A gauche, le Parti-socialiste (35) et le Parti des ouvriers nationaux (28), que dirige M. Brejski; à l'extrême -gauche, le groupe des Radicaux galiciens, conduit par M. Stapinski (11). Ajoutez 10 Juifs, 9 Allemands, qui votent le plus souvent avec la gauche, et une dizaine de « sauvages >. En bonne logique parlementaire, la lutte semblerait engagée entre l'Union populaire nationale et quelques groupes annexes, d'une part, et, de l'autre, les divers partis de gauche. En fait, il existe non pas une majorité, mais plusieurs, diversement formées, suivant les circonstances, par l'appoint variable que fournissent tour à tour [les

partis moins nombreux. Ce mode de composition rend, en temps normal, l'exercice du gouvernement très difficile et les débats parlementaires assez confus.

Gomme je demandais au directeur d'un grand journal conservateur, le D' Noskowski, comment il appréciait le résultat des premières élections polonaises, il me répondit :

« J'observe tout d'abord que, bien qu'elles fussent préparées par un gouvernement où l'élément socialiste était en majorité, les élections n'ont amené à la Diète qu'un petit nombre de socialistes ; et voilà qui en dit long sur les véritables tendances du pays. D'autre part, la classe paysanne est de beaucoup celle qui a obtenu le plus de députés ; et cela est naturel, étant donné le mode d'élection, puisque les paysans forment en Pologne la grande majorité de la population. La Pologne est un pays agraire, il ne faut pas l'oublier. Beaucoup de nos paysans sont illettrés ; ceux qu'ils ont envoyés à la Diète ne sont pas des savants, mais ne croyez pas que ce soient des imbéciles. Ils savent fort bien tout ce qui

se rapporte à leur métier, et ils ont conscience d'ignorer le reste, qu'il n'est assurément pas inutile de connaître pour voter des lois et pour gouverner. Cette conscience qu'ils ont de leur insuffisance est une sauvegarde pour eux et pour nous ; leur bon sens naturel en est une autre. Déjà plusieurs d'entre eux reconnaissent l'opportunité d'une représentation plus nombreuse et plus équitable des villes, du commerce, de l'industrie, de r « intelligence ».

— Mais rintelligence, en Pologne, est*elle démocratique f

— Oui, on très grande partie. Nous sommes tous partisans de certaines grandes réformes. Seulement, les conservateurs ont cru bien faire en prenant à leur conipte là formule que nous a laissée naguère, en guise dé suprême conseil, votre compatriote M. Noulens : « Pas de réforme précipitée. » Nôtre bourgeoisie est libérale et nos paysans sont conservateurs. Nos ouvriers euxmêmes sont, pour la plupart, hostiles à l'idée d'une révolution. Eiifîn, et surtout, nous sommes tous patriotes. »

La Diète tient ses séances dans un ancien pensionnat de demoiselles, ouvert jadis dans le plus beau quartier de Varsovie par le gouvernement russe, qui voulait faire élever à sa façon les jeunes filles de Taristocratie polonaise. En fait, la noblesse de Pologne boycotta cet établissement, qui ne fut guère fréquenté que par des filles de fonctionnaires. L'Institut porte le nom de sa protectrice, rimpératrice Marie-Féodorovna, mère du tsar Nicolas II. Luxueusement intallé, entouré de vastes et beaux jardins, Tlnstitut Marie présente Taspect tranquille d'un bel hôtel de province et forme un étrange contraste, du moins vu du dehors, avec les palais qui abritent nos assemblées occidentales. A l'intérieur, la différence est moins sensible. Un large vestibule conduit directement à la salle des séances et donne accès, à droite, à Tancien parloir, devenu la Salle des Pas-Perdus. Au bout du parloir, la buvette, avec ses murs blancs vernis et ses baies

vitrées ouvertes de toutes parts sur les jardins, offre aux députés et aux journalistes un lieu de répit fort agréable. Le service est assuré par de jeunes femmes, dont plusieurs sont jolies, — visages moins réguliers qu*expressifs, encadrés de boucles courtes, — et qui toutes portent avec grâce un uniforme du meilleur goût : blouse et petit, tablier blancs brodés sur une courte jupe de satin noir, bas et souliers blancs. Gomme j'admirais tant d'élégance, un député m'expliqua qu'à l'ouverture de la Diète les dames de Taristocratie varso vienne avaient revendiqué Thonneur de servir elles-mêmes les élus de la nation. Ce beau zèle dura peu, mais la tradition demeura, et ces demoiselles de la buvette continuent de s*en inspirer.

Les séances se tiennent dans Tancienne chapelle de l'Institut, qui est à peine transformée. Dans le chœur, sur un faux -plancher plus élevé que celui de la nef, on a disposé au fond le siège réservé au maréchal de la Diète (président de l'Assemblée) ; à droite et à gauche, les bancs des ministres et des sous-secrétaires d'État ; sur le

devant, la tribune des orateurs. Au fond de Tabside se lit cette inscription : Salus Reipublicœ Suprema Lex, Elle prend dans ces jours critiques une signification bien émouvante.

Les députés sont assis sur les bancs qui garnissent les trois nefs. M. Witos et les paysans du parti populiste occupent les premiers rangs au centre ; parmi eux, une femme, — il y en a#six à l'Assemblée, — .se distingue beaucoup moins à sa blouse sombre et à ses cheveux courts, qu'au gros collier de corail qu'elle porte au cou, noué par un long ruban rose, à la mode campagnarde. On discute avec le plus grand calme un projet relatif à la réorganisation de la police. J'ai le sentiment que, dans les couloirs, on doit agiter des questions plus brûlantes, et je quitte la tribune des journalistes pour revenir à la Salle des Pas-Perdus.

L'aspect de la salle est maintenant des plus pittoresques. Sur un banc, à l'écart, deux vieux rabbins en robe noire discutent avec volubilité ; leurs papillotes blanches s'échappent du haut bonnet et tombent le long des joues ; leur barbe

descend jusque sur leurs genoux. Des paysans battent les dalles de leurs lourdes bottes aux semelles ferrées ; pour venir siéger à la Diète, ils n'ont modifié en rien leur mise habituelle : chemise sans col ni cravate, longue veste d'étoffe grossière, pantalon rentré dans les bottes ; presque tous ont les cheveux longs et plats et le visa^^e entièrement rasé. Les ecclésiastiques portent pour la plupart la redingote noire et les longues bottes. Mgr Teodorow^icz, archevêque arménien-catholique de Léopol (Lemberg), est reconnaissable à sa soutane liserée de rouge, à sa calotte violette et à la chaîne d 'or qui retient sa croix pectorale. Je lui ai été recommandé par des amis romains ; il s'avance vers moi, les mains tendues, et me fait asseoir à son côté.

« Vous êtes venu nous voir, me dit-il, en des jours troublés. La situation est grave, mais personne ici ne désespère et, pour ma part, j'ai confiance. Surtout, qu'on ne parle pas en Occident d'un péril intérieur, d'un bolchévisme polonais. Il n'y a pas de bolchévisme en Pologne ; nos ouvriers ont horreur de la révolution, nos pay-

sans ne veulent pas entendre parler de communisme. Notre peuple est naturellement doux, et il a du bon sens.

* Le malaise que vous avez pu observer provient du brusque changement qu'a subi la Pologne : nous avons passé, sans transition, de Tesclavage absolu à l'absolue liberté. L'habitude de la liberté, les Polonais ne Tont pas encore^ ; ils sont dépourvus de toute expérience, de toute éducation politique. Cependant les problèmes se posent, il faut les résoudre sans tarder. Les solutions seront ce qu'elles peuvent être : improvisées, incomplètes, parfois trop radicales. Nous ferons mieux plus tard.

« Je ne suis pas de ceux qui déplorent la prépondérance de l'élément paysan dans l'assemblée : ne sommes-nous pas surtout un peuple de paysans ? Ceux qui siègent ici apportent à l'accomplissement de leur nouvelle tâche le même sérieux, la même attention réfléchie, la même persévérance ordonnée qu'ils apportaient hier à leurs travaux des champs. Ce qu'ils n'ont pas compris, ils se le font expliquer. Ils écoutent

volontiers les gens de métier et d'expérience et se méfient des beaux parleurs. En revanche, on peut leur reprocher, comme, je pense, à tous les paysans du monde, un certain égoïsme qui les rend moins sensibles à ce qui ne touche pas leurs intérêts particuliers. Le sentiment de l'intérêt national leur fait encore défaut : les circonstances présentes leur offrent une belle occasion de Tacquérir, et je ne doute pas qu'ils n'en profitent. Ah !... s'il n'y avait en Pologne que des Polonais, comme tout serait plus facile ! Mais il y a les Juifs, et non seulement nos Juifs, mais encore tous ceux que le gouvernement russe a rejetés sur notre pays, pour l'affaiblir et le corrompre. On ne peut pas espérer d'assimiler jamais ces gens-là. » En prononçant ces mots, Mgr Teodorowicz s'est animé subitement ; tout son visage maigre a pris une expression de dégoût ; l'archevêque de Léopol a relevé son grand nez volontaire et, dans ses yeux profonds, une flamme s'est allumée. « Les Juifs, poursuivitil, sont hostiles à l'indépendance de la Pologne. Pendant la guerre, on les a vus partout jouer le

rôle d^espions et de délateurs ; aujourd'hui, ils se réjouissent ouvertement des victoires bolchévistes. Leur attitude aura du moins ouvert les yeux à beaucoup de Polonais qui, s'ils refusaient d'entretenir avec les Juifs des relations sociales, croyaient indispensable de conserver avec eux des rapports économiques. Aujourd'hui, tous les Polonais, et particulièrement les paysans, méditent l'exemple de la Posnanie, qui, en développant dans ses villes et dans ses campagnes les associations professionnelles, les coopératives de consommation et de crédit, s'est débarrassée presque entièrement de sa population juive.

— Y a-t-il beaucoup de Juifs à l'Assemblée ?

— Non, à peine une douzaine. Mais ce n'est pas surtout au Parlement que s'exerce leur influence ; elle se manifeste bien plutôt dans la politique « à côté », dans les affaires, dans la presse. Voyez donc... »

Et, baissant un peu la voix, l'archevêque me désigna au milieu d'un groupe, qui l'écoutait avec attention, un homme à barbiche noire et à cheveux crépus, portant un lorgnon sur son nez

courbe : c'était M. Perl, directeur du Robotnik (l'Ouvrier), organe du socialisme radical.

A ce moment, un jeune prêtre s'avança vers nous et adressa à Mgr Teodorow^icz, qui s'était levé, quelques mots en polonais.

« Connaissez- vous, dit l'archevêque en me présentant, M. Tabbé Lutoswaski ? vous aurez intérêt à causer avec lui, et je vous laisse entre ses mains. »

L'abbé m'entraîna vers la buvette, me fît asseoir à une table et commanda deux limonades à la framboise. Ses gestes étaient rapides et décidés ; pendant les quatre pas que nous avions faits, il avait rendu dix saluts et autant de poignées de main ; toute sa personne respirait la vivacité, l'entrain et la bonne humeur. Je savais que ce jeune prêtre, intelligent et instruit, s'était acquis rapidement à la Diète une réputation d'orateur.

« Inutile de vous demander, fis-je, si le clergé polonais s'occupe beaucoup de politique...

« Gomment ne s'en occuperait-il pas ? répondit Tabbé Lutoswaski. Il jouit d'une grande influence, et cherche à s'en servir au mieux des intérêts de la religion et du pays. Dans toute la Pologne, les prêtres ont pris une part active à la préparation des élections ; ils ont parlé en chaire, discuté dans les réunions publiques. Une trentaine se sont fait élire députés : il y a peu de curés parmi eux ; presque tous sont des prêtres libres, qui n'exerçaient point de ministère. N'empêche que trente députés ecclésiastiques, nous estimons que c'est beaucoup trop. Notre dessein n'est pas de former en Pologne un parti confessionnel, qui n'aurait pas de raison d'être : le pays est catholique dans sa très grande majorité, et l'anticléricalisme y est à peu près inconnu. Il n'y a donc pas apparence que la lutte politique se porte sur le terrain religieux. Les prêtresdéputés sont distribués un peu dans tous les partis : il y en a dans la Démocratie-nationale, dans la Coalition de M. Skulski, dans le Club Bourgeois ; on n'en trouve aucun dans les fractions socialistes.

« Mais nos évêques pensent avec raison que les fonctions du sacerdoce sont plus utiles que celles de députés. Aussi adopterons-nous, aux prochaines élections, une tactique un peu différente : il y aura moins de prêtres candidats et il y en aura davantage dans les comités électoraux. L'effort du clergé ne tendra qu'à faire élire les laïques les meilleurs. Nous avons d'ailleurs à exercer une action sociale, dont nos confrères posnaniens nous ont donné l'exemple, et qui, dans l'ancien royaume et en Galicie, n'est encore que peu développée. Cependant nous avons commencé, nous aussi, à grouper les ouvriers en « syndicats chrétiens », qui sont quatre fois plus nombreux que les syndicats socialistes, mais n'entrent point en lutte avec eux. C'est sur les ouvriers des villes que s'est d'aborc porté notre effort ; dans les campagnes, l'œuvre^ est à peine ébauchée.

« Vous ne sauriez croire à quel point le patriotisme inspire la conduite de nos ouvriers et commande leurs décisions. Ils savent que le Gouvernement est avec eux, que le pouvoir ne sera

jamais exercé dans une direction contraire à leurs intérêts : cette garantie suffît à les maintenir dans Tordre et dans le devoir. Ils savent aussi que Tlntelligence polonaise est, pour une très grande part, imbue de l'esprit moderne, désireuse de progrès et favorable aux réformes. Laissons de côté certains conservateurs, en particulier les conservateurs galiciens, qui se renferment dans une résistance passive et stérile, se refusent à reconnaître les changements survenus et se mettent ainsi simplement hors du jeu. Vous avez lu, n^est-ce pas, le livre de M. Dmowski : La décadence de l'idée conservatrice en Pologne, On ne saurait mieux définir un mal d^autant plus funeste que le pays, pour sWganiser, n'aurait pas trop de toutes ses forces unies. »

Ah ! on n*est pas tendre ici pour les Galiciens I Gomme, après -avoir quitté l'abbé Lutosw^aski, je m'entretenais avec le D'. Seyda de la question agraire : « La question sera résolue, me déclara Tancien ministre, non dans un sens révolutionnaire, mais dans un sens démocratique. Ne jugez pas de toute la Pologne par ce que

vous avez vu en Galicie, où Tesprit de quelques conservateurs est un peu arriéré. Vous vous ferez une meilleure opinion à Poznan : je vous y donne rendez -vous, »

11 ne faut pas vivre longtemps en Pologne pour apercevoir la difficulté qu'éprouve à réaliser son unification complète un pays dont la population et le territoire furent divisés entre trois Etats pendant cent cinquante ans. Et, pour s'étonner de ce que l'unification n'est pas encore parfaite, il faudrait ne pas connaître l'histoire des trois États qui, après s'être partagé la Pologne, s'efforcèrent, chacun à sa façon et parfois en concertant leurs efforts, de supprimer la nation polonaise. Les moyens employés étant très divers, très diverses furent les réactions. L'Autriche accorda à la Galicie une autonomie relative et se contenta, pour assurer son pouvoir, d'entretenir entre les classes de la société polonaise de multiples et perpétuelles divisions. Le socialisme ga-

licien fut en grande partie Tœuvre de Vienne ; et c'est encore Vienne qui réveillait, dès qu'elle semblait s'assoupir, Thostilité des paysans ruthènes contre les propriétaires polonais. Le gouvernement tsariste partit de ce principe, — je Tai entendu moi-même exposer par un diplomate de l'ancienne Russie, — qu'il n'y avait pas de Polonais, mais seulement des sujets russes catholiques et rebelles, qu'il fallait contraindre à Tobéissance.D'où une série de mesures dont la ma* ladresse seule tempérait quelquefois la cruauté : persécutions odieuses et tracasseries imbéciles, répressions brutales, enfin massacres sauvages lorsqu'il s'agissait de « rétablir Tordre » à Varsovie ou ailleurs. L'Allemagne s'attacha surtout à déraciner les traditions nationales et à détruire la propriété foncière : elle bannit la langue polonaise des écoles, des tribunaux, de l'armée, de toute la vie publique, expropria les grands domaines et les fît exploiter par des colons prussiens. Russie et Allemagne poursuivaient le même but ; mais, tandis que Pétersbourg agissait par à-coups, réparant ses erreurs

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et vengeant ses mécomptes par un redoublement de stupide violence, Berlin procédait avec une méthode rigoureuse, selon une progression calculée, minutieuse, impitoyable. Russes et Prussiens devaient échouer également dans leur criminelle entreprise.

Les Polonais d'Autriche, qui étaient, en apparence, de beaucoup les moins maltraités, n'eurent pas trop de peine à conserver leurs traditions nationales ; en revanche, il se laissèrent facilement corrompre par les mœurs politiques de Vienne et suivirent avec une docilité inconsciente les directions ultra-conservatrices que leurs maîtres leur suggéraient. Ceux de Russie passèrent par des alternatives de révolte et de soumission qui brisèrent leur résistance ; Tinfluence russe les a marqués ; moins brutale, mais plus insinuante, Tinfluence juive a agi sur eux comme un dissolvant ; et l'on conçoit fort bien qu'aujourd'hui ils s'efforcent d'éloigner l'une et d'éliminer l'autre. Enfin les Posnaniens, tout en retenant de l'éducation prussienrfe ce dont ils pouvaient faire leur profit, surent conserver intact

Tesprit national ; la persécution allemande tenait constamment leur patriotisme en éveil ; mais ils ne permirent point qu'elle le surexcitât jusqu'à un paroxysme dangereux. A la froide résolution de leurs oppresseurs, ils opposèrent plus de résolution, plus de sang-froid, et finalement res- V tèrent les plus forts.

De ces trois provinces, de ces trois peuples longtemps soumis à des dominations et à des influences diverses, il faut aujourd'hui refaire une seule nation, un seul Etat. Le premier soin

H du gouvernement central a été d'unifier la loi. Une commission de jurisconsultes a été instituée

W^- à cet effet ; elle siège à Varsovie et poursuit activement ses travaux. Le D"" Makarewicz, profes-

W seur de droit criminel à l'Université de Lwow, et membre de la commission, a bien voulu me donner quelques indications sur la méthode suivie. « Notre intention, m'a-t-il dit, n'est pas de faire une compilation, qui manquerait nécessairement d'unité, mais de créer un système nouveau. En Posnanie, on appliquait la loi allemande, telle que l'établit le nouveau Gode civil promul-

gué en 1900. La législation autrichienne, qui était en vigueur en Galicie, offre un mélange de théorie allemande, de tradition catholique et de coutume locale. Dans l'ancien royaume, on suivait^ pour le droit civil, le code Napoléon et, pour le droit criminel, un code pénal très particulier. Provisoirement, nous laissons à chaque province son ancienne législation ; pour les relations de province à province, nous appliquons tant bien que mal les principes du droit international, public ou privé. La Commission est divisée en plusieurs sections, dont chacune a entrepris une partie de la tâche : unification et réforme du droit civil, du droit commercial, du droit criminel, de la procédure. Une année nous suffira, je pense, pour terminer nos travaux. Mais nous avons Tespoir que la Commission ne sera pas dissoute après avoir achevé cette première tâche, et qu'elle sera transformée alors en une sorte de Conseil d'État, organe indispensable à une nation dont le corps législatif, élu suivant les règles que vous connaissez, ne peut avoir qu'une compétence juridique assez limitée. »

Un effort analogue a été entrepris dans Fadministration. Le gouvernement central est représenté en Galicie et en Posnanie par deux délégués généraux. Ges deux provinces conservent provisoirement une certaine autonomie ; avec le produit des impôts, elles commencent par couvrir leur propres dépenses ; l'excédent, s'il y en a un, est versé au trésor central, à Varsovie.

Aux impatiences de quelques doctrinaires, qui voudraient voir toute la Pologne soumise immédiatement aux règles d'une centralisation parfaite et intransigeante, fait heureusement contre-poids la tolérance avisée de ceux qui, non contents d'avoir appris la politique dans les livres, ont ouvert les yeux sur la réalité.

« Nous ne souhaitons pas, me disait Tun de ces derniers, une unification trop rapide de la Pologne. Le temps ne respecte pas ce qui a été fait sans lui, et il faut tenir compte de l'œuvre du temps, qui ne fut pas identique dans les trois provinces. En Galicie, les Polonais se gouvernaient eux-mêmes : ils ont acquis de ce fait une certaine expérience de la politique et de

radministration. Malheureusement, administration et politique restaient le monopole du parti conservateur. Néanmoins, la Galicie reste un pays riche, dont les ressources fiscales couvrent à peu près les dépenses.

« En Posnanie, la domination prussienne a forgé des hommes énergiques et disciplinés ; elle les tenait éloignés des charges publiques, mais les obligeait, par la crainte de la concurrence, à apporter dans l'administration privée une science approfondie et une méthode impeccable. Tout le pays est supérieurement organisé ; on n'y trouve pas d^'illettrés et Ton y voit peu d'indigents. La Posnanie est peut-être la seule contrée en Europe qui n'ait pas de dette et couvre ses dépenses avec ses recettes. Elle n'est privée pourtant ni de routes, ni d'écoles, ni d'institutions philanthropiques.

« Dans le royaume, le gouvernement russe ne faisait rien pour les Polonais ; peu d'écoles, peu de routes et mal entretenues, presque pas de chemins de fer. Mais il exigeait encore moins ; l'impôt était perçu très irrégulièrement ; beau-

PROBLÈiMES DE POLITIQUE INTÉRIEURE 77

coup de Polonais ne se souviennent pas de l'avoir jamais payé. En Posnanie, les autorités locales n'ont pas eu de peine, non seulement à maintenir la quotité de l'impôt naguère exigé par la Prusse et par TEmpire, mais encore à l'augmenter. Essayez donc d'en faire autant dans la Pologne du Congrès !

« D'où je conclus qu'une unification immédiate aurait pour résultat de sacrifier d'une manière trop criante à l'ancien royaume la Galicie et surtout la Posnanie, et de susciter dans ces deux provinces de graves mécontentements. Une profonde et vivante unification de la Pologne ne peut être que le résultat de dix ou quinze ans d'efforts progressifs et prudemment réglés. Encore devrions-nous tendre, non pas à une centralisation outrancière, mais bien plutôt à cette organisation régionale, dont la France semble vouloir nous donner le modèle, et qui, chez nous, aurait l'avantage de laisser à des villes comme Poznan, comme Gracovie, comme Lwow, qui furent longtemps de petites capitales, l'influence économique et le prestige intellectuel

qu'elles continueront d'exercer au plus grand bénéfice du pays tout entier.

« La grande difficulté, c'est que, si nous avons des hommes politiques, nous manquons d'administrateurs et de fonctionnaires, à tous les degrés. En Russie et en Allemagne, les Polonais étaient systématiquement écartés des affaires de l'Etat. Nos Posnaniens, qui sont passés maîtres dans l'administration privée, marquent une certaine répugnance à accepter des fonctions publiques. Et pourtant, nos meilleurs voïvodes (gouverneurs de région) sont peut-être les anciens administrateurs de grands domaines. Restent les Galiciens qui ont la pratique des affaires, mais que leur carrière antérieure a souvent rendus suspects, soit de secret attachement à l'Autriche, soit de tendance réactionnaire. Or, la Pologne veut être un Etat démocratique et ne peut pas être autre chose. Il appartient à ceux qui la dirigent de susciter les dévouements, d'utiliser les compétences, sans oublier qu'il ne s'agit pas de faire vite, mais de faire bien. »

On était au milieu de juillet. L'avance des bolchevistes se poursuivait sans arrêt, menaçant immédiatement Varsovie. M. Pilsudski avait rappelé le général Joseph Haller, qui se reposait à Zakopane, pour le mettre à la tête de Tarmée des volontaires, et avait demandé à la Diète de confier Tinitiative et la responsabilité des mesures d'organisation et de résistance à un «Conseil de Défense Nationale, » où siégeraient, à côté des délégués des partis, les principaux ministres et les représentants de l'Etat -major généraL Tout d'abord, les socialistes avaient déclaré qu'il? n'entreraient pas dans le Conseil, s'ils n'entraient aussi dans le Cabinet. Deux tentatives, inspirées, dit-on, par le Belvédère, pour former avec MM. Daczynski et Witos un ministère de gauche, avaient successivement échoué. Les socialistes finirent par céder aux instances du chef de l'Etat et à la pression des événements : ils envoyèrent leurs représentants au Conseil de Défense et ne devaient pas d'àil-

leurs attendre longtemps avant de participer aussi au gouvernement.

Peu de jours après l'entrée en fonction du Conseil de Défense, M. Roman Dmowski, qui en faisait partie, me donna rendez-vous, pour Theure du dîner, à la Ressource, un des plus anciens clubs de Varsovie. Que de fêtes splendides et joyeuses avaient eu pour cadre ces vastes salons aux boiseries blanches, ce jardin dont quelques arbres magnifiques ombragent les pelouses ! Les hôtes, ce soir, étaient rares et silencieux. Je trouvai M. Dmovs^ski dans le jardin. Il était las d'une longue journée remplie d'affaires et sentait le besoin d'oublier pour un instant la politique. L'entretien s'engagea donc librement sur les pays de l'Afrique du Nord, qu'il venait de visiter, et se poursuivit de même autour des objets les plus divers : histoire, anthropologie, religion, souvenirs d'Europe et images d'Extrême-Orient ; on sait que M. Dmow^ski est non seulement un homme d'Etat éminent, mais encore un savant de mérite, un grand voyageur et un causeur délicieux.

PROBLÈMES DE POLITIQUE INTÉRIEURE 8i

Cependant il nous fallut bien revenir à l'heure présente et à la Pologne. M. Dmowski, accoudé à la table, avait gardé un moment le silence. D'un geste qui lui est familier, il passa une main sur son front et dit : < La situation militaire est franchement mauvaise. Pourtant je ne suis pas pessimiste, car jamais notre peuple n'eut un moral aussi élevé qu'aujourd'hui. Les hommes de toutes les classes sociales s'engagent et demandent à partir immédiatement pour le front. Ceux qui ont passé Tâge de servir offrent de l'argent, du matériel, des chevaux, des maisons pour installer les bureaux militaires ou les hôpitaux. Si vous pouviez lire les lettres que je reçois, si simples dans leur générosité, et si émouvantes !...

« Cette guerre est pour mon pays l'épreuve décisive et nécessaire. L'épreuve de la Grande Guerre nous fut douloureuse ; elle n'a pas été éducatrice et bienfaisante pour notre peuple, comme elle Ta été pour le vôtre. Pendant quatre ans, vous vous êtes battus pour défendre vos foyers et votre liberté menacés ; vous avez serré

les rangs autour de vos chefs et de vos drapeaux. Pendant quatre ans, nous nous battions sous le commandement et au profit de nos oppresseurs, souvent Polonais contre Polonais. Ce n'était pas seulement cruel, c'était encore démoralisant. Et qui se battait ? nos ouvriers, nos paysans ! La jeunesse riche, cultivée, sauf des exceptions magnifiques, s'est dérobée autant qu'elle a pu au service militaire qu'elle ne pouvait certes pas considérer comme un devoir ; mais, du même coup, elle s'est soustraite au long et rude sacrifice que votre jeunesse intellectuelle accepta avec tant de généreuse ardeur...

« Enfin la libération est venue. Mais cette libération, je vous le dis comme je le pense, nous ne l'avons pas payée assez cher; nous n'y avons pas contribué nous-mêmes dans une assez large mesure. Si nous Tavions acquise seulement de notre sueur, de nos larmes et de notre sang, nous opposerions aujourd'hui au danger qui menace de la compromettre une résistance plus vigoureuse et plus opiniâtre. Vous ne savez pas ce que c'est pour un peuple d'avoir été esclave

pendant cent cinquante ans ! Nous portons encore les stigmates d'une servitude détestée ; seuls les effaceront l'effort et le sacrifice. Voilà pourquoi je considère la lutte présente, la guerre enfin nationale, faite par le peuple tout entier pour sauver son existence et sa liberté, comme une épreuve salutaire, comme un baptême du sang, dont la Pologne sortira triomphante et régénérée.

« Ce peuple, qui peut vous paraître frivole et presque indifférent, est en réalité plein de bonne volonté et de courage. Mais qu'a-t-on fait, jusqu'à ces derniers jours, pour lui donner une idée exacte du danger qui le menace et de l'effort qu'il doit accomplir pour y échapper ?

« A-t-on seulement tenté de lui faire comprendre ce qu'il en coûte à une nation pour défendre son indépendance et pour interdire à l'envahisseur Faccès de son territoire ? Avez-vous rencontré des blessés dans les rues de Varsovie? On cache au peuple les blessés comme on lui cache le péril, comme on lui cache son devoir, et

c'est le peuple qui montre au gouvernement le sien.

« Il y a deux manières de gouverner, celle de Kerenski, et l'autre. L'une s'appuie sur la persuasion, l'autre sur l'autorité. Je pense que la méthode Kerenski a fait ses preuves. Aux heures critiques surtout, on ne gouverne point par la persuasion : Tautorité est nécessaire. Notre armée est, non pas démoralisée, mais troublée par l'inquiétude vague que les bolchevistes ont des alliés à l'intérieur de la Pologne et qu'en cas d'échec elle risquerait d'être poignardée dans le dos. Cette inquiétude est exagérée ;> mais le devoir du gouvernement est de la dissiper immédiatement, d'en faire disparaître la cause ou le prétexte. Il ne faut tolérer aucune propagande suspecte, ni au front, ni à l'intérieur. 11 ne faut pas craindre d'inquiéter le peuple par des mesures rigoureuses qui, au contraire, le rassureront. Jamais notre nation n'a montré plus d'ardeur unanime et plus de confiance raisonnable dans son avenir : il ne faut que diriger cette ardeur et donner à cette confiance un aliment,

Qu'on dise nettement à la Pologne ce qu'elle doit faire pour vaincre, et elle vaincra. »

J'ai voulu rapporter tout entières ces déclarations de M. Dmowski ; critiques qui, peu de jours après notre conversation, n^avaient heureusement plus d'objet ; magnifique confiance, que l'événement devait bientôt justifier. Aussi bien les objections et les réserves, compréhensibles chez un homme d'action et de lutte, comptent-elles pour bien peu au regard de Tacte de foi du patriote. Mais quel singulier contraste entre ces deux hommes : celui qui parlait à côté de moi dans le jardin de la Ressource, et celui qu'en parlant il n'avait point nommé ! Dmowski, sorti du peuple, et devenu le chef d'un parti presque conservateur ; l'homme est froid, volontaire, ironique, et trop distant, trop aristocrate peut-être pour devenir jamais vraiment populaire. Pilsudski, issu d'une famille de petite noblesse ou de bonne bourgeoisie, conspirateur, proscrit, capitaine de partisans et bientôt héros national, arrive au suprême pouvoir en qualité de socialiste, et donne aux ouvriers, aux paysans, au peu-

pie, rillusion ? non pas ! la conviction profonde qu'ils partagent tous ce pouvoir avec lui.

La popularité de Pilsudski tient du prodige ; elle est universelle, absolue, et c'est à peine si les revers prolongés et angoissants des armées dont il est le chef Tébranlèrent pour un instant. Les raisons de ce merveilleux prestige ? Je les ai demandées un peu partout, sur mon passage ; et voici ce qu'on m'a répondu : « Pilsudski a tout sacrifié à la cause nationale ; toute sa vie, il a souffert pour la Pologne, et jamais il n'a désespéré de son sort. Aux heures les plus terribles de la Grande Guerre, quand nous estimions que tout était fini, Pilsudski gardait sa foi et agissait. Il est inscrit au parti socialiste, mais il inspire à tous une confiance égale et nous le mettons audessus des partis. Élevé à la campagne, il connaît les paysans et sait comment on parle avec eux. Après une revue au cours de laquelle il s'était entretenu avec plusieurs soldats, Tun d'eux s'entendit reprocher par son officier d avoir raconté trop longuement ses petites affaires au Maréchal. « Ce n'est pas toi, répond le soldat.

PROBLÈMES DE POLITIQUE liNTÉRIEURE 87

qui vas m*apprendre comme il faut parler au grand-père ! »

« Pilsudski, m'a-t-on dit encore, n'est pas un militaire de métier ; mais il a fait la guerre. Il n'est pas non plus un grand parlementaire ou un grand diplomate^ bien qu'il ait su acquérir en peu de temps Fexpérience et l'autorité d'un véritable homme d'Etat ; mais, avant toutes choses, c'est un grand patriote. »

Je retiens enfin ce jugement d'un industriel galicien, comme Tun des plus profonds que j'aie entendu porter sur le Président de la République polonaise :

« L'homme du peuple, me disait-il, ouvrier ou paysan, a le sentiment qu'avec Pilsudski comme chef, l'État a cessé d'être son maître ou son oppresseur, pour devenir son allié et son ami. Pilsudski est devenu pour tous les Polonais le symbole vivant de l'indépendance retrouvée. Quand nos ouvriers ont débarrassé de leurs noms allemands les deux puits de la mine que vous avez visitée, ils ont baptisé l'un Kosciuszko et l'autre Joseph Pilsudski. Quelques sceptiques

sourient et observent : ce n'est là que du sentiment 1 Ils ont tort et oublient simplement ceci : on ne gouverne pas la Pologne seulement avec la tête, il faut encore la conduire avec son cœur. »

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