PRÉFACE XV
tempérament de la femme, j'ai dit tout le bien qu’un écrivain peut en retirer, tout le travail qu’il en peut faire sans jamais effleurer l’invraisemblance, puisque la femme, dans le bien comme dans le mal, peut atteindre le sublime. C’est ainsi que les auteurs ne craignent pas d’outrepasser la réalité, en faisant succomber subitement de douleur un être cruellement éprouvé, en mettant dans les mains d’une héroïne un poignard ou un poison, en faisant s’épuiser plus vite une existence malheureuse qui finit, quoiqu’on fasse, dans la ruine et la mort. - Que les personnes qui ont beaucoup aimé nous disent, par exemple, les peines amères et les cruelles souffrances qu’endure le cœur quand l'amour meurt ou devient irréalisable et stérile par une séparation inévitable. Que celles qui en ont été les victimes et dont le cœur a senti, avec d’affreux déchirements, tous les pas de son agonie ou la douleur cuisante de l'abandon, regardent dans ce sombre passé et nous disent leur infortune :
l’homme peut en être malade, la femme en meurt !
C’est au mois de mai. Tout renaît dans la natu:e ; l’oiseau mêle son chant aux parfums ‘des prairies qui reverdissent, les fleurs embaument l’air, les arbres rajeunissent et le bocage reprend sa gaieté. A l’aube du jour, à l’heure où la nature encore endormie achève son rêve, pour bientôt se réveiller sous les caresses amoureuses du soleil qui boit sa rosée, une silhouette se dessine dans l’ombre des grands murs humides du Pénitencier de St-Vincent de Paul. Un homme vêtu du costume du détenu marche à pas lents, dans l’attitude de quelqu'un plongé dans la réflexion, la tête baissée, la figure mate et œdématiée comme au lendemain d’une nuit agitée et sans sommeil. Qui donc es-tu, pauvre mortel, courbé et anéanti dans la äouleur ? Est-ce le remords qui t’agites et te rends fiévreux ? Est-ce ton âme criminelle qui gémit dans un long repentir ? Es-tu l’être immonde, indigne de la société, qu’on fait mourir lentement
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ton crime, ou es-tu le monstre qui feint de s’attendrir et qui cherche, par un recueillement hypocrite, les moyens d’échapper à ta sentence ? Qui es-tu, que médites-tu ?
Paul Goulier est le nom du prisonnier. D’un passé sans tache, il gémit sur le désespoir où il a plongé sa famille déshonorée. Il n’ose donner une pensée à sa bien-aimée Violette, de peur d’insulter à son innocence par le souvenir du crime atroce dont on l’accuse. Epuisé et navré, il donne libre cours à sa douleur ; sa poitrine se soulève prête à éclater. N’attendant plus rien des hommes, il veut crier à Dieu de le secourir, mais un sanglot l’étreint à la gorge, étouffant son cri désespéré : pitié! Il entra, et en longeant le corridor qui conduisait à sa cellule, il sentit un frisson parcourir tout son être, tant ce lieu sombre a un aspect sévère. ‘Tous ces gens, dit-il, ont des ‘ figures hideuses ; le châtiment semble les aigrir ‘ et leur donner des instincts encore plus féroces.?’ Il faisait ces réflexions en marchant lentement dans le corridor ; l’écho répétait le bruit de ses pas.
—Qui va là? arrête ! dit une voix menaçante ; qui es-tu ? où vas-tu ?
—Je suis Paul le privilégié, cellule 24, côté nord ; je monte chez moi, monsieur le garde.
—Très-bien, passez. Paul avait obtenu, par sa douceur et sa bonne conduite, des libertés dont il n’abusait pas, dans la crainte de déplaire et de g’aliéner les autorités en perdant leur confiance.
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Il était arrivé à sa cellule, Il y pénétra avec angoisse.
‘ Horreur, malédiction, quel est donc le monstre ‘ pour qui j’expie ce crime ?...…. Tout est fini, ‘ bien fini... mais je saurai être courageux. ‘ Puisque je suis mort à la société des hommes, ‘ mon âme vit encore pure devant Dieu,’ et s’approchant de la petite ouverture qui lui permettait de voir le ciel, il ouvrit ses grand yeux bleus, éteints par la fatigue et la douleur, et il admira l’immensité. Embrassant de son œil humide toute l’étendue jusqu’à l’horizon, des larmes brûlantes coulèrent le long de ses joues. Tout était beau dans la nature. Toutes les belles choses renaissaient à la fois pour l’embellir, comme s’il y eut une saison destinée à chanter et à faire resplendir le sublime esprit qui coordonne tout dans l’univers...…. Il était 6 heures du matin, le soleil émergeait à peine de l’horizon ; surprenant la nuit et ses songes, il venait présider au réveil du jour. La rosée de la nuit émaillant l’herbe nouvelle, de paillettes de toutes les couleurs, surprise par le baiser caressant du soleil, s'élevait vaporeuse et diaphane dans l’espace. Le ciel d'azur semblait reculer ses bornes pour faire plus grand encore le large horizon. L’hirondelle légère sillonnant la nue, venait de là-bas, de sa patrie peut-être, du pays de sa fiancée, et ralentissait ironiquement son vol en passant à sa fenêtre infranchissable. Les jeunes feuilles frissonnantes sous la brise matinale, le chant des
oiseaux, le bruissement de l’onde, répandaient dans l’espace ce concert doux et inémitable de l'infini... ‘6 O0 fatalité désespérante ! dit le pri- ‘‘ sonnier en se redressant, j'étais donc destiné, ‘ quoiqu’innocent, à périr comme un vileriminel®? ‘6 Qui pourra jamais venger mon honneur outragé, ‘ ma famille humiliée et malheureuse ! Et Vio- ‘6 lette..…. O ma pauvre Violette ! me pardon- ‘ nera-t-elle de l’avoir aimée en mêlant notre ‘€ vie, tous nos instants, à un passé bienheureux ‘ qui ne reviendra plus ?...….. 7 En disant ces mots, il éclata en sanglots.
Paul Goulier était né à Québec, cette ville essentiellement canadienne et pittoresque qui domine le fleuve de toute sa hauteur ; où les plaines d'Abraham se sont faites si étendues et si imposantes pour recueillir les actes héroïques de nos aïieux, qu’il semble qu’elles aient emprunté à la ville elle-même la terre dont elles ont nivelé leur surface. Où, après tant d’années depuis la conquête par l’Angleterre, le peuple est resté Français par le cœur, a conservé jusqu’au petit grasseyement que nous ont légué nos ancêtres, en même temps que leur vaillance et leur esprit, où tout concourt à une harmonie parfaite des aspirations et des manières, empreintes d’un cachet de bonhomie, de simplicité, de franchise, qui le distinguent des autres endroits demeurés
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Français sans doute, mais plus émancipés et devenus moins accessibles aux propos familiers ; la concurrence dans nos milieux cosmopolites a donné l'éveil, et les fronts ridés ont subi l’influence des plus actifs, en devenant plus attentifs, plus sévères, plus indifférents.
Paul Goulier, orphelin dès son bas âge, avait appartenu à une famille justement appréciée dans la société de Québec. Son père, un riche négociant, avait fait d’excellentes affaires, mais avait, sur ses derniers jours, subi des pertes considérables, Lorsqu’il mourut, quelques années après son épouse, il avait laissé à Paul, son seul héritier, une rente très modeste, mais suffisante pour compléter son éducation. Paul était donc demeuré seul dans la vie, bien jeune, sans parents, sans supérieurs, sans soutien, si ce n’est un Monsieur Tourtal, un ami à son père, qui voulait bien administrer son petit bien. Il avait alors à peine 12 ans. Il s’était lié d’amitié pour un jeune camarade du nom de Rodolphe, qui habitait le même quartier que lui et dont la condition sociale ne déplaisait pas à son tuteur. Il ne se passait pas de jour qu’ils ne se vissent, qu’il ne partageassent les mêmes plaisirs. Promenades dans les bois, courses dans les prairies voisines de la ville, parties de pêche, et ces mille autres choses qui ne manquent pas d’amuser les enfants. Toujours on les vit inséparables,.
Ils allaient jouer souvent sur une terrasse attenant à la propriété d’une famille du nom de
Monteil, qui avait été amie avec la famille Goulier, Ils y rencontraient des enfants de leur âge et de leur condition, parmi lesquels était la fillette de la maison, du nom de Violette. C’est là, dans leurs joies enfantines et innocentes, que Paul, tout naturellement, éprouvait un plaisir toujours nonveau d’être agréable à la jeune enfant toute naïve, en lui donnant la préference en toute chose. Ils grandirent ainsi, dans une harmonie parfaite de leurs sentiments et de leurs goûts, Ayant atteint cet âge de la puberté où les sentiments se développent, grandioses, dans l’âme devenue rêveuse ; où les sensations naissent, mystérieuses, dans le corps frissonnant, il sembla à Violette que les lèvres de Paul étaient brûlantes: Elle ne put en recevoir de nouveau un baiser sans rougir. Paul se sentit lui-même troublé quand il voulut s’approcher d’elle et la presser sur son cœur comme autrefois, Ils se regardèrent éperdus et vibrants, ils s’aimaient et ne l’avaient pas compris.
Violette avait 16 ans, Paul en avait 18. Tous les ans ils se séparaient, Violette partait au couvent, Paul au collège. Doués d’une grande intelligence, ils se distinguèrent tous les deux dans leurs études ; Violette avait toutes les qualités dévolues à son sexe ; mais outre son noble caractère et un cœur tendre, elle affectionnait beaucoup les choses de l’esprit et se délectait dans les œuvres de Fénélon, de Mme de Sévigné, de la Comtesse de Ségur et d’Ozanam. Paul était bien
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