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tes les opérations commerciales sont de son ressort : elle est, en somme, l'intermédiaire entre la production, d'une part, la grande consommation et l'exportation de Tautre.
La « Centrale des Machines Agricoles » (Zentrala Maszyn) fournit aux sociétés l'outillage nécessaire à l'exploitation.
Les coopératives elles-mêmes, au nombre de 350, se divisent ainsi : 200 « coopératives de crédit » (Bank Ludowy : prêts sur titres et sur hypothèque, dépôts, etc.) ; 70 « coopératives agricoles » (achat en commun des matériaux, outils, vêtements, denrées alimentaires, vente en commun des produits) ; 20 « coopératives de colonisation » (Spolszcky-Ziemskie : achat en commun et lotissement de domaines, qui sont revendus ou loués par parcelle aux paysans) ; enfin quelques associations ayant pour but d'administrer les locaux affectés aux cours du soir et aux conférences, les imprimeries, les magasins. Toutes ces coopératives sont fédérées entre elles et reliées à la Société Centrale, dont Mgr Adamski est le président. Enfin cette So-
ciété a fondé et administre une Banque Centrale [Bank-Zwiazkowspolacz : banque de l'Union des Sociétés Coopératives) qui est aujourd'hui le plus grand institut de crédit de toute la Pologne. C'est une société anonyme au capital de 200 millions de marks, plus 70 millions de réserves ; ses dépôts s'élèvent à plus d'un milliard. Aux membres des coopératives elle sert, pour leurs dépôts, un intérêt de 2 à 5 %? et consent des prêts à un taux qui varie entre 4,1/2 et 7 °/o ; elle est en outre à la disposition du public, pour qui elle fait toutes opérations de banque. Si Ton observe qu'au milliard déposé dans les caisses de la Banque Centrale, viennent s'ajouter les 900 millions de dépôts reçus par les Coopératives de Crédit [Bank Ludowy)^ on conviendra que la Posnanie, loin d'avoir été éprouvée par la guerre, en a indirectement retiré un singulier accroissement de richesse.
Le phénomène qu'on observe en Posnanie s'est produit un peu dans toute la Pologne, mais en moindre proportion : il y a eu un changement profond dans le répartition de la richesse liquide ; l'argent s'est raréfié dans les villes et s'est répandu dans les campagnes. La classe agraire a acquis des biens fonciers et elle a accumulé des capitaux dans les Banques. Celles-ci se sont développées, en nombre et en importance, avec une rapidité prodigieuse. De nouveaux instituts de crédit se sont créés, les anciens ont multiplié leurs succursales. Ce développement inquiète avec raison les économistes, qui en ont signalé le danger au gouvernement. Il est devenu impossible d'exercer sur les capitaux un contrôle effectif, et la spéculation ne connaît plus de limite. Les Polonais revenus de Tétranger, et surtout des États-Unis, ont souvent abusé des avantages que leur assurait un change formidable ; ils se sont faits les inter-
médiaires largement rémunérés d'opérations désastreuses pour leur pays.
Avant tout, il faut à la Pologne une « Banque d'État ». Cette institution existe en Posnanie ; en Galicie, la « Banque du pays » (Bank Krajowy) en remplissait à peu près les fonctions. Deu]ç projets étaient à Tétude, lors de mon séjour à Varsovie : le premier prenait pour base de la future Banque d'État les organes déjà créés, Tautre envisageait la fondation entièrement nouvelle d'un institut national d'émission et de crédit. On n'entrera pas ici dans le détail des deux systèmes, pas plus qu'on n'examinera les divers projets d'emprunt intérieur ou extérieur, dont le mieux étudié paraît être celui du ministre des finances, M. Ladislas Grabski. Le seul point qu'on veuille r^teûir, c'est la nécessité pour la Pologae de sjortir au plus tôt d'un « provisoire » qui la tient à l'écart de la vie économique mondiale ou ne lui permet d'y participer qu'à des conditions extrêmement onéreuses.
« Voye? notre billet de banque, -rr me disait
un journaliste polonais très versé dans les questions financières. Sous Tindication de la valeur nominale, vous lisez cette mention : « 11 sera fait honneur à ce billet, dans la mesure que la Diète déterminera ultérieurement par une loi. » La Diète n'ayant encore rien déterminé, nous échangeons nos billets de banque comme les pontes échangent des jetons de casino ; c'est un simple jeu de société. Au lendemain de l'indépendance, nous nous sommes trouvés avec trois monnaies : roubles russes, marks allemands et couronnes autrichiennes. Pendant quelque temps, elles furent maintenues toutes les trois ; puis on fit l'unification sur la base du mark. Pour faire face aux premières nécessités de l'organisation, puis aux dépenses de la guerre contre les Bolcheviks, l'État n'avait qu'un moyen : faire rouler la planche à billets. Il en a usé et peut-être abusé. Le résultat, vous le connaissez : notre monnaie n'est pas seulement dépréciée, elle n'est cotée officiellement nulle part. Il y a un cours du change, établi pour les besoins de chaque jour : mais il est purement officieux et
par conséquent arbitraire, soumis sans contrôle aux caprices de la spéculation. Aussi le moindre achat fait à Tétranger est-il ruineux pour la Pologne. Nous ne sortirons de cette condition misérable qu'à deux conditions : d'abord, produire, non seulement pour subvenir à nos besoins, mais pour exporter et nous ménager des crédits à l'étranger ; ensuite, restreindre la circulation fiduciaire, la régulariser et la garantir par la création d'une Banque d'État, l'émission d'un emprunt et l'établissement d'une couverture ; remplacer, en un mot, ces jetons de casino par une monnaie honnête et de bon aloi, que tout le monde accepte à des conditions légalement déterminées. Cette dernière réforme ne peut guère tarder et j'espère bien que l'année prochaine, si vous revenez nous voir, nous ne serons pas obligés de vous donner, comme aujourd'hui, seize marks polonais pour un franc. »
Produire et exporter ; augmenter la production en développant les industries ; réduire au strict nécessaire la consommation nationale, de manière à accroître d'autant les contingents disponibles pour l'exportation : tel est en effet le remède au malaise économique dont souffre actuellement la Pologne. Là-dessus, nul doute n'est possible. Mais comment appliquer ce remède ? Ici commencent les controverses. On a vu, dans les pages qui précèdent, comment TEtat polonais, justement préoccupé d'exploiter au mieux les richesses naturelles du pays, a monopolisé à son profit, sinon la production elle-même, du moins la répartition et la vente d'un certain nombre d'articles importants. L'alcool est fabriqué par les industriels en régie, pour le compte de l'Etat ; le charbon, le pétrole, le gaz naturel, le sucre, ne sont distribués et vendus que par l'Etat ; d'autres produits, comme le bois, sont étroitement « contingentés » et ne
peuvent être vendus, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, qu'avec Tautorisation de l'État, sous son contrôle et aux prix qu'il a fixés.
Pour mieux faire comprendre le système, citons quelques chiffres. Au mois de juillet 1920, le charbon en gros morceaux était livré au public au prix de 670 marks la tonne ; l'État le payait 350 marks aux propriétaires d'une mine de première classe, un peu plus à ceux d'une mine de deuxième classe. La différence entre les deux prix sert, comme on le voit, à égaliser les conditions entre les diverses catégories de producteurs. Elle est encore utilisée par l'Etat pour rembourser aux entreprises une partie des dépenses qu'elles assument en fournissant aux ouvriers, comme elles y sont tenues par la loi, des vivres, des vêtements, des chaussures à des prix très inférieurs à ceux du commerce. Enfin l'excédent constitue une sorte d'impôt indirect^ prélevé par l'Etat sur le producteur. Les mêmes règles sont appliquées à la vente du pétrole, à celle du sucre, etc..
Ce système offre quelques avantages incon-
testables : il permet à TÉtat de contrôler rigoureusement la production et d'en réserver pour l'exportation une part importante ; en outre, il assure à l'ouvrier, par ces temps de vie difficile, des avantages que celui-ci apprécie beaucoup plus que toutes les augmentations de salaire. Avant d'abandonner le travail^ l'ouvrier songe que, du jour où il qiiittera l'usine, il n'aura plus accès au magasin ; où et à quel prix se procurera-t-il, pour lui et pour sa famille, les denrées de première nécessité ? Cette considération a empêché bien des grèves.
Mais les producteurs polonais reprochent souvent à l'État une intervention qui gêne leur liberté, et, en limitant étroitement leurs bénéfices, décourage l'initiative et stérilise le progrès technique. Or initiative et progrès technique ne contribuent point pour une faible part à l'accroissement de la production. Je me trouvais à Boryslaw au moment où l'on décida d'étendre à tout le territoire l'application du décret qui attribue à l'Etat en Galicie occidentale le monopole de k distribution du gaz naturel. On sait
que le gaz s'échappe des puits de pétrole en si grande quantité, qu'après avoir chauffé les chaudières et actionné les machines des industries pétrolières, il suffît encore à fournir Téclairage et le chauffage à plusieurs villes. « Provisoirement, m'expliqua le directeur d'une grande société de Boryslaw, les maisons qui ont entrepris le transport et la distribution du gaz, conservent leurs droits. Mais qu'arrivera-t-il ? Si elles font de mauvaises affaires, on leur laissera le soin de se débrouiller. Si, grâce à un outillage perfectionné, elles réalisent des bénéfices, l'Etat rachètera leurs installations au prix qu'il fixera lui-même. Voilà ce qu'on appelle encourager l'industrie ! »
J'ai été étonné de rencontrer en Pologne, où l'individualisme est fort développé, une tendance aussi marquée à l'étatisme, et j'en ai souvent demandé les raisons. On m'en a donné plusieurs : d'abord, la nécessité où est l'Etat de se créer immédiatement des ressources ; puis l'influence exercée, pendant les trois années d'occupation, par Torganisation allemande des Centrales de
distribution ; enfin on m*a parlé d^ignorance et même de démagogie. Il est certain qu'en économie politique, la solution étatiste, si elle n'est pas toujours la meilleure, est ordinairement la plus simple, ou la plus simpliste. Faute d'avoir suffisamment étudié un problème, on ne sait comment le résoudre ; alors on fait intervenir TÉtat : un bon décret, et voilà la solution trouvée. Il se peut aussi que le souci d'éviter des désordres sociaux, joint au désir de donner satisfaction à l'électeur, ait amené la majorité de la Diète à approuver certaines dispositions. J'observe pourtant que, si la tendance de l'Etat polonais à devenir le seul distributeur de produits m'a semblé évidente et incontestable, je n'ai pas entendu qu'il fût question en Pologne de « nationaliser » les moyens de production. Les paysans, qui forment à l'Assemblée le parti le plus nombreux, veulent bien que l'Etat partage la terre, mais non qu'il la leur prenne. Une motion tendant à la nationalisalion des forêts a soulevé des tempêtes. Il y a là, si je ne me trompe, une contradiction, ou tout au moins un danger : la na-
tionalisation des produits mène tout droit à celle des moyens de production ; comment s'arrêter à mi-chemin ?
Le principe étatiste, qui semble dominer en ce moment l'économie intérieure de la Pologne, exerce aussi son influence sur les relations commerciales et financières avec les autres pays : on le voit apparaître dans les règlements relatifs à l'exportation et dans le contrôle des capitaux étrangers. Nul ne peut exporter de Pologne une marchandise, matière première ou produit fabriqué, sans Tautorisation du gouvernement. Il est très naturel que l'Etat polonais, qui subit partout les inconvénients d'une devise dépréciée, utilise pour des échanges en nature la totalité des produits que n'absorbent point les besoins intérieurs strictement calculés ; qu'il envoie son pétrole en Tchéco-Slovaquie pour obtenir des machines, son sucre et son amidon en Angleterre et en Amérique pour se procurer du coton et des engrais chimiques. Mais l'intervention de l'État ne se borne pas au contrôle, on pourrait dire au monopole de l'exportation. Soucieux de s'assurer
à l'étranger des crédits en espèces, le gouvernement polonais a fait son profit d'une expérience qu'ont récemment instituée les gouvernements de Prague et de Berlin. Le producteur n'obtient le permis d'exporter que s'il se soumet aux conditions suivantes : le prix de vente, fixé par l'Etat^ et payable, bien entendu, en monnaie du pays d'achat, est versé par l'acheteur au compte de TEtat ; puis, pour rembourer l'exportateur, rÉtat se sert de sa propre monnaie. Ainsi le pétrole galicien exporté en France par des producteurs français serait payé par nous en francs français à l'État polonais et remboursé par celui-ci aux producteurs en marks de Polo-
gne. L'Etat s'assurerait ainsi un double avantage : d'une part, il se procure des crédits en francs qui contribueront à relever le cours de sa devise ; de l'autre, étant donné la dépréciation de celle-ci, il oblige le producteur à remployer dans le pays même la plus grande partie de ses bénéfices. Mais une telle mesure n'aurat-elle pas aussi pour conséquence d'éloigner les capitaux étrangers d'un pays où ils trouveront
si peu d'intérêt à travailler et où, soumis aux charges fiscales les plus lourdes, ils jouiront d'une liberté d'action si parcimonieusement mesurée ?
On a vu en effet comment le capital industriel est doublement imposé, au bénéfice de l'État, et à celui des ouvriers. Des avantages assurés à ceux-ci : distribution de vivres et de vêtements à prix réduits, logement gratuit ou à bon marché, écoles, bains, etc.. c'est Temployeur qui fait les frais ; TEtat ne lui rembourse qu'une faible part des dépenses qu'il l'oblige à supporter. Les producteurs obtiennent-ils du gouvernement un léger relèvement des prix de vente ? Aussitôt les ouvriers d'exiger à leur tour un relèvement des salaires. Il faut louer l'Etat polonais des mesures qu'il a prises en faveur du travail ; toutefois, il y a une limite de charge qu'il serait dangereux de dépasser : c'est le point au delà duquel l'entreprise n'aurait plus d'intérêt à produire, et moins encore à développer la production en procédant à des installations nouvelles.
Pendant mon séjour en Pologne, j'ai souvent
entendu discuter la question des mesures à prendre pour réglementer Tintroduction et assurer le contrôle des capitaux étrangers. Le plus souvent, on reconnaissait la nécessité, pour un pays nouveau, riche en matières premières, mais dépourvu de moyens financiers, d'accepter les concours extérieurs qui lui permettront de mettre rapidement en œuvre ses propres ressources. Cependant on faisait des réserves et des objections ; le capital de l'entreprise pouvait être étranger, mais Tadministration devait être mixte, et même en majorité polonaise. Il ne fallait pas permettre que des sociétés étrangères établies en Pologne formassent entre elles des consortiums trop puissants ; enfin, et toujours, on invoquait le « contrôle de FEtat ».
Le 16 juin 1920, on établit sur la matière un projet de décret, qui devait être soumis au Conseil des ministres et pouvait être approuvé par lui sans passer par l'Assemblée ; les sociétés étrangères seraient autorisées à fonder en Pologne des succursales, à la condition que ces succursales fissent Tobjet d'une comptabilité sépa-
rée, eussent leur siège social à Tintérieur du pays et fussent administrées par un conseil comprenant un certain nombre de Polonais. La majorité polonaise dans le conseil ne serait exigée que pour les entreprises intéressant directement la défense nationale et le fonctionnement des grands services publics (fabrications de guerre, chemins de fer^ etc.). Ces dispositions se retrouvent à peu près dans le projet définitif, dont le Comité économique a arrêté les termes au début de juillet. En voici le résumé ;
1** Les entreprises financées par des capitaux étrangers ne pourront fonctionner sur le territoire de la République, qu'après avoir obtenu une concession du gouvernement.
â** L'enregistrement est obligatoire pour toutes les entreprises commerciales et industrielles.
3*^ Pour les entreprises intéressant directement rÉtat, les provinces ou les communes (chemins de fer^ téléphones, adduction d'eau, etc.), le gouvernement aura le droit de poser certaines conditions : émission d'actions nominatives ; participation pour moitié du capital polo-
nais, représentation polonaise dans la direction
de l'entreprise.
4' Les succursales des entreprises étrangères devront, pour s'établir en Pologne, obtenir une
concession, constituer une organisation indépendante qui sera fixée dans le pays, faire l'objet d'une comptabilité séparée dont les livres seront soumis au contrôle des autorités polonaises.
Les fonctionnaires polonais qui ont bien voulu me communiquer ce projet m'ont fait observer que la plupart de ces mesures avaient été dictées, non par un esprit de défiance à Tégard des capitaux étrangers en général, mais par la nécessité de se défendre contre l'intrusion des capi=taux allemands.
En définitive, les Polonais comprennent fort bien qu'il leur faut chercher à Tétranger les moyens financiers dont ils manquent. Mais, avant toute chose, ils entendent rester maîtres chez eux. Gomment s'étonner qu'ils se montrent jaloux, peut-être même, à l'excès, d'une indépendance dont ils furent privés si longtemps et qu'ils ont eu tant de peine à recouvrer ? D'autre
part, ils sont fermement résolus à écarter tout concours financier qui aurait pour condition plus ou moins dissimulée une mainmise sur leur organisation économique ou, à plus forte raison, un contrôle de leur action politique ; d'où les précautions qu'ils prennent pour exclure le capital allemand, dont ils ne se sont pas encore entièrement libérés. Enfin ils éprouvent une certaine répugnance à admettre chez eux les capitaux de spéculation, ceux « qui tirent tout du pays et n'y laissent rien » ; leur préférence va très justement aux « capitaux de travail » ; encore les Polonais désirent-ils que ces capitaux sérieux opèrent, non seulement à leur propre profit, mais aussi au profit de la Pologne, laissent dans le pays des traces bienfaisantes, contribuent à y augmenter le bien-être, à y améliorer les conditions matérielles et morales de la classe ouvrière ; cette préoccupatien d'un Etat démocratique, dont toute la force repose sur les paysans et sur les ouvriers, ne doit pas surprendre et mérite bien plutôt d'être admirée.
Ces réserves faites, les Polonais souhaitent
que les peuples étrangers, et surtout les peuples amis, apportent à la Pologne l'aide financière et l'aide technique dont elle a besoin pour s'organiser et se mettre immédiatement en mesure de contribuer par ses richesses naturelles, par ses industries, par son intelligence et son esprit d'entreprise, à la grande œuvre commune de civilisation et de progrès.
La Pologne étal paysan : entretien avec M. Stanislas Grabski. — Le régime foncier, la division du sol. — M. Witos et la réforme agraire, — La pO" litique sociale du gouvernement polonais.
M. Stanislas Grabski m'avait donné rendezvous au palais de la Diète. Frère de l'ancien président du Conseil et ministre des Finances, M. S. Grabski avait présidé lui-même quelque temps la Commission des Affaires extérieures. Il donna sa démission, le jour où les partis s'avisèrent de vouloir être tous représentés dans le ministère des Affaires étrangères. M. Dombski, député populiste, partagea alors avec M. Dombrowski, de l'Union nationale populaire^ les fonctions de sous-secrétaire d'État. Cette singu-
QUESTIONS SOCIALES ÎG7
lière combinaison ne devait d'ailleurs pas durer longtemps.
Long, sec, les yeux très vifs abrités derrière un lorgnon cerclé d'or, M. Stanislas Grabski offre plutôt l'apparence d'un universitaire que celle d'un homme d'État. De fait, il est professeur, historien et économiste. Dans la conversation, il expose plus qu'il ne discute ; sa parole est nette et précise ; ses propos s'enchaînent avec une logique si rigoureuse, qu'il est aussi aisé de les retenir que difficile de les interrompre. « Allons au jardin, me dit-il, nous y serons mieux pour causer » ; et il me guida vers les magnifiques ombrages qui entourent l'Institut Marie. Une heure durant, nous arpentâmes les allées désertes ; tout en marchant, M. Grabski m'expliquait la structure sociale de son pays :
« Nous souffrons et nous souffrirons longtemps encore, me disait-il, du fait que pendant un siècle et demi la Pologne s'est développée dans une prison. L'évolution sociale de la France s'est faite au grand jour, tout l'univers en était
témoin : aussi était-il possible à ceux qui avaient étudié l'histoire de votre pays de démêler, à travers la violence confuse des grandes crises, la permanence de certaines directions. Même aux plus mauvais jours de la guerre, ceux qui connaissaient la France n'ont point douté de sa victoire. Mais la Pologne ? Personne, à l'étranger, ne Ta vue vivre et se transformer ; nul ne se doute de ce qu'était hier, de ce qu'est aujourd'hui le peuple polonais. Ainsi s'expliquent la surprise qu'a produite dans certains milieux européens l'événement de notre résurrection, et la défiance qu'on y éprouve à Tégard de notre durée. Et pourtant, chez nous aussi, le présent est une conséquence logique, inévitable du passé : ce qui s'est produit ne pouvait pas ne point se produire.
4C Rappelez- vous d'abord nos origines. Alors que d'autres nations, en Europe, comme l'Angleterre, comme la Bohême, comme la France elle-même, se sont formées par une coopération avec les Germains, la Pologne s'est constituée par une résistance à l'élément germanique.
La Poméranie et la Sîlésie sont les seules de nos contrées où la race germanique fût alors mêlée à la nôtre. Partagé entre la double nécessité de pourvoir à son existence et de la défendre, notre peuple fut tout ensemble agriculteur et guerrier. Seulement, dans TÉtat polonais, les rôles n'étaient pas divisés : c'étaient les mêmes hommes qui, tour à tour, labouraient la terre et prenaient les armes pour courir sus à Tennemi. Qu'était-ce que la noblesse polonaise, qui formait à peu près un dixième de la population totale du pays ? C'étaient les paysans, anoblis après une expédition victorieuse, en récompense du service militaire qu'ils avaient prêté. La paix rétablie pour quelque temps, ces paysans devenus nobles restaient paysans et ne cessaient point de cultiver la terre.
« Nos paysans d'aujourd'hui sont les successeurs immédiats de l'ancienne noblesse polonaise. Ils constituent la classe dominante de l'État moderne, comme la noblesse formait celle de l'Etat d'autrefois. On retrouve en eux, comme on trouvait en elle, ce mélange déconcertant
d'égoïsme et d'héroïsme ; tant que la menace est lointaine, ou ne les vise pas directement, ils affectent de la méconnaître, ne regardent que l'intérêt particulier de leur classe et lui sacrifient impitoyablement tout le reste ; le danger devient-il pressant, immédiat ? ces mêmes paysans ne pensent plus ni à leurs biens, ni à leur vie ; fidèles à l'antique tradition, ils laissent tout pour courir à la frontière et défendre le pays. Avec quelle bravoure folle ils se battent, ces gens qui, l'instant d'avant, semblaient indifférents à la cause nationale et uniquement préoccupés de leurs petites affaires, vous l'avez pu constater vous-même.
« Or ces paysans, en Pologne, forment 80 7o de la population ; et ils sont aujourd'hui, pour la plupart, pauvres et ignorants. Ils sont pauvres, parce qu'ils sont trop nombreux et que si, comme le demandent quelques politiciens, la terre cultivable était également divisée entre eux, chacun disposerait d'un peu moins de deux hectares, alors qu'il faut chez nous dix hectares de terre pour nourrir une famille. Croyez moi :
lorsque nous revendiquons certains territoires de l'Ukraine et de la Russie-Blanche, ce n'est pas un fol esprit de conquête qui nous pousse, mais seulement la nécessité. Avec notre population actuelle, nous ne pouvons pas vivre, si nous n'obtenons ce que vous appelez à Paris «la frontière Dmow^ski ».
« Nos paysans sont ignorants, surtout ceux de l'ancien royaume. Le gouvernement russe les a volontairement tenus à l'écart de tout progrès. 11 y avait peu d'écoles et l'instruction n'était pas obligatoire. Pas de chemins de fer, pas de routes : le paysan vivait loin de tout, dans une demi-barbarie. Vous avez pu voir dans nos villages la même cabane, sans fenêtres et sans cheminée, abriter pêle-mêle parents, enfants et animaux. Vous imaginez comment des idées politiques et sociales ont pu se développer dans un pareil milieu. Et cependant, cette classe matériellement et moralement indigente constitue à elle seule les quatre cinquièmes du peuple polonais. Le système électoral, la forme du gouvernement lui ont donné la prépondérance poli-
tique, ont mis, pour ainsi dire, le pouvoir en ses mains. Que faire ? Nous ne voulons Tien changer au régime que nous avons choisi et qui est conforme à nos traditions et à notre esprit national ; la Pologne ne peut être qu'un État démocratique. Alors il faut changer la mentalité du paysan.
« Condition préalable : décongestionner les campagnes, rétablir en Pologne une sorte d'équilibre démographique. Nous avons deux moyens d'y parvenir ; transporter une partie des paysans de la Galicie et du Royaume dans les territoires de TEst, qui sont relativement peu peuplés et mal cultivés ; attirer vers les villes une partie de la population des campagnes. Ces deux moyens, nous ne pouvons les mettre en œuvre sans le secours des Alliés. Il faut qu'on nous autorise à enfermer dans nos frontières les régions d'Ukraine et de Blanche-Russie où domine l'élément catholique et polonais ; et il faut qu'on nous mette en mesure de créer la grande industrie qui, tout en transformant nos richesses naturelles selon les besoins de la consommation
nationale et de l'exportation, retiendra dans les villes une certaine proportion de nos paysans et leur assurera, avec un plus grand bien-être matériel, les moyens de s'instruire et de se développer. Alors seulement la population restée dans les campagnes pourra respirer, s'étendre, sortir de son ignorance et de sa misère, pour entrer en même temps dans la vie civilisée et dans la vie nationale.
« Vous voyez que le problème est complexe, et qu'il est urgent : il ne s'agit pas seulement pour nous, en développant rapidement l'industrie, de produire, de couvrir nos besoins, et de nous assurer les valeurs d'échange indispensables à notre vie économique ; mais encore et surtout d'échapper à la révolution, à la ruine. Etablir, par une meilleure répartition démographique, l'équilibre nécessaire entre les campagnes et les villes, voilà le problème essentiel, le but primordial. Donner aux classes qui, de par leur nombre et leur importance, détiennent le pouvoir, les moyens de l'exercer utilement, c'est-à-dire au mieux des intérêts de toute la
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nation, telle est la tâche difficile qui nous incombe et qu'il nous faut accomplir sans retard, si nous voulons vivre, progresser, et non pas sombrer dans le désordre et dans Tanarchie. »
M. Stanislas Grabski me révélait, sous une forme peut-être un peu théorique et abstraite, la cause profonde du malaise dont, au cours de mon voyage, j'avais vaguement aperçu les effets. Partout on m'avait dit : « la première question à résoudre, c'est la question agraire. » Même dans les milieux les plus conservateurs de la Galicie,j'avais entendu déclarer qu'une réforme agraire était indispensable. Mais quelle réforme? Là-dessus, j'entendais émettre les opinions les plus contradictoires. Quand je voulus connaître les éléments statistiques du problème, le premier contact avec les chiffres me déconcerta, au lieu de m'éclairer. C'est en Galicie que la crise m'avait paru être le plus aiguë. Or c'est là que le sol est le plus divisé. Qu'avais-je rencontré
dans la Galicie occidentale ? quelques très grands domaines ; ceux de Tarchiduc Charles- Etienne, ceux du comte Potocki, quelques autres, qui ne formaient ensemble que 9 °lo du territoire ; 80 °/o des propriétés foncièrjes avaient moins de deux hectares, le classique lopin de terre, cultivé par le paysan qui le possède. En Posnanie, je trouvais des conditions très différentes : 50 Yo <ies domaines ayant une contenance de plus de 100 hectares, une propriété paysanne relativement rare, et... pas de crise.
Le professeur M... qui est galicien d'origine, et qui dirige à Poznan un important département de Tadministration provinciale , voulut bien m'aider à interpréter les chiffres et à découvrir, sous leur apparente uniformité, la réalité vivante et très diverse qu'ils expriment.
« Lorsque vous étudiez la répartition du sol dans un pays, — me dit-il, vous avez toujours dans Tesprit un certain type, qui est celui de votre pays. En France, une grande division du sol, et la prépondérance de la propriété pay sanne sont des indices et des causes réelles de
richesse. Oubliez pour un instant les conditions particulières à la France : vous reconnaîtrez qu'il y a une limite au delà de laquelle, plus le sol est divisé et moins il produit, et que cette limite varie en fonction de quelques facteurs comme la fertilité naturelle de la terre, la densité de la population, l'éducation technique des cultivateurs. En Galicie, cette limite est évidemment dépassée : le sol, morcelé à l'excès, ne suffît pas à nourrir une population trop dense. En Posnanie, cette limite est à peu près atteinte: le sol est réparti de manière à donner le maximum de production ; l'ouvrier agricole vit beaucoup mieux et plus aisément, en cultivant une terre qui ne lui appartient pas, que le paysan galicien en s'épuisant sur la parcelle trop étroite dont il est propriétaire . Voilà pourquoi, en Pologne, la crise agraire est plus violente dans les régions où le sol est plus divisé; et voilà pourquoi il sera difficile de la résoudre par des mesures uniformément appliquées à tout le territoire polonais.
« Les grands propriétaires de Galicie vous
auront exposé leurs griefs contre le projet de réforme agraire ; ils vous auront dit que le morcellement du sol aurait pour conséquence de ruiner les industries dérivées de l'agriculture et l'agriculture elle-même. Ils n'ont raison qu'à moitié. Si l'on voulait procéder avec méthode en Galicie, il faudrait du même coup diviser la très grande propriété et reconstituer la propriété moyenne ; supprimer en même temps le domaine de plusieurs milliers d'hectares et le lopin d'un hectare et demi. Si l'on décrète une répartition mathématique du sol entre tous les habitants des campagnes, c'en est fait de certaines cultures qui ne peuvent être entreprises qu'en grand, de certaines industries comme celles du sucre, de l'alcool, de la fécule et de l'amidon ; et c'est aussi la fin d'une des traditions les plus précieuses de notre pays, celle qui retenait dans les campagnes une classe aisée, instruite, entreprenante : la classe des moyens propriétaires, qui constitue jusqu'à présent notre seule bourgeoisie. Dans toutes les familles polonaises, il y avait un agriculteur ; souvent deux des fils se
partageaient radministration du domaine, Tun dirigeant Texploitation agricole, l'autre surveillant les fabriques. La disparition de cet usage serait un malheur pour la Pologne, au point de vue économique et au point de vue social.
« La grande difficulté du problème provient de notre situation géographique. Il n'y a pas une structure foncière en Pologne, il y en a au moins deux. En Galicie et dan^ l'ancien royaume domine le type oriental du grand domaine, maladroitement corrigé par l'attribution aux paysans de parcelles insuffisantes et médiocrement productives. Le type occidental est prépondérant en Posnanie, où se rencontre très fréquemment le « grand domaine paysan » d'une contenance de 20 à 50 hectares.
« A cette diversité de structure correspondent nécessairement des différences, soit dans la densité de la population, soit dans sa stabilité. En 1910, on comptait en Galicie 102 habitants par kilomètre carré ; il y en avait 98 dans le royaume, 72 en Posnanie, et seulement 67 en Prusse royale. Pour le paysan galicien, l'émigration
était une nécessité ; mais l'émigration était le plus souvent temporaire. Les paysans ruthènes partis pour l'Amérique n'en revenaient plus ; les paysans polonais rentraient chez eux au bout de quelques années et avec leurs économies achetaient de la terre . D'autres travaillaient chaque année quelques mois en Allemagne, et le reste du temps dans leur pays. Il en résultait de continuels changements dans la répartition du sol et dans son exploitation. En Posnanie, au cours des cinquante dernières années, le mouvement de la population s'est stabilisé. L'augmentation, qui avait été de 73 7o entre 1816 et 1858. n'est plus que de 48 '/, entre 1858 et 1910. Peu à peu, on voit diminuer la grande émigration dirigée vers l'Allemagne occidentale et industrielle. Mais, tout en diminuant, cette émigration reste définitive : d'où la stabilité dans la division du sol.
« Les auteurs de la réforme agraire devront prévoir des règles et des modalités difîérentes, suivant les régions. Et, même en prenant cette précaution, ils n'atteindront pas le but qu'ils se
180 l'épreuve de la tologne
proposent, si à une nouvelle répartition du sol ne correspondent pas un développement considérable de rindustrie et un mouvement continu d'émigration de la campagne vers les villes ».
Dès le 10 juillet 1919, la Diète polonaise, où les paysans forment le parti le plus nombreux, avait approuvé le principe d'une vaste réforme agraire : expropriation et morcellement des grands domaines publics, ecclésiastiques et privés, attribution de la terre à ceux qui la cultivent, etc. Cette décision avait été prise à une voix de majorité ; pour devenir exécutoire, elle devait être complétée par une loi réglant dans le détail la procédure et l'application de la réforme. Les efforts des conservateurs retardèrent quelque temps la discussion de cette loi; au cours de l'été 19i^0, les événements politiques et militaires la rendirent inévitable : telle fut du moins Topinion du gouvernement.
Le 15 juillet, comme je dînais à Thôtel Bris-
QUESTIONS SOCIAl.ES 181
toi, à Varsovie, avec un ami polonais, un groupe de paysans, aux vestes de bure et aux longues bottes, traversa bruyamment la salle à manger. « Le comité directeur du Parti populiste vient fêter ici sa victoire, m'expliqua mon ami. Vous savez que la Diète a approuvé ce soir, à l'unanimité, le projet de loi sur la réforme agraire, dont Witos est le principal auteur.
— Et lequel est Witos ?
— Celui qui n'a pas de cravate. Une seule fois, Witos a consenti à nouer une cravate autour de son col : c'était pendant la guerre, pour aller en Suisse. Si Ton voulait éviter des ennuis à la frontière, il fallait avoir Fair d'un bourgeois : Witos se résigna à ce déguisement. »
L'homme sans cravate était de taille moyenne; il avait les yeux ïioirs et vifs, la chevelure drue, les traits énergiques et un peu vulgaires : on ne lui eût pas donné beaucoup plus de quarante ans. Quinze jours plus tard, il était devenu le chef du gouvernement polonais.
M. Vincent Witos est un paysan de Galicie ; il possède et fait valoir lui-même un petit do-
maine d'une douzaine d'hectares. De bonne heure, il entra dans la vie politique, se fit élire député à la Diète de Galicie, puis au Reichsrat autrichien. A la Diète galicienne, le parti qu'il représentait, — Parti du peuple, — était fortement organisé depuis 1895. En 1907, il se divisa en deux fractions : les moyens propriétaires et les paysans riches formèrent le groupe Piast ; les petits paysans et les ouvriers agricoles, l'aile gauche du parti, se constituèrent en groupe indépendant. Les derniers choisirent pour chef M. Stapinski, tandis que les premiers confiaient à M. Witos la direction de leur parti. Au lendemain de l'indépendance, lorsque les ouvriers et les paysans de Lublin proclamèrent la république communiste, ils en offrirent la présidence à Witos, qui refusa. Le chef du Parti populaire est démocrate ; il est même radical en certaines matières ; mais il a le communisme en horreur. A l'Assemblée Constituante de Pologne, le groupe qu'il dirige compte quatre-vingt-quatre députés; celui de Stapinski n'en a que onze.
Amis et adversaires reconnaissent à M. Witos
une intelligence remarquable, une faculté d'assimilation rapide et une aptitude rare à la manœuvre parlementaire. Le chef du parti populaire a conscience de ses dons, mais il connaît aussi ses limites. N'ayant fréquenté que Técole primaire, il s^est formé lui-même une expérience, qui ne remplace pas en tous points l'instruction qui lui manque. Il ne parle que le polonais, et un peu Tallemand, L'histoire des autres nations lui est peu familière ; celle de son pays, il la connaît depuis qu'il y est mêlé. Aussi préféraitil son rôle de chef de groupe aux responsabilités du pouvoir. « Si jamais j'accepte de devenir ministre, avait-il dit à un de ses amis, je vous autorise à déclarer que je ne suis qu'un imbécile.» M. Witos n'est pas le premier parlementaire dont les circonstances aient, en cette matière, modifié les opinions. Mais on doit reconnaître qu'il fut difficile à convertir. Deux fois déjà, le chef de l'État lui avait demandé de former avec M. Daczynski un gouvernement de gauche, dont la majorité eût compris les socialistes et les paysans : deux fois M. Witos refusa. Lorsqu'il ac-
cepta enfin de prendre le pouvoir, les conditions étaient fort différentes : il s'agissait de constituer, non pas un cabinet de gauche, mais un cabinet de coalition qui, à l'heure critique que traversait la Pologne, la représentât tout entière. A côté des paysans et des socialistes, on trouve dans le ministère que préside M. Witos les leaders des deux grands partis de droite : MM. Skulski et Ladislas Grabski. En un moment où les succès des bolcheviks risquaient d'encourager les éléments malsains et subversifs, et tandis que le gouvernement de Moscou proclamait à grands fracas qu'il ne traiterait qu'avec les représentants du prolétariat polonais, la constitution à Varsovie d'un ministère vraiment national, associant tous les partis au pouvoir et à la responsabilité, a été une garantie précieuse pour la Pologne et pour ses alliés. On doit savoir gré à M. Witos d'avoir rendu ce service à son pays et à l'Europe ; et il est capable d'en rendre d'autres.
Convient-il de ranger au nombre de ses mérites le vote unanime du 15 juillet 1920, qui a
définitivement sanctionné la réforme agraire en Pologne ? L'accord de tous les partis sur une matière aussi grave n'a pu être ob,tenu que par des efforts persévérants et habiles ; au point de de vue parlementaire, le triomphe de M. Witos, apôtre de la réforme et auteur du projet adopté, ne fait de doute pour personne. Quant à l'opportunité de la réforme, telle que le projet l'établit, le sentiment du pays ne m'a point paru être aussi unanime que celui de l'Assemblée. J'ai recueilli sur ce sujet les avis les plus différents. Étant étranger, j'aurais mauvaise grâce à donner le mien : je me bornerai donc à marquer ici les grandes lignes de la réforme agraire polonaise.
Les biens fonciers sont divisés en un certain nombre de catégories et suivant cette division, seront mis successivement à la disposition des services publics chargés d'appliquer la réforme.
1'® Catégorie : les domaines de l'État, biens du Fisc, majorats, biens provenant de la succession des anciens Etat copartageants.
2® Les biens appartenant aux membres des anciennes familles régnantes de ces mêmes États*
3" Les biens de Tancienne Banque russe des Paysans et de l'ancienne Commission prussienne de Colonisation,
4*^ Les biens de mainmorte, terres appartenant aux évêchés, aux chapitres, aux cures et aux couvents.
5® Les biens ressortissant à des institutions publiques on à diverses fondations.
6® Les domaines privés exploités irrégulièrement ou imparfaitement.
7^ Les domaines privés qui auraient été divisés en parcelles sans Tautorisation des services publics compétents.
8* Les biens acquis au cours de la guerre (du 1*' août 1914 au 14 septembre 1919) par des personnes dont l'agriculture n'est pas la profession habituelle.
9® Les biens acquis au cours de la guerre par des personnes qui n'ont pu payer leur prix que sur les bénéfices réalisés par la spéculation.
10® Les biens qui, dans les cinq dernières années, ont changé de maître plus de deux fois, sauf le cas d'héritage.
iV Tous autres biens privés, et, en première ligne, ceux qui ont été dévastés au cours de la guerre et dont le propriétaire n'aura pas entrepris la remise en état d'exploitation.
Les terrains compris dans les cinq premières catégories sont expropriés, sous réserve d'une entente préalable avec le Saint-Siège pour les biens ecclésiastiques, et à charge par l'État de respecter rintention des fondateurs pour les biens de fondation. Ceux qui sont classés dans les catégories suivantes feront successivement, et au fur et à mesure des besoins, l'objet d'un rachat forcé. Il ne sera laissé à un même propriétaire que ; 60 hectares dans les zones industrielles et suburbaines ; 180 hectares partout ailleurs, sauf dans certaines régions de la Posnanie et dans quelques territoires de la partie orientale de la République (Ukraine et Blanclie-Russie ?), où le maximum est élevé à 400 hectares.
Le propriétaire du ou des domaines soumis au rachat forcé ne pourra garder qu'une maison de ferme, organisée en vue de l'exploitation directe. Cependant une exception est faite en faveur des
grandes entreprises agricoles « du type industriel supérieur » ; il sera permis à leurs propriétaires, en vue d'assurer la production des semences, l'élevage, etc., de conserver soit la totalité du domaine, soit la partie reconnue indispensable à cet effet. Avant de procéder au rachat forcé, on accordera au propriétaire un délai de trente jours, durant lesquels il pourra proposer à TEtat une vente amiable. En cas de rachat forcé, il sera attribué au propriétaire une indemnité représentant la moitié du prix moyen d'achat dans la région où le bien est situé. Enfin le cheptel n'est pas soumis au rachat forcé, et les améli#rations apportées et mises de fonds affectées à L'exploration agricole peuvent donner lieu à compensation.
La division en catégories atténue, dans une certaine mesure, le caractère radical de la réforme : car l'Etat ne procédera à l'expropriation ou au rachat forcé des biens d'une catégorie, qu'après avoir épuisé ceux de toutes les catégories précédentes. Il est permis de supposer qu'il n*ira point jusqu'au bout des ressources que la loi
met à sa disposition, ou tout au moins qu'il y emploiera quelque temps. Ces délais constituent pour la production une sauvegarde précieuse : seront-ils une sauvegarde suffisante ? l'avenir nous rapprendra. On peut dire de cette loi, comme de beaucoup d'autres, qu'elle sera plus ou moins utile ou nuisible selon la manière dont on l'appliquera.
Nous avons encore quelque peine à comprendre les difficultés que les Etats nouvellement créés ou ressuscites éprouvent, à résoudre d'un seul coup et dans un minimum de temps des . problèmes qui, en France, en Angleterre, en Allemagne furent étudiés longuement et progressivement résolus. La Tchéco-Slovaquie et la Pologne, pour ne prendre que ces deux exemples n'ont pas le temps de s'arrêter à des essais, à des expériences préparatoires : il leur faut prendre les questions au point où les a conduites, en Occident, une lente et prudente évolution ; par-
fois même, leurs hommes d'Etat, pour répondre aux exigences d'une minorité éprise de progrès et un peu aventureuse, se voient contraints de prendre les devants sur l'évolution occidentale. Plutôt que d'imiter, on veut faire mieux, pour arriver plus vite ; et cela est assez naturel. Il convient d'avoir présent cet état d'esprit, pour apprécier équitablement certaines réformes, qui peuvent sembler radicales et prématurées, et qui étaient peut-être inévitables.
J'ai déjà indiqué ^ en expliquant le régime économique de la Pologne, quelques-unes des mesures établies par le gouvernement de Varsovie en vue d'améliorer la condition matérielle des ouvriers : réglementation du travail des femmes et des enfants, j ournée de huit heures, obligation pour les entreprises de fournir aux ouvriers des habitations gratuites ou à bon marché, des vivres et des vêtements à prix réduits, etc. Nulle part je n'ai entendu contester le bien-fondé de ces mesures : on ne reproche au gouvernement que de les avoir appliquées