‹ L'epreuve de la PologneChapitre 5 sur 15 · L'ORGANISATION ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L'ORGANISATION ÉCONOMIQUE

l'industrie et le commerce

Le pétrole de Galicie: histoire d* une industrie pen^ dant la guerre. — Le charbon: [la question de Haute-Silésie. — A la Chambre de Commerce de Lwow. — Uindustrie et le commerce dans Vancien Royaume et en Posnanie. — La question de Dantzig,

Pour mesurer exactement le progrès réalisé par la Pologne sur le terrain de l'organisation économique, il- faut ne pas perdre de vue le point de départ : l'état dans lequel les Polonais ont retrouvé leurs provinces après un siècle et demi de domination étrangère. Les richesses naturelles de la Galicie avaient été systématiquement négligées par le gouvernement de Vienne, qui, au

point de vue économique, considérait ses possessions polonaises comme une colonie, faite pour consommer et non pour produire. Lorsqu'on découvrit en Galicie des gisements de potasse, qui sont pour le moins aussi riches que ceux de Stassfurt, une petite société se constitua dans le dessein d'en entreprendre l'exploitation : on sollicita avec insistance du gouvernement autrichien l'autorisation nécessaire ; on essaya, suprême expédient, d'intéresser à Taffaire un archiduc : tout fut inutile^ et ce trésor dut rester enfoui, avec beaucoup d'autres, dans les profondeurs du sol galicien.

La Russie en avait usé un peu autrement ; écartés des affaires publiques, les Polonais du Royaume se rejetèrent sur l'agriculture^, l'industrie et le commerce, qui prirent un essor considérable. La guerre et l'occupation allemande devaient arrêter ce développement et souvent anéantir le résultat de longs efforts. Dans les centres textiles de l'Ouest, à Lodz, à Gzenstochowa, les Allemands s'acharnèrent contre des entreprises qui leur avaient fait longtemps concur-

rence, détruisirent les usines, démontèrent les machines et les emportèrent, comme ils avaient fait dans le Nord de la France. Les ouvriers des industries polonaises furent transportés par milliers en Allemagne.

La Posnanie fut privilégiée. En temps de guerre, plus encore qu'en temps de paix, elle devait produire pour les Allemands : on lui en laissa les moyens. Elle est sortie du grand cataclysme, non seulement intacte, mais prodigieusement enrichie, ayant vendu à des prix énormes les produits de son agriculture et de ses industries.

Abstraction faite de l'ancienne province prussienne, la Pologne recouvrait, avec son indépendance, un territoire mal aménagé et insuffisamment exploité par les anciens possesseurs, ruiné dans sa partie orientale par l'invasion des armées russes et des bandes ukrainiennes, considérablement appauvri au Centre et à l'Ouest par l'occupation allemande. En parcourant le pays, j'ai pu constater de mes yeux les dégâts causés par la guerre. Assurément, pour nous qui

avons vu la région de Verdun, la vallée de TAisne, lés champs de bataille du Nord de la France, l'aspect des campagnes les plus dévastées en Galicie Orientale ou dans l'ancien gouvernement de Lublin est médiocrement émouvant. Lorsque mes guides polonais me montraient les fermes brûlées, les forêts décimées, les églises endommagées par quelque obus russe, je ne pouvais m'empêcher de songer que la guerre qui avait passé par là n'était qu'un jeu d'enfants, au regard de celle qui avait ravagé, bouleversé jusque dans les profondeurs de leur sol quelques-unes de nos plus belles et de nos plus riches provinces. Je ne pouvais me distraire de cette comparaison et m*étonnais beaucoup moins, au cours des longues randonnées à travers la campagne polonaise, des traces de dégâts laissées par la guerre, que de l'état d'abandon où l'incurie calculée des gouvernements avait maintenu des pays naturellement riches et fertiles. Pas de chemins de fer, des routes rares, mal entretenues, parfois à peine tracées, comme on les rencontre en Turquie d'Asie ; peu de villages, et si misérables !

des paysans en haillons, farouches et craintifs, que la rencontre d'une automobile affolait beaucoup plus eux-mêmes que leurs petits chevaux attelés par de mauvaises cordes à des chariots d'avant le déluge.

L'œuvre à accomplir est immense ; mais les Polonais l'ont entreprise résolument. Faire de ces contrées volontairement retenues par les anciens dominateurs dans l'ignorance et presque dans la barbarie un pays moderne et civilisé ; créer des voies de communication, construire des villages, ouvrir des écoles, engager ou contraindre les propriétaires fonciers à améliorer progressivement le sort du paysan : ce n'est là qu'une partie de la tâche. L'autre consiste à organiser l'exploitation, régulière des forêts et des étangs qui couvrent une notable partie du sol polonais, des richesses minérales que renferme le sous-sol ; à développer l'industrie et le commerce dans les villes, à assurer entre elles et les champs une meilleure répartition de la population et de la main-d'œuvre ; à régler enfin, selon les conditions spéciales et les intérêts par-

ticuliers du pays, transports, échanges, importations et exportations. Chacun de ces problèmes est tout ensemble économique, social et politique. La difficulté est que, dans un état nouvellement créé, ou nouvellement ressuscité, comme la Pologne, ils se posent tous à la fois et doivent être tous résolus sans retard. J'ai pu constater, pendant mon séjour à Varsovie, que les études techniques sont déjà fort avancées ; on m'a montré des projets soigneusememt établis concernant les routes, les chemins de fer et les voies de navigation intérieure ; j'ai vu la Diète voter en un mois une série de lois établissant la journée de huit heures, réglant le travail des femmes et des enfants, créant pour les ouvriers des caisses de secours et des assurances contre l'invalidité et la vieillesse ; les ingénieurs polonais, si répandus à l'étranger et surtout en Russie, sont revenus en grand nombre dans leur patrie délivrée et ont fondé à Varsovie une association qui consacre tous ses efforts à la réorganisation de l'industrie nationale. De cette grande œuvre de restauration

économique, je ne puis tracer ici un tableau complet ; j'en retiendrai quelques aspects, qui m'ont frappé davantage ; j'indiquerai les méthodes suivies^ en me permettant parfois de les critiquer ; j'essaierai enfin de faire entrevoir au lecteur l'avenir magnifique d'un pays qui possède en abondance les matières premières et la main-d'œuvre, et à qui il suffira, pour atteindre une prospérité peu commune en Europe, de mettre en pleine valeur ses richesses naturelles.

Parmi ces richesses, une des mieux connues en Occident, sinon des plus considérables, est le pétrole. Sous une vaste étendue du sol galicien s'étend la nappe d'huile ; l'exploitation en est concentrée dans trois grands bassins: le bassin de l'Ouest, le bassin deTEst, et, entre les deux, le plus important, le bassin de Boryslaw. C'est entre 1885 et 1890 que furent creusés les premiers puits et que se constituèrent les premières sociétés pour l'extraction du pétrole en Galicie.

Le succès aidant, les entreprises se multiplièrent et, dans ces dernières années, les chercheurs de pétrole se sont abattus sur cette contrée comme jadis les chercheurs d'or sur la Californie. A côté de sociétés solides et prospères, on voit malheureuseipent s'installer des spéculateurs, qui achètent un terrain, forent un puits et attendent la fortune ; elle ne leur vient pas toujours. Etrange métamorphose que celle de Boryslaw^. C'était, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Lwow^ (Lemberg), un petit village tapi entre des collines boisées. L'immense forêt de pins descendait d'un côté jusque dans le vallon, se prolongeait de l'autre indéfiniment, pour se confondre avec la masse noire des Garpathes. Le petit village perdu est devenu quelque chose comme un faubourg de grande ville industrielle. Entre les sordides maisons de bois se dressent d'énormes bâtisses en ciment ; usines, magasins, hangars, hérissés de hautes cheminées et de longs poteaux où s'appuient des conduites aériennes. Une rue unique et toute droite part de la gare du chemin de fer et s'allonge jusqu'au pied de

la colline ; là grouille, tantôt dans la poussière, tantôt dans une boue verdâtre, une innommable cohue de Polonais, d'Ukrainiens et de Juifs : trois types caractérisés, qui dans la rue étroite et sur les hauts trottoirs de bois se coudoient, se bousculent sans se confondre. Aux blouses claires des paysans ukrainiens conduisant leurs charrettes, s'opposent les vives couleurs des vestes polonaises et les lévites noires des Juifs qui, un seau à la main, vont recueillir goutte à goutte rhuile qui suinte des pipe Une,

Silva Plana^ldi « forêt tranquille», est aujourd'hui une croupe dénudée d'où Ton voit s'échapper de place en place des fumées épaisses et nauséabondes. Les grands pins des collines ont servi à boiser les puits et à construire des baraquements pour les ouvriers. La nappe ici est profonde, et Ton va chercher l'huile à mille, parfois à quinze cents mètres au-dessous du sol. Tantôt elle jaillit d'elle-même par irruptions fréquentes et régulières comme elle fait du fameux puits nommé « le Cosaque » ; le plus souvent, les puits sont « pistonnants », et l'huile est re-

foulée par une pompe dans le tuyau qui Tamène jusqu'à la surface. Toujours elle s'échappe bruyamment, accompagnée d'un gaz très pur, qu'on recueille et qu'on utilise sans transformation.

Le directeur technique de Silvà Plana est un Allemand de Galicie. Il succède à un Allemand d'Allemagne, qui, après avoir installé l'exploitation^ continua de la diriger pendant toute la guerre, dans la conviction qu'après la victoire des Empires centraux, elle échapperait aux Français qui l'avaient achetée en 1914 et passerait aux mains de ses compatriotes. Il ne fallut rien de moins que l'effondrement de l'Autriche et la défaite de l'Allemagne pour contraindre cet homme têtu à vider la place.

Son successeur m'a fait un curieux récit des vicissitudes par lesquelles passèrent, durant les hostilités, l'entreprise de Silva plana et l'industrie du pétrole en Galicie.

« Avant la guerre, me dit-il, la production de nos puits atteignait 18.000 citernes par mois; une citerne, ou un wagon, a une contenance de

10 tonnes. On ne savait que faire du pétrole. Les possibilités d'exportation étaient alors très réduites, TAmérique, la Roumanie et Bakou ayant accaparé tous les marchés. En 1908, nous vendions Thuile 70 heller les cent kilos. Les prix remontèrent ensuite progressivement jusqu'à 5 couronnes. Entre 1910 et 1914, la situation du marché s'était améliorée ; la production de Borjslaw s'éleva jusqu^'à représenter 10 V» ^^ ^^ production tolale des bassins galiciens.

« La déclaration de guerre fait retomber le pétrole à 1 kr. 45 ; l'invasion russe amène une nouvelle baisse ; il se vend péniblement à 0 fr. 80. Cependant notre entreprise ne cesse point de travailler et, en 1917, voit apparaître les premiers bénéfices. La fortune, à ce moment, sourit aux Empires centraux. La Galicie doit fournir à elle seule tout le pétrole nécessaire à l'Allemagne, à TAutriche, à la Bulgarie et à la Turquie, et la consommation des armées est énorme. On nous envoie du matériel, on nous fournit de la main-d'œuvre, on nous attribue une indemnité

en argent qui nous permet de réparer les dommages causés à l'exploitation par l'invasion russe.

« Nos affaires allèrent fort bien jusqu'à la fin de 1917. Au début de l'année suivante, la situation militaire des Empires centraux était devenue moins bonne ; leur situation financière aussi, sans doute ; car si nous fournissions encore de l'huile, on ne nous envoyait plus d'argent. Nous connûmes de nouveau les mauvais jours. En novembre 1918, Borjslaw tomba aux mains des Ukrainiens et y demeura jusqu'à la fin de mai 1919. Durant cette période, le travail fut complètement arrêté. L'activité reprit avec le retour des Polonais. Certes les conditions n'étaient pas devenues faciles : des frontières et des douanes de tous côtés ; les Tchèques, qui nous fournissaient presque tout le matériel, refusaient d'en livrer.

« Mais aujourd'hui, la situation se présente sous un meilleur aspect. Que faut-il pour que les conditions redeviennent normales ? La paix avec les bolcheviks et le rétablissement de la devise polonaise à un taux raisonnable. Le

jour OÙ ces deux points seront acquis, nous commencerons à progresser, pour atteindre en cinq ou six ans notre complet développement. De nombreux terrains pétrolifères. sont encore inexploités. Pour le moment, la Roumanie n'est guère en état ni de produire ni d'exporter. Bakou est aux mains des bolchevistes et ne compte plus sur le marché que pour les dix millions de pouds qui sont encore dans ses réservoirs. Les Américains manquent de bateaux-citernes pour amener le pétrole en Europe. De cette situation, la Galicie peut profiter pendant quelque temps.

« Tout ira bien, si les ouvriers consentent à travailler. En ce moment, nous avons peu de grèves ; mais nous n'allons de Tavant qu'à coups de compromis et de concessions. Avant la guerre, le salaire moyen d'un ouvrier était de 150 couronnes par mois ; il est aujourd'hui de 2.900 marks. L'ouvrier marié touche en outre une indemnité de 55 marks mensuels pour sa femme, une prime également mensuelle de 175 marks pour le premier enfant, de 150 pour le second, de 100 pour le troisième et de 50 pour chacun

des suivants. Quant aux employés, leur moindre prétention s'élève à 10.000 marks par mois.

« L'extraction du pétrole occupe environ 10.000 ouvriers ; Boryslaw^ en compte 2.300. 40 ""lo des ouvriers sont des habitants du pays ; les autres viennent de TEst. Ce sont des cultivateurs qui de temps en temps quittent leurs champs pour travailler deux ou trois mois à la mine ; ils forment l'élément le plus tranquille de notre population ouvrière ; les fomenteurs de grève n'ont aucune prise sur ces paysans. Les Polonais sont en grande majorité dans le bassin : 80 °/o contre 20 7o ^^ Ruthènes. Pour le moment, tout ce monde-là marche à peu près d'accord ; mais nous sommes toujours à la merci des événements politiques... »

Je descends la colline de Silva Plana, roule encore une heure ou deux dans la boue verdâtre et m'arrête à Drohobycz, devant la porte de la grande « Distillerie d'État ». Cet établissement fut créé par le gouvernement autrichien en 1908. Le pétrole étant alors à bas prix et d'un écoulement difficile, on décida de l'employer pour

chauffer les locomotives. Mais la benzine contenue dans rhuile brute pouvait provoquer des explosions : il fallait séparer la benzine du pétrole ; on installa une distillerie. Peu à peu l'industrie se perfectionna ; de l'usine actuelle, où le pétrole brut est amené directement des puits par une Pipe Une, sortent, prêtes à être livrées au commerce, de Thuile de pétrole, de la benzine, de Tessence pour moteur Diesel, de l'huile de paraffine et des bougies ; bientôt il en sortira aussi du goudron et de l'asphalte.

Six cents ouvriers, qui habitent sur place avec leurs familles, sont répartis en trois équipes, dont chacune travaille huit heures. Ici également on a pu éviter les grèves ; mais la direction a dû prendre l'engagement de fournir aux ouvriers et à leurs familles, outre le salaire, des allocations en nature très abondantes et semi-gratuites. Chaque ouvrier, ou plutôt chaque membre de famille ouvrière, reçoit tous les mois : 8 kilogrammes de farine noire à 1 mark 50 le kilogramme ; 6 kilogrammes de farine blanche à 3 marks le kilogramme ; 1 kilogramme de lard américain à

10 marks le kilogramme ; 5 kilogrammes de gruaux à 3 marks le kilogramme ; 1 kilogramme de sucre blanc à 6 marks le kilogramme. Voilà pour l'alimentation. L^'ouvrier reçoit en outre chaque année deux vêtements complets, un pour le dimanche au prix de 100 marks, un pour les jours ouvrables, à 30 marks ; deux paires de chaussures, à 100 et 30 marks ; deux chemises, deux caleçons, etc.. Les membres de la famille qui ne travaillent pas n'ont pas droit au vêtement et aux chaussures de travail.

Le salaire quotidien d'un ouvrier qualifié est de 60 marks, celui d'un ouvrier ordinaire varie de 30 à 50, celui d'une jeune fille de 20 à 22. L'ouvrier touche en outre, s'il est marié, une prime mensuelle de 500 marks pour sa femme, et une autre de 120 marks pour chaque enfant ou toute autre personne à sa charge.

« Tous nos ouvriers, me dit le directeur de la Distillerie, sont organisés et inscrits au P.P. S. (parti populiste socialiste). Ils nomment périodiquement cinq hommes de confiance, qui sont responsables pour tous leurs camarades et trai-

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tent avec moi une fois par semaine toutes les questions d'ordre intérieur.

« Le produit brut de notre usine s'élève annuellement à un milliard de marks ; le bénéfice net oscille entre deux et trois cents millions. Nous produisons en moyenne 1.000 tonnes par jour et 60 V» de notre production sont réservés à l'exportation. Nous exportons beaucoup en Allemagne, en Autriche, en Italie et en Tchécoslovaquie, un peu en Suède ; la France ne ligure sur nos rôles que pour un chiffre insignifiant. »

Voici un problème qui mériterait d'être éclairci: les capitaux français engagés dans l'exploitation du pétrole galicien dépasse de beaucoup un milliard de francs ; il atteint presque deux milliards. Le consortium français « Groupe Pétrolifère du Nord », qui réunit les Sociétés de Dombrowa, de Wankova,de Potok et des Garpathes, contrôle une production mensuelle d'environ 1.000 wagons, c'est-à-dire 10.000 tonnes de pétrole. Il peut traiter dans ses propres raffineries 20.000 tonnes par rïiois.La Silva Plana, àoui je viens de par-

1er, est encore une société française établie à Boryslaw, à Tustanowicz et à Mraznicy ; elle produit mensuellement plus de 6.000 tonnes. Les capitaux français entrent également, pour tout ou pour partie, dans plusieurs autres syndicats : « Compagnie internationale Petroleum », Limanowa, etc. Bref, on peut estimer que, pour l'ensemble de la Galicie, orientale et occidentale, la production française représente au moins un quart de la production totale de pétrole. Or, au moment où j'étais en Galicie, on n'avait pas encore dirigé vers la France un litre de toute cette huile, brute ou raffinée, produite par des Français. Cette situation paradoxale résulte,pour une part, du système de restriction et de contrôle que le gouvernement polonais a cru devoir appliquer à l'exportation de quelques produits, et dont il sera question plus loin. Mais j'ai entendu des producteurs français se demander si Ton ne devait pas en rendre responsables, pour une autre part, l'inertie et l'imprévoyance de notre gouvernement.

La perspective, d'ailleurs aléatoire, de réaliser en peu de temps de grands bénéfices, ne pouvait manquer d'attirer en Galicie force capitaux étrangers. Beaucoup de Polonais raisonnables déplorent que rinSdustrie du pétrole ait bénéficié trop exclusivement de cette affluence. Un grand industriel de Cracovie, qui fut délégué technique à la Conférence de Paris, M. Bénis, m'en faisait un jour l'observation :

« Pourquoi, me disait-il, le capital français ne s'intéresse-t-il pas à quelques-unes de nos industries plus stables, j'allais dire plus sérieuses que celle du pétrole ? Nous avons vu avec satisfaction le Greusot entrer dans la métallurgie polonaise en acquérant l'importante affaire de Tchinietz. Mais nos industries textiles, nos verreries, nos charbonnages sont susceptibles d'un grand développement ; ne nous aiderez-vous pas à le réaliser ?

« Nous avons peine à nous défendre contre Tin-

trusion des capitaux allemands. Au lendemain de l'armistice, j'ai été chargé par le gouvernement polonais de racheter toutes les actions de charbonnages possédées par les Allemands en Galicie. 11 n'y a plus aujourd'hui dans nos houillères que des capitaux polonais, belges et français. Mais il s'en faut de beaucoup que tous nos terrains carbonifères soient exploités, et que le produit de l'exploitation couvre les besoins actuels du pays. Or, pour que la Pologne vive, il faut qu'elle développe considérablement ses industries et qu'elle augmente par conséquent ses disponibilités en charbon. Pour ne parler que de la Galicie, les mines de Jaworzno, de Libianz et de Brzeszcze possèdent chacune environ 150 kilomètres carrés de terrains carbonifères encore inexploités. En 1917, le gouvernement autonome de Galicie a racheté au Sud de la Vistule une énorme concession (750 kil. carrés) qu'avait acquise, après prospections très favorables, une société de Meklembourg. C'est la mine de Spytkowice, dont la production annuelle pourra s'élever à un million de tonnes. L'Etat polonais

a entrepris les travaux de construction : mais là encore, il faut des capitaux. »

L'abondance des ressources de la Pologne en charbon me fut confirmée à Varsovie par le secrétaire de la Société des ingénieurs, qui avait bien voulu réunir à mon intention une petite conférence d'industriels et de techniciens des mieux qualifiés pour répondre au questionnaire que j'avais dressé. « Les besoins actuels de la Pologne en charbon, m'ont dit ces messieurs, peuvent être évalués à 30 millions de tonnes par an. Avant la guerre, les mines polonaises en produisaient annuellement 6 à 7 millions. Aujourd'hui nous n'arrivons pas à 5. Les charbonnages français de Gzeladz, de Sosnowice, de Dombrowa, etc., assurent 56 % de cette production; les mines polonaises fournissent le reste. L'extraction se trouve gênée par le manque de matériel, — les machines proviennent de la Tchécoslovaquie, qui refuse d'en livrer, — et par l'insuffisance de la main-d'œuvre. Mais ces obstacles ne sont que temporaires. La difficulté principale, c'est le manque de capitaux, qui nous em-

pêche d'exploiter la plus grande partie de nos richesses minières.

— Si le sol polonais est à ce point riche en charbon, observai-je, pourquoi la Pologne attache-t-elle tant d'importance à la possession de la Haute-Silésie ? Car, outre le fait, essentiel à nos yeux, que cette province est peuplée en grande majorité par les Polonais, vous faites valoir, pour appuyer vos revendications, des arguments d'ordre économique.

— Ces arguments, me fut-il répondu, sont aussi aisés à concevoir que difficiles à réfuter. D'une part, les mines de Haute-Silésîe nous assureront des ressources immédiates ; celles que nous procureraient les terrains polonais encore inexploités ne seront disponibles qu'à de certaines conditions et après fort longtemps. D'autre part, nous n'avons pas en Pologne de charbon propre à faire du coke : seul, le bassin de Haute- Silésie peut nous fournir cette qualité de combustible indispensable à nos industries. »

Le caractère et les limites de cette étude, qui ne veut être qu'un récit de voyage, ne me per-

mettent ni d'énumérer complètement les richesses de la Pologne, ni même de mentionner, comme ils mériteraient de Têtre, tous les efforts industriels accomplis en Pologne par des Français. II faudrait plusieurs chapitres pour exposer en détail la contribution apportée par nos compatriotes, soit en capital, soit en travail technique, aux diverses branches de l'industrie polonaise. Je citerai seulement pour la métallurgie la Société des Forges et Aciéries de Huta-Bankowa, les Usines et Forges de Sosnowice, la Société pour l'Industrie métallurgique en Russie (Noworadowsk) ; pour le textile, la « Gzenstochovienne », la Société Peltzer, là Société Motte, Meillassoux et Gaulliez, à Gzenstochowa, les établissements de Paul Desurmont, Motte et G'®, la Gompagnie générale des Industries textiles (Allart-Rousseau), à Lodz ; enfin, je rappellerai le souvenir du Français Girard, qui introduisit en Pologne la filature du lin, construisit une usine et fonda la ville qui porte son nom : Girardow.

Mais, plutôt que des données statistiques, qui

seraient toujours incomplètes, je voudrais rapporter ici des impressions sur l'état actuel de la Pologne et sur les tendances suivant lesquelles nos alliés procèdent à l'organisation économique de leur pays. A ce sujet, peu de conversations m'ont mieux éclairé que celles qui me furent aimablement ménagées à Lwow, par M. Baczewski, président de la Chambre de Commerce. Le magnifique hôtel dans lequel me reçut M. Baczewski a été entièrement construit, décoré, meublé par des « artisans » de Lwow^, et la Chambré de Commerce offre ainsi un raccourci moins complet, mais plus frappant que le musée d'Arts et Métiers qui lui est contigu, de tout ce que produit, au point de vue matériel et au point de vue artistique, la grande métropole galicienne.

< Je vous expliquerai d'abord en deux mots, me dit M. Baczewki, ce que sont nos Chambres de Commerce. Tous les commerçants, industriels et artisans de la circonscription commerciale de Lwow, sont invités à se faire « inscrire », c'est-à-dire à payer un impôt

spécial, dont le produit est affecté en partie au budget de la Chambre. Nous avons environ 50.000 inscrits. Ils élisent un conseil de quarante membres : ceux-ci choisissent à leur tour un président et un vice -président, qui nomment leurs secrétaires. Notre premier secrétaire est aujourd'hui député à la Diète.

« La Chambre de Commerce a des initiatives nombreuses et des pouvoirs étendus : son président dépend directement du Ministre du Commerce et de l'Industrie. Celui-ci fait contrôler l'activité de la Chambre par un Commissaire du gouvernement, qui assiste aux séances et adresse son rapport au Ministère. Les séances des Chambres sont publiques : on y traite toutes les questions relatives à la vie économique de la province. Cette vie économique, c'est nous qui la dirigeons, très librement. C'est à nous qu'il appartient d'introduire dans la région des métiers nouveaux, de perfectionner ceux qui sont déjà établis. Nos secrétaires et nos correspondants suivent le mouvement commercial et industriel dans le monde entier. S'ils nous signa-

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lent quelque nouveauté, quelque transformation intéressante, nous envoyons une mission l'étudier sur place, ou bien nous invitons à venir ici les inventeurs de procédés nouveaux ou les maîtresartisans qu'ils ont formés à les appliquer. Plusieurs maîtres étrangers ont enseigné dansTécole que nous avons adjointe au musée, pour le plus grand profit des artisans de Lw^ow. Quant à nos dernières missions, ou bourses de voyage, elles ont été attribuées, quelques mois avant la guerre, à des tapissiers-décorateurs, qui sont allés étudier pour nous à Paris les progrès d'un art où nul peuple ne vous dépasse. »

Tout en parlant, le président de la Chambre de Commerce m'avait montré la salle du Conseil et la salle des Séances, une riche bibliothèque et des archives ingénieusement classées.

« Vous pourriez trouver ici, me dit-il, tous les éléments de votre enquête; mais vous n'avez pas le temps de les y chercher. Revenez cet après-midi ; je convoquerai quelques-uns de nos membres les plus compétents dans les différentes branches, et vous causerez avec eux. »

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Non seulement, nous causâmes longuement, un peu de tout ; mais un secrétaire de la Chambre prit soin de faire relever la sténographie de notre entretien, et un aide-mémoire complet et commode, quoique rédigé en allemand, me fut remis le lendemain. En quelques heures, toutes les richesses de la Galicie avaient défilé sous mes yeux, et tous les modes de son activité ; naphte, charbon, potasse, sel, bois, eaux minérales ; brûleries et distilleries d'alcool, papeteries, verreries, fabriques de meubles, industries chimiques. Au bout de chaque exposé, deux phrases revenaient alternativement, comme des refrains mélancoliques : « Cette industrie a été ruinée par la guerre », ou bien : « Cette industrie végète, faute de capitaux . » Détruits par les Russes, les grands moulins à vapeur vers lesquels affluait naguère le grain de Russie, de Hongrie et de Roumanie : sur cent, il en reste sept ou huit. Ruinés, les fabriques d'alcool de pomme de terré, d'où sortaient chaque année 700.000 hectolitres d'alcool pur et de liqueurs diverses ; il reste 140 usines sur 800 et la production est

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réduite des neuf dixièmes. Brûlé en 1914 par les Cosaques, le grand établissement de Sassow, qui fabriquait pour le monde entier du papier et des tubes à cigarettes. Pour reconstruire les usines, acheter les machines, réorganiser la production, il faudra de l'argent ; et il en faudra encore pour aménager, en vue de leur utilisation industrielle, les forces hydrauliques du Dniester, du Strji et du San, pour exploiter, comme elles mériteraient de l'être, les sources minérales d'Iwonicz, de Rjmanovs^ et de Pustomjti, les stations cliniatériques de Tatarow, Jaremcze et Hrebenow...

Les immenses forêts qui couvrent les Garpathes ont constitué de tout temps Tune des principales richesses du pays. Gomme toutes les autres, l'industrie du bois a souffert de la guerre : Russes et Ukrainiens ont brûlé les scieries. L'exploitation est rendue difficile par la rareté de la main-d'œuvre : les bûcherons ont reflué vers les villes, où un travail moins pénible les fait vivre plus aisément. On s'efforçait néanmoins d'en réunir un grand nombre, au moment où j'ai tra-

versé la Galicie, pour répondre à l'appel du gouvernement, qui a décidé d'exporter à bref délai de grandes quantités de bois. Le Comité économique de Varsovie, adoptant le projet de la Chambre de Commerce de Lwow, a pris les décisions suivantes :

1° On abattra immédiatement tous les arbres qui régulièrement auraient dû être coupés au cours des dix prochaines années ;

2** 15 °/o du bois ainsi obtenu sont affectés à la reconstruction des régions endommagées par la guerre ;

3° 30 7o sont réservés pour les besoins intérieurs du pays ;

4° Le reste est réquisitionné pour l'exportation, ainsi que la totalité des bois spéciaux et de luxe.

J'ai retrouvé un peu dans toute la Pologne les mêmes préoccupations et les mêmes espoirs que j'avais entendu exprimer en Galicie. A Varsovie, durant le temps que j'y ai passé, un souci

dominait tous les autres : celui de satisfaire aux besoins de la défense nationale. Armes et munitions manquaient : les envois de Tétranger étaient insuffisants et parvenaient avec une lenteur désespérante. Quelques ingénieurs formèrent ensemble une petite société, « l'Obus », et commencèrent à fabriquer ; on procéda rapidement à la transformation d'un certain nombre d'usines. Mais, hélas I ce n'étaient pas les machines qui faisaient défaut, c'étaient aussi les spécialistes. Combien de fois j'entendis alors regretter que les propositions faites par un grand établissement français de TOuest, de transporter en Pologne une fabrique de munitions toute montée, matériel et personnel dirigeant, eussent été déclinées par le gouvernement de Varsovie I

Dans la région des filatures et des tissages, à Czenstochow^a et à Lodz, le « Manchester polonais », le travail n'avait guère été repris que par un tiers des usines : encore ne travaillaientelles pas à plein. Le coton était arrivé en quantité suffisante d'Angleterre et de Btême ; la laine d'Australie ne manquait pas. Mais des dissenti-

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ments avaient éclaté entre patrons et ouvriers, et les exigences de ces derniers étaient telles, que deux des principales maisons de Lodz hésitaient à accepter une importante commande passée par l'Etat pour les besoins de l'armée, parce qu'elles n'étaient pas certaines de pouvoir Texécuter dans les délais voulus.

L'activité était généralement plus grande en Posnanie, où l'outillage industriel est resté intact et où les syndicats ouvriers, tout en exigeant des salaires très élevés, font observer une exacte discipline et tiennent à honneur de maintenir la production à son niveau d'autrefois. Les dix-neuf fabriques de l'ancien Grand-Duché continuent d'exporter en France, en Angleterre et en Amérique ; le sucre est échangé contre des engrais chimiques, dont l'agriculture posnanienne fait une grande consommation. L'amidon produit par les usines de Lubein, de Wronky et de Torun (Thorn) est en grande partie affecté au même échange. Les Polonais ont racheté la plupart des fabriques de machines agricoles, installées en grand nombre par les Allemands.

Bromberg, avec ses scieries et ses papeteries, est resté le grand centre industriel que T Allemagne en avait fait ; mais dans cette ville qui semblait naguère si prussienne, on n'entend plus parler que le polonais. Ni l'exportation du bois, brut ou fabriqué, ni celle de l'alcool et des fameuses liqueurs de Gniezno (Gnesen) ne s*est ralentie, depuis que ces industries ont été placées sous une direction purement polonaise.

Lorsque j'ai demandé à quelques-uns des principaux hommes d'affaires de Varsovie comment ils envisageaient l'avenir économique de la Pologne et quels étaient, pour le présent, leurs desi. derata, voici à peu près ce qu'ils m'ont répondu :

« D'abord du charbon : la réorganisation et le développement de notre industrie sont entièrement subordonnés à la question du combustible. La France a bien voulu nous céder sur sa créance allemande 250.000 tonnes par mois : vous ne direz jamais assez haut combien nous lui sommes reconnaissants de ce sacrifice. Et jamais non plus vous ne sauriez trop répéter que la possession de la Haute-Silésie est indispensable

à la Pologne. Songez que pour nous le salut, économique et politique, est dans une reconstruction aussi rapide que possible de nos industries, dans un accroissement énorme de notre production. Nous avons calculé que, s'il nous était possible d'exporter, seulement pendant un mois, le charbon de la Haute-Silésie, le produit de la vente suffirait pour renouveler tout le matériel des mines polonaises.

« On vous a dit partout, et vous avez constaté vous-même que nous avons besoin des capitaux étrangers. Dès le lendemain de l'armistice, on s'est efforcé dans tout le pays d'expulser le capital allemand ; on y a souvent réussi. Mais il ne faut pas se faire d'illusions ; le capital allemand cherchera à rentrer en Pologne. Nous ne résisterons à ses efforts que si vous nous y aidez. Et ici permettez-nous de parler franchement. A côté 'de capitaux sérieux, vraiment bienfaisants pour le pays, il nous est quelquefois venu de France, au cours des trente dernières années, des capitaux qu'on pourrait appeler de « spéculation ». Les Allemands ne

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se firent pas faute d'opposer deux méthodes d'action financière^ dont l'une tendait à augmenter le bien-être du pays en exploitant mieux ses ressources, dont l'autre visait plutôt à réaliser immédiatement de gros bénéfices, traitant le pays en colonie, y prenant tout, n*y laissant rien. Moins de capitaux de spéculation, plus de capitaux d'exploitation et de travail, voilà ce que nous souhaitons de la France, dans notre intérêt comme dans le sien.

« Autant pour le moins que dans notre industrie, le capital français trouverait dans notre commerce un emploi avantageux. Pourquoi, en ce qui concerne l'importation des produits coloniaux, le Havre ne remplacerait-il pas Hambourg ? Pourquoi la France ne profiterait-elle pas du droit de cabotage fluvial, que le traité de Versailles accorde aux Alliés et retire à l'Allemagne, pour nous aider à développer notre navigation intérieure ? Pourquoi enfin les produits français ne remplaceraient-ils pas en Pologne les produits allemands ?

« Certes, il y faudra un effort, car l'Allemagne

garde sur la France certains avantages. Trois ans d'occupation lui ont donné tout loisir d'étudier notre pays, de connaître nos besoins, nos goûts et nos habitudes. Ses mœurs commerciales nous sont plus familières que les vôtres, et s'adaptent mieux à nos convenances : livraison rapide et longs crédits, une grande souplesse à se conformer aux désirs de la clientèle, beaucoup d'audace dans l'entreprise et de promptitude dans la réalisation. Enfin, pour le moment, les conditions du change allemand, tout en étant défavorables, sont pour nous moins désastreuses que celles du change français.

« Mais ces obstacles ne sont pas invincibles, et il vaudrait la peine de les vaincre. Car la Pologne ne représente pas seulement un marché de consommation ; elle est encore et sera de plus en plus une place de transit. Elle sert d'intermédiaire entre l'Occident et l'Orient. Combien de produits allemands, autrichiens, hongrois n'atteignaient la Russie qu'à travers la Pologne ! Nous transformions les uns, nous revendions les autres tels quels. Les industries de transforma-

tion et de finition occupaient, rien qu'à Varsovie, des milliers d'ouvriers.

« Nous concevons fort bien un système commercial, qui ferait de la Pologne Tintermédiaire entre la production française et la consommation orientale, russe en particulier. Ainsi vous nous feriez profiter d'une partie des capitaux que vous destiniez naguère si largement à la Russie, et nous mettrions à votre disposition l'expérience que nous avons du pays russe et l'activité des milliers d'agents commerciaux que nous y avons toujours entretenus. Entre tant d'aspects sous lesquels on peut envisager la collaboration de la France et de la Pologne dans le monde, celui-là n'est peut-être pas le moins séduisant pour vous et pour nous. »

De quelque façon qu'on le conçoive, Tavenir économique de la Pologne est subordonné à la valeur pratique du débouché maritime dont disposera l'Etat polonais. Les événements mili-

taires de ces derniers mois ont fait ressortir rimportance de la « Question de Dantzig ». Les Polonais pouvaient-ils oui ou non faire usage du port que le traité de Versailles avait mis à leur disposition ? Durant tout le mois de juillet et la première quinzaine d'août, ils ne le purent point. Je me trouvais à Dantzig au moment où j arriva le bâtiment anglais Triton, chargé de quelques minutions qui n'étaient certes pas de première valeur. Les dockers du port, passant brusquement de Tinternationalisme le plus pur au plus farouche patriotisme allemand, refusèrent de décharger le Triton, Les Polonais ripostèrent en arrêtant les convois de vivres dirigés vers Dantzig. La ville se crut menacée de famine ; des troubles éclatèrent. Une foule de vingt mille personnes se rua sur le palais du gouvernement, où résident côte à côte le haut-commissaire interallié et le premier bourgmestre de la ville, chef de V Oberprœsidium . Celui-ci avait été mis fort mal en point, et déjà les factieux avaient forcé les portes du palais, lorsque la police prussienne de sûreté (Sicherheitspolizei) accourut

et rétablit Tordre à coups de mitrailleuses. Il y eut un tué, plusieurs blessés. Le soir, dans les hôtels et dans les maisons privées, les ouvriers allemands, armés de gourdins et de couteaux, se livrèrent à une véritable chasse au Polonais ; des étrangers qui, j'en réponds,, n'étaient point Polonais, furent brutalement tirés de leurs lits et passèrent une nuit fort désagréable (29-30 juillet).

Quelques jours après, les dockers dantzigois voulurent bien ne pas s'opposer à ce que des soldats britanniques déchargeassent le bateau de munitions ; les caisses furent transportées sur dos chalands, qui remontèrent la Vistule jusqu'à Dirschau ; là, nouvelle rupture de charge et et transbordement des caisses sur des wagons à destination de Varsovie ; elles y arrivèrent quand Dieu voulut.

Evidemment cela ne s'appelle pas « disposer» d'un port. J'ai demandé tour à tour au hautcommissaire interallié et au commissaire général polonais comment ils appréciaient une telle situation et quels remèdes ils pensaient qu'on y pût apporter.

« Les articles du traité qui forment actuellement le statut de la ville libre de Dantzig, m'a répondu le premier, reposent sur un postulat : la possibilité de relations convenables, d'une entente amiable entre Dantzigois et Polonais. Malheureusement, ce postulat ne s'est pas vérifié. Lorsqu'ils arrivèrent ici, en février, les Polonais prétendirent traiter la ville, comme s'ils l'avaient conquise : grand appareil militaire, occupation des gares et des édifices publics, des soldats plein les rues. Une frontière terrestre à peu près infranchissable ; un front de mer hérissé de mitrailleuses, qu'on déchargeait sur les pêcheurs inofîensifs s'ils s'approchaient trop près de la côte. Force me fut bientôt de reconnaître que toute conciliation était impossible. Il fallait pourtant administrer la ville dans l'intérêt des habitants. Or, sur une population de 190.000 âmes, Dantzig compte 180.000 prussiens et 10.000 Polonais. Bien que toutes les précautions eussent été prises, lors des élections, pour garantir les droits de cette minorité, sept Polonais seulement furent envoyés à la Constituante, qui

comprend 120 députés. J'ai nommé un conseil exécutif provisoire ; j'y ai fait entrer un Polonais. Au surplus, j'ai conservé toute Tadministration d'autrefois qui est compétente, mais prussienne. Les quatre officiers anglais qui m'ont accompagné à Dantzig, contrôlent simplement l'activité des fonctionnaires locaux. De temps en temps, je réunis dans une conférence Dantzigois et Polonais : leurs points de vue sont si violemment opposés qu'on n'aboutit jamais à une conclusion. Il me semble que le système actuel ne peut pas être maintenu. Dès qu'aura été signée la convention entre Dantzig et la Pologne, le mieux qu'on puisse faire, à mon avis, sera de remettre le contrôle de la ville libre à une commission administrative, composée d'un nombre égal de Polonais et de Dantzigois, et d'un représentant de la Ligue des Nations. Déjà cette suggestion a été officieusement soumise au Conseil suprême, et M. Millerand a paru l'agréer. »

Le commissaire général polonais m'a déclaré de son côté :

« Oui, des fautes ont été commises dans les

premiers temps de roccupation, non par notre gouvernement, mais par quelques éléments militaires un peu excités. Nous avons aussitôt réprimé les abus et mis un terme aux maladresses. Mais notre situation ne s'est pas beaucoup améliorée. Nous avons aujourd'hui contre nous, d'une part, les communistes, qui font cause commune avec les bolcheviks, de l'autre, les nationalistes, qui tiennent pour les Allemands. Berlin fait une propagande intense par la presse, par les fonctionnaires qui vivent encore aujourd'hui des subsides du gouvernement allemand, par des agents officieux, chargés d'entretenir la division et de fomenter des troubles. Nous espérions du moins pouvoir nous servir du port ; le traité de Versailles nous en attribue le « libre usage » et nous confère le droit « de le développer et de l'améliorer » ; nous en avions conclu que r « administration » du port nous était ainsi reconnue. Mais les Dantzigois nous ont fait observer que, là où < le contrôle et ^l'administration » sont assurés à la Pologne, ces deux mots sont spécifiés en toutes lettres : il en est ainsi pour

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le réseau ferré et pour le cours ^de la Vistule, non pour le port de Dantzig. Voilà donc où nous en sommes : libre à nous de « disposer » du port, de le développer et de l'améliorer ; mais nous n'avons pas le droit de V « administrer ». Les conséquences, vous les avez vues ces joursci, elles ont été assez graves pour attirer Tattention du Conseil suprême et pour l'amener, du moins nous l'espérons, à nous conférer enfin des droits dont nous puissions pratiquement nous servir. »

Il faut à la Pologne un port ; ce port ne peut être, semble-t-il, que celui de Dantzig. Dantzig, ville prussienne par la majorité de la population, par ses lois, par ses mœurs, par sa religion, peut-elle être effectivement détachée de la Prusse et redevenir la « ville libre » qu'elle fut autrefois ? Peut-on faire revivre avec une force suffisante chez les h^ibitants de la vieille ville hanséatique les traditions d'une indépendance glorieuse, mais oubliée ? Peut-on espérer que la communauté d'intérêts économiques, — la Pologne a besoin de Dantzig pour respirer, Dantzig

ne peut pas vivre sans la Pologne, — suffira à former et à maintenir entre les deux parties ces relations amiables, cette collaboration bienveillante que les auteurs du traité de Versailles avaient escomptées un peu gratuitement ?

Je me posais toutes ces questions en visitant le port, en parcourant les rues pittoresques, en visitant les monuments de Dantzig. Que demeure-t-il des temps anciens ? un décor magnifique, d'imposants témoignages d'une puissance évanouie, mais non regrettée. L'extérieur fait encore illusion : mais entrez dans une de ces belles églises, solides, hautes, droites comme des forteresses. Ceux qui les bâtirent, au xv® siècle, avaient su s'affranchir de la domination des Chevaliers Teutoniques. Mais ceux qui les ont restaurées ! ceux qui en ont aménagé l'intérieur I II faut pénétrer dans Sainte-Marie ou dans l'église de la Trinité, pendant le service du dimanche, pour apercevoir combien est profonde et désastreuse Fempreinte du luthéranisme prussien. Au long des quais charmants de la Mottlau, par les raes que bordent les vieilles maisons à pignons

gothiques et les larges perrons à balustrades, circule une foule exactement semblable à celle de Berlin ; même physionomie, même allure, même goût, hélas ! dans les modes féminines... Un soir que la lune éclairait la Porte Verte et le marché aux poissons,je fus interrompu brusquement dans ma rêverie par une lointaine musique de bal public ou de chevaux de bois. Peu à peu les sons se rapprochèrent, et je vis s'avancer sur le calme de l'eau un bateau ridiculement illuminé et fleuri. Un orchestre, où dominaient les cuivres, était installé sur la passerelle, et, sur le pont arrière, des couples dansaient. Des citadins en goguette revenaient ainsi de Zoppott, petite plage voisine, dont le casino, avec ses salles de jeu et son restaurant en plein vent constitue désormais, selon les journaux de Berlin, une des principales attractions de la Baltique. L'orchestre continua son vacarme, pendant que les passagers débarquaient en se bousculant ; on entendait résonner de gros rires et d'énormes claques dans le dos. Comment ce tableau grotesque rappela-t-il soudain à ma mémoire une

autre image ? La nuit d'août était aussi tiède, la lune brillait du même éclat ; quelques gondoles, sortant pour les premières sérénades, croisaient sur la lagune les larges barques qui chaque soir ramènent de Murano les ouvrières des usines ; des barques s'échappe, comme en sourdine, le gazouillement du parler vénitien; quelques accords de mandoline partent des gondoles, et le calme de la nuit plane sur la ville et sur Teau, majestueux et respecté. Ils appellent Dantzig la « Venise du Nord », et, à ne penser qu'au décor, cela ne choque pas trop ; mais remettez-y les figurants, dites : « la Venise prussienne » ; et le paradoxe éclate. Dantzig, oh I la belle ville, et le vilain monde I

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