L'ORGANISATION ÉCONOMIQUE
l'agriculture, les coopératives et les banques
Une exploitation agricole dans l'ancien gouvernement de Lublin, — Les Coopératives agricoles en Posnanîe. — Le système financier. — La poli' tique économique du gouvernement polonais. — Les dangers de Vétatisme.
J'avais exprimé le désir de visiter un grand domaine polonais.
— N'en choisissez pas un trop grand, me dirent mes amis de Lublin. Chez les Zamoïski, vous ne verriez rien en huit jours. II y a, à vingt-cinq kilomètres de la ville, une fort belle terre de quelques milliers d'hectares ; vous y trouverez, groupés dans un espace restreint, des cultures,
des forêts et des étangs, une sucrerie, une distillerie d'alcool et quelques autres petites industries indispensables à la campagne ; le tout bien installé et exploité avec méthode.
C'est ainsi que je fus présenté au maître de Garbow qui, lorsqu'il n'est pas ministre (il le fut en 1918 dans le premier gouvernement polonais) partage son temps entre son domaine, qu'il administre aidé de ses deux fils, et Varsovie, où il dirige de grandes affaires. M. Broniesvs^ski revenait précisément de la capitale ; il me proposa de m'emmener le soir même à Garbow, où il rentrait pour quelques jours. Au trot allongé de deux grands chevaux russes, nous suivîmes la chaussée qui va, par Lublin, de Przemysl à Varsovie ; elle avait été, en 1915, le théâtre d'une grande bataille ; les traces des tranchées étaient encore visibles et Ton rencontrait, de temps en temps, un petit cimetière en plein champ. Le pays est assez vallonné, pour la Pologne, et agréablement coupé de bois de pins. Comme on approchait de Garbow, de grands étangs luirent au soleil couchant.
Chemin faisant, M. Broniewski me désignait les limites de son domaine. « Ces champs nous appartiennent, disait-il ; ceux-ci ne sont plus à nous, ils sont aux paysans. » Et pourtant ces terrains se touchaient, étaient enclavés les uns dans les autres. Je lui demandai une explication. « Le gouvernement russe, me répondit-il, en affranchissant les paysans, donna à chacun d'eux une parcelle de terre. En Pologne, cette distribution fut faite de manière à incommoder le plus possible les grands propriétaires et à ménager entre eux et les paysans des causes de différends et de mésentente. Toute la politique russe tendait à nous diviser et à entretenir chez nous la haine de classe. »
Toute la journée du lendemain fut consacrée à la visite du domaine. Il n'y a ici ni fermier, ni métayer ; le propriétaire exploite directement sa terre et loue à Tannée des ouvriers agricoles. Jusqu'à ces derniers temps, outre les ouvriers loués à Tannée, on employait les paysans (petits propriétaires) des environs, qui, insuffisamment occupés sur la parcelle qu'ils possédaient, ve-
naient volontiers faire des journées. Ils n'y consentent plus aujourd'hui : la guerre les aenrichis^ souvent ils ont arrondi leur petit domaine ; enfin ils s'entendent fort mal avec les ouvriers, dont les tendances politiques et les intérêts sont différents des leurs.
Un tarif uniforme fixe pour tout le royaume le salaire dijfà l'ouvrier. L'année dernière (!*' juillet 1919 à 30 juin 1920), l'ouvrier agricole recevait 1.400 marks. Il avait droit en outre au logement et au chauffage, à un demi-hectare de terrain pour faire pousser des pommes de terre, à 16 quintaux de blé et au fourrage pour entretenir deux vaches. Les heures de travail étaient payées, aux femmes 80 pfennigs, aux petits garçons 1 mark. La quantité de blé allouée à Touvrier dépassait les besoins de sa famille, et il en vendait une partie. Néanmoins ces conditions ne lui semblent pas suffisantes, et il réclame une augmentation de salaire. Dans l'ancienne Pologne russe, Touvrier agricole est non seulement illettré, mais profondément ignorant ; aussi les agitateurs communistes ont-ils trouvé
chez lui une moindre résistance que chez l'ouvrier de fabrique, qui sait lire et qui est inscrit régulièrement à un parti. Au surplus, c'est aux environs de Lublin, dans les campagnes, et à Lodz, dans les industries textiles, que j'ai rencontré, si je ne me trompe, les éléments ouvriers les plus indisciplinés de toute la Pologne.
La sucrerie de Garbow produisait annuellement avant la guerre de 40 à 50.000 quintaux de sucre. A cette époque, les plantations de betteraves couvraient jusqu'à 1.500 hectares : pendant la guerre, elles n'en occupèrent plus que 600. Il est intéressant de comparer entre elles les proprôtions des betteraves fournies à la sucrerie par les grands propriétaires et par les paysans avant la guerre et pendant la guerre. En 1913, 65 "/o provenaient des paysans, 35 % des grands propriétaires ; en 1918, les grands propriétaires fournissent 83 V» et les paysans 17 : la production tombe à 8.000 quintaux. Les paysans, vendant fort cher tous leurs autres produits, n'avaient plus d'intérêt à faire des betteraves.
La sucrerie occupe, suivant la saison, de 200 à 400 ouvriers. Vingt-quatre familles d'ouvriers et douze d'employés occupent dans Tenceinte de la fabrique des logements aménagés à leur intention ; les autres habitent dans le village. Un ouvrier qualifié gagnait avant la guerre un rouble par jour ; il touche aujourd'hui 40 marks et jouit en outre des avantages suivants : un logement de deux chambres, le chauffage et Féclairage gratuits ; un champ pour cultiver des pommes de terre, la nourriture pour deux vaches, cinq livres de sucre par mois et une quantité de farine réglée, selon l'importance de la famille, par le ministère de Tapprovisionnement. Le sucre est gratuit, la farine est livrée à prix réduit. Les employés reçoivent les mêmes allocations en nature que les ouvriers, si ce n'est que leur logement comprend trois chambres et que leur ration de sucre est de dix livres ; leurs appointements mensuels, qui étaient de 80 roubles avant la guerre, s'élèvent aujourd'hui à 2.000 marks.
Dans la briqueterie, qui fournit les matériaux de construction et de réparation pour le domaine,
les ouvriers sont payés à la tâche. Chaque mille de briques leur est compté 434 marks ; en outre, ils sont logés. On calcule qu'un ouvrier produit au minimun 200.000 briques par saison.
La distillerie n'emploie que 10 ouvriers et 2 employés ; les conditions de salaire sont sensiblement les mêmes qu'à la sucrerie. On ne traite que les pommes de terre. La production annuelle s'élève à 100.000 litres d'alcool à 100 degrés. La matière première est fournie par l'Etat, qui contrôle rigoureusement toutes les opérations, même à l'intérieur de l'usine. Pour chaque litre d'alcool consigné à l'administration publique, le producteur reçoit une indemnité de 4 marks 50. L'État revend ce litre d'alcool au public pour 200 marks. De même la vente du sucre est monopolisée: l'État le paye à la fabrique 500 marks le quintal et le revend à 920 marks au détail.
La culture du poisson, qui commence à se développer en Pologne et peut y devenir une industrie importante, est bien organisée à Garbow, où les étangs couvrent une superficie de
250 hectares. On pratique exclusivement l'élevage de la carpe. La production normale est de 500.000 kilogrammes par an ; elle a sensiblement baissé, en raison de la difficulté qu^éprouvent les éleveurs à assurer au poisson sa nourriture.
Les Russes, qui occupèrent le pays en 1915,
vidèrent les étangs et endommagèrent les installations. Tous les propriétaires d'étangs, dans la Pologne du Royaume, forment un syndicat, qui assure la vente en gros de la production, à un prix dont l'Etat fixe périodiquement le maximum. Au mois de juillet 1920, le prix officiel du poisson était de 20 marks la livre.
« Les conditions de l'exploitation agricole, m'expliqua M. Broniewski, sont devenues très onéreuses, non seulement à cause du prix très élevé de la main-d'œuvre, mais encore du fait des charges extrêmement lourdes que TEtat a fait peser tout d'un coup sur les propriétaires fonciers. L'ouvrier agricole, en Pologne Russe, vivait mal ; notre gouvernement s'est justement préoccupé d'améliorer son sort. Aujourd'hui
chaque ménage ouvrier a droit à un logement de deux chambres ; chaque agglomération ouvrière doit avoir son école, son établissement de
bains, etc Nous aurions trouvé cette réforme
excellente, si Ton ne nous avait contraints à la réaliser, pour ainsi dire, du jour au lendemain. La construction des bains et des écoles, la transformation des maisons d'habitation ont été pour nous l'occasion d'énormes dépenses.
« En faitj aucune exploitation agricole ne pourrait subsister, si elle était purement agricole. Nous ne nous tirons d'afiFaire que par les industries. L'exercice agricole dé Garbow, pour l'année 1919-1920, se solde par un déficit d'un demimillion de marks. Ce déficit est couvert par les bénéfices industriels. Malheureusement, beaucoup de moyens propriétaires, qui ne disposent pas de cette ressource, renoncent à exploiter et vendent. La terre a atteint des prix élevés : dans notre district, l'hectare, qui valait 2.000 roubles avant la guerre, en vaut aujourd'hui 6.000 ; car vous savez que nos paysans, très méfiants à regard du papier polonais, continuent de régler
toutes leurs transactions en roubles ; en roubles du Tsar, bien entendu ; ils ne veulent pas entendre parler d'une autre monnaie. Le paysan convoite la terre et l'achète aux plus hauts prix. Ce n'est pas la loi agraire, ce sont les nouvelles conditions économiques qui amèneront le plus sûrement la disparition de la grande propriété dans la Pologne du royaume. Ce changement aura-t-il pour résultat une augmentation de la production, un progrès social ? Ce sont des questions que vous pourrez discuter avec de plus savants que moi. »
La moyenne propriété, qui n'existe pas du tout en Galicie et qui est assez rare dans T ancien Royaume, forme au contraire en Posnanie la base du système agricole. Le type de domaine le plus répandu dans le Grand-Duché a une étendue de 20 à 50 hectares. D'autre part, la population agraire, très dense en Galicie et en Pologne russe, l'est beaucoup moins en Posnanie.Enfîn le paysan
posnanien est instruit : non seulement il connaît son métier, mais il a reçu, dans les cercles organisés par le clergé, une certaine éducation sociale et économique. Enrichi par la guerre, il a parfois acheté de la terre ; mais, le plus souvent, il a porté son argent à la banque : ici, l'ouvrier agricole apprécie les avantages de la grande exploitation et préfère généralement sa condition à celle d'un tout petit propriétaire.
Dans la population rurale de Posnanie, on peut distinguer trois catégories ; les paysans petits propriétaires, qui sont en petit nombre ; les fermiers, qui ont succédé aux « colonistes » allemands, reçoivent une concession et payent des arrérages en argent : on en compte un peu plus de 20.000 ; enfin les ouvriers agricoles, qui forment de beaucoup la classe la plus nombreuse. Ces derniers sont payés à l'année ; leur salaire est constitué partie en argent, partie en nature : ils sont logés gratuitement, ont la jouissance d'un jardin et d'un morceau de terre arable, et le droit de nourrir deux vaches sur les pâturages du domaine. On trouve fréquemment des familles
d'ouvriers agricoles établies sur une terre depuis soixante ans. L'effort combiné des propriétaires, qui sont tous bons agronomes, et des ouvriers qui appliquent avec docilité et intelligence les méthodes d'exploitation les plus modernes, a su tirer d'un sol beaucoup moins fertile que celui de la Galicie et de certaines parties du royaume une production abondante et variée. L'Allemagne, qui pensait à ses besoins, exigeait l'abondance ; les Polonais se préoccupaient surtout de la qualité : c'est désormais cette dernière tendance qui prévaut, et la Posnanie est destinée à jouer en Pologne un rôle analogue à celui que jouent en Allemagne certaines provinces saxonnes : sa production deviendra de plus en plus qualitative.
La Pologne aura dans le Grand-Duché quelque chose comme une immense ferme-modèle, d'où elle tirera ses semences, ses plants, ses animaux reproducteurs. Les agriculteurs posnaniens feront école et répandront dans les autres provinces leurs méthodes, leur outillage perfectionné, leur esprit d'ordre et d'économie.
Il serait injuste d'attribuer à l'Allemagne tout le mérite d'un développement dont elle a trop longtemps profité : le grand instrument de progrès, il faut le reconnaître non pas dans la colonisation prussienne, mais dans Tinstitution toute polonaise et catholique des coopératives agricoles. J'ai rappelé plus haut * l'origine de ces organisations confessionnelles, seules tolérées par le gouvernement allemand, et montré comment le clergé posnanien avait groupé dans des associations parallèles les ouvriers des villes et ceux des campagnes. Les coopératives n'offrent pas seulement aux paysans posnaniens des moyens d'éducation sociale et morale : écoles du soir, conférences, journaux ; mais encore des organes de progrès économique: banques, caisses rurales, offices de vente et d'achat en commun.
La « Centrale des Coopératives Agricoles » (Zentrala Rolnikow) est une société anonyme au capital de six millions de marks. C'est par son entremise que les coopératives entrent en relations avec le marché national et mondial ; tou-