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quand ma pensée absente rendrait sombre et monotone le toit conjugal
—Ah! Violette, vous vous obstinez à demeurer fidèle à cet amour qui vous tue. Je regrette, je pleure comme vous, le sort de notre malheureux Paul, mais au moins, convenez donc qu’en réalité vous ne pouvez plus former des projets d’avenir indissolubles, et qu’il vous faut détourner de lui un amour inutile, susceptible d’aucun résultat, puisque vos existences ont chacune un but opposé...
—Non, Rodolphe, rien n’y fait. Je souffre, oui je souffre, je nourrai peut-être, j'ai déjà commencé, mais , .ime ma douleur, j'aime ! j’aime ! !
— Vraiment, mademoiselle, je ne comprends pas bien ce sentiment si vivace, cet amour intarissable pour un homme que la fatalité éloigne de vous ; un être qui, après tout, devrait plutôt vous inspirer du mépris. Mais non, vous vous attachez à son souvenir, vous vous y exténuez, vous vous torturez, vous souffrez en vous étiolant sans cesse, vous aimez quand même et toujours
—Je saurais ne pas souffrir si je ne devais plus aimer. Je trouverais l’énergie nécessaire pour ne détourner de l’amour, je saturerais mon [cœur de mépris pour celui que j'aime, si je devais me le représenter parjure à ses serments, infidèle à ses devoirs, traître à son semblable et indigne de toute commisération. Mais il n’est rien de tout cela ; Paul est un honnête garçon, aujourd’hui comme il l’a toujours été, et je serais une ingrate
de jeter froidement un voile sur le passé, de ne plus penser à lui, parce qu’il a été jeté sans pitié, comme un vil malfaiteur, dans une prison où il languit, abandonné et malheureux, M. Rodolphe j'ai aimé Paul, je l’aime encore et je chéris jusqu’à mon amour depuis que je partage son épreuve.
—Aimez-le donc, reprit le jeune homme, mais aimez-moi aussi. Ne suis-je pas chevaleresque comme lui? Mon dévouement, mon cœur, mon amour, ma condition sociale ne valent-ils pas les siens et j’ai en plus la liberté ?........ écho
— Non, non, mon ami. J’apprécie à leur juste valeur vos attentions, mais je résisté obstinément à partager mon cœur, je demeure insensible à vos supplications.
Rodolphe ressentit au cœur une immense douleur ; il crut perdre la raison. Ayant épuisé toutes les ressources et les intrigues, il tenta une fois encore de convaincre la femme qu’il aimait et qui lui échappait, en employant le dernier moyen que lui suggérait une expérience romanesque.
—Mademoiselle, dit-il d’une voix triste et tenant ses yeux baïssés, je n’ai pas honte de mon amour ; mais puisque vous demeurez insensible à ma voix, j'ai honte d’avoir fait bruyamment parade de mes sentiments pour vous. Loin de m'être attaché à vous laisser deviner que je vous aimais, je vous ai ouvert honnêtement mon cœur pour vous y faire voir la vérité ; j’ai joint à une témérité bienséante toute la ferveur de mon âme,
pensant qu’une telle franchise vous ferait sûrement partager mon amour. Au plaisir de me sentir aimé de vous se joignait une crainte vague, une appréhension qui me faisait entrevoir la moindre maladresse de ma part, qui aurait pu vous déplaire. Je me surveillais afin de ne vous contrarier en rien, et pour combler vos désirs, je courais au-devant de tous vos caprices...
—Mon Dieu, M. Rodolphe, suis-je si coupable après tout, si je ne vous saute au cou pour vous crier que je vous adore ? Pourquoi tant exiger de moi, pourquoi me persécuter jusque dans la distribution que je fais de mes sentiments ? Peut-on raisonner avec l’amour qui naît, grandit à notre insu, qui envahit et domine toute notre vie? Je vous le répète, mon ami, je vous estime, je vous aime même mais, je le voudrais que je ne pourrais, trahir mon fiancé, immoler son amour sur l’autel de l’indifférence et de l’oubli, J’aime Paul et ne pourrais faire autrement.
— Violette, vous êtes cruelle ! !
— Allons, Rodolphe, Dieu seul connaît l’avenir etilne vous est pas défendu d’espérer. Soyez moins sévère je vous en prie ; vous savez combien j'ai besoin qu’on me traite avec tendresse ? Nous arrivons chez nous, que votre figure reprenne sa gaieté et ne reflète pas la petite tempête que vous recèlez dans votre cœur. Soyez bon, mon ami...
—Ces dernières paroles d’espérance me consolent et me réjouissent. Bien-aimée Violette, puis-je jamais voir luire le jour où vous me souri-
rez divinement dans l’épanouissement complet de votre âme que je ne vénère et aime à l’idolâtrie.
Ils étaient arrivés chez Madame Monteil, étaient entrés et avaient causé de choses banales..…. La jeune fille toussait par intervalles, mais cette course au grand air semblait lui avoir fait du bien,
—Merci, M. Rodolphe, dit la mère, vous avez droit à toute notre amitié...
—Madame, je suis bien payé par le plaisir que j'éprouve à accompagner mademoiselle ; ce n’est pas une corvée, veuillez le croire, c’est un honneur pour moi.
Il se leva pour partir:
— Vous vous reprendrez alors, dit Violette, en se couvrant la bouche de son mouchoir pour étouffer un nouvel accès ?
—Très heureux, mademoiselle. je suis à votre disposition.
La maladie continuait d’accomplir son œuvre et annonçait une fin terrible. Violette, languissant dans une mélancolie mortelle, faisait des efforts pour combattre le mal qui la minait, soit pour dé:jouer les inquiétudes de sa mère, soit pour se tromper elle-même sur la gravité de son état. Le jour elle se traînait péniblement sur la terrasse, où elle s’asseyait à l’ombre rafraîchissante des grands arbres. Là, triste et pensive, son âme se détachait des médiocrités de la vieet, rêveuse, s’éle-
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vait légère dan: la contemplation de ses souvenirs. Parler l’ennuyait, elle préférait vivre seule. Rodolphe l’énervait par son assiduité, ses instances importunes. Elle lui savait gré cependant de ses prévenances, car ellé constatait avec un bonheur qu’elle n’osait avouer (dans la crainte de le voir évanouir) que les promenades, le changement d’air, lui faisaient un bien inouï.
Entrevoyant un avenir bien triste, elle pressentait les tortures qui l’attendaient. L’idée de la maladie inexorable qui commençait à la tuer, épuisait plus promptement ses forces et son courage.
Se rappelant son bien-aimé, elle se roidissait dans un suprême effort pour crier qu’elle voulait vivre...…, mais elle tombait épuisée, vaincue, dans une lassitude décourageante...….
— Vain espoir de revivre, dit-elle...…...,je veux au moins prouver à tous que j'aime, mourante, et que j'aimerai jusque dans la mort.
D'un pas énergique et tremblant, elle se rendit à sa chambre et se disposa à écrire à son malheureux ami.
Québec, 20 juillet 188...
‘ Bien-aimé et malheureux Paul,
‘ Je t’aime toujours et je souffre avec et pour ‘toi. Ton souvenir m’accompagne partout ; la ‘“ nuit et le jour, je pense à toi. Je pleure sur ‘ ton malheur qui est le mien.
‘ Guidé par de nobles sentiments, tu m’as de-
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‘‘ mandé dans tes lettres de te dire ma vie et ‘ j’'éprouve maintenant la faiblesse de vouloir te ‘ mentir, pour te dissimuler la triste réalité. ‘ Mais, Paul, je te dois de te dire la vérité et je ‘sens toute la cruauté que je mettrai en l’a- ‘‘ vouant, pour ne pas manquer à l’engagement ‘‘ que j'ai pris. Mon âme est triste jusqu’à la ‘6 mort ! !...... Le soleil qui brille, la belle saison ‘qui fait tout renaître, tout cela n’existe que ‘‘ pour me faire comprendre manifestement que ‘€ tout va finir pour moi.
‘Je ne voud.,ais pas te chagriner en te donnant ‘ de trop mauvaises nouvelles, et pourtant il faut ‘“ bien te le dire: je n’en puis plus, je suis ma- ‘ lade, je tousse et je n’ai plus la force de me ‘lever. Alors c’est une tempête qui gronde dans ‘© ma tête, c’est la révolte qui me tord et me brise. ‘€ J'ai envie de crier que je veux vivre, et mon ‘‘ anéantissement me prouve mon impuissance.
‘ Pauvre aimé ! je m’en vais, je le sens ; voici ‘€ juste huit jours que j’étouffe sans discontinuer. ‘ Maïs Paul, mon bien-aimé, ne te laisse pas alar- ‘mer par cette triste nouvelle. Je m’exagère ‘ peut-être et, te l’avouerais-je bien sincère- ‘ ment, je ne dédaigne pas mourir, puisque ‘je ne puis vivre avec toi. Toi à qui on a enlevé ‘ la liberté et qu’on laisse injustement, lentement ‘€ mourir dans la misère et le déshonneur.
‘€ Tu te rappelleras au moins que j’ai cru à ton ‘‘ innocence, que je t’ai aimé avec ferveur, que ‘6 j'aurais donné une partie de ma courte exis-
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