XIII
C’est au mois de mai. Tous les soirs, les cloches de l’église de Charlesbourg carillonnent gaiement,
et le peuple äu village se rend aux exercices du mois de Marie, Le père de famille qui vient à peine de terminer sa journée de labeurs, vainquant la fatigue, revêt son habit le plus propre et prend dévotieusement le chemin de l’église, en compagnie de sa femme et de ses enfants. Les jeunes filles, foilettées et pimpantes défilent, les unes précieuses, les autres souriantes, au milieu des groupes de jeunes gens qui s’attardent intentionnellement pour les voir passer.
De tous les côtés, de la rue principale, des rues transversales, arrivent des hommes, des femmes, d’autres personnes plus jeunes et plus bruyantes, qui baissent le ton de leur voix à l’approche du Lieu Saint. Tous rentrent pieusement, plongent les doigts dans l’eau bénite, se dirigent à leur banc en faisant le signe de la croix et en se prosternant aux pieds de l’Eternel. Les pères et les mères envahissent la nef, pour être plus près de l’autel; les jeunes gens et les jeunes filles montent au jubé, d’où ils répondront aux prières, mais où ils peuvent mieux se-voir, entre deux Ave.
Les élèves du couvent entonnent un cantique à Marie : O Vierge Immaculée !?”’ Les enfants de chœur, les mains jointes, viennent faire la génuflexion au pied de l’autel et vont se placer de chaque côté du sanctuaire. Une statue de la Vierge, élevée sur un piédestal, brille au milieu des fleurs parfumées et des cierges qui brûlent. La douceur et l’humilité se reflètent sur la fignre sainte de cette femme qui fût la mère de Dieu...
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La musique cesse, le signal est donné, tous se recueillent et prient: Je vous salue, Marie, pleine de grâces...
Le vicaire commence la prière du soir et tous de répondre à demi-voix, un bruit doux de sons vivement articulés, remplit la voûte du saint lieu, Cette foule recueillie, murmurant tout bas sous l’œil vigilant de la Vierge, à quelque chose de mystique qui fait s'épanouir les mes cherchant et trouvant le bonheur dans la prière fervente... Après... une invocation....…. un eantique... une courte allocution sur Ia chasteté, le dévouement, la sainteté de Marie, Après... L'on prie pour les morts, pour les malheureux, pour les personnes qui entreprennent un voyage périlleux, pour les malades, pour tous enfin qui sentent le besoin d'être secourus par quelqu'un de plus puissant que les puissants de la terre,
Un soir, après un entretien sur la résignation et le sacrifice dont Marie a donné une preuve sublime, le Curé avait déployé d’une main tremblante une feuille de papier sur laquelle était écrit la liste des recommandations à faire aux prières, D'une voix qui ne put dissimuler une grande émotion, il lut : On recommande aux prières de l’archiconfrérie une jeune fille malade et malheureuse... Après un court silence qui lui permit d’étouffer un sanglot qui montait à sa gorge, il avait repris et achevé l’énumération des sollicitations à la prière... Prions, mes frères, dit-il en finissant, demandons à Dieu de secourir
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ses enfants éprouvés...….. et sur un signe de sa main, tous s'étaient agenouillés de nouveau pour prier, Un bruit insolite, quelque chose qui ressemble à un chuchotement de voix attira l’attention dans le bas de la nef principale, Le gardien se leva, et avec un air menaçant, il s'approcha de l'endroit indiqué, prêt à faire observer la disei-
pline dans la maison du Seigneur... Uue jeune fille, à genoux, défaillante et la figure cachée dans ses deux mains, pleurait...….
— Etes-vous malade, Mademciselle, dit-il, avec douceur ?
— Non, répondit la jeune personne, en montrant ses traits altérés, baignés de larmes...
La prière était finie, tout le monde s’en retournait, en causant, le cœur gros de sympathies pour cette jeune femme que personne ne connaissait. Le curé parut dans le sanctuaire, longea la nef en récitant un bout de bréviuire ternel reconnut la malheureuse...
— Allons, Violette, dit-il, ma pauvre enfant, viens'avec moi...
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Quelques Jours après, vers les trois heures de l’après-midi, le curé se promenait avec recueillement dans son jardin, qu'il arpentait d’un pas lent et cadencé. Le mouvement précipité de ses lèvres et la lecture d’un livre qu'il ouvrait et fermait alternativement tout en priant, affirmait qu’il disait son bréviaire et récitait de mémoire
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les oraisons qu’il répétait chaque jour depuis vingt-cinq années de prêtrise. Son attention fut attirée par l’arrivée d’une voiture qui s’engageait dans l’allée conduisant au presbytère. Un moment après, un jeune homme en descendait qui s’empressa de lui présenter ses respects.
—Tiens, dit le curé, c’est mon pénitent, c’est vous, Rodolphe ? Nous sommes pourtant loin du jour de Pâques ; qu'est-ce donc qui vous améne, soit dit sans reproche, car quoique vous soyez toujours le bienvenu ici, on ne vous y voit jamais ?
—M. le curé, lui dit le jeune homme, je viens d’habitude vous voir pour les choses de ma conscience, aujourd’hui, je viens vous exposer les choses de mon cœur. J’ai grandement besoin de vos conseils, voulez vous m’accorder quelques instants d’entretien ?
—Certainement je le veux, mon ami, je serai trop heureux de vous être de quelque secours. Entrez donc, mon bon ami.
—Je vous demande pardon, M. le curé, répondit Rodolphe en se retirant pour le laisser passer... et il suivit.
Le curé ferma les portes qui conduisaient aux autres pièces de la maison, approcha une chaise près de la sienne et devinant le désir de Rodolphe de se trouver seul avec lui, il le rassura en lui disant qu’il n’y avait personne dans la maison.
—Asseyez-vous mon garçon, et dites-moi ce qui vous importune...…...
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— Ah ! si je savais... si j'étais sûr que vous diriez comme moi...
— Enfin, qu'est-ce ? on dirait qu’il y a du mystère en vous ?
—Eh bien ! M. le curé, j'aime !
— Mais, c’est très bien, il n’y a pas de mal à ça.
—Oui,...... et j'aime éperdûment..…….
—Mais il est naturel, mon ami, que vous y passiez. À 24 ans c’est en plein l’âge de vous marier et de rendre une femme heureuse.
— Oui, M. le curé, mais je veux que vous me fassiez aimer en vous faisant l'interprète de mon cœur auprès de cette adorable personne que je poursuis de mon amour et qui semble me fuir...
— Vous vous montez la tête peut-être, parce qu’elle ne montre par le même enthousiasme que vous ;car à moins que Son cœur ne soit pris déjà, je ne vois pas bien pourquoi elle refuserait l'amour d’un noble garçon comme vous.
Rodolphe sentit une angoisse lui serrer le cœur ; il vit une fois encore, dans ces paroles du prêtre, le même obstacle se dresser, indomptable.
—-Son cœur pris ou non, M. le curé, vous pourriez au moins lui dire, la convainere que nul autre peut l’aimer autant que moi, car je l’adore..…….
—Je peux lui dire mais sans la convaincre, car, mon cher, la femme est entière et quand son cœur fait un pas, elle ne revient pas en arrière...
— Dieu ne peut être aussi injuste ; permettraitil que je subisse l’influence de la grâce captivante de cette créature si je suis impuissant à m’en faire aimer ?
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M. Rodolphe, le Tout Puissant ne vous fait pas un crime d’aimer sa créature pour ses charmes, ses qualités, et cet amour que vous avez pour une femme qui peut vous échapper, vous le dites avec tant de grandeur, qu’il est une manifestation divine, Mais, je le répète, si son cœur est pris, fermez le vôtre pour elle ; il n’y a pas de plus grand esclave qu’une femme qui aime, elle chérit son esclavage, Donnez à une autre toute votre affection, aimez en elle la sensibilité, l’amour et la délicatesse que Dieu à déposés dans le sein de la femme,
— Alors mon entreprise est folle, si je veux me faire aimer d’une femme qui en aime un autre ?
— Je le crois, mon ami, car si elle déploie quelquefois toutes les ressources de son jnagination pour plaire à celui qu’elle aime, nul autre que son idéal peut faire impression sur son cœur...
— Mais si un obstacle fatal rend impossible toute liaison, la religion doit vous inspirer les moyens de détourner vers un but plus pratique, un amour qui deviendra stupide à force d’être désespéré et stérile 72...
— Mais enfin, Rodolphe, mon ami, dites-moi quelle est cette jeune personne dont la vie semble entourée de mystère ?......
— C’est Violette, mon Père, c’est elle-même que
j'adore et qui s’obstine à pleurer toujours son mi-
sérable Paul, et qui repousse mon amour en me préférant cet être criminel dont j’ai honte d’être le rival vaincu.
Le curé était devenu pensif, Son masque mat et affaissé se ramassa en débris sur ses joues molles et tombantes, son grand front ridé devint lisse comme si une faiblesse morale en effaçait les plis énergiques ; son œil terne et rêveur plongeait indécis dans le vide, Le chagrin semblait dominer le ministre de Dieu, et son silence morne avouer
—Mon cher M. Rodolphe, que cette femme est malheureuse ! !
— Je le sais, et personne plus que vous, qui êtes son oncle et son directeur, pourra lui faire admettre ce que lui commandent la religion, l’honneur et sa destinée. Montrez-lui toute la laideur de son amour persistant, malgré l’énormité du crime de son amant; citez-lui les Evangiles : faites-lui lire ce que disent les docteurs de lEglise, ce que dicte la morale, les devoirs qu’elle doit à Dieu et à la société, Dites-lui qu’elle est aimée, qu’elle peut encore être, heureuse si elle
— Je veux bien faire des efforts dans ce sens, d’autant plus que je crois à la sincérité de votre amour ; mais, mon Dieu, qu’il m’est pénible de monter à l’assaut ; que dire de plus que ce que j'ai déjà fait valoir, comment m’y prendre !.....
— Je vous le dirai ; le premier pas à faire, le plus important dans la circonstance, c’est de lui prouver la culpabilité de Paul, lui faire voir toute la noirceur de cet homme qui s’offrait sous les dehors d’un ange.
— Comment lui prouver cela, à moins de lui lire les pièces du procès et sa condamnation ?......
— Je les ai, M, le curé, et si vous voulez travailler à son salut, comme je le crois, eh bien, soyez demain soir chez sa mère ; nous nous y rencontrerons Comme par hasard, et là, en compagnie de Madame Monteil et d’'Edouard, nous ferons naître l’occasion de les lire, de les discuter, enfin de convaincre notre chère Violette, cette ingénue, cet ange, qui se laisse mourir pour un criminel,
— J'y serai, Rodolphe, comptez sur moi.
— Merci, M. le Curé ; à 8 heures, n'est-ce pas ?
— À 8 heures, c’est entendu,
Rodolphe se leva, rayonnant de joie, et pressant avec respect les deux mains du bon abbé, il prit congé de lui.
Il était six heures ; sa bête, affamée, piaffait d’impatience. Quelques instants après, l’on vit une masse informe et mouvante, dans un tourbillon de poussière disparaître dans le lointain,
Violette était devenue solitaire, elle pleurait toujours. Sa mère en éprouvait des inquiétudes profondes, et son affection ne put rien pour consoler la pauvre enfant qui s’étiolait de jour en jour, commençait à tousser et passait des nuits entières sans sommeil.
Un soir, après le dîner, elle se dirigea mélancolique sur la terrasse, abîimée dans sa douleur.
Plus de sourires, tout lui dit que le bonheur la fuit ; son amant lui est ravi, il lui faut mourir! Plus rien l’enchante et l’anime, ni les belles nuits pleines de rosée, ni la voix gaie du rossignol, ni la brise embaumée de l'été, ni les frémissements des feuilles, ni la nature grandiose qui offre à son admiration les merveilles de la belle saison,
Il est 7 heures ; il fait doux, il fait bon, C'est à l’heure où le soleil, descendu derrière l'horizon, projette encore dans l’espace bruni des rayons frissonnants dans l’air attiédi, où le pinson et la fau vette se baisent sur la colline, où le bocage reprend son mystère, les bois sombres s’estompent dans le crépuscule, où les grands arbres exténués semblent respirer dans l’azur du ciel.
Violette pleure, et son corps, fatigué par les longues nuits sans sommeil, chancelle et succombe épuisé, au bout du chemin, comme le laboureur honnête, bon époux et bon père, fatigué par les longues veilles, s'endort au bout d’un sillon. Elle aime, elle souffre ; ses joies se sont changées en alarnies, elle meurt sans pouvoir mourir.
Restée fidèle à son fiancé perdu, elle sent la mort se glisser petit à petit dans son corps affaibli. Sa mère l’entoure de son affection et quand elle veut la consoler, lui donner du courage, elle se tait soudain, baise son grand front pâli et pleurt avec elle. (C’est que les femmes se comprennent et ont une âme bien sensible, L’une est-elle abîmée dans la douleur, l’autre pleurt aussi. Est-il malsain, injustifiiable de regretter
un être aimé qui devient infâme, la femme, la mère, comprenant le devoir qui Fui incombe pour le bonheur de sa fille, s’avance courageuse, pleine de confiance en sa prière fervente, et vient heurter son zèle maternel contre un cœur de pierre qui gémit. Quand la femme aime, elle aime toujours et quand même, quoi qu'il arrive.
— Voyons, ma fille, dit Madame Monteil, rends sur toi et montre-toi aimable, J’aperçois M. Rodolphe qui vient par ici; c’est un gentilhomme et il t’estime trop peur le recevoir avec indifférence.
— Vient:il seul? dit Violette.
— Non, Edouard Paccompagne.
— N'ayez aucune crainte, ma Ponne mère, Rodolpne est un ami d'enfance que j'aiine toujours à revoir; si j'ai quelque défaillance, ïl saura bien me la pardonner.
Sur ce, Madame Monteil la quitta et pénétra dans la maison en saluant Rodoiïiphe au passage,
Edouard était entré et Rodolphe avait rejoint la jeune tille.
—-Bonsoir, Mademoiselle, dit-il en s’inclinant, comment est votre santé 1 — Assez bonne, merci. Il me tardait de vous
— Que ne l’ai-je su plus tôt, je serais accouru Vers VOUS...
— J'aime à revoir votre visage ami ; lesouvenir de ceux qui ne sont plus et qui nous étaient familiers ressort plus précis dans ma mémoire.
Rodolphe se pinça les lèvres, mais ne perdant pas contenance, il rprit :
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