‹ L'épreuve [microforme]Chapitre 12 sur 36 · LL · texte numérisé non relu

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—Tiens, regardez là ; voyez-vous dans le coin ? c’est lui, c’est Paul Gou'er, üit le guide, Les quatre amis fixèrent l’endroit qu’il indiquait de sa main et reconnurent leur ami qui, n’ayant pas eu le temps de se dérober à leurs regards, avait tourné le dos. La pitié secoua leur âme et ils S’apitoyèreut sur son sort En s’avançant dans cette direction, ils regrettèrent qu’il fût défendn de parler aux prisonniers. Rodolphe avait laissé passer un de ses amis en avant avec le guide et en tenait deux autres en arrière de lui, de sorte qu’étant au milieu, il avait plus de chance de ne pas être vu par les gardiens. En passant près €u condamné qui se cachait la figure, Rodolphe hasarda ces deux mots: Pauvre Paul ! et il glissa dans sa chemise entr'onverte un billet... A quelques pas de là, les quatre amis se retournèrent et regardèrent une dernière fois : le prisonnier pleurait !....….. —C'en est assez, dit l’un deux, allons-nons-en ; je veux bien croire qu’il y ait ici des criminels, mais il y a sûrement des malheureux. Le billet contenait ces mots: ‘ Malheu- ‘reux et cher ami, je pleure le destin fatal qui ‘‘ s’est abattu sur ton existence. Je demeure ‘ quand même con ami £t je veux te remplacer ‘ auprès de ceux que tu as quittés pour toujours. ‘ Violette me paraît étrange. Adieu, pe ‘ Paul.”

Paul était demeuré accoudé à l’étroite fenêtre de sa cellule, abîmé dans sa douleur. Se perdant en conjectures, depuis un an qu’il était au pénitencier, il échoua chaque fois qu’il voulut pénétrer l’insondable énigme qu’il l’avait conduit au bagne. Il vit alors avec désespoir la triste perspective d’une vie désormais vécue au contact des forçats, ces monstres humains. Ce n’était plus un rêve, et il était donc vrai qu’on le considérait indigne de vivre dans la société des hommes. Désespérant de ne plus revoir la liberté, malgré toutes ses protestations d’innocence, il résolut de sacrifier courageusement son corps à la justice humaine et de vouer son esprit, sa vie malheureuse, au souvenir de Violette, afin de jeter un peu d’éclat dans son âme sombre et meurtrie. Il saisit fièvreusement sa plume et se courbant eur son lit, il écrivit :

‘ Pénitencier St-Vincent de Paul, 21 mai 188...

‘ Pardon, Violette, ma bien-aimée, pardon !

‘ pardon ! ! Je suis innocent. Je suis si misé- ‘ rable, on me croit un tel criminel que si je ne ‘ connaissais l’honnêteté de ton cœar, et la con- ‘ fiance absolue que tu as mise dans les serments ‘ solennels que je t’ai faits de mon amour, je croi- ‘€ rais que toi-même tu doutes de mon innocence ‘et de mon honorabilité. Puisque les hommes

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me bafouent et me renient comme un humain, Dieu, au moins, connaît mon âme innocente, et il ne me reste que toi sur cette terre de misères pour partager mon supplice. Ne crois jamais, Violette, que je me sois rendu coupable d’une telle infamie ; mon passé, toute ma vie, mon amour, en sont la négation absolue. Quoiqu’on dise, n’ajoute jamais foi à cette condamnation erronée, pas même à la vraisemblance qui ressort de mon procès et de la sentence sévère des juges. Je suis la victime d’un monstre que je ne puis désigner, pas même soupçonner, car traitant tout le monde avec une égale amitié, je n’aurais pu penser avoir un ennemi capable d’une aussi noire scélératesse.

‘ C’en est donc fait de mon bonheur et peutêtre du tien! Il me faut considérer ma vie malheureuse, comme décisive et faussement expiatrice, passée dans ma retraite sombre, me la représenter comme un abîme où je dois souffrir en attendant la mort. Que ces paroles, chère Violette, ne t’inspirent aucune tristesse, aucun effroi, Si tu m’aimes encore et quand même, rassure-toi, car je veux vivre, souffrir et espérer. Non, je ne croirai point qu’il veuille notre malheur l’Etre puissant et bon qui donne à l’innocent le courage, la force de subir le châtiment mérité par un lâche et inhumain déserteur, Je ne puis me dire d’une telle fermeté, que cette épreuve ne puisse m’ébranler, car j'ai souffert et souffre plus que mon lot;

‘ mais si tu m’aimes encore je n’aurai pas de ‘€ faiblesse et je souffrirai bien malheureux, mais ‘€ résigné. Ton souvenir, ton amour adouciront ‘ mes peines, en développant toujours davantage ‘€ dans mon cœur l'affection qui devait servir un ‘€ jour à notre félicité, car je serais devenu ton ‘€ époux.??

Violette sentit son cœur se gonfler, sa gorge se serrer, son âme secouée par un sanglot. Etouffant sous l’étreinte cruelle, sa vie sembla couler de ses yeux rougis.

Si c’est du cœur que juiliissent les plus beaux sentiments, de l’âme qu’éma:ent les plus nobies pensées, si c’est aux qualités du cœur et de l’âme que doivent s’attacher l’estime et l’affection, combien, Ô femmes aimantes et sensibles, ne devezvous pas être aiïimées, combien il doit être doux de souffrir quand on vous aime et que vous nous aimez !

Elle voulut parler à l’image de Paul et articuler son nom, mais le tremblement de ses lèvres et le choc terrible l’en empêchèrent. Elle demeura quelque temps, dans cet état mais contraignant ses larmes qui.coulaient avec peine, elle baisa avec effusion la lettre qu’elle tenait sur son cœur et en continua la lecture :

‘ Ma bien-aimée, la pensée d’être encore aimé ‘ par toi Sera ma seule consolation ; j’y trouverai ‘ le courage nécessaire pour supporter mon sort. ‘ Je serai fort en me rappelant ton souvenir, mais ‘ tu me pardonneras mes larmes, puisque désor-

‘ mais il ne me sera permis que de t'aimer, souf- ‘ frir et languir dans une séparation éternelle.

‘ Que le sort est cruel et combien le bonheur ‘ qui devait nous échoir pâlit à la pensée du par- ‘ tage inégal que le destin fait de sa fortune et de ‘° ses biens ! Comprends-tu la grandeur du mal- ‘heur qui m’accable ? Saisis-tu la grande ‘ épreuve qui me prive de ta vue, qui m’arrache ‘ de ton sein virginal où je devais déposer reli- ‘ gieusement les baisers dont Dieu a mis dans ‘€ nos âmes la semence et l’infinie grandeur ?

‘€ Fuis mon passé bienheureux, tu es tout mon ‘ bonheur. Fuyez, ondes vaines du temps qui ‘ ne revient pas, fuyez bien loin, mais si loin que ‘ vous parveniez, vous n’effacerez pas de mon ‘ cœur l’immense amour qu’il voue à celui qui ‘€ lui ressemble ! !

‘ Je suis peut-être téméraire de te parler ainsi, ‘ Violette, car j’ignore les sentiments qui t’ani- ‘ ment maintenant à mon égard. En réalité, je ‘© ne suis plus qu’un forçat, et pour satisfaire aux ‘° exigeances sociales, tu n’as peut-être que du mé- ‘“ pris pour moi. Je le sens, je ne suis plus rien ‘° et je ne mérite plus qu’on me traite avec pitié. ‘€ Mais, ma chère aimée, devant Dieu qui m’en- ‘ tend, je te jure mon innocence !

‘Ferme tes yeux sur ma matière si tu dois ‘ plaire à ton entourage, mais au moins, hors de ‘ notre horizon mortel, estime-moi dans l'infini. ‘ Mon âme te suivra avec fidélité dans ta vie que ‘tu me feras connaître, partageant tes joies et

‘tes peines, car nos deux âmes seront les deux ‘ sœurs, Sois heureuse et souviens-toi que, quoi- ‘ qu’éloigné de toi dans la vie, j’existerai tou- ‘jours pour te chéri: dans la beauté et la gran- ‘ deur de la nature qui plane au-dessus de nos ‘ misères et de mon malheur ! ! ?

Violette tomba défuillante dans son fauteuil et y demeura un long temps sans sentiment. Quand elle reprit ses sens, le soleil avait disparu derrière l’horizon, les passants se faisaient rares dans la rue, tout était calme au dehors et autour d’elle. Ouvrant ses yeux appesantis, elle se dressa de toute la hauteur de “on corps affaibli, en apercevant sur le mur de sx chambre le portrait de Paul qu'éclairait la lumière de la rue: Les yeux hagards et tremblant dans tout son être, elle crut mourir. Mais retrouvant l’énergie dont la femme nous donne des exemples dans les circonstances les plus pénibles, elle s’avoua amèrement sa lâcheté d’avoir peur de celui qui l’adorait et qu’elle aimait. Elle s’avança d’un pied ferme jusqu’à sa fenêtre par où pénétrait la lumière de la nuit, et lut les dernières phrases de la lettre.

‘© Si tu m’aimes encore, écris-moi, tes lettres ‘me parviendront sûrement, car on me permet ‘ de correspondre pourvu que l’on prenne con- ‘ naissance du contenu des lettres. Tu ne dois ‘“ rien craindre, Violette, et tu peux écrire ce “ qu’il te plaira ; ton cœur ne peut rien inventer ‘ qui me soit préjudiciable, et tes bons sentiments

‘“ me vaudront peut-être d’être traité avec plus ‘* de justice. Adresse :

‘ PAUL GOULIER, ‘* Pénitencier de St-Vincent de Paul, ‘6 Comté Laval.”

Violette ferma la lettre et la mit en lieu sûr, désirant cacher la résolution qu’elle prenait de correspondre avec son bien-aimé. Elle entendit sonner 9 heures, et se rappelant l’engagement qu’elle avait pris avec Rodolphe pour une excursion sur le fleuve, le soir même, elle se disposa à descendre, Elle mit un peu d’ordre dans sa toilette, épongea à l’eau froide sa figure pâle, ses yeux tout rouges d’avoir pleuré, et se mit à chanter, pour éloigner le moindre soupçon de cette scène qui avait mis tant de désordre dans son cœur. Le timbre de la porte résonna: c'était Rodolphe qui arrivait.

Edouard, le frère de Violette, était passé au salon avec Rodolphe. Ils causèrent gaiement et se réjouirent de la belle soirée qu’il faisait pour l’excursion. Rodolnhe s'était dirigé vers le piano. Des romantes étalées en désordre snr une table attirèrent sa curiosité. Il aperçut encore ouvert, ‘€ Sans toi,” de Dardelot, qui lui sembla humide comme si des larmes y étaient tombées. Il s’assit et se mit à chanter de mémoire sa dernière romance inédite.

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